‹ Petites causeries (volume 2)Chapitre 35 sur 35 · L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

L'ESCLAVAGE

Je veux vous parler aujourd'hui d'une chose horrible, odieuse, chers amis, d'une plaie sociale hideuse que votre glorieuse république a guérie. — Les Etats- Unis ont-ils jamais eu une plaie sociale hideuse, monsieur?— Tous les pays ont leurs plaies, George, et ton pays a eu la sienne. C'est une vieille plaie du reste : la brillante Grèce en fut souillée, la forte Rome

en souffrit. — Je connais la plaie, monsieur. C'est l'esclavage. — Oui. — Il n'existe plus. Mon père s'est battu contre l'esclavage. — Il a livré une noble bataille, mon garçon. — Oui : il en est fier et en parle souvent à ma mère et à ses enfants.

Eh bien ! chers amis, l'esclavage existe encore dans une république que j'admirais, que je croyais irréprochable. — Est-elle en Amérique, monsieur? — En Amérique, en Europe, dans toutes les parties du monde : cette république est partout sur la terre.

Ecoutez bien. Hier soir j'ai lu ces lignes dans le livre d'un de nos grands écrivains. — Où? — Dans L'Insecte de J. Michelet. Ecoutons-le.

" Quand pour la première fois j'appris que certaines fourmis ont des esclaves, je fus bien étonné, mais je fus surtout attristé et blessé.

Quoi ! je quitte l'histoire des hommes pour chercher rinnocence ; j'espère trouver tout au moins chez les bêtes la justice égale de la nature ; je la cherche chez ce peuple que jusque-là j'aimais et estimais, peuple laborieux, peuple sobre, image sévère et touchante des vertus de la république . . . et j'y trouve cette chose sans nom !

Quelle joie et quelle victoire pour les partisans de l'esclavage, pour tous les amis du mal ! . . . Une tache noire s'est révélée dans la lumière de la nature ! "

Dites-vous, monsieur, que les fourmis ont des esclaves ? — Oui : il y a des fourmis, espèce de fourmis grossières, paresseuses, sans distinction comme sans âme, qui ont des esclaves, leurs sœurs, qu'elles

.PETITES CAUSEKIES.

emploient comme servantes, nourrices et cuisinières. Ce sont des négresses, de petites fourmis noires, plus intelligentes que leurs maîtresses, l'activité, la force et l'honneur de la fourmilière. — Ce n'est pas croyable, monsieur. — Non, mon amie, mais comment en douter ? Ecoutez Michelet.

" Pierre Huber, fils du célèbre observateur des abeilles, se promenant dans une campagne près d,e Genève. . . .

Où, monsieur? — En Suisse, près de Genève:

" Il vit à terre une forte colonne de fourmis roussâtres qui étaient en marche et s'avisa de la suivre. ..."

Quelle idée de perdre son temps à suivre ces fourmis roussâtres ! — J'eusse eu la même idée, George, j'eusse suivi la colonne, et si Huber n'eût pas suivi les fourmis rousses, nous ne saurions pas ce que vous allez entendre.

" Sur les flancs de la troupe, quelques fourmis empressées allaient et venaient comme pour aligner la colonne. A un quart d'heure de marche, elles s'arrêtent devant une fourmilière de petites fourmis noires : un combat acharné s'engage aux portes."

Les fourmis rousses voulaient occuper la fourmilière des noires? — Elles avaient un dessein plus aiîreux, mes chers amis ; elles allaient là en guerre, pour commettre un vol d'enfants. Pauvres petites fourrais noires ! hier encore, et ce matin, et en ce moment même, bercées dans les bras maternels, où seront-elles ce soir ? L'ennemi est aux portes de la maison, il pénètre au foyer, au doux foyer de la

famille. ... — Mais où sont les parents des petites fourmis, monsieur ?* — La force ! la force ! mes amis. Ne savez-vous pas qu'en ce monde La force prime le droit," dans le monde des fourmis, dans le monde des bêtes, comme dans celui des hommes. Les noires étaient faibles, et les guerriers ravisseurs étaient des loups, en gros bataillons et de haute taille.

Bientôt, dit notre auteur, les assaillants ressortirent de la place envahie, chargés d'enfants des noires. On eût cru voir sur la côte d'Afrique une descente de négriers.

Les rousses, chargées de ce butin vivant, laissèrent la pauvre cité dans la désolation, et reprirent le chemin de leur demeure, où les suivit l'observateur ému et retenant presque son souffle. Mais combien son étonnement s'accrut quand aux portes de la cité rousse, une petite population de fourmis noires vint recevoir les vainqueurs, les décharger de leur butin, accueillir avec une joie visible ces enfants de leur race, qui sans doute devaient la continuer sur la terre étrangère."

Les fourmis noires seront les mores adoptives des enfants noirs, n'est-ce pas, monsieur? — Oui, chère amie : ce sont elles qui élèvent tous les enfants de la république, les maîtres futurs de la cité, les enfants des rousses ; et en même temps les esclaves futurs, les enfants de leur espèce que les guerriers viennent d'enlever à la cité des nègres. — Les fourmis noires sont des nourrices. — Elles sont tout, George, elles font tout. Sans elles la cité périrait. — Que fontelles? — Elles construisent la fourmilière; elles ad-

ministrent la cité, elles font régner partout l'ordre et la loi, elles nourrissent leurs maîtresses, gros enfants géants, auxquels elles donnent la becquée. — Ces rousses ne sont donc plus dignes du nom de fourmi, monsieur, puisqu'elles passent leur vie sans travailler. — Tu as raison, amie : ce sont des fourmis dégradées. Ces Spartiates ne connaissent que la guerre, le vol et la piraterie. En temps de paix elles vagabondent oisives aux environs de la cité, ou se chauffent au soleil sur la porte de leurs casernes.

J'ai pitié des ilotes, monsieur, et je liais et méprise ces Spartiates. — Oli ! celles-ci sont à plaindre aussi, chers amis. Que deviendront-elles le jour où l'esclavage sera aboli dans le monde des fourmis ? Quand Wendell Phillips et Lincoln se lèveront dans la fourmilière pour proclamer le règne de la justice et de l'égalité, les mauvais jours seront venus pour les Spartiates indolents, paresseux et inhabiles à tous travaux. — Eh bien ! les fourmis rousses apprendront à travailler quand elles n'auront plus d'esclaves. — La loi du travail est dure à subir pour les propriétaires d'esclaves. Le savant que je vous ai nommé, Huber, a fait l'expérience suivante.

" Il a mis dans une boîte vitrée quelques fourmis rousses, et avec elles quelques-uns de leurs enfants."

Voilà des mères avec leurs fils. Les nourrirontelles ? travailleront-elles, inspirées par l'amour maternel?— Il faudra bien qu'elles nourrissent leurs enfants. — Yoici tout ce qu'elles firent.

Elles se mirent d'abord à remuer leurs enfants, à les bercer dans leurs bras. Mais bientôt elles trou-

vèrent que c'dtait un poids trop lourd ; elles les laissèrent là, par terre, et les abandonnèrent."

C'est affreux ! — Elles étaient si dégradées par leurs habitudes, devenues si incapables de toute activité qu'elles ne savaient même plus vivre. Elles s'abandonnèrent elles-mêmes. Dans la boîte vitrée, on avait mis du miel dans un coin : elles n'avaient qu'à le prendre et à le porter à leur bouche. C'était trop pour elles : là, devant les aliments, elles se laissèrent mourir.

Oh! monsieur, quelle plaie affreuse que celle de l'esclavage, parmi les bêtes comme parmi les hommes ! — Oui, George, l'esclavage crie vengeance au ciel. Il humilie les ilotes dans la république des fourmis, et un jour il tuera les Spartiates.

Nous avons terminé nos leçons, mes chers amis. Je vous dis au revoir ! Nous nous reverrons l'an prochain pour continuer nos entretiens sur des sujets plus élevés, dans cette langue française si belle, si simple, et si claire, que je vous ai apprise et que je vous ai fait aimer, n'est-il pas vrai ? Au revoir, chei*s amis. Je me souviendrai de nos agréables réunions, et du bonheur que vous m'avez donné par votre application et votre docilité.

Cambridge: Imprimerie de Jean Wilson et Fils.

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