LES OISEAUX
Chebs amis, il est temps que vous appreniez par cœur quelques petites poésies françaises. Voua aimez la poésie, n'est-ce pas? — Oui, mais nous n'aimons pas à apprendre par cœur. — Henri n'a pas le droit de parler pour la classe, monsieur. Moi j'aime beaucoup à apprendre par cœur. . . . — Et moil • . . — Etmoil . . . — Noustoutesl . . . — Et nous tous, excepté Henri. — Tu es seul, mon ami. — Je ferai comme les autres. Ce sera un grand travail pour moi de retenir du français par cœur, car je n'ai pas de mémoire. — Il faut la former. — Comment ? — En l'exerçant. — Ma grand'mêre dit que j'ai une grosse tête : il lui a fallu trois ans pour m'apprendre mon Pater. — Ne perds pas courage ; nous allons te donner de la mémoire.
Lisons tous ensemble les huit vers suivants que vous me réciterez demain. Imitez bien ma pronon* ciation.
i;e buisson et là bose.
Comment I déjà sur le retour I Ce matin même à peine éclosel
Panyre fleuri tu ne vis qu'on jour, Disait le buisson à la rose.
Je n'ai pas vécu sans bonheur,
Lni répondît la douce rose; Je laisse après moi bonne odeur,
Fuis-je regretter quelque chose?
Q l'est-ce que le buisson, monsieur ? Vit-il plua long «mps que la rose, et est-il aussi beau ? — Son exisfisnce est beaucoup plus longue. En rang autour de h prairie, lui et ses frères vivent de longs jours. Ce s »nt des arbustes épineux qui entourent en France la p -aine du paysan, son jardin, et quelquefois sa petit 3 cour. Us forment la haie vive, la meilleure des 4 lôtures. — Ce ne sont pas des arbres ? — Ils sont plua petits que les arbres proprement dits, et même plus petits que les arbrisseaux. Les arbrisseaux sont de petits arbres, et les arbustes sont de petits arbrisseaux. — Portent-ils des fleurs comme le rosier? — Le buisson d'aubépine porte de petites fleurs blanches
qui sont aimées des abeiUes.
Depuis le matin jusqu'au soir, en mai, les aubépines sont pleines de bourdonnement et de chansons. — Les abeilles ne chantent pas. — Non, elles bourdonnent dans la fleur de l'aubépine. — Et qui chante ? — Les oiseaux, les musiciens du fermier. Toute la nature chante au printemps. Le pinson sur le pommier; le merle, le coucou, la fauvette, le rouge-gorge et le rossignol dans la haie d'aubépine ; l'alouette au haut des airs ; la grenouille au bord de l'étang ; le cri-cri dans l'herbe parfumée : tous les artistes de Dieu réjouissent l'oreille de l'heureux habitant des champs. — Chantent-ils tous ensemble, monflieuT? — Non, ils ne chantent pas ensemble ni aux
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mêmes lieux: ne faut-il pas que le Créatear soit célébré en tous lieux et à toutes les heures du jour et de la nuit ? — Si, mais la nuit tout dort. — Dieu ne dort pas, mes amis. Sa douce providence veiUe sur nous et sur la nature sans cesse ni repos. Son œD est toujours ouvert sur la terre, et pour exalter sa bonté paternelle les chants montent à son oreiUe la nuit aussi bien que le jour. — Qui chante Dieu la nuit? — Le rossignol et les cri-cris le célèbrent à l'envi. — Nous avons entendu le cri-cri monotone des cri-cris dans nos camps^es. Ils sont innombrables et chantent tous ensemble. Pourquoi crient-ils ainsi? — C'est leur manière de communiquer leurs afiFections et tous leurs sentiments. — Se comprennentils? — Comme les hommes se comprennent. — Que disent-ils? — Nous l'ignorons, mais bien sûr ils s'ap« pellent les uns les autres et se disent leurs peines et leurs plaisirs. Us chantent le bonheur de la vie au milieu des parfumsi^de la bruyère, sous le ciel étoile ; ils chantent la douce brise qui les balance sur le tapis vert du printemps ; ils chantent leurs amitiés et leurs amours. Leur concert monte au trône de Dieu comme un cantique ou une prière. — Us ne vivent qu'un été. — Non, ils passent vite comme la rose. Mais peuvent-ils rien regretter? Avec eux passent les beaux jours, et la verdure, et les fleurs des champs, et la feuiUe des arbres. Ils s'en vont quand viennent la bise, h, froide neige et les noirs nuages. Qu'ils soient heureux! ils partent ensemble en famille. Personne ne reste sur leur tombeau pour pleurer et R0u£&ir, ni la fille ni la mère, ni l'époux ni l'épouse.
Que leur manque-t-il ? La rose laisse après une vie d'un jour bonne odeur, et eux après leur existence d'une saison, ils laissent à la terre le souvenir de leur joie et de leurs chansons.
Qui est l'autre musicien des nuits, monsieur, le rossignol? Nous ne l'avons jamais entendu. C'est un oiseau d'Europe, n'est-ce pas ? — Oui, mes amis : c'est le grand artiste, le chantre sublime de Dieu. — Ne chante-t-il que la nuit ? — Si, il chante aussi le soir et le matin, aux heures enchantées du crépuscule. — Qu'est-ce que le crépuscule? — Quand l'astre du jour se couche ou qu'il se lève, il répand sur le monde une douce lumière. Au crépuscule du matin, l'aurore est sur son trône d'albâtre. Elle a chassé les ténèbres de la nuit, elle annonce les feux et les splendeurs du jour. Au crépuscule du soir la lumière tombe doucement à l'horizon, et l'étoile du berger apparaît toute blanche et souriante dans l'azur. Le silence se fait dans la nature. On n'entend plus que le cri-cri et le coassement des grenouilles, le faible bêlement du troupeau qui rentre à la ferme, le beuglement d'une génisse qui revient de la prairie et le chant mélancolique de gros Pierre qui s'avance doucement sur sa jument. Ce sont les derniers bruits du jour qui disent adieu au soleil.
Est-ce alors que chante le rossignol? — Oui, à cette heure poétique. Le seul souvenir de sa voix m'émeut et me reporte délicieusement vers les beaux soirs de France. Quand on a entendu le chant du rossignol, on ne l'oublie jamais. — Où chante-t-il ? — Dans les bosquets, daus les petite bois, dans les jardins et
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prairies. — Sa voix est forte? — ^EUe est puissante comme un clairon guerrier, elle retentit dans tout le bois et s'élève jusqu'au ciel? — ^Est-elle harmonieuse?
— D'une harmonie incomparable. On est fasciné par le grand artiste. Toute la nature fait silence pour l'écouter. — Il aime le silence ? — Oui, il lui faut le silence solennel du soir et de la nuit. Dans les ténèbres il est inspiré ; toute la lumière est dans son âme. n délire d'enthousiasme et d'amour. — Qui chantet-il? — Il chante l'autre rossignol, sa compagne, et ses enfants, son doux nid, les charmes du printemps, et il chante celui qui lui donna sa voix et son génie.
— Chante-t-il Dieu? — Comment en douter, quand ses hymnes nous font quitter la terre et emportent nos âmes vers l'Infini? C'est religieusement qu'on écoute le rossignol. L'artiste peut-il nous donner ce qu'il n'a pas? — Quand nous serons grands et que nous verrons la France, nous irons dans les champs entendre le rossignol.
Nous avons fini. — Ne dites-vous rien des autres oiseaux, monsieur? — Il est l'heure de nous séparer.
— Ma sœur m'a dit que vous admirez autant que le rossignol l'alouette et le pinson. Elle a lu vos "Causeries avec mes Élèves." — Le rossignol est le premier des chantres, mais j'aime tous les musiciens ailés. L'alouette qui chante au haut des airs portant au ciel les prières de la terre, le pinson qui redit coup sur coup sa vive chanson sur le poirier demèie la ferme, le merle qui sifiBe sur la haie d'aubépine, et le coucou qui crie cou-iou dans l'écho de l'église du village, toutes ces voix des champs ont leur doux
PETITES CAUSEBIES. 97
mystère, leur suave poésie: Elles mattent la paii dans nos âmes et élèvent nos cœurs vers Dieu*
A demain, chers amis. J'ai nommé deux ou trois fois le coucou aujourd'hui et cet oiseau me rappelle une drôle d'histoire. — Oh I dites-la. — Demain peut* être.
L'mSTOIRE DES NEZ.
BoKJOXJB, chers amis. — Nous vous saluons, monrieur, et nous sommes tout oreilles pour écouter l'histoire que le coucou vous a rappelée hier. — Je ne Tai pas oubliée, c'est " L'histoire des nez." — Non: vous nous avez promis l'histoire du coucou. — Il y a un coucou dans mon histoire. — Ce doit être bien drôle. — Très-comique en effeti Ecoutez.
H y avait à Prague . . . — Où est Prague?
Connaissez-vous la Bohême ? — C'est un pays d'Allemagne. — Oui, et Prague est une ville de Bohême.
n y avait donc à Prague un fermier riche et bizarre,
qui avait une fille à marier. Un étudiant de Prague
désirait devenir l'époux de la jeune fille. Four y
parvenir il se présenta au fermier et demanda à être
son valet. — Vous avez dit, monsieur, que l'étudiant
désirait être son gendre. — Oiu, George, mais le fer<
mierde Prague avait ses Uées. — Accepta -t-il l'étu-
diant pour son domestique ? — Oui, à une condition.
— Laquelle ?
Le jeune honune, Coranda, était três-fin et trèsrusé. La condition étrange que posa le fermier ne Tefiraya pas. — Dites la condition étrange, monsieur. —Ecoutez le fermier.
^^ Je t'engage pour un an^ dit-il, c'est-à-dire jusqu'à ce que le coucou chante le retour du printemps. Si d*ici là tu me dis une seule fois que tu n'es pas content, je te coupe le nez. Je te donne le même droit sur ma personne ; si je te dis une seule fois que je ne suis pas content, mon nez est à toi. — J'accepte, dit Coranda."
Le premier jour le fermier envoie Coranda labourer son champ. A l'heure du déjeuner, on appelle les autres valets. — Et Coranda ? — On l'oublie à dessein ; à dîner on fait de même. — Il mourra de faim, il ne peut pas être content dans cette maison. — Peut-être ; mais il ne le dira pas, car on lui couperait le nez. — Il vaudrait mieux pour lui vivre sans nez que de mourir de faim. — Il ne mourra pas, car vers l'heure du dîner il revient à la maison, et pendant que le fermier porte du grain aux poules, il prend dans la cuisine un énorme jambon et un grand pain qui était dans la huche, et s'en retourne aux champs où il dîne mieux que les autres valets, et fait un bon somme. — Bravo 1 monsieur, Coranda n'est pas oête.
— Non, il est rusé. Quand il revint des champs le soir:
** Es-tu content? lui dit le fermier! — Trés-content, répondit Coranda ; j'ai mieux dîné que vous."
PETITES CAUSEBIEB 99
En ce moment la fermière accourait: ^^ Au voleur 1 au voleur 1 criait-elle. Notre gros jambon est volé." Coranda se mit à rire et le fermier devint blanc de colère.
" Vous n'êtes pas content," dit Coranda ? Le fermier pense à son nez. ^^Un jambon n'est qu'un jambon, dit-il ; je ne suis pas mécontent pour si peu."
Je suis certaine qu'on n'oublia plus d'appeler Coranda à table pour les repas. — Plus jamais, Marie. Mais il y aura d'autres différents plus graves entre le maître et le domestique, et les nez courront de grands dangers. — Nous sommes curieuses de savoir lequel des deux nez sera coupé. — Pensez-vous qu'on coupe un nez? — Nous ne savons: en coupera-t-on un, monsieur? — Peut-être. Je continue.
Quand le dimanche arriva le fermier et sa femme montèrent en char pour se rendre à l'église. Ils disent à Coranda: ^^ Tu soigneras le dîner ; tu mettras dans la marmite ce morceau de viande, et tu y joindras carottes, oignons et persil. — Bien," dit Coranda.
Il faut savoir qu'il y avait à la ferme un petit chien nommé Persil. Coranda le tue et le fait bouillir dans le pot au feu. Quand la fermière revint elle appela son favori. "Persil, Persil où es-tu, mon mignon?" Hélas I voilà sa peau sanglante pendue à la fenêtre. "Qu'as-tu fait? dit-elle à Coranda? — Ce que vous avez commandé, maîtresse : j'ai mis oignons, carottes et Persil dans la marmite. — Mé« Ahant sot I cria le fermier, tu as eu le cœur de tuer
A ^ .--- ér.
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cette innocente créature, la joie de notre maison ? — Vous n'êtes pas content, dit Goranda ?" et il tira son couteau de sa poche.
Le fermier pense à son nez. • • • ^^ Je ne dis pas que je ne suis pas content, répondit-il. Un chien mort n'est qu'un chien mort." Cependant il soupira, soupira.
Nous ne voyons pas le coucou dans votre histoire, monsieur. — Il viendra. Le fermier se défiait de plus en plus de son impitoyable valet. — Ce n'était pas sans cause. — Eh bien I un jour qu'il allait sortir avec sa femme, il fit venir Coranda devant lui et dit : *^ Jeune homme, écoute bien ceci et ne manque pas de m'obéir. — J'obéis toujours, notre maître. — Pendant mon absence, tu ne feras rien que ce que ta verras faire aux autres. — J'entends."
Oh I cette fois, monsieur, le fermier est malin, et l'étudiant de Prague ne tirera pas son couteau. — Pensez-vous ? — Puisqu'il ne pourra faire que ce que les autres feront. — Là est le danger : que feront les autres ? — Que firent-ils ? — Vous allez le savoir.
Après le départ du fermier les maçons vinrent. — Si Coranda fait ce qu'ils vont faire il sera maçon pour un jour. — Oui, mais un maçon peut faire beaucoup de mal. — Nous ne voyons pas comment. — Le mal que fit Coranda fut grand. En effet les maçons se mirent à démolir le toit qui couvrait l'étable des porcs, pour le réparer ensuite. — Et Coranda? — H fit comme les maçons. Il prit une échelle, monta sur le toit de la maison, un beau toit tout neuf, arracha lattes, clous, crampons et dispersa au vent les débns.
PETITES CAUSEBIES. 101
Quand le fermier rentra dans sa maison il vit le ciel à nu au-dessus de sa tête.
*' Drôle, s'écrîe-t-il, quel nouveau tour tu m'as joué! — Je vous ai obéi, maître. Est-ce que voua n'êtes pas content ?" Et il tira vivement son couteau.
" Content, dît le fermier, content 1 pourquoi seraisje mécor.tent ? Un toit à refaire ne me ruinera pas." Et il soupira.
H a soupiré deux fois pour Persil, monsieur; il soupira trois fois pour son toit, n'est-ce pas ? — Oui, et avec sa femme il jugea qu'il fallait se débarrasser bien vite de ce dangereux domestique. La fiUe fut consultée. " Père, dit-elle, je me cacherai de bon matin dans le grand poirier et je ferai le coucou. Tu diras à Coranda que l'année est passée puisque le coucou chante."
Quelle bonne idée, monsieur I Voilà comment, grâce à l'esprit de la jeune fermière, les deux hommes garderont leurs nez. Nous sommes tristes cependant que Coranda ne devienne pas l'époux de la fille. — Oh 1 l'aventure n'est pas finie. ïlcoutez 1 On entend dans le jardin le cri plaintif de l'oiseau du piintemps : Cou-cou I cou-cou ! cou-cou !
'* Or «ja, mon garçon, dit le fermier ; voici la saison nouvelle ; le coucou chante sur lé poirier là-bas : séparons-nous, bons amis. — Un coucou 1 dit Coranda ; je n'ai jamais vu ce bel oiseau."
Il court à l'arbre et le secoue à tour de bras. Un cri retentit et voilà que de l'arbre tombe une jeune fiUe.
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Fut-elle tuée, moumeur? — Non, heureusement; elle eu fut quitte pour la peur. Cependant le père était épouvanté. " Scélérat I cria-t-il. — Vous n'êtes pas content, dit Coranda, le couteau levé. — Misérable I tu me tues ma fille, et tu yeux que je sois content I Je suis fou de colère. Va-t-en, si tu ne veux périr de ma main. — Je partirai quand j'aurai coupé votre nez. • . • Et le couteau de l'étudiant était déjà sur le nez du fermier. — Holà I s'écrie le malheureux, en mettant la main sur sa figure, permetsmoi de le racheter. — Soit, dit Coranda. — Veux-tu dix moutons ? — Non. — Deux bœufs ? — Non. — Dix vaches ? — Non, j'aime mieux votre nez 1 "
n aiguise son couteau sur le seuil de la maison.
" Père, dit Hélène, c'est le nom de la jeune fille, j'ai fait la faute, je la réparerai. • . • Coranda, voulezvous ma main au lieu du nez de mon père. — C'est mon plus grand désir d'être votre époux, dit le rusé Coranda. — J'y mets une condition dit la jeune fille. Le premier de nous qui ne sera pas content en ménage, on lui coupera le nez."
Coranda accepta et le lendemain on célébra la noce.
Hélène et Coranda ont-ils gardé leurs nez, monsieur? — Oui, chère amie. Us ne se sont jamais disputés, jamais aucune plainte ne fut entendue de la femme ni du mari, et ils vécurent heureux à Prague jusqu'à la fin de leur vie. — Le couteau à la main? — Oui, George, mais pour rire et pour réveiller un doux souvenir.
FBTITE8 CAn8BBIB& lOS
DES AlîECDOTES.
Nb parlerez-vous pins des oiseaux, monsietii ? -— Je Tondrais que vous me contiez quelques anecdotes ou quelque fable. — Commencez vous-même. — Je le veux bien. Je vous dirai une histoire d'oiseaux puisque vous aimez les oiseaux. — À la bonne heure.
C'est un petit drame d'oiseaux qu'une femme illustre de France a raconté dans l'Histoire de sa vie. — Qui? — Le célèbre romancier George Sand que vous connaîtrez quand vous serez grands. — Dites le drame.
George Sand aime les oiseaux d'une rare affection et les oiseaux lui rendent son amour. Elle raconte qu'elle éleva deux fauvettes dans sa bibliothèque. — Qu'est-ce qu'une fauvette? — C'est un petit oiseau que vous n'avez pas dans ce pays, je pense, et qui figure parmi nos premiers oiseaux chanteurs. Il est plus petit que le rossignol et plus gros que le rougegorge.
George Sand avait donc deux fauvettes. L'une avait quinze jours de plus que l'autre. — Quinze jours ce n'est rien. — Pour toi, Louise ; mais pour un oiseau quinze jours est autant que dix ans poiu une jeune personne. Je continue.
lia plus figée des fauvettes s'appelait Jonquille. L'autre était Agathe. Jonquille était une fiUette fort gentille, encore maigrette et mal emplumée ; elle ne savait voler que d'une branche à Tautre et pas sans peine. — Mangeait-elle seule? — Non: George Sand la gâtait ; aussitôt qu'elle ouvrait le bec, sa maîtresse loi donnait sa nourriture. — Elle était donc paresseuse ? — Les petits oiseaux sont comme les enfants. — Et Agathe? — C'était une enfant insupportable. Elle ne faisait que remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille, qui commençait à réfléchir. — Réfléchissait-elle ? — Oui, puisqu'elle rentrait souvent une patte sous ses plumes, la tête enfoncée dans ses épaules, et les yeux à demi-fermés. Pourquoi prenait-elle cette position, cet air de philosophe, si ce n'est pour se poser des problèmes et regarder dans l'avenir. — Quelle idée, monsieur 1 — Oui, tu as raison, George, je ne devrais pas faire tant d'honneur à une très-petite fille qui ne mange pa&' seule, et qui était três-gourmande. Aussitôt que George Sand la regardait, elle criait et ouvrait le beo pour manger.
Un jour cependant, cette Jonquille fut admirable. — Que fit-elle? — Ecoutez. Sa maîtresse écrivait. Elle avait placé à quelque distance de sa' table la branche verte sur laquelle perchaient ses deux élèves Agathe, encore à moitié nue s'était mise sous le ventre de Jonquille Les- voilà tranquilles pendant une demi-heure. . . Mais leur appétit se rJveille. Jonquille saute sur une chaise, puis sur la table de sa maîtresse. L'autre bat des ailes, ouvre un large
beo et pousse des cris déses>peTés. — On leur donne vite à manger, monsieur? — Pas du tout. Ecoutez ce que George Sand dit à Jonquille.
^* Je suis fatiguée de vos importunités, dit-elle, d'un air sévère. Vous êtes assez grande pour manger seule, mademoiselle. Voilà sous votre bec une jolie soucoupe avec une excellente pâtée. Je ne fermerai pas les yeux plus longtemps sur votre paresse."
Que répondit Jonquille ? — Pas un mot. Elle était offensée cependant. Elle bouda et retourna sur sa branche. — Et Agathe ? — Oh I elle continua à crier et s'adressa à sa grande sœur, lui demandant à manger avec une insistance incroyable. Elle fut éloquente, sa voix avait des accents qui déchiraient le cœur. Jonquille était visiblement très-émue. — Que fit-elle? — A la fin, elle s'arma de résolution, vola d'un élan jusqu'à la soucoupe, cria et ouvrit le bec au-dessus de la noarriture. — Croyait-eUe que la nourriture viendrait toute seule à son bec. — ^Apparemment. — Ne mangea-t-elle pas ? — Non, mes amis, c'est ici que vous devez admirer Jonquille, car elle fut généreuse et dévouée. — Que fait-elle ? — Elle s'oublie elle-même pour penser à Agathe. Elle meurt de faim et ne mange pas. EUe remplit son bec ellemême pour la première fois de sa vie et cette nourriture ne sera pas pour elle, mais pour sa petite sœur. Car elle retourne vite à la branche, et met la pâtée dans le bec d'Agathe. Depuis ce jour-là. Jonquille fut la mère d'Agathe.
C'est une touchante histoire, monsieui*. — A votre
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tour, mes amis. Dites-moi quelque chose. Voyons, Geoi-ge, commence. — Ma mère m'a raconté une singulière histoire. — Nous t'écoutons. — C'est en anglais que ma mère Ta dite. — Donne-nous-la en français. — Pour vous obéir, monsieur, je vais essayer. — Courage, ami, je t'aiderai. — C'est une histoire qui fait honneur à l'esprit des fourmis.
Une amie de ma n^ère était un soir assise dans sa bibliothèque. Comme George Sand, elle était devant sa table, et comme George Sand elle écrivait. Le silence était complet. Tout à coup elle entend un bruit dans le buffet. « Ce n'est pas une souris qui est là, se dit-elle ; elle ferait plus de bruit ! "
Ce bruit rompait à peine le silence, n'est-oe pas, George ? — Oui, monsieur. L'amie de laa M^èie lui a dit que c'était moins que rien, mais cependant c'était quelque chose, et elle ne put continuer d'écrire. — Oh I Qu'était-ce? qu'était-ce? C'était le vent qui soufiBait dans les rideaux de la fenêtre. — Je vous ai dit, monsieur, que le léger bruit venait In buffet. J'ai vu le buffet de mademoiselle B* Il est placé vis-à-vis des fenêtres. Le vent n'avait rien à faire là. — Eh bien, qu'était-ce? — Voilà la question, monsieur. Qu'était-ce ? Mademoiselle B. ne parvenait pas à le savoir. Elle chercha partout vainement pendant une heure. — Elle ne trouva rien ? — Oh monsieur, vous êtes comme nous, vous êtes impatient. — Oui, mon garçon, tu piques ma curiosité. — Bravo I monsieur. Vous ne direz plus que les petites filles sont curieuses^ — Tu os
sans pitié, George. — Non, car je satisfais votre curiosité et la curiosité des petites filles.
L'amie de ma mère ouvrit plus d'une fois son bujBfet. — Qu'y avait-il dans le buffet ^ — Il y avait du bruit. — Quoi encore? — Trois planches comme trois rayons de bibliothèque. — Mademoiselle avait là ses livres? — Ohl que non! c'était un buffet, un vrai buffet : sur les planches était la vaisselle. — Je comprends, ami. Près de la vaisselle mademoiselle avait mis sa pâtisserie, son sucre, que sais-je? — Oui son sucre : et puis, monsieur ? — Une souris mangeait le sucre. — Vous n'y êtes pas, monsieur, et vous avez été distrait quand j'ai commencé mon anecdote. — Comment ? — J'ai dit que ce bruit mystérieux était trop léger pour venir d'une souris. — Tu nous mets sur des épines, George ; continue. — Je jouis, monsieur, de votre impatience. Mais voici la fin.
n y avait donc du sucre dans le buffet, sur la planche la plus élevée. Mademoiselle B. trouva le sachet de sucre à moitié ouvert, et elle trouva encore autre chose. — Quoi? — Rien dans le buffet, mais sur le plancher elle trouva quelques grains de ce sucre. Et elle trouva encore autre chose. — Quoi ^ — Devinez. — Nous donnons tous notre langue aux chiens. — Elle trouva. • • • Ce n'était pas une souris, monsieur, ni le vent dans les rideaux. — George, George, finis, nous sommes sur des charbons ardents. Tu es sans pitié. — N'ai-je pas dit que mon histoire est à l'honneur des fourmis ? — Si. — Elle trouva donc des fourmis. — Que faisaient les fourmis dans le buffet? — Et sur le plancher? — Y avait-il dça
fourmis sur le plancher ? — Oui, deux armées de fourmis, monsieur. — Que faisait Tarmée du buffet?— ^ C'est elle qui avait ouvert le petit sac de sucre et qui portait les grains de sucre au bord de la planche, et puis les poussait pour les faire tomber sur le plancher.
— Et l'armée du plancher ? — Celle-là les emportait.
— Où? — Je ne sais où. — Dans leur fourmilière sans doute, car les fourmis font des provisions pour les mauvais jours.
Je te félicite, George, tu contes bien en français. Je n'ai pas eu besoin de t'aider et tu m'as mis sens dessus dessous pour savoir la fin de ton histoire. Demain je vous dirai, mes amis, une fable qui parle aussi de fourmis. — Est-ce une fable indienne?—* Non, c'est une fable de France, une fable du grand maître, de La Fontaine.
Pour demain vous apprendrez par cœur la petite poésie suivante de Mme A. Tastu.
l'ange gabdien.
** Veillez sur moi qnand je m'ëveiUe, Bon ange, puisque Dieu l'a dit; Et chaque nuit quand je sommeilla Penchez-vous sur mon petit lit.
Ayez pitié de ma faiblesse; X mes côtés marchez sans cesse, Parlez-moi le long du chemin; Et pendant que je vous écoute, De peur que je ne tombe en rente»
Bon ange, donnez-moi la main.''
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