LE ROI DES INDES ET LE GRAND TAM- BOUR
Vorct une fable qui n’est pas de La Fontaine ni d'aucun poëte français. — C’est une fable d’Angleterre, monsieur ? — Non. — D’'Amérique ? — Non. — D’Allemagne ? — Vous ne devinez pas bien. — Une fable d'Ésope ?— Vous n’y êtes pas. — Elle est de Phèdre ? — Point. — Est-ce l’œuvre d’un Espagnol, d’un Russe ou d’un Polonais ?— Non, non, non ! — C’est une fable chinoise. — Non; ni de Chine ni du Japon. Devinez. . . . Jetez-vous votre langue aux chiens ? — Plaît-il, monsieur ? — Jetez-vous votre langue aux chiens ? — Pourquoi? — Quand on renonce à trouver ce qu’on cherche, quand on ne sait
plas que deviaer, on dit en France : “ Je jette ma langue aux chiens.”’— Eh bien! nous jetons tous notre langue aux chiens. —La fable du Grand Tambour est une fable indienne. — Vous nous la direz en français, monsieur ? — Bien entendu. M. Stanislas Julien, un savant de France l’a traduite en français. — Comprendrons-nous ? — J'espère que oui. Je vais la simplifier pour vous en faciliter l'intelligence. — Nous écoutons de toutes nos oreilles.
Le roi des Indes avait une singulière idée. . . . — Laquelle ? — Attends donc, Charles, tu es plus impatient qu’une petite fille. — Vous piquez ma curiosité. — Tant mieux, amil Te voilà bien attentif. Voici l’idée du roi des Indes. . . . — Dites vite, monsieur. — Tu la saurais déjà, si tu ne m'interrompais pas. — Je brûle de savoir la singulière idée d’un roi des Indes. Voulait-il un tambour ? — Tout juste: mais pas un petit tambour. — Un tambour comme le tambour du grand jubilé de Boston ? — Plus grand que ça, mes amis. Écoutez le roi des Indes. Il parle à ses ministres.
Je veux avoir un grand tambour, un tambour qui retentisse jusqu’aux nues, un tambour qu’on entende à dix lieues de mon palais. YŸ a-t-il quelqu’un parmi vous, messieurs, qui puisse le fabriquer ? ? —‘ C’est impossible, sire, répondent tous les ministres.” — Le mot impossible n’est pas dans le dictionnaire de mon empire.” — Ce roi des Indes parle comme Napoléon. — Oui, et les ministres tremblèrent sous le regard irrité de Sa Majesté.
Monsieur, nous ne comprenons pas les nues ni les lieues. — Allez aux fenêtres: regardez le ciel. Est-il tout bleu ? — Non, il y a des tachés blanchâtres qui roulent dans l’azur. — Ce sont les nues. — Elles sont bien haut, bien loin. — C’est vrai, Marie. — Et il n’y a pas d’indiens dans les nues pour écouter le tambour du roi. — Tu as raison, Charles, mais à dix lieues du palais il y a des indiens. — Les lieues sont sur la terre ? — Oui, la lieue est une mesure qui fait plus de trois milles. — Le roi veut donc un tambour qu’on entende à trente ou trente-cinq milles de son palais ?— Oui. — Il ne l'aura pas. — Il l’aura.
coutez.
Pendant que les ministres étaient là dans la consternation, n’osant lever les yeux sur leur maître, arrive un grand officier de la cour, dévoué à son souverain, et ami du peuple indien. — Comment se nomme-t-il ? — C’est Kandou. ‘ Je ferai le tambour, dit-il, mais il coûtera beaucoup. — Sera-t-il entendu de mes sujets à dix lieues d’ici?— Ils l’entendront de beaucoup plus loin, répond Kandou.— A merveille ! s’écrie le roi, je t’ouvre mon trésor: prends toutes mes richesses. Je les donne pour le tambour que j'ai résolu de posséder.”
Nous sommes curieuses de savoir comment il fabriquera le Grand Tambour. — Oh ! vous êtes toujours curieuses, petites filles d'Éve.— Les garçons sont comme nous. — Eh bien! Kandou fit un tambour qui fut entendu jusqu'aux extrémités des Indes. — Je ne le crois pas — Écoutez donc ce que fit Kandou. I] fait transporter à la porte du palais tous les objets
précieux qui étaient dans le trésor royal — Il les vendit pour une grande somme d’argent. — Pardon! il n’en tira pas un sou. Il fit une proclamation, la publia dans tout l'empire. La voici.
‘ Aujourd’hui Sa Majesté, bonne comme les dieux immortels, répand ses bienfaits. Pleine d'affection pour ses sujets, elle veut secourir les pauvres de son empire. Que tous les malheureux accourent à la porte du palais.”
Nous n’entendons pas encore le tambour. — Non, et cependant il retentit De tous les cuins du royaume, vous voyez les indigents accourir avec un sac sur le dos. Ils remplissent les villes qui sont sur leur passage et couvrent les grandes routes. Sont-ils heureux ? — Non. — Ne sont-ils pas heureux d’espérance ? — Si. — De quoi parlent-ils ? — Des richesses qu'ils auront. — Oui: et de la bienfaisance du roi, n'est-ce pas ? — Ils en parlent. — Ne voyez-vous pas encore le Grand Tambour ? — Non.
Eh bien! au bout d’un an Sa Majesté indienne demanda le Grand Tambour. ‘‘Il est achevé, lui répond Kandou.— Je n’ai pas entendu ses sons, dit le prince. — Sire, que Votre Majesté visite l’intérieur du royaume et elle entendra la voix du tambour. Elle retentit dans toutes les parties du monde.”
Le roi monte tout de suite sur son char et parcourt les Indes. Un peuple innombrable l'enveloppe partout sur sa route. ‘ Vive le roi! vive le roil”” Les acclamations s'élèvent jusqu’au ciel. ‘ D'où vient cette prodigieuse multitude de mes sujets, s’écrie le souverain ravi? —J’ai distribué les richesses du
trésor royal, répond Kandou. C’est le Grand Tambvur que j'ai promis à mon prince. La bienfaisance de Votre Majesté est proclamée par tous les habitants du royaume et ses éloges retentissent à plus de mille lieues du palais. — Tu es un brave serviteur, Kandou: sois à jamais mon premier conseiller.”
C’est très-beau, monsieur. Nous ne soupçonnions pas cette espèce de tambour. — YŸ a-t-il un meilleur tambour que la bienfaisance, mes amis ? — Non. — La bienfaisance ne fait-elle pas aimer les rois ? — Si. — Ne fait-elle pas aimer tous les hommes qui l’exercent ? — Si. — De l’homme qui annonce sa présence en frappant sur un grand tambour, et de l’homme qui annonce sa présence en pratiquant la bienfaisance, lequel préférez-vous ? — Nous n’estimons pas du tout le premier, nous admirons et nous aimons le second. — Êtes-vous tous d'accord sur cette question ? — Oui, oui, oui: — Vous avez tous raison. Que pensezvous de Kandou? — Nous crions tous ensemble:
Vive Kandou!” . . .— Oui: “ Vive Kandou !” car il a eu une noble idée et ‘ Vive le Roi des Indes!” car il a honoré Kandou.
Nous avons fini. À demain. Henri, je te prie d'aller voir George. Dis-lui qu’il nous a manqué aujourd’hui. Porte-lui les amitiés de nous tous.