Mémento liistoritfiic. — Charles IV, dit le Bel
étant mort en 1328 sans laisser d'héritier direct, trois compétiteurs se trouvèrent en présence : Philippe de Valois, petit-fils de Philippe III le Hardi, Edouard III, roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, et Charles le Mauvais, petit-fils de Louis X le Hutin par sa mère Jeanne de Navarre. Ce fut Philippe VI qui monta sur le trône. Sa rivalité avec Edouard III fut la première cause de la guerre de Cent ans.
Philippe VI, qui avait commencé heureusement son rétine par la brillante victoire de Cassel, remportée sur les Flamands, perdit, par sa folle témérité, la désastreuse bataille de Crécv, où les Anglais lui tuèrent 30 000 hommes (1346). Son lils, Jean le Bon, qui lui succéda en 1350, épuisa ses ressources en dons et en fêtes, et lorsque la guerre recommença avec les Anglais e.n 1355, il dut s'adresser aux États généraux pour en obtenir des subsides; mais aussi téméraire que Philippe VI, il fut bal tu et lait prisonnier à Poitiers par le prince Noir, lils du roi d'Angleterre, en 1356.
Le pouvoir restait en France à son fils, alors duc de Normandie, et qui fut plus tard Charles V. Il fallut de nouveau convoquer les Etats généraux, et c'est ..alors qu'apparaît en relief, pour la première fois, la ligure d'un des Parisiens les plus célèbres : Etienne Marcel.
41. Origine «les Marcel. — La famille des Marcel était une ancienne famille de marchands de Paris. Plus d'un siècle avant celui qui l'a rendue illustre, on
la trouve établie dans la Cité. De père en fils, les Marcel exerçaient la profession de drapiers; or la corporation des drapiers avait pris, dans la direction des affaires municipales, une place considérable, et remportait même sur la corporation des marchands de l'eau.
Etienne Marcel, dont les oncles paternels avaient tous rempli des fonctions au conseil de la ville, soit comme échevins*, soit comme conseillers, fut investi, en 1355, de la plus haute dignité municipale, celle de prévôt des marchands.
42. Et icmie Marcel, prévôt des marchands. — Marcel, qui avait transporté le siège de la municipa- pIfi. 2o. - Les lité à la Maison aux Piliers, place frm°îrle!,.*^f la
1 i famille d Etienne
de Grève, se montra très expéri- Marcel étaient d'azur mente dans les affaires et s'opposa ^^ 5£
au gaspillage des finances de la dont mi en chef (en
H. . ! i i ,e -i haut), et deux en
e. Aussi, quand, après la défaite pohlt'e(en bag)i à la
du roi Jean, à Poitiers, le dauphin bande d'argent, char-
„. . , , T ,. gée de six carrés de>
Charles, duc de JNormandie, — gueules (rouges), plus tard Charles V — convoqua les États généraux (1356) afin de leur demander des subsides, Marcel fut choisi pour les présider.
Justement irrités de la faiblesse de la royauté, .Jes États, poussés par Marcel et par Robert Lecocq, évêque de Laon, voulurent imposer au jeune prince des conseillers nommés par eux et lui dictant leurs volontés. Le dauphin, sans refuser ouvertement,, traîna les choses en longueur et finit par renvoyer les députés.
Mais, quelques mois plus tard, il fallut les convo-
quer de nouveau. Les États se montrèrent encore plus exigeants. Devant les nouvelles résistances du Dauphin, Marcel eut recours à une révolution.
Le 22 février 1358, il se dirigea, accompagné d'environ trois mille de ses partisans, tous armés, vers la résidence du dauphin, le palais de la Cité. Chacun d'eux portait le
- chaperon* aux
couleurs de la ville de Paris, rouge et bleu.
Sur son chemin, la troupe ayant rencontré un avocat au Parlement, Regnaud d'Ac y , connu comme favorable au dauphin, le massacra dans la boutique d'un pâtissier où il avait cherché un refuge.
Puis tous entrèrent dans le Palais; Mar-
Fig. 21. — Etienne Marcel fut un des plus grands ^gj pénétra administrateurs de Paris; il fitconstruire l'enceinte . ,,
dite de Charles V. et transporta l'~Hôtel do Ville dans JUSqua la la Maison aux Piliers. Sa statue équestre est à chambre du l'Hôtel de Ville (façade du quai). j i- . i •
H ' dauphin et lui
dit : « Sire, ne vous esbahissez (étonnez) pas des choses quevousvoyez, car il est ordonné et convient queil soitfait.» Alors les hommes qui le suivaient marchèrent sus à deux des familiers et intimes conseillers du prince, le maréchal
de Champagne et Robert de Clermont, qu'ils tuèrent sous ses yeux. Charles fut fort épouvanté, mais le prévôt des marchands lui dit : « Sire, vous n'avez garde, » et il lui donna son chaperon rouge et bleu, prit le sien en échange et le porta toute la journée.
-43. Le Dauphin abandonne Paris. — Le dauphin ne se fiait pas à la protection de Marcel. A la faveur d'une nuit obscure, la veille de Pâques, il s'enfuit et alla retrouver ses partisans pour se constituer une armée. Dès lors, la guerre était déclarée entre le roi et les Parisiens, cojuluits par le prévôt des marchands. Etienne Marcel fit fortifier la ville, fermer les portes, et prendre les armes à tous les Parisiens; il mit le roi de Navarre, Charles le Mauvais, cousin et gendre de Jean le Bon, compétiteur au trône de France, à la tète de cette milice avec le titre de capitaine-général de Paris.
44. L.a Jacquerie. — Une fois hors de Paris, le dauphin, qui dès lors s'appelait Régent, convoqua et reçut à Compiègne la plupart des nobles du royaume, qui s'unirent à lui contre les Parisiens. Mais les paysans de Picardie, ruinés par les gens de guerre, venaient de se soulever, au cri de : Vive Jacques Bonhomme, nom qu'on donnait par dérision aux paysans : de là, le nom de Jacquerie donné à la révolte de 1358. Le soulèvement gagna d'autres provinces, et il fallut, avant de songer à Paris, combattre les paysans, qui furent dispersés et traités avec férocité.
45. Le Régent devant Paris. — Les troupes royales vinrent, au mois de juin 1358, camper à Charenton, au confluent de la Seine et de la Marne, commandant ainsi le cours du fleuve et empêchant que Paris ne fût ravitaillé de ce côté.
Charles le Mauvais, capitaine de Paris, qui combattait à contre-cœur du côté des bourgeois, eut avec le dauphin une entrevue, se laissa acheter par la promesse de grosses sommes et s'engagea à livrer Paris. Quand il revint dans la capitale pour se mettre de nouveau à la tète des assiégés, il fut fort mal accueilli et forcé de s'enfuir à Saint-Denis avec les aventuriers qui formaient ses troupes.
46. Mort d'Etienne Marcel. — La population, exaspérée par les misères, en rendit responsable le
prévôt des marchands. Il ne resta bientôt plus à Etienne Marcel , abandonné des siens, qu'à se livrer à Charles le Mauvais. Celui-ci était à Saint- Denis : il fut convenu entre Marcel et lui que les portes de Paris lui seraient ouvertes dans la nuit, du 31 juillet 1358.
Si mystérieux qu'eût été le complot, il fut révélé à ceux qui, de leur côté, s'employaient à rendre la ville f,g. 22. -- Les costumes du aL1 dauphin. Leurs chefs
quatorzième siècle étaient amples étaient deux chevaliers ,
et longs; ils étaient faits de riches pé • deg Essarts et Jean étoffes, et la haute bourgeoisie, irai- l
tant lu noblesse, déployait un grand de Chamy, dévoués depuis
luxe, à tel point que les rois furent jQts & 1& ca|IS(J obliges d edicter des loi* somptuaires . '
royale, et un des échevins de Paris, Jean Maillard, jadis ami du prévôt et fort aimé du peuple. Dans la soirée du 31 juillet, Etienne Marcel vint à la porte ou bastide Saint-Denis l comme pour
1. C'était une des nouvelles portes de l'enceinte que Marcel avait fait construire depuis peu. Elle était située vers l'endroit où la rue il Almukir aboutit dans la rue Saint-Denis, un peu au-dessous de la porte ï>uint-Deuis actuelle, édifiée seulement sous Louis XIV.
y dîner ; il était accompagné d'environ cinquante hommes armés. Jean Maillard, qui avait dû être averti des intentions du prévôt, s'y trouvait aussi: une querelle s'éleva entre eux, et Marcel vit qu'il lui fallait renoncer à livrer cette bastide au roideNavarre. Il se rendit donc à la bastide Saint- Antoine1; mais il y retrouva Maillard avec une troupe considérable et les bannières aux armes du Régent. Le chroniqueur Froissart a raconté d'une façon pathétique le drame qui eut lieu
Fig. 23. — La place de Grève était située devant la Maison aux Piliers (1) sur l'emplacement actuel de la place de l'Hôtel de Ville. Un gibet (2) où étaient exécutés les condamnés se dressait au milieu, et derrière, on voyait les clochers de l'église Saint-Jean-en-Grève (3), supprimée en 1790.
alors : « Etienne, Etienne! dit Jean Maillard, que faitesvous ici à cette heure? — Jehan, que vous importe de le savoir? Je suis ici pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement. — Pardieu! s'écria Maillard, il ne va pas ainsi, mais n'êtes ici à cette heure pour nul bien et je vous le montre (dit-il à ceux qui l'accompagnaient), comme il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir la ville! — -Jehan, vous mentez! — Pardieu, traître, c'est
1. Là où quelques années plus tard devait s'élever la Bastille.
BOURNON. g
vous qui mentez ! » 11 le frappa sur-le-champ et le malheureux prévôt tomba bientôt accablé sous le nombre. Plusieurs de ceux qui l'accompagnaient périrent également. Le surlendemain, le régent rentrait dans Paris, où il fit mettre à mort beaucoup des principaux partisans d'Etienne Marcel.
Etienne Marcel personnifie la première révolution parisienne, et malgré l'incertitude qui, pour certains points, plane sur les mobiles de sa conduite, il faut reconnaître que c'est une grande figure dans l'histoire de Paris. Sa courte administration est marquée par deux faits très importants de l'histoire de notre cité : une enceinte nouvelle donnée à la ville1, et l'Hôtel de Ville établi par lui à la place de Grève.
47. I/Hotel de Ville. — L'importance des services municipaux s'accroissant de jour en jour, il avait fallu, pour loger la municipalité parisienne, un édifice plus important que celui qu'elle occupait près du Châtelet et qu'on appelait encore le Parloir aux Bourgeois. En 1357, Etienne Marcel acheta, pour y établir l'Hôtel de Ville, une vaste maison sise place de Grève ; elle avait appartenu aux dauphins de Viennois et on l'appelait la Maison aux Piliers, parce que ses étages supérieurs, en saillie sur la façade, étaient soutenus sur des piliers. Depuis cette époque, l'Hôtel de Ville des Parisiens n'a plus quitté cet emplacement. Il a été rebâti deux fois, la première entre 1540 et 1610, et la seconde fois, tout récemment, après l'incendie de 1871.
1. Les historiens l'appellent sauvent enceinte de Charles V, mais c'est inexact; îles! prouvé que la nouvelle fortification fut entreprise nu lendemain même de la bataille de Poitiers, par les ordres d'Etienne Marcel et que Charles V n'a l'ait que l'achever.
48. Troisième enceinte <ïe Paris* — Depuis la construction de l'enceinte de Philippe-Auguste, vieille déjà de cent cinquante ans, la ville s'était considérablement accrue, surtout sur la rive droite, et tout ce qui était au delà de l'enceinte alors existante constituait de vastes faubourgs qui n'auraient pu être protégés en cas d'attaque. Aussi, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, résolut-il de les renfermer dans la ville.
La nouvelle enceinte commençait sur la Seine à peu près à l'endroit où est le pont du Carrousel, traversait la place du même nom, puis, se dirigeant vers le nord-est, coupait le jardin du Palais-Royal, la place des Victoires et, suivant le parcours de la rue d'Aboukir, allait atteindre les boulevards actuels. Elle se dirigeait alors de l'ouest à l'est, dans le sens des rues Sainte-Apolline, de Meslay et parallèlement aux boulevards du Temple, des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais, coupait la place de la Bastille et rejoignait la Seine en prenant la direction du boulevard Contrescarpe et du canal Saint-Martin1.
La rive gauche s'était moins étendue ; aussi l'on se contenta de creuser des fossés en avant de la muraille du treizième siècle (voir le plan, p. 08) 2.
QUESTIONNAIRE
1. Quelle était l'origine des Marcel? — 2. Qu'était-ce qu'Etienne Marcel et quel rôle a-t-il joué comme prévôt des marchands?- - 3. Qu'appeile-t-OD la Jacquerie? — 4. Comment mourut Etienne Marcel ?
— 5. Comment s'appelait la maison que l'Hôtel de Ville a remplacée? — 6. Quel était le tracé de la nouvelle enceinte de Paris construite par Etienne Marcel ?
1. Ces noms de rues et de places ne sont donnés ici que comme points de repère, car ils n'étaient pas les mêmes au xivc siècle. Ainsi, nos boulevards, depuis la porte Saint-Denis jusqu'il la Bastille, n'étaient alors qu'un chemin de ronde des murailles. De là. d'ailleurs, leur nom de boulevard qui signifie fortification.
2. Il est à remarquer qu'au lieu d'être rondes, comme sous Philippe- Auguste, les tours de cette nouvelle enceinte reçurent la forme carrée.