LES DOMINOS — PETIT BONHOMME VIT ENCORE
Nous jouerons ce matin, chers amis. — Le temps ne le permet pas. Il fait très-mauvais au dehors. — Oui, la pluie bat nos fenêtres. Il pleut à verse. — On ne mettrait pas un chien à la porte, et vous voulez, monsieur, nous faire jouer. — Ce n'est pas à l'extérieur que nous jouerons, c'est ici. Il y a des jeux pour l'intérieur, n'est-ce pas ? — Il y en a beaucoup ; il y a les cartes, les dominos, le billard, les échecs. ... — Oh ! les échecs, ce n'est pas une récréation, c'est une grave étude, une science compliquée.
Avez- vous vu les deux joueurs d'échecs devant l'échiquier, immobiles comme des statues, et plongés dans leur calcul? L'un a sa tête dans ses mains, l'autre a ses mains dans ses cheveux. Vont-ils déci-
der du sort du monde ? S'agit-il de passer demain le Rubicon ? Sont-ils à la veille de Wagram ou de Waterloo ? Tous deux ils ont les yeux fixés sur le champ de bataille, sur le roi, la reine, les fous, les cavaliers, les tours et les pions. Faites silence, si vous êtes derrière eux, ne bougez pas, car Napoléon et Wellington méditent un grand coup, une savante manœuvre ! — Je m'enfuis, monsieur, quand je vois les joueurs d'échecs. — Tu fais bien, George : ton père a raison de préférer pour toi la gymnastique aux échecs. — Mais je m'amuse quelquefois à jouer aux cartes. — Oui? — Et quand je serai plus grand je jouerai au billard. C'est nne petite gymnastique, et on y apprend à avoir de l'œil et à être adroit, n'est-ce pas ? — Oui. ' — Hier soir j'ai fait une partie de dominos avec ma grand'môre. C'est son jeu favori. — Eh bien! j'ai un jeu de dominos dans le tiroir de ma table. Voulez-vous jouer ? — Oui, nous désirons jouer.
George jouera puisqu'il connaît le jeu. Qui veut faire la partie avec George ? — Moi, monsieur, je sais jouer en français. Mon père m'a appris les termes du jeu. — C'est à merveille, Marie. Asseyez-vous donc à table, l'un vis-à-vis de l'autre. Vos compagnons et moi nous regarderons. Parlez en jouant. — Comment parlerai-je ? N'importe ! j'écouterai parler Marie et je saurai vite la langue du jeu. Mais, bien entendu, je serai battu, car je ne pourrai donner au jeu qu'une moitié de mon attention. — Qui sait ? la fortune t'enverra peut-être les meilleurs dés. Commencez.
Voilà les dominos sur la table. Comptons-les pour voir s'ils y sont tous. — Non, il n'y en a que vingt-sept. — Il en faut vingt-huit. — Voici le vingthuitième, il était tombé sur mes genoux : c'est le grand-père, c'est le double six. — Sais-tu, Marie, combien de doubles il y a dans un jeu? — Il y en a sept. — Quel est le plus petit? — C'est le double blanc, puisqu'il n'a pas de points. — Il ne compte guère dans l'addition des points. — Vous vous trompez, monsieur: le double as ne compte guère, il ne compte que deux ; mais le double blanc ne compte pas du tout.
Vos dominos sont de pauvres dominos, monsieur? — Comment ? — Ils sont si petits, et ils ne sont pas d'ivoire comme les nôtres. J'aime les grands dominos d'ivoire. Ils semblent vous regarder avec de gi-ands yeux noirs et ils emplissent si bien la main. — Une autre fois j'en aurai, chère amie. Aujourd'hui résigne-toi à jouer avec nos modestes dominos d'os. Leurs petits yeux sont noirs aussi et te regardent.
Me donnes-tu la pose, George? — Non, Marie : tu as déjà trop d'avantages. — Soit ! je mêle les dominos et nous verrons qui a le plus haut dé. — Je découvre mon dé : j'ai sept. — Et moi, je d(3Couvre et j'ai dix. La fortune me sourit : je pose la première. Je mêle. Prends tes dés. — Combien en prenons-nous ? — Prenons-en sept.
Combien de dés reste-t-il au talon, Marie ? — Il en reste quatorze, monsieur. — Quand vous ne pourrez pas répondre aux dés qui sont ouverts aux deux
bouts, pêclierez-YOUs au talon? — Non, nous n'irons pas à la pêche. Je préfère le jeu ordinaire. — Que ferez-vous quand vous ne pourrez répondre à aucun des deux bouts ? — Nous serons obligés de bouder.
Nous ferons la partie en cent points. Es-tu d'accord avec moi, George ? — Oui : commence.
Je pose le double cinq . . . Monsieur î venez près de moi: je veux vous parler à l'oreille. — Le permets-tu, George? — A condition que je puisse aussi vous parler à l'oreille, et vous consulter sur mon jeu.
— Oui, dans la partie suivante, ami. Je ne dois pas voir les deux jeux dans une même partie.
Donnez-moi donc votre oreille, monsieur. ... Je fais bien, n'est-ce pas, de poser mon double cinq. C'est mon plus gros double et j'ai quatre cinq dans ma main. — Oui, cela te rendra probablement maîtresse d'un bout du jeu. — Et qui sait? j'aurai peut-être occasion de fermer. — C'est vrai. Pose.
J'ai posé le double cinq. Réponds-tu, George ? — Oui, je pose cinq-quatre. — Et moi^ quatre-deux. — J'avance mon double deux. — Ne le place donc pas à la suite, mets-le en travers. Ne sais-tu pas que les doubles se placent en travers ? — Je le sais, Marie : c'est que je t'écoute parler. — Oh ! tu n'as plus de cinq. — Tu l'ignores : ne dois-je pas me débarrasser de mes doubles. — Nous allons savoir. Je pose deuxcinq. Voilà cinq aux deux bouts. — Je boude, mademoiselle. — Je savais bien que tu bouderais. Je joue cinq-trois. — Je ne joue pas ; je boude encore.
— Trois-six. — Je place double six avec bonheur. Adieu, grand-père ! — Six-cinq. Cinq aux deux
bouts. — Je boucle, je boude. — Mes cinq sont épuisés ; j'ai fermé le jeu. Comptons nos points. Tu es bien battu, George. — Oui, j'ai vingt-cinq points. — Je n'en ai que huit. Je marque vingt-cinq. C'est d'un coup le quart de ce qu'il me faut. Qu'en distu, cher ami ? — Oh ! ce n'est pas fini. Tu triomphes avant la victoire; rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas mort. Je t'appelle au combat. Rétournons les dominos et melons; j'ai la pose cette fois. — Prends tes dés, je prends les miens. Joue. . . .
Monsieur, nous sommes fatiguées de regarder ; permettez-nous de jouer aussi. — Je le veux bien : quel jeu choisissez-vous? — Venez, nous vous l'expliquerons.— Je vous quitte, Marie et George. Continuez votre grande bataille : vous nous ferez connaître le vainqueur. — Ce sera moi. — Ne compte pas sans la fortune, chère amie. — Elle aura à compter avec moi aussi, monsieur. — Prends garde de ne pas lui laisser compter quatre fois vingt-cinq. Tu sais combien ça fait.
Je suis à vous, mes amies. Que voulez-vous jouer? — Jouons le Petit Robin. — Comment jouezvous ce jeu? — Nous allumons l'extrémité d'une baguette ou d'une allumette. — Ou d'un morceau de papier roulé, n'est-ce pas ? — Oui. Puis nous soufflons la flamme. — Il reste encore du feu ? — Un peu, monsieur, un reste de vie pour le Petit Robin qui mourra bientôt. — Mais il vit encore. — Oui, et nous avons toutes peur qu'il ne meure dans nos mains. — Je comprends : le Petit Robin c'est le Petit Bon» homme en France.
PETITES CAUSEEIES.
Voilà une longue allumette. Je vais Talluiuer, puis je la soufflerai et la passerai à l'une de vous. — Que dirons-nous en passant l'allumette à notre voisine ? — Pendant que le Bonhomme passera de mains en mains dites: Petit Bonhomme vit encore^ car il ni' est pas mort. — Nous sommes prêtes. — J'allume et je souffle. Voilà ! commence, Joséphine.
Petit Bonhomme vit encore, car il n'est pas mort. Petit Bonhomme est plein de vie. . . .
Donne Joséphine. . . . Petit Bonhomme vit encore. Il ne veut pas mourir.
Petit Bonhomme vit encore. Ne meurs pas, Petit Bonhomme, dans la main de Hortense.
Petit Bonhomme vit encore. Il va mourir. Pauvre Bonhomme !
Petit Bonhomme vit encore.
Il est mort, Eugénie, mort dans ta main. Tu dois un gage ; que donnes-tu ? — Voilà ma bague. . . .
Monsieur, victoire ! je triomphe. Marie est vaincue. La fortune a suivi mes drapeaux*. Je sonne la trompette. Je saute, je danse. Accourez, amis, au champ d'honneur. Venez célébrer ma gloire. — Tu as fait tes cent points, George ? — Oui, et ma pauvre amie est restée avec son quart de cent. Regardezla, monsieur, défaite et humiliée, tête baissée et une larme dans son bel œil. Tous les lauriers sont pour moi. J'ai les honneurs de la journée ! — Calme-toi, mon ami. — Mes périls étaient grands, monsieur, je combattais en pays hiconnu, sur la terre de France, et je rentre dans mon pays couvert des dépouilles de l'ennemi. La Fortune et moi nous sommes vain-
queurs. — As-tu fini, George ? — N'est-il pas fou et cruel? — Si, Marie. Mon ami, tu n'es pas modère dans la victoire. — Pardonnez-moi, monsieur ; je m'exalte pour mieux parler français : je fais de la gymnastique intellectuelle, je mets au jour tout mon vocabulaire. — À la bonne heure! continue à te livrer à la double gymnastique du corps et de l'esprit, mais ne fais pas de peine à ta petite amie. — Je le connais, monsieur, et je ris de ses sottises.
Ne jouons-nous pas un autre jeu tous ensemble ? — Je le vieux bien. — Choisissez un petit jeu de société, monsieur. — Jouez le Coton en Vair. — Comment ? — Venez tous ici. Formez-vous en cercle, et donnezvous la main. Serrez votre cercle. Nous n'avons pas de flocon de coton, mais voici une plume trèslégère. Je vais la jeter en l'air. Vous soufflerez pour qu'elle ne retombe pas sur vous. — Devonsnous souffler tous ensemble. — Ce n'est pas nécessaire. Si elle se dirige vers toi, Marie, souffle, car dans le cas où elle tomberait sur toi, tu devrais payer un gage. — Faut-il souffler de toutes nos forces ? — Non : la petite plume s'éloignerait trop et irait tomber hors de votre cercle. — Nous allons bien rire. — Oui, mais prenez garde ! si vous riez, vous ne pourrez pas souffler et la plume vous tombera dans la bouche. — Et le gourmand qui aura mangé la plume devra payer un gage ? — Comme de juste.
Voilà la plume ; je l'abandonne. Soufflez doucement. . . . C'est bien ; vous avez tous le nez au vent. . . . Souffle, souffle, Louise : la plume va vers toi. ... Ne riez pas si fort. . . . Vite, François,
PETITES CAUSEEIES.
soufQe. ... Ne vous quittez pas les mains, mes amis : c'est défendu. . . . Soufflez, soufflez. ... La Toilà presque au plafond, mais elle est hors du cercle ; reculez tous d'un pas. . . . Bien, elle descend sur TOUS. . . . Cliassez-la doucement. . . . Souffle, souffle, George. . . . Bon ! tu l'as sur la tote. Tu dois un gage, ami. Tu ne cries plus: ''Victoire, victoire!" — Non, je paye et je meurs de honte. Voilà mon canif pour gage.
Nous devons nous sé23arer, mes amis. H est onze heures. — Ne pouvons-nous racheter nos gages, monsieur ? — Si, au moyen d'une pénitence. — Quelle pénitence ? — Hortense désignera les pénitences. Veux-tu racheter ta bague, Eugénie ? — Oui, à tout prix. — Eh bien, Hortense, qu'elle pénitence imposestu à Eugénie. — Qu'elle fasse un fromage. — Merci, Hortense. Je ferais bien cent fromages pour ma bague. Je tourne sur moi-même, le vent est dans ma robe. Voilà mon fromage !
A ton tour, George. Il te faut racheter ton canif. — Je ne puis pas faire des fromages. — Non, tu te tiendras debout sur une jambe jusqu'à ce que j'aie compté dix. — Je me soumets à la pénitence, mais compte vite, Hortense. — Un, deux, trois. ... — Plus vite, tu mets cinq minutes entre deux nombres. — Quatre. . . . — Plus vite. — Je ne puis pas, je tousse. N'entends-tu pas comme je tousse? — Tu tousses pour me supplicier, tu n'as pas de rhume. — J'ai un gros rhume de poitrine. — Monsieur, je sens ma jambe mourir, comptez vite dix vous-môme. — Soit : un, deux, trois, quatre, cinq, six. ... Ne
touche pas le plancher du pied gauche, mon garçon ; tu peux sauter, et changer de place, mais ... — Vite, monsieur, vous faites comme le Maître d'école de La Fontaine. . . . Vite, vite ! — Que faisait le Maître d'école? — Je le dirai demain, monsieur: pitié ! pitié ! — Sept, huit, neuf, dix. — Oh ! ma jambe ! ma pauvre jambe ! — Au revoir, George. Prends le bras de Marie : elle soutiendra son glorieux vainqueur, couvert des dépouilles de l'ennemi. Apporte-nous demain l'histoire du Maître d'école. — Je ne l'oublierai pas, monsieur. Ce sera ma re-. vanche.