PREMIÈRE REPRESENTATION
DE
*0\^É'ïï^ous parlez des émotions et de la gloire ^A^ji^^lque donnent les beaux-arts! Quelles Lîi^;i:^liD émotions, quelle gloire peuvent être
comparables au succès d'un homme qui est poète par les sons, et à qui il faut tout un monde d'artistes pour mettre sa pensée en lumière? Ici ce n'est pas l'œuvre isolée d'un génie à part, un chefd'œuvre de Raphaël noirci par le temps, unestatue de Phidias arrachée à la terre après des siècles, un drame larmoyant, éphémère frénésie, qui ne laisse souvent que de tristes vers ; c'est quelque chosede passager et de fantastique commeunsonge, mais aussi quel songe! c'est une domination fugitive, mais aussi quel pouvoir ! Il y avait trois ans qu'on parlait de Guillaume Tell; il y avait six
252 ClUTIQUE DRAMATIQUE
mois qu^on nous le promettait chaque soir, etquan'd hier tout Paris, dans ses plus élégantes représentations, se fut porté en présence du nouveau chefd^œuvre, ce fut un silence solennel quand le premier coup d'archet se fit entendre. 11 s'agissait, pour le plus beau génie de l'Europe, de voir se confirmer l'admiration que l'Europe lui a vouée. Il s'agissait pour notre médiocre école musicale de savoir si le ciel de la France n'était pas un obstacle insurmontable à trouver du chant et de l'harmonie, ce chant rossinien que nous savons trouver si peu. Sur ces entrefaites l'ouverture commença. Elle commença à peu près comme une ouverture de Dalayrac ou de Grétry, quand trois violons, soutenus d'une contrebasse, suffisaient à nos concerts. Dès les premiers coups d'archet, la révolution musicale était sentie, était annoncée et manifeste; les intimes, les initiés à la pensée du maître savaient bien, il est vrai, qu'il était depuis longtemps en dépit de voir sa manière, son éclat, son originale harmonie, livrés à de tristes plagiaires qui les rendaient vulgaires à force de les torturer. Nous savions bien que cet indigne pastiche, [ce faux Rossini, terne, fade, stérile comme une partition de M. Auber, ou qui pis est de M. Caraffa, affligeaient profondément l'auteur de la Ga^^a ou d'Otello; les choses avaient été
poussées si loin, qu'il était de toute nécessité que Rossini se séparât de cette école imitatrice, comme Rousseau, par exemple, au siècle passé, fit divorce avec la triste école littéraire qui préoccupait son siècle. Eh bien ! oui, Rossini sV est pris comme Rousseau; il a fait comme lui, il est revenu sur ses pas; il a abandonné les imitateurs à leur élan sans frein, il les a laissés égarés dans le carrefour de ses œuvres, courant en aveugles â travers les panh'ions de Sémiratnis ou du Barbier, et, voyant qu'ils négligeaient le vieux style français, il y est remonté sans efforts, comme Fauteur d'^Emile est remonté jusqu'à Montaigne, se faisant simple au milieu de Tenflure universelle et laissant à Diderot le monopole d'une ignoble contrefaçon.
Voilà l'histoire de l'ouverture de Guillaume Tell, ce secret de tous les grands maîtres ; il arrive qu'après s'être jetés en avant, et la foule ayant voulu les suivre, ils font un pas rétrograde pour s'en mieux dégager, et ils deviennent ce que vous savez. Ne croyez pas cependant qu'ils changent tellement que leur génie ne se montre toujours. Ce serait un grand malheur s'il en était ainsi. Mais, dans ses réformes, le génie procède autrement. Ainsi hier, au milieu de cette simplicité, on retrouvait souvent le luxe oriental de Rossini: le voilà qui module, qui pleure, qui chante, qui joue
Petite Critiqu'.'. aa
avec les échos de la Suisse comme un enfant jeune et naïf qui ne sait pas ce que c''est qu'un écho; le voilà, rinstant d'après, qui se passionne, se colore, qui entre en fureur, plus lyrique, plus enthousiaste quePindare: voilà la guerre, voilà ses chants de mort et ses cris de liberté. Tantôt, simple passeur, il module le ran^ des vaches; tantôt, jeune homme, il fait une romance d'amour; puis enfin, capricieux poète, il oublie un instant la Suisse, les héros, les jeunes filles, l'Opéra, la France : c'est pour lui seul qu'il chante, pour lui seul qu'il jette ces torrents d'harmonie, comme autrefois les héritiers de Mazarin jetaient les pistoles par la fenêtre, et alors il n'y a plus de règle, plus de frein, plus de terme. S'arrêtera-t-il? ira-t-il toujours? Ne l'éveillez pas. Laissez-lui cette jolie chanson, laissez-la-lui chanter longuement; il accompagne la première, la seule femme qui nous ait fait comprendre la danse antique, la danse avec tous ses charmes, avec ses chastes transports, sa molle cadence, son art de ne pas quitter la terre même quand elle se perd dans la nue, la danse de cette jeune Taglioni, si célèbre et si peu louée, si applaudie au théâtre, si dangereuse pour ses rivales, hier encore suivie de tant d'enthousiasme^ et dont les journaux parleront si peu derrjain. Il serait beau de dire les causes de ces dissidences hon-
teuses. Je les dirai une autre fois. Revenons à Guillaume Tell.
Il n'y a pas d^analyse possible pour un opéra qui dure quatre heures, et qu'on n'a entendu qu'une fois. On a des sensations confuses, et pour peu qu'on dise ce qu'on a senti, on vous dispense du commencement et du pourquoi. L'allégro de l'ouverture, l'introduction et le finale du premier acte, le beau duo entre Guillaume et Melchthal, sont d'un énergique et puissant effet. Le second acte tout entier est un chef-d'œuvre à la hauteur de ce que Rossini a fait de plus beau. Il y aura bien des larmes répandues au duo qui le commence, quand on saura l'entendre.
Il y avait déjà de l'émotion au chœur de l'angélus; et, après ces développements de passion, voilà encore la Suisse, le chœur final, et surtout le serment, qu'on dirait écrit par Mozart simplement et nettement comme une page de Don Juan, avec une plume de fer, admirable et énergique inspiration après laquelle l'opéra ne fait plus que s'affaiblir.
Les deux derniers actes sont peu de chose, en comparaison des premiers. D'ailleurs ils ont été mal écoutés. Le beau fatigue plus que tout le reste; il est un terme à nos sensations; ce n'est jamais en vain que nous essayons de le franchir.
Aussi les grands maîtres ont-ils toujours compris que ce n'était pas chose indispensable qu'un fini ad imguem. Dante ne procède jamais autrement. Il prend un héros dans la foule, et quand il en a assez abusé, il le lante là, sans s'inqniéter de son avenir. Notre Molière, la tête la plus pensante, la plus active de tous les âges, se jette à travers un chef-d'œuvre: il crée, il anime, il passionne, il parcourt tous les degrés delà fable qu'il s'est faite; arrive le dénouement, il se trouve qu'il n'y a pas de dénouement; et il en fait un comme Sophocle ou Euripide, il fait intervenir un dieu^ et chez lui seul la fable en est toujours digne. Ainsi encore Walter Scott, ce Walter Scott qui a gâté tant de chefs-d'œuvre et perdu tant d'idées, triste sacrifice à une vaine popularité, il arrive souvent qu'il sent en lui-même que son drame est fini ; mais, préoccupé malheureusement par les marchands de modes de la Cité et les bourgeois d'Edimbourg, il s'amuse à faire des dénouements comme pour des comédies espagnoles ; il a ajouté tout un volume inutileà ses Pur^itains, qui sans ce volume seraient son chef-d'œuvre. Parlez-moi de Byron pour mépriser ces mesquines conventions. Vous ne savez pas ce que c'est que le Pirate ; Don Juan n'est pas fini. Rossini ne procède pas autrement. Arrivé à son terme, il se repose, il s'arrête; il sait que vous
avez d^harmonie et de chant tout ce que vous pouvez en porter. Alors il cède la place au décorateur, aux danseurs, à tout ce qui fait de TOpéra un palais des Mille et une Nuits; seulement, par intervalles, il se montre assez pour faire voir qu'il est toujours là.
Et, en vérité, c'eût été dommage de nous priver des admirables décors de Cicéri, de ces montagnes, de ces forêts de la Suisse, au dernier acte, et de ce nuage qui, en s'élevant, laisse apercevoir le plus admirable point de vue ; en général tout est bien et beau.
La mise en scène fut sans doute une chose très pénible ; figurez-vous trois cents personnages se mouvant avec la précision d'une armée qui marcherait en entrechats. Quant aux acteurs, il n'y a que Dabadie et Nourrit qui soient sans reproche. Chanteur intelligent et consciencieux, Dabadie a rappelé quelquefois cet admirable Anglais, Macready, qui était autant admiré Fan passé que ses successeurs sont négligés; Nourrit, jeune et délicieux chanteur, se serait fait une réputation si sa réputation était encore à faire; Dupont n'a pas assez de voix pour son air; Bonnel est âgé; M"^ Didier, jeune et belle débutante, a peu d'expérience encore; quant à M^e Cinti-Damoreau, personne plus que nous ne rend justice à ce déli-
cieux talent, si frais et si pur; mais son rôle serait bien beau pour Mi^^Malibran. ToutefoisleThéâtre- Italien n'a qu'à se bien tenir cet hiver, la concurrence sera laborieuse avec Guillaume Tell.
N'allais-jepas oublier de parler du poème? Il est pourtant de M. de Jouy, un illustre académicien. En Italie, où les convenances sont portées très loin, où Ton sait quelle énorme distance sépare un mauvais faiseur de libretto d'un Rossini ou d'un Mozart, un musicien de génie, qui veut un thème à ses inspirations, se met à la fenêtre, et il appelle le premier poète qui passe. Celui-ci arrive tout essoufflé de sa bonne fortune, et avec son humble et facile poésie d'Italien, il coupe trois actes, et aux ordres du musicien il jette çà et là des chœurs, des trios, des duos, tout l'attirail ordinaire d'un bon opéra. Deux fois vingt-quatre heures suffisent à ce chef-d'œuvre; après quoi le maestro compte à son collaborateur six petits écus qu'il emporte avec joie, et il n'en est plus question.
Et notez bien, je vous l'affirme, qu'il n'y a pas un poème dans toute l'Italie, ainsi fabriqué et payé à ce prix, qui ne soit infiniment supérieur aux vers et à la contexture du poème de M. de Jouy.