‹ Petites causeries (volume 2)Chapitre 26 sur 35 · LE RENARD · texte numérisé non relu

LE RENARD

Vous nous avez fait une promesse que vous n'avez pas tenue, monsieur ? — Quand ? — Avant-liier. — Que vous ai-je promis ? — L'avez-vous oublie ? — Entièrement. — Ne nous avez- vous pas promis de faire l'éloge de l'araignée ? — Si, je m'en souviens. — Et au lieu de cela, vous nous avez donné hier les oreilles du Lièvre et la queue du Renard. — N'avezvous pas pris plaisir à entendre ces fables ? — Si, beaucoup : mais donnez-nous l'araignée. — Je préfère attendre et vous parler aujourd'hui du Renard. J'en ai lu ce matin une curieuse aventure, je désire vous la dire. — Oui, oui, nous aurons l'araignée un autre jour. — Peut-être. Voici l'histoire du Renard.

Il avait commis de nombreux méfaits : il fut traduit à la cour du roi Lion et condamné à mort. Il demande alors la permission de faire sa confession publique, afin d'obtenir du ciel la rémission de ses péchés. "Il vaut mieux, dit-il, d'un air dévot qui attendrit les juges et la foule ; il vaut mieux que tous entendent le récit de mes vols et de mes trahisons : ainsi l'on ne pourra par la suite accuser personne de ce que j'ai moi-même commis."

— Parlez, je vous le permets, dit le roi. — Renard, debout regarde tout autour de lui d'un air triste, puis dit à haute voix : Que le Seigneur m'assiste ! il n'y a personne ici, ami ou ennemi, envers lequel je ne sois coupable de plus d'un crime. Cependant écoutez tous, vous qui m'avez condamné à mourir, que je vous apprenne comment moi, malheureux Kenard, je devins méchant. Lorsqu'on m'eut sevré, j'allai jouer avec les agneaux pour entendre leurs bêlements. Leur douce voix me charmait. Un jour en jouant je mordis un agneau. Je commençai par lécher le sang. Il était si fort de mon goût et me parut si bon que je mangeai aussi la chair. J'appris par cette expérience à être friand au point que je courais dans les bois dès que j'entendais la voix d'une brebis ou d'une chèvre. Je devins de plus en plus hardi et méchant, déchirant poules, oiseaux, oies, partout où je les trouvais. Enfin ma dent fut si sanguinaire, si impitoyable, si terrible, que je dévorais tout ce qui me tombait sous la patte."

Le Renard n'a pas peur de mourir, monsieur. — Pensez- vous qu'il sera exécuté? — Comment échapperait-il après son audacieuse confession ? — Il échappera.— Nous n'imaginons pas comment. N'est-il pas très-coupable? — C'est un effronté criminel. — Le roi lui fera grâce pour son repentir ? — Il ne se repent pas : demain, s'il vit, il recommencera ses brigandages.— Est-ce son esprit qui le sauvera? — Oui, les ruses le sauveront et l'élèveront dans la faveur de son prince. Je connais une scène célèbre dans une grande épopée, qui ressemble beaucoup à l'histoire

que je vous conte. — Où ? — Vous la lirez, mes amis, quand vous serez grands et que vous comprendrez le latin. Elle est au second chant de l'Enéide de Virgile : ce sont les aventures de Sinon. — Dites-nous ces aventures en français. Ne les comprendrionsnous pas ? — Je ne sais ; j'}' penserai. — Comment l'esprit du Renard le sauva-t-il?

" J'ai été bien coupable, dit-il, de voler pour vivi-e, car je suis très-riche et je pouvais payer les plats de ma table, ô roi, il faut que vous le sachiez, j'ai tant d'or et d'argent à ma disposition qu'à peine un chariot l'emporterait en sept voyages. — Renard, d'où vous vient ce trésor, dit le roi? — Sire, laissez-moi achever ; rien ne restera caché de mes actions. Ce trésor était volé."

Le Renard n'a pas d'esprit, monsieur : il se condamne de plus en plus, puisqu'il confesse avoir volé son trésor. — N'interromps pas, George : Renard demande à achever son récit. Ecoutez.

" Mon trésor était volé, et s'il n'avait été volé, en vérité l'on aurait attenté aux jours de Votre Majesté. — Hélas ! cher Renard, dit la reine tout émue, que dites-vous, que nous apprenez- vous là ? Je vous supplie par votre propre danger de nous dire. Renard, de nous déclarer en conscience toute la vérité sur cette affaire. Dites vite si vous avez connaissance de quelque tentative de meurtre ou d'un complot contre la vie de mon époux et seigneur."

Croyez-vous encore que Renard montera à l'échafaud? — Non: nous voyons sa ruse. Mais il n'y avait pas eu de conspiration contre le roi, il ment,

'n'est-ce pas ? — Bien entendu. — Est-il riche ? — Qui sait ? Je crois plutôt qu'il est pauvre comme Job. — Le roi ne lui fera-t-il pas montrer son trésor ? — On croirait que si, mais attendons. Voici ce qu'il affirme.

Mon père avait trouvé un grand trésor. Cette richesse lui donna une grande influence sur les animaux de votre empire. Il en abusa, Sire. Il fit une conspiration avec Brun Tours, et Ysengrin le loup, pour détrôner Votre Majesté. Je découvris le complot et résolus de le faire échouer. Je me dis : si le roi périt. Brun nous gouvernera. Je connaissais Brun pour être faux, méchant et plein de toute espèce de malice, comme je connais mon roi pour être noble de cœur, doux et compatissant. Je priai Dieu de conserver la vie de mon souverain et je passai mes jours et mes nuits à découvrir le trésor de mon père. Sans cesse j'épiais ses démarches dans les bois, dans les haies, dans les plaines, partout où il avait l'habitude de faire ses courses. A la fin, je découvris le trésor et l'enlevai. La conspiration n'avait plus de nerf. Mon père se pendit de désespoir. Oh î sire, je suis bien malheureux. Les conspirateurs mes ennemis sont aujourd'hui dans le conseil privé du roi, et moi infortuné je vais perdre la vie."

N'êtes-vous pas touchés, mes amis? — Non, nous savons que Renard est un imposteur. — Le roi ne le soupçonna pas : il fut touché et la reine pleura. — Y avait-il un trésor ? — Voyez ! Renard donne un fétu de paille au roi pour signifier qu'il lui cède sou trésor.

" Où est le trésor ? dit le roi. — A Kriekeput ! — Où est Kriekeput? près d'Aix-la-Chapelle ou de Paris ? — Comment î Sire, vous doutez de moi î voulez-vous des témoins ? Viens ici, Couart, parais devant le roi."

Couart, c'est le lièvre : il s'avance avec crainte.

" As-tu froid, lui dit Renard, pour trembler ainsi ? Ne crains rien, réjouis- toi et dis la vérité au roi. Ne sais-tu pas où est situé Kriekeput?" — Couart eut peur; il répondit: Si, je le sais : c'est près de Hulsterloo, près d'un marais, dans un lieu désert. J'y ai souffert la faim, le froid et la misère." — Renard triomphant se tourne vers le roi et s'écrie : " Eh bien, est-ce vrai ce que je vous disais. Sire ? — Oui, Renard, pardonne-moi, j'ai eu tort de me défier de toi."

Mais, monsieur, rien ne prouve qu'il y ait un trésor à Kriekeput ? — Non, pensez-vous que Kriekeput existe ? — Je pense que non. Couart a dit un mensonge de peur. Le roi est bien crédule. — C'est vrai, mais vous n'avez pas vu la mine de Renard. Je suis sûr qu'elle était bien éloquente et qu'il était difficile de douter de sa parole. Et puis le roi souhaitait vivement le trésor et nous croyons si facilement ce que nous désirons.

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