L'ESPRIT DES BÊTES
Drres l’histoire du chien, monsieur. — Connaissezvous les carrefours ? — Non. — Ce sont les endroits où se croisent plusieurs rues ou plusieurs chemins. — Que signifie se croisent ? — Je croise les bras sur ma poitrine. — Nous comprenons. — Il y a des carrefours
dans les villes, n’est-ce pas ? — Oui, beaucoup. — N'y en a-t-il pas dans les forêts et les bois ? — Si. — Eh bien ! imaginez une chasse dans le bois. Le chien a perdu son maître ou le gibier qu'il poursuit, il est arrivé à un carrefour... Il a trois chemins devant lui. Comment savoir quel chemin a suivi son maître ou le gibier ? — Il doit deviner. —Oh ! non; n’a-t-il pas son odorat, qui ne le trompe jamais ? — Il flairera donc les trois chemins. —J1l le ferait s’il ne raisonnait pas. Maïs il raisonne. Voyez! il essaye un chemin, puis un second, et ensuite il s’élance dans le troisième sans marchander, sans hésiter. — Son maître est-il entré dans le troisième ? — Évidemment, puisqu'il n’a suivi augun des deux autres. Le chien s’est dit: ‘ J’ai suivi mon maître jusqu’à ce carrefour. Il faut nécessairement qu’il soit entré dans un de ces trois chemins. Îl n’a pas passé par celui-ci ni par celui-là : infailliblement il a passé par l’autre.” — Le chien raisonne, monsieur. — Oui, mes amis.
Quand le chien accompagne et conduit l’aveugle, il est sa providence ; il a pour lui des yeux, du cœur, du dévouement. — Je n’ai pas vu le chien de l’aveugle. — Non: en Europe nous le rencontrons souvent et nous nous arrêtons pour le regarder, pleins d’admiration, je voudrais dire de respect. Ce noble animal ne connaît pas l’égoïsme, il ne pense pas à lui-même un seul instant. Voyez-le venir et tenez-vous sur le bord du petit chemin pour ne pas l’obliger de s’arrêter. — Il sortira du chemin, monsieur, s’il me rencontre. — Non, mon ami. Il connaît sa mission ; il sait que son maître est infirme et que tu es jeune. Il
t’obligera de céder le passage. — Je le cède avec respect, comme vous dites, monsieur.— À la bonne heure! Vois comme il regarde à droite, à gauche, comme il se retourne souvent, comme il est attentif à tout, comme il veille pour celui qui est privé de la lumière, avec quel soin il évite la rencontre des voitures et des charrettes! Suivons-les. . . . Les voilà arrivés à un fossé. Le long du fossé il y a un beau petit-chemin. Le chien y marchera facilement et sans se salir. Oui, mais le sentier est étroit et un faux pas précipiterait son maître dans le fossé. Ne craignez rien, mes amis. Le guide de l’aveugle le sait. Il a raisonné et compris le danger : jamais vous ne le verrez longer de près ce périlleux passage ; il conduit son maître dans le grand chemin malgré la boue et les pierres.
Que pensez-vous du chien de l’aveugle ? — Est-il égoïste ou dévoué? — Ne l’admirez-vous pas ? — Qu'admirez-vous le plus, son cœur ou son esprit ? — Le chien n'est-il pas le plus intelligent et le plus dévoué des animaux ? — C’est le plus dévoué et le plus fidèle, mais le chat est aussi intelligent. — Le pensestu, Louise ? — Oui, monsieur: voyez le chat de Vassar College et la Minette de Joséphine. — Oui. — Et je connais encore un conte, une histoire vraie qui prouve l'esprit extraordinaire du chat. — Dis-la.
Nous avons un chat qui a pris l’habitude de sauter sur la fenêtre du salon pour se la faire ouvrir. Quand il est là, il frappe avec sa patte jusqu’à ce qu’on ouvre. Dimanche passé ma mère et moi nous étions dans le
salon. Minette frappe sur la fenêtre : ma mère ouvre et la laisse entrer. Aussitôt elle se fait ouvrir la porte pour sortir. Un instant après elle frappe de nouveau sur la fenêtre ; on lui ouvre, elle saute dans la chambre et demande encore à sortir. Elle répète ce jeu neuf ou dix fois comme si elle voulait pousser à bout notre patience. À la fin ma mère lui dit: “ Vos passetemps ne m’amusent pas, Minette, il faut y mettre fin: je n’ouvrirai plus la fenêtre.’ Et la drôlesse miaule et nous regarde en faisant le gros dos pour nous flatter et recevoir une caresse. Je fais glisser ma main sur sa jolie fourrure, et elle sort toute fière et levant en l'air sa longue queue blanche. Deux minutes après la voilà qui frappe encore à la fenêtre. Ma mère n’ouvre pas. Minette frappe, elle frappe longtemps en vain. À la fin elle semble avoir renoncé à son entreprise et part. |
-Ne reviendra-t-elle plus croyez-vous ? — Je devine que non, chère amie. Elle a compris que ta mère est sa maîtresse et qu’elle doit obéir. — Vous devinez mal, monsieur. Minette est revenue. Pensez-vous que ma mère ouvrira la fenêtre cette fois ? — J'espère que non: elle ne doit pas gâter son chat. Les animaux sont comme les enfants: ils ont des caprices. — Oui, oui, monsieur. Mais si vous aviez été au salon avec nous, vous eussiez vous-même ouvert la fenêtre. — Je suis sûr que non, et j’eusse conseillé à madame ta mère de chasser Minette. — Vous ne savez donc pas que Minette a quatre petits jeunes dans notre chambre de derrière, qui est au bout du corridor. — Eh bien! Eh bien! Minette est revenue à la
fenêtre avec une souris dans sa gueule. — Pour ses jeunes ? — Vous le pensez? — Sans doute. — Ma mère le pensa aussi, et vite elle courut à la fenêtre, disant : ‘ O pauvre chère Minette ! tu as une souris nour tes enfants. Viens, viens, bonne mère!” Et ia voilà dans le salon. . . . Ma mère ouvre bien vite la porte. . . . Que fait Minette ? — Elle court auprès de ses jeunes. — Pas du tout: elle dépose la souris au milieu du salon et se couche devant le feu, nous regardant d’un air de triomphe qui disait : j'ai fait mon idée.
Les chats ne sont-ils pas malins, monsieur ? — Si, très-malins. — Vous avez dit l’autre jour que le chat est quelquefois attrapé. Je suis curieuse d’entendre votre histoire. — Je vais vous la dire.
Un jour il était couché au coin du feu avec le Singe son camarade. Ils regardaient rôtir des marrons. ‘ Frère, lui dit le Singe, tire-moi ces marrons du feu. Nous ferons un bon déjeuner.” Minette avec sa patte, d’une manière délicate, écarte un peu la cendre et retire les doigts bien vite, puis recommence et recommence encore. Les marrons tombaïent et le Singe les croquait. Minette n’eut rien: elle n’était pas contente. — Le singe est un voleur, monsieur. — Oui, mais pourquoi Minette fut-elle si bête? — C’est incroyable. — C’est vrai, puisque La Fontaine l’a raconté. — Je suis certaine que c'était un jeune chat. — Sans expérience, n’est-ce pas ? — Oui. — Je le crois aussi.
72 IS LCALDSEEES