PRIERE
Dieu des enfants, le cœur d'une petite fille. Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains; On me parle toujours d'orphelins sans famille: Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!
Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne. Un petit oreiller qui le fera dormir.
Connais-tu le milan, Charles, ce gros oiseau de proie à queue fourchue ? — Je le connais. — Il alla un jour se placer sur le nez du Roi. — C'est incroyable, monsieur. Le Roi était-il au bois ou parmi les rochers ? — Non, il était dans son palais entouré de ses courtisans. — Comment le Milan pénétra-t-il dans le palais ? — C'est toute une histoire. Ecoutez.
Le Milan avait été pris tout vif de son nid par un chasseur. — Il couvait ? — Très-probablement. Il ne pensait pas à son propre salut. Il sentait sous ses ailes remuer ses petits qui venaient de naître, et n'eût pour rien au monde quitté ses enfants. — Le Chasseur avait le cœur dur. — Oui, comme tous les chas-
seurs. — Porta-t-il le Milan au Roî. — Prdcîsément, et voilà comment le Milan était au palais, car pour faire sa cour et assurer sa fortune, le Chasseur présenta l'oiseau rare à Sa Majesté. — Le Roi fut bien heureux ? — Hélas ! son bonheur ne dura guère. — Pourquoi ? — Aussitôt que le Milan fut libre, il alla imprimer sa griffe sur le nez du Roi. — Ne reconnutil pas le Roi, monsieur ? n'avait-il alors ni sceptre ni couronne ? cet oiseau audacieux n'eut-il pas peur ? ne savait-il pas qu'il se posait sur un nez sacré ? — Les milans ne respectent rien ; celui-ci traite le nez royal comme un nez du commun. — La consternation ne fut-elle pas extrême à la cour? — Si, aucune plume ne saurait la décrire. Les courtisans poussèrent des cris et leur douleur éclata en sanglots. — Et le pauvre Roi, comme il cria 1 — Quelle idée as-tu de la majesté souveraine, George 1 pour un roi les cris sont indécents. — Il tua le Milan ? — Tant s'en faut I il fut généreux et méprisant à la fois. Quand l'oiseau eut quitté son nez : " Laissez aller le Milan, dit-il, et le Chasseur. Le Milan est un milan et le Chasseur un grossier citoyen des bois. Je leur fais grâce à tous deux. — Les courtisans ne furent-ils pas étonnés? — Ils tombaient des nues. Ils admirèrent la noblesse d*âme du prince et relevèrent jusqu'au ciel.
C'est à mourir de rire. Si j'avais été présent à l'aventure, j'aurais ri de tout mon cœur, monsieur, ri à me tenir les côtes. — Quoi ! George, rire du Roi I — Oui : comment ne pas rire à la vue du Milan sur le nez du Roi, et à la vue de ces flatteurs qui eussent
voulu rire, qui n'osaient rire, et qui au lieu de rire criaient et pleuraient. Je vous assure, monsieur, que j'eusse ri aux larmes. — Tu ne connais pas la cour ni les rois, ami.
Il y a une autre histoire du Milan, monsieur, oh les courtisans ont ri et le Roi lui-même. — Dis-nousla, Marie.
Un chasseur avait aussi pris le Milan sur son nid, et Toiseau qui avait des petits était irrité et au désespoir. Le Chasseur le porta au Roi. Quand l'oiseau fut libre dans le palais, il ne vola pas sur le nez du Roi. Ne fit-il pas bien? — Que sais-je? — Le Roi ne lui avait fait aucun mal ; ce n'est pas lui qui avait brisé son cœur de père. — Non, c'est le Chasseur qui l'a enlevé à sa famille. — L'oiseau le savait bien. Aussi est-ce sur le Chasseur qu'il se précipita. Il lui prit le nez dans ses ongles d'acier. — Le malheureux cria ? — Comme à sa place chacun l'eût fait. — Et les courtisans eurent pitié du Chasseur? — Pas un instant. Ils firent ce que George eût fait devant le nez du Roi, ils éclatèrent de rire. — Et le Roi ? — Il rit plus fort que tous les autres. — Un roi rire aux éclats ! n'est-il pas honteux ? où est sa dignité ? — Oh ! monsieur, les rois seraient bien malheureux s'ils ne pouvaient jamais rire. A ce prix je ne voudrais être ni roi ni reine. — Tu as raison, Marie. Mais les rois rient. Le rire est le plaisir des Dieux, dit La Fontaine. — Jupiter riait-il ? — Oui, certes ; quand Vulcain clopinant lui vint verser à boire, le père des Immortels fut pris d'un rire inextinguible. L' Olympe en trembla.
Quelle est la morale de cette double histoire, mes amis ? — La morale de la première partie est que les rois sont insensibles à la souffrance, puisque le Roi ne pleura ni ne cria pendant que le Milan lui déchirait le nez. — N'est-ce pas plutôt qu'il est dangereux d'approcher les princes avec un milan ? — Nous le pensons, monsieur ; car si le Roi n'avait pas été dans un moment de bonne humeur, le Chasseur et le Milan auraient passé un mauvais quart d'heure. — Nul doute.
Je trouve une autre morale ici, monsieur. — Dis-la, George. — Les courtisans sont malheureux et méprisables. — Pourquoi malheureux ? — Parce qu'ils sont obligés de pleurer quand ils ont envie de rire. — Sont-ils méprisables ? — Oui, car ils manifestent devant le prince des sentiments qu'ils n'ont pas ; ils le trompent et le flattent. Ce sont de vils adulateurs. — Tu les juges bien.
Et quelle leçon nous donne la seconde version de la fable ? — Elle nous enseigne que les méchants sont punis. Le Chasseur eut la barbarie d'enlever de son nid le Milan sans se soucier de ses souffrances, du désespoir de l'autre milan, sa compagne, et sans penser que les jeunes milans allaient mourir de froid et de faim. — C'est vrai, mes amis. Les hommes sont souvent comme ce Chasseur. Nous ne comprenons pas, semble-t-il, que les animaux ont comme nous des souffrances et des joies, des affections et des amours, une famille qui fait leur bonheur, un cœur qui comme le nûtre peut être déchiré par le chagrin. Ne craignons pas de trop poétiser les animaux, chers amis.
Poétisons-les, comprenons-les, connaissons-les, afin d'être toujours bons pour eux et de les traiter un peu comme des frères*
Ecoutez pour finir ce que dit une noble fille créée par une grande femme. C'est la Petite Fadette qui parle.
" Je ne suis pas comme ceux qui disent : Voilà une chenille, une vilaine bête ; ah I qu'elle est laide ! il faut la tuer I Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les mauvaises bêtes, parce que je n'aime pas à faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à clouer une chauve-souris vivante contre un arbre."
Nous admirons Fadette, et nous pensons comme elle. — Je vous en félicite. Vous avez bon cœur, et Dieu vous bénira.
xxxm.