LE COQ ET LE EENAED
Encore une fable de La Fontaine. Ce sera notre de;rnière. — Hélas ! monsieur. — Oui, hélas 1 cher ami. On n'est jamais fatigué des fables de La Fontaine. Je suis heureux de voir que vous les aimez presque autant que moi. — Nous les aimons autant que vous. — C'est beaucoup dire, George ; car plus on les lit plus on les aime. Continue à les lire et tu y verras toujours de nouveaux enseignements, tu y trouveras chaque fois que tu recommenceras un plaisir nouveau.
PETITES CAUSEKIES. 169
Lisons le Coq et le Renard.
Sur la branche d'un arbre était en sentinelle
Un vieux Coq adroit et matois.
*' Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
Nous ne sommes plus en querelle:
Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse:
Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte, à vos affaires;
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux dès ce soir,
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
— Ami, reprit le Coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouyelle
Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie; Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous.
— Adieu, dit le Renard; ma traite est longue à faire: Nous nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois." Le galant aussitôt Tire ses grègues, gagne au haut, Mal content de son stratagème; Et notre vieux Coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
Je VOUS pose des questions.
Quels sont les personnages qui se rencontrent dans la fable ? — Où est le Coq au moment de la rencontre? — Est-il heureux pour lui d'être sur la branche de l'arbre au lieu d'être avec le Renard au pied de l'arbre ? — Que fût-il arrivé si le Renard eût rencontré le Coq au pied de l'arbre ?
Notre Coq est-il jeune? — A-t-il l'expérience des faits et gestes du Renard ? — Est-il matois ? — Qu'estce qui lui a donné cet esprit rusé ? — Le Renard n'estil pas matois ? — Seriez-vous inquiet de voir un jeune coq sans expérience en présence du Renard ? — Pourquoi ? — Un oiseau est-il à l'abri des ruses du Renard parce qu'il est sur la branche d'un arbre ? — Vous rappelez-vous l'aventure du Corbeau ?
Que dit le Renard au vieux Coq adroit et matois?
— La nouvelle de la paix entre tous les animaux ne devait-elle pas réjouir le cœur du Coq ?
Elle devait réjouir son cœur, monsieur. C'était une bonne nouvelle à porter à toutes les poules de sa basse-cour. Il n'aurait plus besoin lui-même de faire sentinelle et il pourrait sans danger et sans inquiétude se promener avec tout son monde aux environs de la ferme et s'en aller même au loin ravager les épis jaunes. — Il fut donc bien heureux? — Non, car il ne crut pas à la nouvelle. — Pourquoi? — Parce que le messager de la paix était le Renard. — Eh bien ?
— Le Coq est matois : il sait bien que le Renard est un trompeur, un fourbe, un rusé menteur. — Lui ref usa-t-il donc le baiser d'amour fraternelle ? — Il ne le refusa pas ; il fit mieux. — Il le lui donna ? — Il se moqua du Renard, et il en avait une bonne occasion.
— Ouï, l'arrivée de deux lévriers, n'est-ce pas ? quelle excellente occasion en effet pour rire du drôle ! — Aussi le vieux Coq ne la manqua pas. Aussitôt qu'il vit les lévriers, joyeux dans son âme et criant de toute sa voix : " Voilà, dit-il, deux courriers qui arrivent au galop pour remplir la même mis- ' sion que toi. La paix va être générale vraiment. Je descends vite. Les lévriers, toi et moi, nous nous entre-baiserons tous. — S'entre-baisèrent-ils ? — Vous pensez bien que non. Le Renard n'attendit pas les lévriers. Il prit ses jambes à son cou et gagna la forêt. — Je suis sûr que le Coq rit de le voir ainsi courir. — Il se tenait les côtes de rire. — N'y avaitil pas de quoi, monsieur ? — Si, cher ami, " Car c'est double plaisir de tromper le trompeur," dit le poëte.
Dans ce vieux livre qui célèbre les aventures de Renard et qui a pour titre '* Les aventures de Maître Renard et d'Ysengrin son compère," il y a une histoire que celle-ci me remet en mémoire. — Une aventure du Renard et du Coq? — Le Renard est là, mais le Coq n'y est pas. — S'agit-il comme ici de la paix générale? — Oui. — Est-ce le Renard qui est messager de la paix? — Oui. — A qui en porte-t-il la nouvelle ? — A un oiseau plus petit que le Coq, à un très-petit oiseau, qui ne serait qu'une bouchée pour le coquin, mais une bouchée succulente. — Nommez le petit oiseau. — C'est une Mésange. — Nous la connaissons. Pauvre petit oiseau bleu I qui cherche probablement la nourriture de ses dix ou quinze enfants quand il rencontre le perfide. — Soyez tranquilles, mes enfants. Notre Mésange est matoise aussi, et elle
est mère. Son expérience et son cœur la tiennent sur ses gardes.
Où est-elle, monsieur? — Comme le Coq, elle est sur la branche d'un arbre, sur un vieux chêne. Elle avait son nid et ses enfants dans le tronc de l'arbre.
Regardez : voilà le Renard. Il lui donne le premier salut. — C'est ainsi qu'il salua le Corbeau et le Coq. — Tout juste : il fait la révérence h la dame.
" Ma commère, dit-il, descendez, je vous prie ; j'attends de vous le baiser de paix.
Un baiser à vous. Renard? répond la Mésange.
Ce serait fort doux, si vous n'étiez pas ce que vous êtes, si l'on ne connaissait vos tours et vos malices."
Bravo ! pour la Mésange, monsieur : elle n'est pas sotte. — Oh que non 1 Cependant Renard ne désespère pas.
*' Votre fils est mon filleul, dit-il, par la grâce du saint baptême, et je n'ai jamais été votre ennemi. Du reste écoutez la bonne nouvelle. Sire Noble, le Lion, notre auguste souverain, vient de proclamer la paix. Le temps des disputes et des meurtres est passé. Les petites gens sont dans la joie. Venez, venez donc me baiser. Soyez tranquille et rassurée, jolie dame. Pendant que vous me baiserez, je fermerai les yeux."
Le Renard me fait rire, monsieur. — Eh bien ! la Mésange aussi se donna du plaisir. — Que fit-elle ? — Elle prit dans sa patte un flocon de mousse et alla le déposer sur les barbes de Renard. — Il prit la mousse pour l'oiseau? — Oui, et quand il la sentit sur ses barbes, il fit un bond pour saisir la Mésange.
*' Ah I ah I voilà votre baiser de paix, s'écrie-t-elle, du haut de sa branche."
Et Renard voulait recommencer, disant qu'il avait sauté pour plaisanter. — La Mésange recommença-telle ? — Non, la comédie finit comme celle du Renard et du vieux Coq. Des chasseurs et des chiens arrivèrent sur le terrain. Renard bien vite serra la queue entre ses jambes et se mit à courir. — Pourquoi serret-il sa queue entre ses jambes? — Ne le devinez- vous pas ? C'est uû grand danger pour lui que sa queue, quand les chiens sont derrière lui. C'est une bonne prise pour leurs dents. — Nous comprenons. — Vous voyez que la Mésange peut rire comme le Coq l'avait fait. Et voilà comment les trompeurs ont leurs jours de défaite, jours de joie pour ceux qui si souvent furent dupes de leur malice.