‹ Petites causeriesChapitre 21 sur 56 · L’HISTOIRE DES NEZ · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE DES NEZ

BoxJouR, chers amis. — Nous vous saluons, monsieur, et nous sommes tout oreilles pour écouter l’histoire que le coucou vous a rappelée hier. — Je ne l’ai pas oubliée, c’est ‘“ L’histoire des nez.” — Non: vous nous avez promis l’histoire du coucou. — Il y a un coucou dans mon histoire. — Ce doit être bien drôle. — Très-comique en effet. Ecoutez.

NH y avait à Prague . . . — Où est Prague ?

Connaissez-vous la Bohême ? — C’est un pays d’Allemagne. — Oui, et Prague est une ville de Bohême.

Il y avait donc à Prague un fermier riche et bizarre, qui avait une fille à marier. Un étudiant de Prague désirait devenir l’époux de la jeune fille. Pour y parvenir il se présenta au fermier et demanda à être son valet. — Vous avez dit, monsieur, que l'étudiant désirait être son gendre. — Ou, George, mais le fermier de Prague avait ses “lées. — Accepta-t-il l’étu-

diant pour son domestique ? — Oui, à ure condition. — Laquelle ?

Le jeune homme, Coranda, était très-fin et trèsrusé. La condition étrange que posa le fermier ne l'effraya pas. — Dites la condition étrange, monsieur. … Écoutez le fermier.

‘ Je t’engage pour un an, dit-il, c’est-à-dire jusqu’à ce que le coucou chante le retour du printemps. Si d'ici là tu me dis une seule fois que tu n’es pas content, je te coupe le nez. Je te donne le même droit sur ma personne ; si je te dis une seule fois que je ne suis pas content, mon nez est à toi. — J'accepte, dit Coranda.” |

Le premier jour le fermier envoie Coranda labourer son champ. l'heure du déjeuner, on appelle les autres valets. — Et Coranda ? — On l’oublie à dessein ; à diner on fait de même. — Il mourra de faim, il ne peut pas être content dans cette maison. — . Peut-être ; mais il ne le dira pas, car on lui couperait le nez. — Il vaudrait mieux pour lui vivre sans nez que de mourir de faim.— Il ne mourra pas, car vers l'heure du dîner il revient à la maison, et pendant que le fermier porte du grain aux poules, il prend dans la cuisine un énorme jambon et un grand pain qui était dans la huche, et s’en retourne aux champs où il dîne mieux que les autres valets, et fait un bon somme.— Bravo ! monsieur, Coranda n’est pas bête. — Non, il est rusé. Quand il revint des champs le soir :

“ Es-tu content? lui dit le fermier! — Tres-content, répondit Coranda ; j'ai mieux diné que vous.”

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En ce moment la fermière accourait: ‘ Au voleur! au voleur ! criait-elle. Notre gros jambon est volé.” Coranda se mit à rire et le fermier devint blanc de colère.

‘ Vous n'êtes pas content,” dit Coranda? Le fermier pense à son nez. ‘Un jambon n’est qu'un jambon, dit-il; je ne suis pas mécontent pour si peu.”

Je suis certaine qu’on n’oublia plus d’appeler Coranda à table pour les repas. — Plus jamais, Marie. Mais il y aura d’autres différents plus graves entre le maître et le domestique, et les nez courront de grands dangers. — Nous sommes curieuses de savoir lequel des deux nez sera coupé. — Pensez-vous qu’on coupe un nez?— Nous ne savons: en coupera-t-on un, monsieur ? — Peut-être. Je continue.

Quand le dimanche arriva le fermier et sa femne montèrent en char pour se rendre à l’église. Ils disent à Coranda: ‘ Tu soigneras le dîner ; tu mettras dans la marmite ce morceau de viande, et tu y joindras carottes, oïgnons et persil. — Bien,” dit Coranda.

Il faut savoir qu’il y avait à la ferme un petit chien nommê Persil. Coranda le tue et le fait bouillir dans le pot au feu. Quand la fermière revint elle appela son favori. ‘Persil, Persil où es-tu, mon mignon?” Hélas! voilà sa peau sanglante pendue à la fenêtre. ‘Qu'as-tu fait? dit-elle à Coranda? — Ce que vous avez commandé, maîtresse : J'ai mis oignons, carottes et Persil dans la marmite. — Méchant sot! cria le fermier, tu as eu le cœur de tuer

cette innocente créature, la joie de notre maison ? — Vous n'êtes pas content, dit Coranda ? ” et il tira son couteau de sa poche.

Le fermier pense à son nez. . .. “Je ne dis pas que je ne suis pas content, répondit-il. Un chien mort n’est qu’un chien mort.” - Cependant il soupira, goupira.

Nous ne voyons pas le coucou dans votre histoire, monsieur. — Il viendra. Le fermierse défiait de plus en plus de son impitoyable valet. — Ce n’était pas sans cause. — Eh bien! un jour qu'il allait sortir avec sa femme, il fit venir Coranda devant lui et dit: ‘* Jeune homme, écoute bien ceci et ne manque pas de m’obéir. — J’obéis toujours, notre maître. — Pendant mon absence, tu ne feras rien que ce que ‘4 verras faire aux autres. — J’entends.” |

Oh ! cette fois, monsieur, le fermier est malin, et l'étudiant de Prague ne tirera pas son couteau. — Pensez-vous ? — Puisqu’il ne pourra faire que ce que les autres feront. — Là est le danger: que feront les autres ? — Que firent-ils ? — Vous allez le savoir.

Après le départ du fermier les maçons vinrent. — Si Coranda fait ce qu’ils vont faire il sera maçon pour un jour. — Oui, mais un maçon peut faire beaucoup de mal. — Nous ne voyons pas comment. — Le mal que fit Coranda fut grand. En effet les maçons se mirent à démolir le toit qui couvrait l’étable des porcs, pour le réparer ensuite. — Et Coranda ? — I1 fit comme les maçons. Il prit une échelle, monta sur le toit de la maison, un beau toit tout neuf, arracha lattes, clous, crampons et dispersa au vent les débris.

Quand le fermier rentra dans sa maison il vit le ciel à nu au-dessus de sa tête.

Drôle, s’écrie-t-il, quel nouveau tour tu m'as joué! —Je vous ai obéi, maître. Est-ce que vous n'êtes pas content?” Et il tira vivement son couteau.

‘ Content, dit le fermier, content! pourquoi seraisje mécontent? Un toit à refaire ne me ruinera pas.” Et il soupira.

Il a soupiré deux fois pour Persil, monsieur; il soupira trois fois pour son toit, n'est-ce pas ? — Oui, et avec sa femme il jugea qu'il fallait se débarrasser bien vite de ce dangereux domestique. La fille fut consultée. ‘ Père, dit-elle, je me cacherai de bon matin dans le grand poirier et je ferai le coucou. Tu diras à Coranda que l’année est passée puisque le coucou chante.”

Quelle bonne idée, monsieur! Voilà comment, grâce à l'esprit de la jeune fermière, les deux hommes garderont leurs nez. Nous sommes tristes cependant que Coranda ne devienne pas l’époux de la fille. — Oh! l’aventure n’est pas finie. Écoutez! On entend dans le jardin le cri plaintif de l’oiseau du printemps : Cou-cou! cou-cou! cou-cou!

Or ua, mon garçon, dit le fermier ; voici la saison nouvelle ; le coucou chante sur le poirier là-bas: séparons-nous, bons amis. — Un coucou ! dit Coranda ; jo n'ai jamais vu ce bel oiseau.”

Il court à l’arbre et le secoue à tour de bras. Un cri retentit et voilà que de l’arbre tombe une jeune fille.

Fut-elle tuée, monsieur ? — Non, heureusement ; elle en fut quitte pour la peur. Cependant le père était épouvanté. ‘“ Scélérat! cria-t-il. — Vous n'êtes pas content, dit Coranda, le couteau levé. — Misérable ! tu me tues ma fille, et tu veux que je sois content! Je suis fou de colère. Va-t-en, si tu ne veux périr de ma main. — Je partirai quand j'aurai coupé votre nez. . . . Et le couteau de l'étudiant était déjà sur le nez du fermier. — Holà ! s’écrie le malheureux, en mettant la main sur sa figure, permetsmoi de le racheter. — Soit, dit Coranda. — Veux-tu dix moutons ? — Non. — Deux bœufs ? — Non. — Dix vaches ? — Non, j'aime mieux votre nez!”

Il aiguise son couteau sur le seuil de la maison.

‘ Père, dit Hélène, c’est le nom de la jeune fille, j'ai fait la faute, je la réparerai. . . . Coranda, voulez- : vous ma main au lieu du nez de mon père. — C’est mon plus grand désir d’être votre époux, dit le rusé Coranda. — J’y mets une condition dit la jeune fille. Le premier de nous qui ne sera pas content en ménage, on lui coupera le nez.”

Coranda accepta et le lendemain on célébra la noce.

Hélène et Coranda ont-ils gardé leurs nez, monsieur ? — Oui, chère amie, ils ne se sont jamais disputés, jamais aucune plainte ne fut entendue de la femme ni du mari, et ils vécurent heureux à Prague jusqu’à la fin de leur vie. — Le couteau à la main ? — Oui, George, mais vour rire et pour réveiller un doux souvenir.

DES ANECDOTES

NE parlerez-vous plus des oiseaux, monsieur ? — Je voudrais que vous me contiez quelques anecdotes ou quelque fable. — Commencez vous-même.— Je le Yeux bien. Je vous dirai une histoire d’oiseaux puisque vous aimez les oiseaux. — À la bonne heure.

C’est un petit drame d'oiseaux qu’une femme illustre de France a raconté dans l'Histoire de sa vie. — Qui?— Le célèbre romancier George Sand que vous connaîtrez quand vous serez grands. — Dites le drame. |

George Sand aime les oiseaux d’une rare affection et les oiseaux lui rendent son amour. Elle raconte qu'elle éleva deux fauvettes dans sa bibliothèque. — Qu'est-ce qu’une fauvette ? — C’est un petit oiseau que vous n'avez pas dans ce pays, je pense, et qui figure parmi nos premiers oiseaux chanteurs. Il est plus petit que le rossignol et plus gros que le rougegorge.

George Sand avait donc deux fauvettes. L’une avait quinze jours de plus que l’autre. — Quinze jours ce n’est rien. — Pour toi, Louise ; mais pour un oiseau quinze jours est autant que dix ans pour une jeune personne. Je continue.

La plus âgée des fauvettes s’appelait Jonquille. L'autre était Agathe. Jonquille était une fillette fort gentille, encore maigrette et mal emplumée ; elle ne savait voler que d’une branche à l'autre et pas sans peine.— Mangeait-elle seule? — Non: George Sand la gâtait ; aussitôt qu’elle ouvrait le bec, sa maîtresse lui donnait sa nourriture. — Elle était donc paresseuse ? — Les petits oiseaux sont comme les enfants. —Et Agathe ? — C'était une enfant insupportable. Elle ne faisait que remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille, qui commençait à réfléchir. — Réfléchissait-elle ? — Oui, puisqu'elle rentrait souvent une patte sous ses plumes, la tête enfoncée dans ses épaules, et les yeux à demi-fermés. Pourquoi prenait-elle cette position, cet air de philosophe, si ce n’est pour se poser des problèmes et regarder dans l’avenir. — Quelle idée, monsieur ! — Oui, tu as raison, George, je ne devrais pas faire tant d'honneur à une très-petite fille qui ne mange pas! seule, et qui était très-gourmande. Aussitôt que George Sand la regardait, elle criait et ouvrait le bec pour manger.

Un jour cependant, cette Jonquille fut admirable. — Que fit-elle ? — Écoutez. Sa maîtresse écrivait. Elle avait placé à quelque distance de sa table la branche verte sur laquelle perchaïient ses deux élèves. Agathe, encore à moitié nue s'était mise sous le ventre de Jonquille Les voilà tranquilles pendant une demi-heure. . . Mais leur appétit se réveille. Jonquille saute sur une chaise, puis sur la table de sa maîtresse. L'autre bat des aiïles, ouvre un large

bec et pousse des cris désesperés. — On leur donne vite à manger, monsieur ? — Pas du tout. Écoutez ce que George Sand dit à Jonquille.

‘Je suis fatiguée de vos importunités, dit-elle, d’un air sévère. Vous êtes assez grande pour manger seule, mademoiselle. Voilà sous votre bec une jolie soucoupe avec une excellente pâtée. Je ne fermerai pas les yeux plus longtemps sur votre paresse.”

Que répondit Jonquille ?—Pas un mot. Elle était offensée cependant. Elle bouda et retourna sur sa branche. — Et Agathe ? — Oh! elle continua à crier et s’adressa à sa grande sœur, lui demandant à manger avec une insistance incroyable. Elle fut éloquente, sa voix avait des accents qui déchiraient le cœur. Jonquille était visiblement très-émue. — Que fit-elle ? — À la fin, elle s’arma de résolution, vola d’un élan jusqu’à la soucoupe, cria et ouvrit le bec au-dessus de la nourriture. — Croyait-elle que la nourriture viendrait toute seule à son bec. —Apparemment. — Ne mangea-t-elle pas ? — Non, mes amis, c'est ici que vous devez admirer Jonquille, car elle fut généreuse et dévouée. — Que fait-elle ? — Elle s’oublie elle-même pour penser à Agathe. Elle meurt de faim et ne mange pas. Elle remplit son bec ellemême pour la première fois de sa vie et cette nourriture ne sera pas pour elle, mais pour sa petite sœur. Car elle retourne vite à la branche, et met la pâtée dans le bec d’Agathe. Depuis ce jour-là, Jonquille fut la mère d’Agathe.

C’est une touchante histoire, monsieur. — À votre

tour, mes amis. Dites-moi quelque chose. Voyons, George, commence. — Ma mèêre m’a raconté une singulière histoire. — Nous t’écoutons.— C’est en anglais que ma mère l’a dite. — Donne-nous-la en français. — Pour vous obéir, monsieur, je vais essayer.

— Courage, ami, je t'aiderai. — C’est une histoire qui

fait honneur à l’esprit des fourmis.

Une amie de ma mère était un soir assise dans sa bibliothèque. Comme George Sand, elle était devant sa table, et comme George Sand elle écrivait. Le silence était complet. Tout à coup elle entend un bruit dans le buffet. ‘Ce n’est pas une souris qui est là, se dit-elle ; elle ferait plus de bruit !”

Ce bruit rompait à peine le silence, n’est-ce pas, George ? — Oui, monsieur. L’amie de ma mère lui a dit que c'était moins que rien, mais cependant c'était quelque chose, et elle ne put continuer d'écrire. — Oh! Qu'était-ce? qu'était-ce? C'était le vent qui soufflait dans les rideaux de la fenêtre. — Je vous ai dit, monsieur, que le léger bruit venait lu buffet. J’ai vu le buffet de mademoiselle B. Il est placé vis-à-vis des fenêtres. Le vent n'avait rien à faire là. — Eh bien, qu'était-ce ? — Voilà la question, monsieur. Qu'’était-ce ? Mademoiselle B. ne parvenait pas à le savoir. Elle chercha partout vainement pendant une heure. —Elle ne trouva rien ? — Oh monsieur, vous êtes comme nous, vous êtes impatient. — Oui, mon garçon, tu piques ma curiosité. — Bravo! monsieur. Vous ne direz plus que les petites filles sont curieuses. — Tu es

sans pitié, George. — Non, car je satisfais votre curiosité et la curiosité des petites filles.

L’amie de ma mère ouvrit plus d’une fois son buffet. — Qu’y avait-il dans le buffet? — Il y avait du bruit. — Quoi encore? — Trois planches comme trois rayons de bibliothèque. — Mademoiselle avait là ses livres ? — Oh! que non! c'était un buffet, un vrai buffet : sur les planches était la vaisselle. — Je comprends, ami. Près de la vaisselle mademoiselle avait mis sa pâtisserie, son sucre, que sais-je ? — Oui son sucre : et puis, monsieur ? — Une souris mangeait le sucre. — Vous n’y êtes pas, monsieur, et vous avez été distrait quand j'ai commencé mon anecdote. — Comment ? — J'ai dit que ce bruit mystérieux était trop léger pour venir d’une souris. — Tu nous mets sur des épines, George ; continue. — Je jouis, monsieur, de votre impatience. Mais voici la fin.

Il y avait donc du sucre dans le buffet, sur la planche la plus élevée. Mademoiselle B. trouva le sachet de sucre à moitié ouvert, et elle trouva encore autre chose. — Quoi ? — Rien dans le buffet, mais sur ie plancher elle trouva quelques grains de ce sucre. Et elle trouva encore autre chose. — Quoi ? — Devinez. — Nous donnons tous notre langue aux chiens. — Elle trouva. . . . Ce n’était pas une souris, monsieur, ni le vent dans les rideaux. — George, George, finis, nous sommes sur des charbons ardents. Tu es sans pitié. — N’ai-je pas dit que mon histoire est à l’honneur des fourmis ? — Si. — Elle trouva donc des fourmis. — Que faisaient les fourmis dans le buffet? — Et sur le plancher? —Y avait-il des

fourmis sur le plancher ? — Oui, deux armées de fourmis, monsieur. — Que faisait l’armée du buffet ? — C’est elle qui avait ouvert le petit sac de sucre et qui portait les grains de sucre au bord de la planche, et puis les poussait pour les faire tomber sur le plancher. — Et l’armée du plancher ? — Celle-là les emportait. —Où?—Je ne sais où — Dans leur fourmilière sans doute, car les fourmis font des provisions pour les mauvais jours. |

Je te félicite, George, tu contes bien en français. Je n’ai pas eu besoin de t'aider et tu m’as mis sens dessus dessous pour savoir la fin de ton histoire. Demain je vous dirai, mes amis, une fable qui parle aussi de fourmis. — Est-ce une fable indienne ? — Non, c’est une fable de France, une fable du grand maître, de La Fontaine.

Pour demain vous apprendrez par cœur la petite poésie suivante de Mme A. Tastu.

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