‹ Petites fantaisies littéraires [microforme]Chapitre 2 sur 17 · GEORGES LEMAY · texte numérisé non relu

GEORGES LEMAY

Je n'aime pas les rêves, moi: ils me font peur, surtout les plus beaux.

Celui-là m'avait transporté dans les régions les plus pures. .

Ma sœur était tombée malade le matin; mais avec Ja nuit, l'indisposition avait semblé perdre de sa gravité.

Je les laissai seules, elle, et ma mère

au chevet, pour aller prendre quelque

repos.

Je me vis aussitôt sommeillant paisi-

blement, sur les bords solitaires d’une

mer sans limites.

L'onde était calme. Pas un souflle n’en eflleurait la surface.

Quelques grands hêtres profilaient ça et là des ombres silencieuses qui semblaient demander à l’abime les secrets de sa profondeur.

Un oiseau de passage dont l'aile glissait rapide, semait en fuyant, comme un souvenir de lui-même, sur le cristal de cette glace immense.

Un beau grand soleil, au fond du firmament bleu, sans nuages... Voilà tout.

Une nacelle avait émergé soudain de toute cette poésie, J'essayais d'en préciser les formes,lorsqu’une musique suave, divine, belle comme je n’en avais ja-

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mais entendue, vint frapper doucement mon oreille.

C'était l'harmonieux effet d'une combinaison de guitares, de harpes et de mandolines.

L'esquif léger s'approchait toujours.

Les figures de quelques êtres incomparables commencçaient à se dessiner.

Je les voyais bien maintenant.

Ils étaient six, revêtus d’habits étincelants.

Je pouvais distinguer leurs traits qui semblaient participer de lt beauté des anges.

J'étais dans le ravissement.

La barque allait toucher le rivage quand ma mère vint m’éveiller…

“ Frédéric, si tu veux recueillir les

derniers soupirs de ta sœur, il est temps

à LE] . après, Éinmma ne sera plus...

Je descendis à la hâte. Il était deux

heures. lle mourut à l'aurore.

Je fus épouvanté de ce rêve d'ivresse qui avait coincidé avec d'intolérables

souffrances.

Je pleurai longtemps, amèrement, la perte d'un être que j'avais tendrement chéri.

Il v à de cela quelques années. Je faisais mon Droit dans l’une des uni-

versités les plus célèbres de..., ne rele-

vant que d'un labeur incessant pour

subvenir moi-même aux plus vulgaires

nécessités de la vie.

Mais il y avait là, tout près, un cœur

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qui battait pour le mien, une pensée intime qui demandait à Dieu de me bénir, une aspiration sincère à côtoyer avec moi les rives tantôt fleuries, tantôt arides de l'existence. Cela me soutenait dans les moments de douloureuse amertume où j'allais tomber de lassitude, le cœur en larmes, le courage prêt à défaillir.

Elle m'aimait, et sa parole vibrante, qui débordait d'affection, m'enveloppait toujours d'un nouveau rayonnement.

Et la vie me revenait plus magnifique, plus ensoleillée que jamais.

Rosita était une brune radieuse. Il m'est impossible de décrire convenable-

ment les excellences caractéristiques

qui constituaient l’individualité de cette

fleur.

30 FANTAISIES LITTÉRAIRYS

: Son sourire était fin, délicat, railleur à point, pouvant revêtir les nuances les plus insaisissables.

C'était sa royauté, aurait dit Marchal.

Son œil noir quand il vous fixait vous remuait profondément.

Une exquise sensibilité lui fournissait une intuition complète des choses

dans leurs rapports les plus étroits.

Comme il faisait bon vivre près de

Rosita !

Elle m'aimait, moi, triste déshérité de la fortune, n'ayant à lui donner en retour qu'une affection généreuse.

Elle me disait : “Sois religieux, aimemoi bien ; moi je prierai de mon côté.

Le succès couronnera tes efforts, et nous serons heureux.” Et jamais nous ne

descendions plus bas dans les abîimes de la réflexion.

Des partis sérieux, considérables, très graves, disait le monde, recherchaient avec avidité une ombre de cette tendresse que Rosita m'accordait avec profusion.

L'intérêt sordide, froid et calculateur,

inaccessible aux délicatesses du cœur, indiquait ici quatre arpents bien plantés, un manoir formidable, là-bas un pilon doré, ailleurs quelques cents deniers à bonne enseigne.

Elle riait de tout, revenait à moi, el dissipait d’un mot toutes mes appréhensions pour caresser des projets dont elle adorait la hardiesse.

C'était sous le Grand Pin qu'elle me racontait dans sa candeur toutes les

De —————

folies d'un monde qui ne comprenait rien à notre félicité.

I! était là le beau grand arbre, drapé dans sa majesté, debout sur les bords de cet océan de poésie rurale, où nous venions si souvent tous deux...

Le grand pin, ce confident séculaire de tant d'épanchements, ce témoin de tant d’amours, de tant d'illusions, de tant de tristesses, de tant de larmes qui tombaient mélancoliquement à ses pieds.

Le bruissement de son feuillage était doux comme le langage de deux âmes.

qui s'entendent.

Il s'inclinait à peine au soufile qui passait comme s’il avait eu peur de re-

muer les confidences dont il était chargé.

Tout en bas, le grand fleuve roulait

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ses ondes impétueuses; aux bords, des

paysages féeriques qui semblaient sol-

liciter le plaisir de se fixer en une aquarelle.

Tout cela, c'était le bonheur aussi parfait qu'il se pouvait atteindre dans un amour chaste et pur, s'épanouissant librement sous l'œil de Dieu.

Un soir, je m'étais couché heureux, souriant à l’image aimée qui me faisait vivre.

À quelques pas, il y avait grand bal.

Des raisons importantes m'avaient forcé de décliner une invitation d'y prendre part.

Rosita s’y trouvait ; mais elle m'avait répété qu’elle m'aimait—que m’'importait !

J'entendis les derniers accords d’une

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TPE 2 vi

harmonie qui emportait ma bien aimée dans les tourhillons d'une danse entrainante,

Je pouvais à travers mes persiennes,

voir défiler les couples enivrés.

Rosita m'apparut resplendissante, une fleur aux cheveux, l'œil fascinateur, avec un sourire d'ange.

Je dormis en paix, rêvant du plus délicieux avenir.

Mes études légales étaient terminées.

Je venais d'être nommé attaché d’ambassade. Le succès s’épanouissait sur mes pas.

J'allais toucher au but de mes efforts.

Un ami vint m’'éveiller en sursaut :

“ Frédéric, pauvre Frédéric...

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—— — —- ee 20

Cette parole fut comme un coup de

foudre. Je compristout. Rosita avait donné sa main. L'on fêtait les fiançailles.

J'avais le vertige.

La tête me tournait.

Je partis la même nuit sans que jamais on ait su là-bas ce qu'il est advenu de moi.

Si j'existe, je le dois à Rosita qui m'a toujours dit de ne jamais abandonner l'idée religieuse.

Mais je n'ai jamais aimé depuis, et voilà trente ans que ces événements se sont déroulés.

Et je n'aime pas les beaux rêves !

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Dante, pourquoi dis-tu qu’il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère,

Cette oflense au malheur ?

Fn est-il donc moins vrai que la lumière exist, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ?

Est-ce bien toi. grande âme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'écluire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur,

Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur.

ALFRFD DE MUssErT,

Je ne sais trop qui écrivit un jour, ces paroles empreintes d'une mélancolie suave :

“ Comme on s'attache aux choses qui nous entourent, et comme la vue d’une pelouse, d'urre allée de forêt, d'un coin de bois, rappelle au cœur toute une

gamme de souvenirs gais ou tristes ! ”

Je bénis Dieu de pouvoir reconstituer dans ma mémoire, ces collines, ces prés souriants, ces pampres qui se jouaient sur la veranda,

“Et ces pas argentins sur le sable muet,

“eus sentiors amoureux remplis de causeries,” ,

ces étapes fréquentes sous le grand pin, d'où nous regardions tous deux couler

les flots du grand fleuve, sans songer

qu'avec l'onde fugitive,s’'évanouissaient aussi les enivrements de notre bonheur.

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Il est bien loin ce temps-là qui m'a fait vieux ; mais je puis refouler l'infortune des âges, et retrouver l'endroit perdu des brumes du temps qui n’est plus, où mon cœur sentit s’oublier les heures.

Nous avons tous pénétré dans une forêt.

Nous en avons sondé les mystérieuses profondeurs.

Que ne dit pas la forêt, ce temple majestueux où s'est retiré le silence, pour qu’on aïlle à Jui comme à Dieu dans son sanctuaire !

Il existe dans le silence de la forêt une analogie frappante avec le souvenir de l’âme, cette autre forêt aux feuilles jaunies, aux branches desséchées, aux tiges flétries.

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Le silence de la forêt a quelque chose

de la grandeur de Dieu.

La voix des arbres est tantôt douce, tantôt sévère, tantôt formidable comme le tumuilte.

On revient de la forêt comme on revient de la prière, plus consolé, moins fatigué du poids de la vie.

L'homme qui tombe de lassitude va chercher dans la forêt, la pierre où il aime reposer sa tête brülante.

Quand il s’est couché là, sous la sombre verdure, sa pensée flotte mollement comme un rêve à travers l’immensité des solitudes.

Il va dans le silence des bois, frois- sant ici un lit de feuilles qui jonchent la terre humide, là un rameau qui vient de perdre sa sève.

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Il s'arrête ailleurs en face d’un arbre géant qui s’est effondré sur Ini-même.

Le chant d’une fauvette, le murmure d'une source, une harmonie éolienne, puis le silence... le silence immuable comme la Divinité….

S'il est malheureux, orageusement balloté par les vagues de l’amertume, l'homme veut se souvenir.

Il y a là sous les cendres d'antan une étincelle qui lui garde un éblouissement, une flamme qui promet de l’embraser.

Laissez moi, laissez moi m'enfoncçer à jamais dans les régions silencieuses de mon âme.

J'y cherche le souvenir, comme j'ai cherché le silence de la forêt, quand la

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tt eee ane mme

foule jetait sa clameur et m'empêchait

d'entendre.

Je’ veux les revoir ces illusions dorées qui gisent au milieu des décombres de mon cœur !

À moi ces espérances dernières que j'ai vues se tordre dans une convulsion suprême, contre. les étreintes de ma mauvaise fortune !

À moi cet amour mémorable, l’idée de ma vie, cette femme que j'ai du voir tournoyer dans l’abime des événements fâtidiques sans pouvoir m’attacher à ses pas !

C’est sur cette pierre que je veux me reposer de mes peines, et chanter avec le poète :

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ue ON

ne eee

‘# A cette heure, en ce lieu, Un jour je fus aimé, j'aimais, elle était belle, J'enfouis ce trésor dans mon âme immo:telle

Et je l'emporte à Dieu.”

Je la vois encore avec ses lèvres qui ne s’entrouvraient que pour sourire, ou pour pardonner.

Comme je les aimais ses grands yeux noirs, tout pleins d'affection.

Le matin sans qu'elle s'en doutât, je la suivais du regard, perdue dans son grand peignoir, ses cheveux déroulés, sa main active à travers un tourbillon de poussière qu’elle chassait au dehors.

Le soir, nous allions à la prière, à l'église du village.

La prière, nous la faisions pour remercier Dieu de la part de bonheur qu'il nous avait faite dans la journée.

Ensuite, c'étaient les promenades sans

fin, les rêveries de l'âme, les beaux projets que je lui communiquais sans rire, et qu'elle écoutait avec tant de douceur.

Je la boudais quelquefois, mais pas longtemps. lle ne m'en voulait pas.

Elle m'a dit une fois que j'étais jaloux. Je pris feu. Ma vieille dignité se révolta. Le portrait du mari ombrageux se dressa devant moi ; j'eus honte

strét je jurai que je n'étais pas si vilain.

Je crois qu'elle avait un peu raison.

Je l’aimais tant ! Et les amoureux sont toujours un peu défiants, un peu jaloux, quoi !

Nous revenions à la maison... la maison dont je conserverai un impérissable souvenir, et nous faisions de la musique.

Elle au piano, moi à ses côtés! Ça

n'était pas Thalberg, ça n'était pas Litz; | mieux que ça, c'était elle. |

Je ne dis pas qu'elle jouait d'une manière irréprochable ; mais, c’est si char- | mant l'amour, qu'elle pouvait me faire | accepter avec plaisir, je crois, la plus | rude série de mauvaises croches. |

N'importe : elle eùt été artiste si elle l'eût voulu, et grande artiste, car elle en avait l'âme.

Tout cela n’est plus ; mais la forêt et.

ses mystères, c'est-à-dire mon âme et | ses souvenirs ne périront pas,et je veux | avant de finir, redire ces vers d'Alfred de Musset qui chantent dans ma téte :

“ Jamais c> souvenir ne peut n'être arraché : Comme le matelot brisé par la tempête

Je m'y tiens attaché.”

Craspard n’en revenait pas.

es femmes sont incompréhensibles, s’écria-t-il en s'étalant confortablement dans le plus large fauteuil de mon cabinet.

Un gouffre, un abime, un précipice, un... tout ce que tu voudras... la femme, c'est tout ça... c'est pire.

—AÀllons! Une aventure!

—ÆEt des plus cocasses ; j'en éprouve tout de même le vertige.

Et Gaspard, moitié sérieux, moitié

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plaisant, se mit à raconter avec verve une scène dans laquelle il avait fini par totalement se perdre à travers les mille et une évolutions capricieuses que la stratégie féminine la plus savante venait d'inspirer à celle dont il tenait un serment de fidélité sans bornes.

Je souriais.

Certes, il ne fait pas bon s’exposer aux hostilités avec ces condottieri en robe de satin,

Toutes mes idées sur la faiblesse apparente du sexe ont croulé depuis longtemps. Sous cette enveloppe fragile et délicate, qu'un souflle, il nous semble, pourrait emporter, la femme dissimtile une force prodigieuse…

Gaspard était devenu rêveur.

La tête perdue dans les tourbillons

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de fnmée épaisse qu'il exhalait de son lo. .rès.…. il songeait.

—Llle s'est montrée, dit-il, à la hauteur de la situation la plus diflicile qu'il m'ait été donné de subir.

Nous étions en présence. Marguerite entre lui et moi.

Deux amoureux à peu près également | épr d'elle. Egalement aimés. | Jr 41e Sais pas. |

Pourtant elle me dit tons les jours, et m'a déclaré hier encore de lu façon la plus péremptoire : “ Gaspard c'est toi, c'est toi que j'aime.”

Je l'ai crue. Ce qui m'embête, c’est Jui.

Il revient à Marguerite assez lestement, et sans tenir absolument compte

d'une distance considérable qu'il par-

court avec une persistance charmante, mais singulière.

Oui, cela m'embête…

Il revient toujours.

Elle lui a donc gazouillé, à lui aussi, de sa voix la plus tendre, la plus caressante :

“Oui, c'est toi, c'est toi que j'aime.”

Ou bien, c'est une piperie ! Marguerite en est bien capable.

Dans tous les cas, il revient.

Abîme !

Il fallait ne pas abandonner le terrain, et diriger la manœuvre de manière à ne pas froisser les légitimes susceptibilités de deux hommes intelligents.

La tête m'en bout encore.

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A sa place, il m'eut été impossible de relier deux idées. Marguerite a exécuté ça comme un petit tour de passe-passe...

entre deux couss d'éventail... à travers un sourire.

La promenade à la gare de mon village, est comme tu sais, fort prisée, surtout à l’arrivée ou au départ des convois.

J'avais dirigé de ce coté mon landau, en compagnie de Marguerite qui m'avait elle-même proposé la course.

Nous étions là causant gaiement,

plaisantant sur tout, jabotant à qui mieux mieux, lorsque arriva comme une

bombe le personnage que j'attendais certainement le moins ce jour là.

Lui! Mon rival!

Malédiction !

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