‹ Petites causeriesChapitre 38 sur 56 · LE BÜÛÜCHERON ET MERCURE · texte numérisé non relu

LE BÜÛÜCHERON ET MERCURE

Lrsons la fable.

Un bücheron perdit son gagne-pain, C’est sa cognée; et la cherchant en vain, Ce fut pitié la-dessus de l’entendre.

Il n’avait pas des outils à revendre:

Sur celui-ci roulait tout son avoir.

Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face était de pleurs toute baignée:

66 O ma cognée! Ô ma pauvre cognée!

S’écriait-il: Jupiter, rends-la-moi;:

Je tiendrai l’être encore un coup de toi.?”?

Sa plainte fut de l’Olympe entendue.

Mercure vient. ‘‘ Elle n’est pas perdue, Lui dit ce dieu; la connaîtras-tu bien ?

Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. ”?

Lors une d’or à l’homme étant montrée, 11 répondit: ‘‘ Je n’y demande rien.”? Une d’argent succède à la première:

11 la refuse. Enfin une de bois,

6 Voilà, dit-il, la mienne cette fois:

Je suis content si j’ai cette dernière.

— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois:

Ta bonne foi sera récompensée.

— En ce cas-là je les prendrai ”’ dit-il.

L’histoire en est aussitôt dispersée ;

Et boquillons de perdre leur outil,

Et de crier pour se le faire rendre.

Le roi des Dieux ne sait auquel entendre.

Son fils Mercure aux criards vient encor; À chacun d’eux il en montre une d’or.

Chacun eût cru passer pour une bête

De ne pas dire aussitôt: ‘* La voilà! ??

Mercure, au lieu de donner celle-là,

Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien, C’est le plus sûr: cependant on s’occupe À dire faux pour attraper du bien.

Que sert cela? Jupiter n’est pas dupe.

Je vous interroge tout de suite. Qu'est-ce qu’un bûcheron ? — Quel est le gagne-pain des bûcherons ? — Quel est l’usage qu’ils font d’une cognée ? — Où notre Bûcheron avait-il perdu sa cognée ? — Quel sentiment éprouva-t-il quand, après l’avoir longtemps cherchée, il vit que sa cognée était tout de bon perdue ? — Pleurerais-tu, George, si tu avais perdu une ” cognée ? — Ce Bûcheron a-t-il donc moins de fermeté d’âme que toi ? — Pourquoi se désespère-t-il pour si peu ? — Est-ce peu perdre pour lui que de perdre sa cognée ? — Dans sa douleur, que dit-il à Jupiter ? — Le maître des Dieux l’entendit-il ? — Fut-il sensible à sa plainte ? — Comment le savez-vous ? — Le Ciel écoute-t-il toutes les plaintes des hommes ? — Quelles plaintes écoute-t-1l ?

Qui est Mercure ? — Que dit-il au Bûcheron ? — Quelle espèce de cognée le dieu lui présente-t-il

d’abord ? — Et puis ? — Et enfin ? — Pourquoi ne lui présente-t-il pas dès l’abord la cognée de bois ? — Les bûcherons ont-ils l’habitude de couper le bais avec des cognées d’or ou d'argent ? — Mercure ne savaitil pas cela ? — Ce Bûcheron est-il un honnête homme ? — Expliquez-vous. — Est-il récompensé pour sa probité ?

Que peut-il faire, monsieur, de ces cognées d’or et d'argent ? — Je vais vous dire ce qu'il en fit.

Quand le Bûcheron eut les trois cognées, Mercure, qui avait remis sur sa tête son chapeau pointu, rattacha ses ailes à ses talons, ramassa son caducée, et dit : ‘ Tu seras riche dorénavant, reste toujours homme de bien.”

Comment devint-il riche ? — Il était riche, car il avait trois cognées qui valaient or et argent. — Les garda-t-il et resta-t-il bûcheron ?— Oh que non! Dès le lendemain de sa rencontre avec Mercure, il se transporta à Chinon, ville célèbre, ville noble, ville antique, la première du monde, dit Rabelais. — Il y vendit ses cognées ? — Oui : pour sa cognée d'argent, il eut un grand sac de monnaie blanche. — Et pour celle d’or il eut de l’or ? — Naturellement: il reçut de beaux écus, des écus d’or, et en outre un troupeau de moutons à grande laine. — De bûcheron il devint fermier ? — Oui: il acheta un grand nombre de métairies, de vastes granges pour ses récoltes, des prés, des vignes, des terres labourables, des étangs, des moulins, des jardins, des bœufs, des vaches et den brebis.

Tout le monde voudrait bien perdre une cognée,

monsieur, pour être riche. — C’est ce que pensèrent les bûcherons voisins du nouveau propriétaire. Ils perdirent tous leur cognée et crièrent à Jupiter d’avoir pitié d'eux. Le dieu deur envoya aussi son ambassadeur Mercure. Celui-ci leur présenta, comme il l'avait fait au premier, tout d’abord une cognée d’or. Ils disent : ‘ Elle est à nous.” Ils mentaient. Vous savez ce qui leur arriva ? — Oui, Mercure, au lieu de leur donner la cognée, leur en déchargea un grand coup sur la tête. — Le méritaient-ils ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu'ils avaient menti. — En mentant peut-on tromper les hommes ? — On les trompe quelquefois. — Et Jupiter ? — On ne le trompe jamais. I]1 n’est pas la dupe des menteurs.

Quelle est la morale de la fable ?-— Il faut être sincère comme le premier bûcheron et ne point mentir comme les autres. — Oui, chers amis, et il faut nous garder même d’exagérer. — Sans doute, monsieur, car l’exagération est une sorte de mensonge. — Elle trompe moins cependant et est un défaut, une mauvaise habitude plutôt qu’un vice. Nous avons horreur du menteur, et nous nous moquons de l’homme qui exagère dans ses discours.— Je sais une curieuse exagération que raconte La

* Fontaine. — Conte-nous-la, Marie.

Un marchand avait mis un quintal de fer en dépôt chez son voisin. Quand il fut revenu de voyage, il demanda son fer. ‘ Votre fer, dit le voisin, ii n’est plus. Un rat l’a mangé tout entier. Il y avait un

trou dans mon grenier.”

C’est trop fort, monsieur. — Oui, George : aussi le warchand ne crut pas plus que toi au prodige, mais il ne dit rien. — Je me serais moqué de mon voisin. — Et tu serais resté privé de ton fer. — Peut-être. — Le marchand fit mieux : il put rire à la fin et reprit son bien. — Comment ? — Dis-le, Marie.

Quelques jours après qu’il eut redemandé son fer, il enleva le fils de son perfide voisin.

Cette revanche est trop cruelle, monsieur. — Oui, ami; mais le marchand rendra l'enfant pour ravoir son fer, n’est-il pas vrai, Marie ? — Oui, écoutez.

Quand il eut l’enfant chez lui, il invita le père à souper. (Celui-ci s’excusa et lui dit en pleurant: ‘ Dispensez-moi, je vous supplie ; tous plaisirs pour moi sont perdus. J’aimais mon fils plus que ma vie. Je n'ai que lui; que dis-je? hélas! je ne l’ai plus! On me l’a dérobé! Plaignez mon infortune.”

Le marchand riant sous cape : ‘ J’ai vu enlever votre fils, dit-il, hier au soir, sur la brune. Un hibou l’a pris et porté dans un vieux bâtiment.”

Voilà une fameuse bourde. Le père fut-il assez fou pour croire qu’un petit oiseau eût enlevé son garçon ? — Il ne le crut pas et dit que son fils au besoin eût pris le hibou. Mais l’autre insista et se moqua de lui. ‘Je l’ai vu, s’écria-t-il, vu de mes yeux, vous dis-je, et ne vois rien qui vous oblige de douter de la chose.”

Je ne vois pas non plus, monsieur, pourquoi un hibou n’enlèverait pas les enfants dans un pays où un seul rat maage un quintal de fer. — C’est tout juste ce que dit le marchand.— Et le père comprit le

badinage ? — Il comprit la leçon, rendit le fer et reprit son enfant.

Pour finir, je vais vous lire une vieille histoire à l'adresse des menteurs, ou de ceux qui exagèrent.

‘“ Un chevalier, allant avec son écuyer à Saint- Jean de Compostelle, venait d’entrer en Espagne. Parti de grand matin, il espérait arriver le soir à Miranda, sur l’Ëbre. Un renard croise le chemin devant le chevalier. ‘ Voilà, s’écrie-t-il, un renard de belle taille. — Oh! monseigneur, dit l’écuyer, dans les pays que j'ai visités, j’en ai vu d’une taille bien plus grande, et un, entre autres, gros comme un bœuf. — Un rare renard, répond le chevalier.” Et il continue sa route. Au bout de quelque temps, il élève la voix tout à coup pour dire : ‘ Seigneur, préserve-nous aujourd’hui tous deux de la tentation de mentir pour que nous puissions traverser l’Ëbre sans danger. — Pourquoi cette prière, demande l’écuyer ? — Ne sais-tu pas, répond son maître, que l’Ébre submerge celui qui a menti dans la journée, à moins qu'il ne s’amende ?””’ On arrive à une rivière, le Zacorra: « Est-ce là l’Ébre, monseigneur, dit l’écuyer ? — Non, nous en sommes encore loin. — En attendant, sire chevalier, le renard que j'ai vu n’avait peut-être : que la grosseur d’un veau. . . .— Eh! que m'’importe ton renard ? ”

Une autre rivière se présente. ‘“ Monseigneur, s’écrie l’écuyer, l’eau que nous allons passer, n’estelle pas celle. . . . — Non, non. — En tout cas, le renard dont j'ai parlé, je m’en souviens maintenant, n’était pas plus gros qu’un mouton.”

I] a le renard sur la conscience, monsieur. Si j'avais été à sa place, j'aurais tout de suite confessé mon péché. — Cela lui parut dur à faire, mais bientôt il dut y venir.

En effet Miranda était devant les voyageurs.

Grâce au ciel, voilà l’bre, dit le chevalier, et le terme de notre première journée. . . . — L’Ebre, est-ce bien l’Èbre, s’écrie le pauvre écuyer? Ah! mon bon maître, je vous proteste que le renard que j'ai vu était tout au plus aussi gros que celui que nous avons vu ce matin traverser notre chemin. Je vous le jure, monseigneur.”

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