‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 46 sur 50 · ROBERT MACAIRE · texte numérisé non relu

ROBERT MACAIRE

tion brutale chez celui-là. Même sang-froid chez le criminel éclairé , même dévouement chez le criminel ignorant. Et quand enfin ces deux crimes jumeaux se séparent violemment, quand chacun des deux complices devient révélateur, quelle épouvantable lutte s^établit entre ces deux hommes qui ne pensent plus qu'à se perdre Tun Tautre !

Alors tout ce que Robert Macaire a d'esprit, il remploie à perdre Bertrand; tout ce que Bertrand a de courage, il l'emploie à perdre Robert. Autrefois, le crime avait peur de la mort; bien moins civilisé, il n'offrait pas Taspect de ces horribles luttes, de cet horrible sang- froid. Le coupable ne livrait pas sa tête complaisamment et par une dérision funeste; au contraire il se défendait de toute sa force, il tremblait, il reculait devant la mort, donnant ainsi, par son effroi même, un exemple salutaire aux criminels à venir.

Mais aujourd'hui qu'à force de mélodrames vous avez ôté son terrible prestige même à la peine de mort ! aujourd'hui qu'à force de nous faire toucher le bourreau de nos mains vous avez fait un comédien comme un autre de cet homme tout rouge dont le nom seul faisait dresser les cheveux il y a cent ans ; aujourd'hui que les criminels de la place de Grève dansent sur l'échafaud , à l'exemple des criminels du boulevard ; aujour-

d'hui que Robert Macaire et Bertrand, dans leur élégance et dans leur crime, dans leur cynisme et dans leurs belles manières, deviennent des réalités funestes ; aujourd'hui que la société de France tout entière s''arrête devant Lacenaire et son complice, comme devant deux héros de mélodrame qui jouent un rôle plein de gaieté et de terreur ; aujourd'hui que les hauts faits de ces deux bandits remplacent chez nous pendant trois Jours toutes les questions de politique, d'art et de goût (vivre sur ces crimes pendant trois jours!); aujourd'hui, en un mot, que vous les avez tous les deux en chair et en os sur les bancs des assises, sanglants, lavés aux Bains turcs, se vantant de leurs chansons à boire et de leurs coups de carrelet, goguenards et méprisants jusqu'à la fin, et ne pensant qu'à une chose, à amuser le public; et quand ils vont être condamnés, ne pensant encore qu'à une chose, à bien parler; et quand on leur a dit : Vous alle\ mourir! ne pensant toujours qu'à une chose : à savoir s'ils ont bien parlé! et toujours ainsi jusqu'à la fin des Robert Macaire et desBertrand,demanderez-vousencore, je vous prie, quel mal, quel mal affreux, incontestable, quelle hideuse perversité , quelle insouciance plus hideuse peut-être encore tous vos héros dramatiques ont produits ?

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