‹ Petites causeries (volume 2)Chapitre 24 sur 35 · LES HIRONDELLES · texte numérisé non relu

LES HIRONDELLES

Bonjour, chers amis. Je vais vous lire une petite poésie de Mlle Adélaïde Montgolfier que vous apprendrez par cœur. Elle a pour titre " L'iiirondeUe."

** Ah! J'ai vu, j'ai vu!

Disait l'hirondelle:

Ah! j'ai vu, j'ai vu! — Oiseau, qu' as-tu vu? — J'ai vu les enfants Parcourir les champs. — Moi, je n'ai rien vu, Dis-je à l'hirondelle, Moi, je n'ai rien vu; Pauvre et dépourvu, Je suis un enfant Encore ignorant; Mais je veux un jour Savoir à mon tour. "

L'hirondelle a beaucoup vu, monsieur. — Oui : dites ce qu'elle a vu. — Elle a vu les enfants parcourir les champs, elle a vu la verdure et les fleurs. — Voilà! elle a vu les enfants aux champs. Qu'y

faisaient-ils? — Ils jouaient au cerceau dans les chemins, aux barres dans la prairie. — Oui ; et ils courraient sur les trèfles ou dans les grains, cherchant des bluets et des liserons. — Oii était alors l'hirondelle?

— Elle voltigeait autour d'eux dans l'air, toujours dans l'air. — Que cherchait-elle dans l'air? — Sa subsistance, mon amie. — Il n'y a pas de grains dans l'air. — Non, il y a là des moucherons qui se balancent dans un rayon du soleil ; c'est la proie de l'hirondelle. Qu'est-ce que l'hirondelle a encore vu?

— Elle a vu les oiseaux faire leurs nids. Ils font leurs nids en mai, n'est-ce pas? — Oui; et puis ils pondent leurs œufs et couvent. — Nous ne comprenons pas couvent. — Ils couvent, c'est-à-dire ils restent sur leurs œufs nuit et jour pendant trois semaines ; ils les tiennent bien chauds sous leurs ailes et dans leurs plumes, pour appeler leurs enfants au banquet de la vie, à l'allégresse du doux printemps.

— Quelle cruelle privation pour eux ! sans vol et sans mouvement pendant quinze ou vingt jours! — Ils ont le bonheur dans leur âme, les joies de l'amour, la riante espérance de voir leurs fils éclore, vivre, voler dans la haie d'aubépine ou monter vers le ciel en chantant. Pensez donc, amis, aux doux rêves de la mère rossignol quand elle entend déjà dans son imagination le chant sublime de ceux qui seront comme son époux les rois de l'harmonie ! Représentez-vous, si vous pouvez, les délices qui remplissent le cœur de l'alouette quand, sur ses œufs, elle écoute son ami qui délire d'amour au haut du ciel. Le zéphyr agite légèrement le grain vert sur

sa tête, elle lève les yeux, elle voit l'azur du firmament, et de là haut, de bien haut, elle entend descendre la voix aimée qui lui crie dans la langue des artistes : " Tiens nos enfants bien chauds, belle et tendre compagne ! Tu es ma reine, mon unique amie, c'est pour toi que je chante. . . . C'est ton amour qui m'inspire. . . . C'est de toi que je parle à Dieu, c'est pour toi que je lui porte mes cantiques, ô ma chérie ! pour toi et pour ceux que nous aimerons ensemble. . . . Mon amour, je redescends des cieux, je reviens vers toi, je te rapporte la bénédiction du Seigneur, et tout le long du chemin, depuis Dieu jusqu'à toi, je chante mon bonheur de t'aimer. . . . Me voici, me voici ! Je te donne un baiser."

Vous comprenez donc la langue des oiseaux, monsieur. — Un petit peu, un rien, chers amis : ces musiciens ailés disent tant de choses à ceux qu'ils aiment ! il y a tant de poésie dans leur âme !

Les oiseaux pondent quatre œufs dans un nid, n'est-ce pas ? — Oh ! le nombre varie. La plupart des oiseaux en pondent quatre, cinq ou six. Les pigeons n'en pondent que deux. Les mésanges en pondent plus de dix. — Un si grand nombre ? — Oui, je connais une histoire à ce sujet. — Dites-nous-la. — Non, j'ai peur de la gâter, elle est si belle ! Vous la lirez un jour vous-mêmes. — Où est-elle? — Elle est au second chant du poëme de Mireille. C'est l'œuvre d'un poëte provençal, une des gloires de ce siècle, Frédéric Mistral.

Au revoir, mes amis. Demain je vous demanderai quelques anecdotes. Pensez-y.

DES ANECDOTES

Je vous abandonne la parole, mes amis. J'(icouterai aujourd'hui et vous parlerez. A toi le premier, François. — J'ai mon histoire que ma mère m'a dite. C'est elle qui parle, monsieur. — Nous écoutons ta mère.

L'été dernier je passai trois mois chez mon frère. Tous les soirs nous allions faire une promenade au jardin, et en passant par la cour nous nous y arrêtions pour donner à manger aux poules, aux poulets et aux poussins. Le gros chat noir de mon frère avait l'habitude de nous suivre. Un soir nous fûmes surpris de voir une poule blanche, une mère, marcher droit vers le chat et le regarder fixement dans les yeux. — Que fit le chat ? — Il montra une grande agitation, recula, mais n'osa ni se retourner ni s'enfuir. — C'est étrange. — Oui, et ce qui est plus étrange, c'est que la poule se rapprocha vivement, lui mettant le bec près du nez. — Et le gros chat ? — Il avait peur, il tremblait, il reculait. Enfin il fit un bond et disparut.

Comment ta mère explique-t-elle qu'un chat ait peur d'une poule? — Elle ne peut se l'expliquer. Mon oncle croit que le chat a sur la conscience la mort d'un des enfants de la poule blanche. — Le remords, mon ami, le remords, sa conscience qui témoigne contre lui ! Je comprends la peur du malheureux matou de ton oncle. Les yeux de cette mère doivent avoir été terribles pour lui.

A ton tour, Louise. — Je ne sais rien par cœur, mais j'ai trouvé une histoire dans un journal, le " Courrier des Etats-Unis," que mon père lit tous les jours. Je l'ai copiée pour la classe. — C'est bien. Lis-la.

Un vieux soldat du grand Napoléon désirait porter sur sa poitrine la croix d'honneur. 11 écrit au neveu de l'empereur, à Napoléon III, pour l'obtenir, la lettre suivante :

" Sire, j'ai contracté sous votre oncle deux blessures mortelles qui depuis trente ans font l'ornement de ma vie, l'une à la cuisse droite, l'autre à Wagram. Si ces deux faits glorieux paraissent susceptibles de la croix d'honneur, j'ai bien celui de vous en remercier d'avance."

A-t-il reçu la croix? — Je ne sais, Charles, mais bien sûr il n'est pas à l'Académie française. — C'est un brave. — Oui, il n'est pas nécessaire de savoir écrire pour avoir du cœur, pour aimer et défendre la patrie.

Qui demande la parole? — Moi, monsieur. Je sais une anecdote qui montre que l'éléphant est intelligent. — Parle, Marie.

Un éMphant passait tous les jours devant la maison d'un tailleur, et tous les jours il s'y arrêtait. — Pourquoi?— Parce qu'il était curieux comme vous, monsieur. — Et comme toi, Marie. — Oui, comme nous tous. Il allait à la fenêtre et mettait sa trompe dans la maison. Il regardait ce qu'on faisait là dedans. Un jour le tailleur par plaisanterie, piqua de son aiguille la trompe de l'animal.

L'élcphant se fâcha ? — Oui, mais il rentra sa colère dans son cœur. — Il fit comme la Cijîoo^ne de La Fontaine. — Que fit la Cigogne ? — Le Renard l'avait offensée en la trompant ? — Comment ? — Il l'avait invitée à dîner et avait tout seul mangé sa soupe. — Et la dame ne se fâcha pas ? — Elle cacha sa colère comme l'éléphant, mais elle se vengea plus tard. Elle invita aussi le Renard à sa table. — Et le Renard ne dîna pas ? — Non, il n'eut que l'odeur du repas appétissant que la Cigogne avait préparé dans un vase à long col et d'étroite embouchure. Sou museau était trop gros pour y entrer. La Cigogne mangea tout et ainsi elle fut vengée du trompeur. — Eh bien ! monsieur, mon éléphant se vengea aussi. — Invita-t-il le tailleur à dîner? — Oh que non! vous savez qu'il retira sa trompe et s'éloigna tranquillement sans témoigner qu'il fut offensé. — Le lendemain que fit-il? — Il alla à un étang remplir sa trompe d'eau et arrivé à la maison du tailleur, il s'avança jusqu'à la fenêtre et jeta l'eau sur l'ouvrier et sur son ouvrage.

Quel esprit de vengeance ! — Oui, les éléphants sont sensibles à l'insulte. — Je demande la parole,

monsieur. — Je te la donne, George. As-tu une histoire intéressante à dire ? — Oui, encore une histoire de chat. Je la tiens de Mlle B. Elle me l'a contée ainsi.

" Je perdis un jour un porte-crayon qui m'était bien cher. Je venais de rentrer chez moi quand je m'aperçus de ma perte. Je tremblais qu'il ne fût tombé de ma poche pendant ma promenade. Je parcourus les sentiers du jardin, je repris la route du village, l'œil fixé sur le chemin, je rentrai, je remuai toute la maison. Point de crayon ! J'étais toute triste. Je fis afficher mon malheur sur les murs du village, promettant bonne récompense à celui qui me rapporterait mon précieux crayon. J'étais assise sur le canapé et j'avais presque perdu ma dernière lueur d'espérance quand ma sœur me ranima un peu.

Y avait-il des diamants sur le porte-crayon de Mlle B., George? — Penses-tu, Henri, que les diamants seuls donnent un grand prix aux objets ? — Ils leur donnent le plus grand prix. — Tu es dans l'erreur. J'ai un petit canif à deux lames avec un manche ordinaire que je ne donnerais pas pour le gros diamant qui est à la bague de ta sœur. — Oui, je sais bien pourquoi. C'est que tu Tas reçu de ton grand-père quelques jours avant sa mort. — Eh bien ! ne devines- tu pas que Mlle B. a reçu son portecrayon d'une personne qui lui est chère, de son ami peut-être. — Tu as raison, George. Qu'est-ce que la sœur de mademoiselle lui a dit ?

" J'ai vu, lui dit-elle, le porte-crayon attaché à une

■ corde que tu tenais à la main une minute avant de quitter la maison. Qui sait si Minette ne l'a pas pris ? " Un rayon d'esparance me ranima. Minette était présente et avait ses deux yeux sur moi. " Minette, lui dis-je, ne sais-tu pas où est mon portecrayon ? " Elle comprit. Nous le pensons du moins. Car aussitôt en miaulant elle se tourna vers la porte de la cuisine, y courut, prit l'escalier de la cave et descendit. Nous suivions. Arrivée à la cave, elle nous conduit derrière un baril et s'arrête immobile. Le crayon était devant nous.

Minette avait-elle compris la question de sa maîtresse ? — Mademoiselle croit que oui. Elle m'a dit qu'elle n'était pas allée à la cave avant de sortir. — Et personne n y avait porté le crayon? — Non, personne dans la famille ne l'avait vu, si ce n'est dans les mains de Mlle B. — C'est donc Minette qui avait porté le crayon à la cave ? — Cela paraît certain. Elle aura saisi la corde et joué avec le crayon, à la chambre, à la cuisine, à la cave, et puis fatiguée de jouer ou distraite par une souris, elle aura abandonné son jeu. — Mais elle n'avait pas oublié ? — Non, et elle comprit que Mademoiselle lui redemandait ce qu'elle lui avait pris.

Ne savez- vous plus rien ? — Si, j'ai un conte d'araignée. — Où l'as-tu lu ? — Je ne l'ai pas lu, ma mère me l'a donné. Supposez, monsieur, que c'est ^ma mère qui parle. — Nous écoutons le récit de ta mère, Joséphine.

J'étais un jour assise à ma taLle très-attentive à dessiner un renard de Gustave Doré. Tout à coup j'entends un petit bruit qui me semble venir de la fenêtre en regard de moi. Néanmoins je continue mon travail, levant de temps en temps mes yeux sur la fenêtre. À la fin la curiosité remporte. Je ne travaille plus, je me pose des questions sur le bruit mystérieux. Qu'est-ce que ce bruit? il est dans la chambre, il vient d'une petite bête, c'est une sorte de bourdonnement, c'est une plainte, la bête est dans la peine : mon cœur s'émeut. Qu'est-ce ? que peut-ce être ? Une abeille ? Non, le bruit est trop léger. N'est-ce pas une mouche dans les filets d'une araignée. Je les y ai vues souvent. Mais où est-elle? Je me lève, je cherche partout. Eien. Cependant le bruit ne cesse pas un instant. Je prends une échelle. Je monte et je regarde au haut de la fenêtre. . . . J'ai trouvé. Voilà devant mes yeux une araignée qui s'efforce d'envelopper dans sa toile un gros scarabée, un scarabée plus gros qu'elle. La lutte était vive. Le scarabée faisait des bonds pour échapper à son bourreau. C'était en vain: car l'araignée filait, filait, filait et la chaîne devenait indestructible. Je saisis la toile et l'emportai avec les deux combattants jusqu'à la porte. Là la lutte continua. Devais-je -intervenir ?

Oh ! monsieur, il fallait tuer l'araignée. — Pourquoi? n'a-t-elle pas le droit de vivre et peut-elle vivre sans manger ? — Il fallait donc sauver le scarabée.— Peut-être. Que fit ta mère, Joséphine? — Elle ne fit rien ; elle eût voulu donner la vie à l'un,

mais elle craignait de condamner l'autre à mourir de faim. — Qu'aniva-t-il ? — L'araignée triompha.

Demain, je vous parlerai de l'araignée, mes amis, et je vous apprendrai à l'admirer.

Page 1