‹ Petites ignorances de la conversationChapitre 2 sur 16 · DES LIUBEI HEURS -UNIS. <*; INDUSTRIELLE ET AGRICOLE · texte numérisé non relu

DES LIUBEI HEURS -UNIS. <*; INDUSTRIELLE ET AGRICOLE

LAGROIX-GOMON

Quai Malaquais, 15.

Un grand nombre de locutions proverbiales, de dictons populaires et de phrases toutes faites ont pris place dans notre langue, surtout dans la langue de la conversation , et , en général, on serait fort en peine d'expliquer le véritable sens des unes ou Forigine des autres. On n'ignore pas que ces expressions sont empruntées, soit à certains usages, soit à Thistoire , soit à nos chefs-d'œuvre littéraires ; mais, le plus souvent, la trace est perdue, les

souvenirs sont effacés et les livres ne sont pas sous la main. — Ce sont ces locutions diverses que nous nous sommes proposé de réunir en recherchant, autant que possible, la source de chacune.

Nous n^avons fait ni science ni littérature ; nous nous sommes simplement mêlé à la conversation de tous; et, relevant les mots qui tombaient sans être ni démasqués ni reconnus , nous leur avons demandé leur acte de naissance. Lorsqu'ils se sont refusés à le produire , ce qui est arrivé quelquefois , nous avons essayé, un peu témérairement peut-être, de leur en donner un. Quelquefois aussi nous avons discuté leurs titres avec les idées des autres, laissant au lecteur le soin d'apprécier où pouvaient être la vraisemblance et le bien trouvé.

Ceci n'est qu'un premier essai ; notre champ

de travail est vaste, et nous comptons l'explorer encore. En cette matière plus qu'en toute autre, le dernier mot n'est jamais dit.

Hpgaenots. . . .

L^ngebamp», ,

Faire Charlemtgne

Vous étos orfèvre, monsieur Joase..

Conlear isabelle

Ifotre ennemi, e'eit notre matire»

Je vous le dis en bon français. ...

Cape ,..,,,,.,..,.,,

Frappe, mais éconte

Chien de Jean Nivelle ,

Malle-poste , ,

Mourir de la mort de Roland

Revenir à ses montons ,

Gbanter poaille

Rëjonissanee

Torlopinade

k la qnene lea i^n.

Golonpes d'Here«le

Faire le rodçmont.

Chereber midi à quatorze heures

Que diable allait«il faire dans celle galère*?.

àe donner des gants

Prendre la. mouche

Orthographe d» Voltaire . .

Guelfes et Gibelins

L» cour du roi Pètaud

Gf rcle de Popilius

Anifoilles de Melun

Pages.

Les délices de Gapoue ' 143

Lorette 144

Bocépbale 146

Lé bon billet qu*a la Cbàlre 149

Ote-toi de mon soleil 151

Faire ripaille 152

Roi d'Yvetot 168

Point de quartier 154

Comme en revenant de Pontoise 151

Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. 157

Fruits secs 159

Cordon bleu 161

La foi du charbonnier 163

Fier comme Artaban 164

Le diamant le Régent 165

Fourches caudines 166

La coqueluche du quartier 167

Manger de la vache enragée 168

flialheur aux vaincus! — Les oies du Capitole. 170

Poisson d'avril il73

Rire sardonique 174

Paniers 175

VilainXIIII 179

Les battus paient l'amende 180

Faire des châteaux en Espagne 181

Tirer le diable par la tiueuc 183

Roche Tarpéienne 184

Coup de Jarnac 185

GriscUe 187

Prendre Toccasion aux cheveux 189

Sardanapale .. 190

Ils n'ont rien appris, rien oublié.. 191

Être à quia 191

La commère la carpe et le brochet son compère. 192

Les beaux jours d'Âranjnez touchent à leur fin. . . 195

Maille à partir 199

Les sept merveilles du monde 198

Faire grève. . . : 204

Cul-de-sac ^ 205

Aller au diable au vert 207

Gai comme pinson 208

Faire la mouche du coche 20f

Cris de Merlusine 21'

Arriver comme marée en carême 21

A demain les affaires sérieuses... 2

Les Français 2

Avoir de la corde de pendu ?

Nez à la Roxelane

Amoureux des onze mille vierges

Représenter les armes de Bourges

Satire Hénippée.

Yeux de lynx

Faire four

Payer en monnaie de singe

Lit de Procraste

Rôtir le balai

Pages.

Les Quinze- Vingts 228

Dés le potron-minel 230

Fil d'Ariane 231

Faute d'un point Martin perdit son âne 232

Calendes grecques .* 23C

Manger des poires d'angoisse 237

Parler français comme une vache espagnole 238

Anneau de Gygès 239

Faire la figue 240

Adieu ^ 24 1

Attendez-moi sous l'orme 243

Bas-bleu 245

Chant du cygne 218

Pages.

GriseUe 187

Prendre Toceasion aux cheveux 189

Sardanapale . . 190

Ils n'ont rien appris, rien oublié.. 191

Être à quia 191

La commère la carpe et le brochet son compère. 192

Les beaux jours d'Âranjnez louchent à leur fin. . . 195

Maille à partir 199

Les sept merveilles du monde 198

Faire grève. . . : 204

Cul-de-sac ^ 205

Aller au diable au vert , 207

Gai comme pinson 208

Faire la mouche du coche 209

Cris de Merlusine 210

Arriver comme marée en carême 2 1 1

A demain les affaires sérieuses. . . . 212

Les Français 2l3

Avoir de la corde de pendu 2H

Nez à la Roxelane 21(S

Amoureux des onze mille vierges 218

Représenter les armes de Bourges 220

Satire Ménippée. 221

Yeux de lynx 223

Faire four 224

Payer en monnaie de singe 225

Lit de Procrnsle 226

Rôlir le balai 227

Pages .

Les Quinze- Vingts 228

Dés le potron-minel 230

Fil d'Ariane 231

Faute d'an point Martin perdit son âne 232

Calendes grecques .* 23C

Manger des poires d'angoisse 237

Parier français comme une vache espagnole 238

Anneau de Gygès 239

Faire la figue 240

Adieu ^ 241

Attendez-moi sous l'orme 243

Bas-bleu 245

Chant du cygne 218

DE LA

IHeu TOUS bénisse ! — Chez les anciens^ Téternument était un augure. On l'interprétait de diverses façons : favorable de midi à minuit^ et défavorable, au contraire, de minuit à midi, il était un signe de bonheur ou de malheur pour les autres, suivant qu'on étemuait à leur droite ou à leur gauche ; mais quel qu'il fût, on le considérait toujours comme un signe sacré, et l'on saluait ceux qui étemuaient en disant : Que Jupiter te conserve ou t'assiste ! C'est de là vraisemblablement que Tusage s'est introduit chez les chrétiens de dire à ceux qui étemuent : Que Dieu vous bénisse !

Quant à la raison pour laquelle Téternument était un augm'e, on ne paraît pas Tavoir encore trouvée. Elle remonte sans doute bien haut dans

rhistoire ci se rattache à des idées iiniverselles, car rétemument a été partout l'objet d'une certaine attention. L'usage de faire des souhaits existe dans des pays qui ne l'ont pas à coup sûr reçu des Grecs et des Romains. S'il fallait en croire les Juifs^ l'origine de ces souhaits remonterait à la création du monde : lorsque Adam fut chassé du Paradis^ Dieu^ à ce qu'ils prétendent, ordonna que l'honmae n'éternuerait qu'à l'instant de sa mort, et les rois de la teri'e voulurent qu'on fît des vœux en faveur de ceux qui éternueraient *.

Les Siamois expliquent la chose autrement. Il y a en enfer, disent-ils, des juges qui écrivent sur un grand livre tous les péchés des hommes. Leur chef est continuellement occupé à parcomir ce recueil, et les malheureux mortels dont il lit l'article ne manquent jamais d'éternuer au même instant. On comprend combien il est utile alors de souhaiter l'assistance divine à ceux qui étemuent.

Depuis que l'expression : Dieu vous bénisse! n*9L plus de raison d'être un souhait, elle est devenue parmi nous une formule de politesse. Par une de ces bizarreries que rien n'explique, nous avons continué de fah'e des souhaits sur tous les tons et

1 Les idées ont biea changé depuis; réternument aujourd'hui est considéré comme un signe de retour à la vie; le vulgaire pré<' tend qu'on met à la porte de l'hôpital celui qui a éternué trois fois.

SOUS toutes les formes^ comme si nous étions encore au bon temps où Pénélope fit éclater sa joie en entendant éternuer Télémaque. Des siècles se sont écoulés^ les rhumes de cerveau se sont multipliés à Tinfini, et cet usage a subsisté. Soyez bon ou méchant^ honnête ou fripon, peu importe : si vous étemuez, que Dieu vous bénisse !

Cependant, il faut le dire. Dieu vous bénisse ! et ses équivalents : A vos souhaits ; — Tout ce que votre cœur désire, n'ont plus cours aujourd'hui dans les salons à la rtiode, et si Ton conseille à une jeune fille de prendre un mari, on ne lui dit plus, comme la suivante de Gélie :

Ne fût-ce que poar Thenr d'avoir qui vous salue D'un, Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue.

Ceux qui donnent le ton au milieu de notre so* ciété élégante paraissent avoir résolu de proscrire ces expressions devenues vulgaires ; mais pour ne pas jeter la perturbation dans les idées en supprimant trop bnisquement une vieille coutume, ils ont décidé que pour ménager la transition on reviendrait au sahit des anciens. Ce n'est donc plus un témoignage d'intérêt qu'on exige de nous c'est une marque de respect. Nous n'ôtons pas notre chapeau, comme les soldats de Cyms, mais nous nous inclinons avec déférence comme l'empereur Tibère.

On dit que le salut lui-même tend à disparaître, et que bientôt^ dans tous les pays et dans toutes les classes^ Tëternument passera inaperçu. Nous le regretterions vivement pour les pays où cet éternument est en honneur à la coOr ; pour le royaume de Sennaar^ par exemple^ où Ton a la charmante habitude^ lorsque le roi éternue, de lui tourner le dos en se donnant une claque siu* la cuisse droite; ou bien pour le Monomotapa où, d'après ce qu'on rapporte, l'étemument du roi est toujours suivi d'un vacarme épouvantable. Quand Sa Majesté a étemué, on ne lui dit pas : Dieu vous bénisse ! mais tous les courtisans, par politesse, font un bruit à peu près pareil à l'explosion du nez royal ; ce bruit, que sont tenus de répéter ceux qui se trouvent dans les pièces voisines, se communique en un instant aux maisons environnantes et bientôt ainsi de proche en proche dans toute la ville.

Il est du bois dont on fait les flûtes. —

C'est un homme sans caractère, cjui se range aisément à l'opinion des autres et dont on fait ce que Ton veut. On sait que la flûte n'était d'abord qu'un simple roseau grossièrement façonné en instrument ; on sait aussi que le roseau est souple et facile à manier. // est du bois dont on fait les flûtes signifle donc figurément : c'est un roseau qui plie à tous les vents.

11 y avait autrefois à la Chambre plusieurs dé-

pûtes du nom de Dubois. L'un d'eux appailenâit au parti conservateur et dévoué à la chose publique de ce temps-là ; son vote était toujoiu*s au service et aux ordres du ministère. Un journal de l'opposition, qui prenait quelquefois à partie ce député obéissant, ne manquait jamais de l'appeler M, Dubois....^ dont on fait les flûtes. Mais M. Dubois, n'étant pas encore assez de ce bois-là pour supporter sans colère cette queue ironique ajoutée à son nom, demanda justice aux tribunaux. On reconnut sans peine qu'il y avait outrage et calomnie, et le journal fut condamné. A partir de ce moment, ce même journal ne parla pas moins de M. Dubois ; seulement, pour rendre honmiage à la chose jugée, il s'empressa de modifier sa première assertion et il écrivit : M. Dubois dont

on ne fait pas les flûtes. Un renvoi indiquait au lecteur la date du jugement qui en avait ainsi décidé.

Doctrinaires. — Ce nom, qui, déjà aujourd'hui, n'appartient plus qu'à l'histoire, a servi à désigner, sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, un parti politique qui comptait pai'mises membres MM. Royer-CoUard, de Broglie, Ch. de Rémusat,Guizot, Jaubert,Duvergier de Hauranneet Cousin. Le parti doctrinaire qu'on n'a jamais défini, mais dont on a pu pendant longtemps constater l'influence, avait pour chef M. Royer-CoUard. C'est à lui que se rattache la fameuse dénomination.

— Après avoir passé les premières années de sa jeunesse dans un collège des Pères de la Doctrine chrétienne^ dont un de ses oncles était supérieur^ il alla terminer ses études à Saint-^mer^ dans un autre collège de doctrinaires où il enseigna pendant quelque temps les mathématiques. — En 1816^ M. Royer-Collard prononçait à la Chambre un solennel discours^ où il insistait^ dans cette forme dogmatique qui caractérisait sa manière^ sur les véritables doctrines. Un député de la majorité royaliste, faisant allusion aux écoles où M. Royer-Collard avait été élevé, s'écria : Voilà bien les doctrinaires ! « Le mot fut jugé neuf, dit M. de Loménie, et il resta comme définition, sinon claire, du moins absolue, de la fraction politique dirigée par M. Royer-Collard.

« Expliquerons-nous maintenant l'origine de ce fameux canapé de la doctrine, qui éveille dans l'esprit des idées aussi vagues que le divan de la Sublime Porte? Qu'est-ce donc que le canapé?

Voici l'histoire du canapé :

« On demandait un jour à M. le comte Beugnot, affilié aux doctrinaires, d'énumérer les forces de son parti. « Notre parti, répondit-il, tiendrait tout entier sur ce canapé. » Cet autre mot fit aussi fortune, et on le pressura si bien que le vulgaire en vint à se représenter le parti doctrinaire comme une agrégation de personnages semi-jésuites, semiépicuriens, assis à la turque sur de moelleux

coussins et devisant pédantesquement de la chose publique.

« Quant au sens politique du mot doctrinaire, nous déclarons en toute humilité ne le pas savoir. 11 est de ceux que chacun traduit à sa guise. Aux yeux des uns, il signifie vertu et sagesse ; aux yeux des autres, corruption et foUe : à nos yeux, il ne signifie rien du tout. »

N'est-ce pas M. Dupin qui a dit : « Les doctrinaires ne pratiquent pas leurs maximes, ils maximent leiu*s pratiques. »

lianterne de Déntosthènes* -— D'après le dictionnaire de M. Bescherelle, c'est un abus de dire : Lanterne de DémosthèneSy et un abus plus grand encore de dire : Lanterne de Diogène, — Comment faire et à quoi s'arrêter ? car M. Bescherelle ne donne pas les raisons de ce double abus, et cependant il faut un nom au petit édifice qui domine les hauteurs du délicieux parc de Saint- Cloud.

La première dénomination est, croyons-nous, beaucoup moins abusive qu'on ne le prétend ; elle nous paraît même toute naturelle, et nous conseillons à nos lecteurs de l'adopter sans remords.

On voit à Athènes un petit monument en marbre que Lysicrate fit élever à ses frais pour placer au sommet le trépied de bronze que la tribu Acamantide venait de remporter pour prix du chant

dans les fêtes de Bacchus^ célébrées Tan 335 avant 1 ère vulgaire. — « Enfin^ dit Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, nous allâmes au couvent français rendre à Tunique religieux qui l'occupe la visite qu'il m'avait faite. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionnaires comprend^ dans ses dépendances^ le monument choragique de Lysicrate. Ce fut à. ce dernier monument que j'achevai de payer mon tribut d'admiration aux ruines d'Athènes.

a Cette élégante production du génie des Grecs fut connue des premiers voyageurs sous le nom de Fanari tou Demosthenis. « Dans la maison qu'ont « achetée depuis peu les PP. capucins^ dit le jéa suite Babin^ en 1672^ il y a une antiquité bien « remarquable^ et qui^ depuis le temps de Dé- « mosthènes^ est demeurée en son entier : on « rappelle ordinairement la Lanterne de Démos- « ihènes. »

M. Fauvel, membre correspondant de l'institut, a fidèlement moulé en plâtre ce monument^ qui fut reproduit en ten*e cuite, avec beaucoup de bonheur, par les frères Trabuchi. — C'est cette copie qui se trouve sur l'obélisque du plateau de Saint- Cloud et qui fut placée là par l'ordre de Napoléon. — Le monument d'Athènes avait été surnommé par les antiquaires Lanterne de Déinosthènes ; la copie devait tout naturellement recevoir le même nom.

Quant à la dënomination Lanterne de Diogène appliquée par Dulaure et beaucoup d'autres au monument de Saint-Cloud, elle a été sans doute, de la part de ceux qui avaient conservé des souvenirs d'Athènes, le résultat d'une confusion; car il paraît qu'il a existé aussi à Athènes, jusqu'en 1669, un monument appelé Lanterne de Diogène, « Résumons maintenant en peu de mots l'histoire des monuments d'Athènes : le Parlhénon, le temple de la Victoire, une grande partie du temple de Jupiter Olympien, un autre monument appelé par Guillet la Lanterne de Diogène, furent vus dans toute leur beauté par Zigomalas, Cabasilas et Deshayes.

tt De Monceaux, le marquis de Nointel, Galland, le P. Babin, Spon et Wheler admirèrent encore le Parthénon dans son entier; mais la lanterne de Diogène avait disparu, et le temple de la Victoire avait sauté en l'air par l'explosion d'un magasin de poudre; il n'en restait plus que le fronton. » (Chateaubriand. Introduction de V Itinéraire de Pari^ à Jérusalem.)

11 est bien probable aussi qu'on aura dit plus volontiers dans le peuple. Lanterne de Diogène, parce que la lanterne du cynique n'est pas moins populaire que son tonneau. Il s'agissait de lanterne, d'Athènes, d'un homme célèbre dans l'antiquité, cet homme ne pouvait être que le disciple d'Antisthènes. Tout le monde ne sait pas que lanterneest un terme d'architecture et qu'il a pu être em-

ployé sans métaphore pour désigner un monument.

Moutons de Panm^e. — On appelle ainsi les gens qui font ce qu'ils voient faire, qui agissenf sans motifs et uniquement par esprit d'imitation. Cette locution devenue proverbiale est une allusion au tour que Panurge joue à Dindenault dans le fameux roman de Rabelais. Pantagruel, Panurge et Epistemon viennent de rencontrer un bateau marchand. Pendant qu'on échange des nouvelles, Panurge se prend de querelle avec un marchand de moutons nommé Dindenault qui lui trouve une face de « coquu. » Panurge riposte à cette injure, le marchand veut dégainer, mais l'humidité a rouillé son épée, il ne peut la tirer du fourreau. Panurge appelle Pantagruel à son secours. Celui-ci « mist la main à son bragmard fraischement esmoulu, et eust félonnement occis le marchant, » si les passagers ne fussent intervenus. — Le débat s'apaise, on boit en signe de réconciliation. — Cependant, Panurge médite une vengeance. 11 dit à ses amis de se tenir à l'écart et de le regarder faire ; puis, s'adressant au marchand, il le prie de lui vendre un de ses moutons. Dindenault se moque de lui, et l'accable de quolibets et d'injures. Panurge prend patience, ce qu'il veut, c'est acheter un mouton ; il le payera aussi cher qu'il faudra. Enfin le marché se conclut : Panurge paye, choisit le plus beau

mouton^ et remporte criant et bêlant, pendant que tous les autres, bêlant aussi, regardent de quel côté on emmène leur compagnon. « Soubdain, je ne sçay comment, le cas feut subit, je n'eus loisir le considérer. Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation conunencearent soy jecter et saulter en mer après à la file. La foulle estoyt à qui premier y saulteroyt après leur compaignon. Possible n'estoit les en guarder. Comme vous savez estre du mouton le naturel, toujours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dicte Aristoteles, lib. 9 de Bistor, anim,, estre le plus sot et inepte animal du monde. Le marchant, tout efiFrayé de ce que devant ses yeulz périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforceoit les empescher et retenir de tout son povoir, mais c'estoit en vain. Touts à la file saultoient dedans la mer et périssoient. » (Rabelais. — Panr tagruel, livre IV, chapitre vni).

Raetne passera contme le café. — On lit

dans le Cours de littérature de la Harpe : «c Les gens de lettres sont sujets à mal juger, par un intérêt qui va jusqu'à la passion : les gens du monde, d'£j)ord, par une indifférence qui leur fait adopter légèrement l'avis qu'on leur donne, ensuite par un entêtement qui leur fait soutenir le parti qu'il ont embrassé. Voilà ce qui fait durer plus ou moins les

préventions de société^ source de tant d'injustices. De là celles de madame de Sévigné envers Racine^ dont elle a dit qu'il passera comme le café. » — Madame de Sévigné a-t-elle réellement fait cette comparaison? il est permis d'en douter. La phrase que semble citer la Harpe n'est point dans les Lettres f et si ellea été dite^dans la conversation^ nous aurions besoin de savoir au moins par qui elle a été entendue. Aucun de ses contemporains n'a parlé de cette opinion si singulièrement exprimée. C'est en plein xviu* siècle seulement qu'elle s'est accréditée^ c'est de nos jours surtout qu'elle s'est répandue. La vérité est que madame de Sévigné^ qui tenait à ses vieilles admircUions pour le père du théâtre^ ne croyait pas beaucoup à l'avenir de Racine; elle ne croyait pas non plus à la durée de cette vogue qu'avait eue le café à son apparition en France. Elle avait écrit à sa fille : « Racine fait des comédies poiu* la Ghampmêlé.: ce n'est pas pour les siècles à venir, » et quatre ans plus tard : (( Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méré l'a aussi chassé ; après de telles disgi-âces peut-on compter sur la fortune? » — 11 est donc incontestable que madame de Sévigné a exprimé sur Racine et sur le café des opinions auxquelles les siècles futurs devaient donner un démenti. Mais ce qui est beaucoup moins certain et ce qu'on est en droit de contester, c'est qu'elle ait jamais rapproché ces deux opinions. On peut.

quand on a Fesprit et la délicatesse de madame de Sévigné, porter sur Racine un jugement erroné ou se méprendre sur l'avenir d'une liqueur dont le succès semble trop subit pour devoir être durable^ mais on ne peut pas mettre en parallèle Racine et le café. — Non, le rapprochement appartient à Voltaire; c'est lui qui, le premier, a mis les deux idées en présence, et c'est depuis lui qu'on s'est habitué à ne plus les séparer. « Madame de Sevigne, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café dont elle dit qu'on se désabusera bientôt. 11 faut du temps pour que les réputations mûrissent. » {Siècle de Louis XIV, — Des Beaux-Arts.) — Voltaire se trouvait atteint dans deux de ses affections les plus chères : il admirait Racine, il adorait le café. On comprend qu'il ait été choqué de ces idées si fort en opposition avec ses goûts, et l'on s'explique que, peut-être sans malice, il ait réuni dans une même phrase tous ses griefs contre une personne à laquelle il rendait, d'ailleurs, pleine justice. Quant à la phrase même : Racine passera comme le café ou on se dégoûtera de Racine comme du café, elle a dû être faite par ceux qui, les premiers, out voulu résumer en peu de mots la pensée de Voltaire. Le xvuie siècle nous l'a transmise ainsi formulée, et nous l'avons répétée sans trop savoir d'où elle venait.

!Ve m'est-tl pas échappé «nel^ne aottiaer

— Alarcon, auteur espagnol du Menteur , dit à la tête d'une de ses comédies, en guise de préface : « Canaille ! si tu applaudis à mes pièces, tant pis ; alors, elles sont détestables. » — Bah ! dira-t-on, dépit d'auteur sifflé. Je ne dis pas non. 11 est possible cependant qu'il y ait là aussi un grain de cette conviction qui faisait écrire à d'Alembert un siècle plus tard : « Le public est un animal à longues oreilles, qui se rassasie de chardons, qui s'en dégoûte peu à peu, mais qui brait quand on veut les lui ôter de force; ses opinions moutonnières et le respect qu'il veut qu'on leur porte me paraissent dire aux auteurs : Il se peut que je ne sois qu'un sot, mais je ne veux pas qu'on me le dise. » — Quoi qu'il en soit de cette opinion, que partageait si franchement FUvarol, il est bien certain qu'il est toujours sage, quand on s'adresse à la foule, de se tenir en garde contre les applaudissements des sots. — Phocion, qui avait été toujours seul de son avis, prouva qu'il était pénétré de cette vérité lorsque le jour où l'une de ces harangues au peuple fut applaudie et adoptée par tous, il se tourna vers ses amis et leur dit : « Ne m* est-il pas échappé, par mégarde, quelque sottise ? »

Beauté du diable. — Est-elle jolie? — Ohl vous savez, elle a la beauté du diable. — En prenant cette réponse à la lettre, on pourrait se faire

une singulière idëe de cette jeune fille qui aurait^ pour toute beauté, sa ressemblance avec le diable. Il n'en est pas tout à fait ainsi : avoir la beauté du diable, c'est elre jeune, c'est être à ce moment de la vie où les figures les plus irrégulières, les physionomies les plus insignifiantes ne sont pas absolument laides parce qu'elles sont jeunes. A elle seule, la jeunesse est une beauté ; c'est la fraîcheur, la vie rayonnante, c'est souvent aussi l'innocence et quand un visage respire tous ces charmes de la nature et de l'âme, il ne peut pas être laid. Le diable, ce monstre que l'imagination nous représente sous un aspect si horrible, le diable lui-même n'était pas laid quand il était jeune. Ainsi, beauté du diable ne signifie pas laideur, mais jeunesse. « Une loi mystérieuse de la nature veut que la femme, même la moins belle, à un jom', à une heure de la jeunesse, illumine tout à coup son visage d'un charme qui la fait aimer : cette transfiguration fugitive, cette beauté d'un moment s'appelle la beauté du diable. » (Nestor Roqueplan.)

Œufs de Pâques. — Un usage qui a survécu à beaucoup d'autres, bien qu'il n'ait peut-être jamais été complètement général dans tous les pays de l'Europe, c'est celui d'échanger, à l'époque de Pâques, des œufs de toutes couleurs* et de toutes dimensions. La signification de ces cadeaux étant à peu près oubliée, la coutume pourrait disparaître

sans qu'il en résultât^ dans nos mœurs, aucun trouble sensible ; mais l'industrie est là pour ne pas la laisser tomber, et, s'il en était besoin, pour la faire revivre. Chaque année, au mois de mars ou d'aviil, l'imagination des confiseiu*s se met en frais pom- raviver, par l'attrait du luxe et de la nouveauté, le goût des œufs de Pâques. Ces myriades d'œufs qui surgissent tout à coup dans nos élégants magasins de bonbonneries ne peuvent manquer d'éveiller notre attention, et de faire à notre devoir et à nos bourses un appel presque toujours entendu. Il y en a de tous prix ainsi que de toutes couleurs, et pour tous ceux qui ont le bonheur de connaître des enfants ou des dames, c'est encore une obligation aujourd'hui de payer un tiibut à la vieille coutume. — Avec le progrès, les œufs sont devenus des boites ; ils* s'ouvrent, ils peuvent contenir, à volonté, une poupée ou un cachemire, et si les complications du jour de l'an vous ont fait faire quelque maladresse, si, pendant les trois mois qui se sont écoulés depuis le bienheureux jorn* de la Circoncision, vous êtes tombé en disgrâce auprès d'un enfant ou de sa mère, vous pouvez, un œuf aidant, réparer votre tort ou votre oubh, et effacer le souvenir de vos fautes passées. — Chez les pauvres on se donne de petits œufs en sucre, ou même, si les moyens ne permettent pas de sacrifier à l'agréable, on s'offre des œufs rouges et l'on en fait ime salade. Ces cadeaux du printemps répondent à une idée

qui nous vient des Orientaux. Chezeux^ Tœuf est le symbole de l'état primitif du monde^ de la création qui a développé le germe de toutes choses. Au nouvel an, qui s'ouvre encore en Orient à Téquinoxe du printemps, on célèbre une fête analogue à celle de notre jour de Tan. A cette époque du renouvellement de la nature et de Tannée, on échange des présents et l'on s'envoie de toutes parts des œufs peints et dorés, destinés à rappeler le commencement des choses. La même idée devait présider à ces sortes de cadeaux dans le temps où Tannée commençait en France le jour de Pâques. Charles IX> en fixant le commencement de Tannée au i*' janvier, a fait perdre aux œufs une partie de leur importance; mais ils sont restés cependant pour célébrer, à défaut de Tannée, le renouvellement de la nature. Autrefois, en France, comme encore aujourd'hui en Russie, les œufs de Pâques avaient un car^tère religieux ; on ne les distribuait qu'après les avoir fait bénir solennellement le samedi saint : cette tradition est entièrement perdue parmi nous.

Pont aux ânes. — Une chose facile à faire, qu'il n'est pas permis d'ignorer ou dans laquelle tout le monde peut réussir, c'est le pont aux ânes. L'oiigine de cette locution se trouve dans une farce du XV® siècle. Un homme dont la compagne est indocile au joug, va consulter un grave docteur sur les moyens à employer pour soumettre la rebelle.

A toutes ces questions^ Saint-Jourd'hui (c'est le nom du docteur) répond par ce vers :

Vade, tenez le pont aux asnes.

Le mari ne s'explique pas d'abord le sens de ces paroles ; mais à la fin^ voyant qu'il n'obtient point d'autre réponse, il va, suivant le conseil qu'il a reçu, se poster sur le pont où passent d'ordinaire les ânes du viUage. Là, il voit un bûcheron qui frappe à tour de bras sur son âne pour le faire avancer. La lumière se fait aussitôt dans son esprit, il comprend la parabole du docteur et rentre chez lui pour la mettre à profit. Il demande à souper, on raisonne ; il saisit un gourdin, et sans rien vouloir entendre, il parle haut le langage du bûcheron. La femme crie, le mari frappe, et bientôt on lui promet de se soumettre à toutes ses volontés. Le moyen était bon, rien n'était plus simple que de le trouver : c'ét^t le pont aux ânes.

Tout est perdn fors l'honneur. — Cette parole célèbre est du nombre de celles que les historiens ont arrangées pour produire plus d'effet et donner du relief aux citations. Lorsque les circonstances exigent ces accommodements, comme pour le mot énergique de Cambronne, auquel on a substitué une période académique, nous admettons qu'on transige avec la vérité; mais quand on peut, sans

danger d'aucun genre, .citer les mots tels qu'ils ont été dits, on ferait bien de les conserver intacts. La lettre que François !«' écrivit à sa mère après la défaite de Pavie ne commence pas, comme on Fa prétendu, par les mots : Tout est perdu fors l'honneur, mais on y trouve une phrase moins concise qui, quoi qu'en aient dit des Ùstoriens trop sévères, répond après tout à la même idée : « Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m'est demouré que Vhonneur et la vie qui est sauve, »

Nous ne savons pas bien ce qu'a voulu dire M. Aimé ChampoUion-Figeac lorsque, en citant ce vers de François I*' :

Le corp vaincu, le cueur reste vaincuenr.

il a fait la remarque suivante : a On pourrait peutêtre reconnaître dans ce vers l'origine du mot de François I" après la bataille de Pavie : « Tout est « perdu fors l'honneur, » et qui depuis lui a été fort contesté. »

Prendre sans vert. — Cette expression que nous avons conservée pour signifier : prendre au dépourvu est depuis longtemps dans notre langue, témoin cette phrase de Panurge : « Le diable me prendrait sans verd s'il me rencontrait sans dez. » Elle nous a été transmise par un jeu de société très-

ancien et très-répandu encore en Allemagne qui consistait à porter toujours sur soi^ au conunencemcnt de la belle saison^ quelque feuille verte. Je vous prends sans vert, disait-on en abordant une personne au moment où elle ne s'y attendait pas^ et si elle ne pouvait répliquer en montrant quelques feuilles de vert cueillies le jour même, elle payait une amende ou subissait une punition.

Ce jeu, qui était fort en usage du temps de la Fontaine, lui a donné l'idée d'une comédie assez médiocre intitulée : Je vous prends sans vert.

Boire à tire la WiiganlU — Ceux qui écrivent cette expression comme l'Académie : boire à ttrelarigoty pensent qu'elle a pour origine le larigot, espèce de flûte ou de petit flageolet qui n'est plus en usage, mais qui a donné son nom à un jeu d'orgue composé d'un grand nombre de petits tuyaux qui rendent un son très-aigre. Ils supposent que*pour jouer du larigot, il fallait souffler trèsfort et par conséquent boire beaucoup. Bien que cette hypothèse ait le mérite de nous rapprocher d'une comparaison consacrée aujourd'hui : boire comme un musicien, elle ne nous paraît guère admissible. — Nous serions plus volontiers disposé à croire avec Ménage que larigot, dans cette phrase, est une allusion aux longs verres en forme de flûtes dans lesquels on buvait autrefois,, et qu'on a dit boire à tire-larigot comme on a dit depuis boire

à tire-flûte, et comme on dit encore Tixlgairement flûter, — Cette explication vaudrait mieux à coup sûr que celle qui donne pour origine à larigot le mot larynx, et qui dit : boire à tire-larigot, c'est boire à tire-gosier.

L'orthographe que nous avons admise repose sur une histoire qui rappelle une compai'aison non moins bien fondée que la premiière : boire comme un sonneur. — On raconte, et c'est d'un historien qu'on le tient, que, au xnie siècle un archevêque de Rouen nommé Odon Rigault donna à cette ville une cloche d'une grosseur prodigieuse. Cette cloche, appelée la cloche Rigault et par abréviation la Rigault, ne pouvait être mise en mouvement sans de grands efiTorts. Les sonneurs qui la tiraient étaient naturellement d'autant plus altérés qu'ils avaient plus de peine, et l'on a été ainsi amené à regai'der ceux qui buvaient beaucoup comme des gens qui auraient tiré la Rigault *.

Aux personnes qui désireraient remonter beaucoup plus haut dans l'histoire^ nous donnerons celte dernière version : Alaric, roi des Goths, fut défait en bataille rangée, auprès de Poitiers, par le roi Clovis. Les soldats, joyeux 'lorsqu'ils buvaient.

1 M. Génin a prouvé par des exemples qu'un disait autrefois : Boire en tire la Rigault, expression qui, en efTet, semble plus exacte : boire en homme qui tire la Rigault, en vrai tire la Rigault.

se disaidnt \c» uns aux autres : Jebèà ti^ rei Alaric Goih.

AmBeam de Polyerate. — L'anneau de Polycrate est le symbole d'un bonheur qui fait peur. La félicité parfaite n'est pas de ce monde ; on le savait autrefois^ on le sait mieux encore de nos jours^ — et lorsqu'on rappelle à quelqu'un qui se réjouit de son sort l'histoire de l'anneau de Polycrate^ c'est pour lui dire : Prenez garde ! le destin s'irrite d'un bonheur trop constant ; ces succès non inten'ompus^ cette joie sans mélange^ ce ciel sans nuage sera troublé brusquement par quelque coup de foudre; vous êtes trop heureux pour n'être pas menacé.

On sait d'où vient cette allusion. L'île de Samos, qui fut jadis la plus puissante des lies Ioniennes et qui vit naître Pythagore, fut gouvernée cinq siècles et demi avant J. G. par un roi absolu qui s'était emparé du pouvoir après avoir fait mourir ses deux frères Pantagnote et Sylosonte^ et qui a pris place dans l'histoire sous le nom du tyran Polycrate. Tout ce qu'il avait tenté pour soumettre et avilir son peuple lui avait réussi. Non moîns heureux dans ses conquêtes, il s'était rendu maître de plusieurs îles de la mer Egée et même des villes de la côte d'Asie. Ënûn il était parvenu à faire fleuiir le commerce, les arts et les sciences, et jamais prospérité ne fut plus grande que celle des onze années

de sa domination. Le roi d'Egypte Omasys^ son ami et son alliée effrayé d'un pareil bonheur^ lui écrivit ces lignes : « Vos prospérités m'épouvantent; je souhaite à ceux que j'aime un mélange de biens et de maux^ car ime divinité jalouse ne souffre pas qu'un mortel, quel qu'il soit, jouisse d'une félicité inaltérable. Ménagez-vous donc des peines et des revers pour les opposer aux faveurs constantes de la fortune. » — L'avis parut bon à Polycrate, et pour aller au-devant de la fortune adverse, il jeta dans la mer im anneau d'un trèsgrand prix. Mais le destin n'accepta pas ce sacrifice; il lui renvoya son anneau dans le ventre d'un poisson qu'on lui servit quelques joiurs après. — Au lieu de conclure de cet événement que des épreuves plus cruelles lui étaient réservées, Polycrate pensa sans doute que le malheur ne voulait pas de lui, car il ne conçut aucune défiance, lorsque Oraete, le gouverneur de Sardes, l'attira chez lui. 11 s'était laissé séduire par la promesse que lui avait faite Oraete de lui donner une partie de ses trésors pour qu'il le soutint dans une révolte contre le roi de Perse. — Lorsque Polycrate fut arrivé, on le fit mettre en croix.

Cet anneau de Polycrate vient, dit-on, d'être retrouvé par un vigneron d'Albano dans une plantation de vignes. Cette découverte a permis de donner sm^ Tanneau et sur son cachet des détails que les traditions historiques ne nous avaient pas

transmis. C'est un anneau en or massif, qui enchâsse une émeraude^ la pierre la plus rare et la plus estimée à une époque où le diamant n'était pas encore connu. Le cachet^ gravé par Théodore de Samos^ fils de Taliklès^ statuaire célèbre de ce temps-là (le même qui avait^ dit-on^ gravé le vase de Grésus)^ est un travail d'une finesse et d'une beauté remarquables. 11 est grand conune une pièce de cinq franco et d'une forme un peu oblongue. 11 représente une lyre autour de laquelle bourdonnent trois abeilles. Au bas^ à droite, est un dauphin, et à gauche une tête de bœuf. Auniessous, se trouve une inscription grecque qui indique le nom de l'artiste. La surface de la pieri'e est légèrement concave, un peu dépolie, et les arêtes de la ciselure sont écornées.

Voilà Jastement ce «al fait qoe votre MUm est moette^ — dit Sganarelle à Géronte, en terminant cette longue disseilation dans laquelle il lui explique savamment les raisons pércmptoires du mutisme de sa fille. Cette tirade est un curieux entassement de mots empruntés à la médecine, à la langue latine ou forgés comme au hasard; elle n'a pas plus de sens que Sganarelle n'a de savoir, et, par conséquent, elle n'explique et ne prouve lien. — Nous avons conservé cette conclusion de Sganarelle pour caractériser plaisamment les raisonnements qui déraisonnent, les discours alambi-

qués et savants en apparence qui n'aboutissent pas. Grâce à Molière, on dispose ainsi d'un moyen honnête de faire entendre à certains raisonneurs qu'ils ne savent où ils vont. Au lieu de leur dire : Vous raisonnez faux, mal, vous êtes illogiques, inconséquents, ce que vous avancez ne prouve rien ou n'a pas trait à la question, — observations qui toutes sont un peu brutales, quelquefois dangereuses, on se contente d'ajouter à leur discours, comme une conséquence naturelle de ce qu'ils ont dit : f^oilà justement ce qui fait que votre fille est muette. C'est beaucoup plus poli, plus gai surtout, puisque cela rappelle la charmante bouffonnerie du Médecin malgré lui, et à tous ces titres cela vaut infiniment mieux.

Colin-Hafllard. — Les grammairiens ne veulent pas qu'on dgnne la marque du pluriel au mot Colin- Maillard ; suivant eux, le sens s'y oppose : « C'est un jeu où Colin cherche, poursuit Maillard * . » Cette signification ne s'accorde pas avec l'origine

1 Si nous voulions discuter cette règle et sa raison, nous pourrions dire que s'il n'y a qu'un Colin^ ce qui exclut toute idée de pluralité, il y a toujours plusieurs Maillards; or, Maillard n'étant pas le nom propre des enfants que l'on cherche, rien ne semblerait s'opposer, dans l'hypothèse des grammairiens, à ce que ce mot prit la marque du pluriel. Mais nous n'avons pas qualité pour soulever cette grave question, et nous la laissons aux Vau gelas futurs.

que l'un attribue d'ordinaire à cic jeu, Jean-Colin Maillard est un guerrier du pays de Liège qui fut fait chevalier par le roi Robert^ en 999. Il doit son nom de Maillard à lliabitude qu'il avait de s'armer toujours d'im maillet pour le combat. Le maillet dont s'armèrent plus tard les séditieux qui sont restés dans notre histoire sous le nom de MaiUotim était destiné à désigner tous ceux qui en feraient usage. Dans la dernière bataille qu'il livra au comte de Louvain, Jean-Colin eut les yeux crevés, et il continua de combattre guidé par ses écuyers.Si c'est à ce souvenir historique qu'il faut rapporter l'invention et la dénomination de ce jeu, le Colin-Maillardj c'est l'enfant qui, les yeux bandés, cherche à saisir l'un des autres enfants qui fuient à son approche. — - Cette origine ne laisserait pas subsister grand'chose de l'explication qui admet qu'un individu nommé Colin court après un autre nommé Maillardé^i en effet, Colin-MaUlard doitètre considéré comme un mot invariable, la raison qu'on en a donnée n'est pas la bonne.-

lies berfrers do lilurnon. — On sait quel fut le succès du roman où d'Urfé raconte, sous le voile d'une fiction pastorale, ses aventures amoiureuses avec Diane de Châtcaumorand. Ce roman chaste et passionné tout ensemble était un long plaidoyer en faveur de la délicatesse, contre le libeilinage dans les relations des deux moitiés de la société; il

remettait en viguem* les théories de l'amour chevaleresque, ce code d'honneur, d'élévation et de désintéressement tout à fait dénaturé dans les Amadis ; il était, par conséquent, une vive attaque contre les mœurs de l'époque, et par là autant que par ce ton maniéré et cette métaphysique sentimentale que l'hôtel Rambouillet devait mettre à la mode, il était destiné à un immense succès. L'apparition de chaque volume de VAstrée, car ils furent publiés successivement, était un événement à la cour et à la ville, et dans toutes les sociétés on dissertait à perte de vue sur les aventures et les idées du livre nouveau. L'avocat Patru, l'un des plus ardents admirateurs de VAstrée^ fit tout exprès le voyage de Turin pour aller apprendre de l'auteur lui-même la clef de son roman. — L'enthousiasme était tel qu'on savait par cœur les plus beaux endroits de ce roman et qu'on y faisait de continuelles allusions dans la conversation ^ 11 s'était établi ainsi une sorte de vocabulaire allégorique dont il nous est resté Céladon et les bergers du Ldgnon, — Astrée est la plus belle, la plus aimable,

1 « Dans la société de la famille du cardinal de Betz (madame Gueménée ea était) on se divertissait entre autres choses à s'écrire dés questions sur VAslrée, et qui ne répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de frangipane. On envoyait sur un papier deux ou trois questions à une personne, comme, par exemple : à quelle main était Bonlieu , au sortir du pont de Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour l'his-

la plus vertueuse^ la plus spirituelle des bergères, et Céladon, sonamant^ est le plus beau, le plus brillant, le plus vertueux, le plus spirituel des bergers. C'est pourquoi nous disons encore d'un amoureux délicat, tendre et fldcle, c'est un Céladon. Tallemant des Réaux raconte que Racan allait faire sa coui* à mademoiselle de Gournay en habit vert céladon^ c'est-à-dire vert tendre. — Cf est dans les bois et les agi'estes prairies du Forez où serpentent les eaux du Ugnon que les héros et les héroïnes de TAstrée passent leur temps en honnêtes galanteries. Ces héroïnes sont des bergères, mais point « de ces bergères nécessiteuses qui, pour gagner leur vie, conduisent leurs troupeaux au pâturage. » Elles et leurs galants compagnons n'ont pris « cette condition que pour vivre plus doucement et sans contrainte. » Les personnages de cette troupe bucolique ont donc à la main une houlette peinte et dorée ; leurs jupes sont de taffetas, leur pannetière est bien tournée, et parfois même elle est faite de toile d'or et d'argent. En se rappelant iputes les rencontres compliquées qui ont eu lieu sur les

toire, soit pour la géographie; c'était le moyen d« saToir bkfl son Astrée. Il y eut tant de paires de gaots de perdues de part et . d'autre, que quand on vint à compter, car on marquait soigneosement, il se trouva qu'on ne se devait quasi rien. D'EcquevUly prit un autre parti; il alla lire l'Astrée chez M. d'Urfé même, et à mesure qu'il avait lu, il se faisait mener dans les lieux où chaque aventure était arrivée. » (Tallemant des Réaux.)

deux bords du Lignon, il est facile de s'expliquer comment on a été amené à caractériser les bergers élégants^ musqués et beaux esprits par les mots : bergers du Lignon,

Battre la breloque. — Selon nous^ on n'a rien dit encore de concluant sur cette locution employée au figuré, c'est-à-dire pour signifier déraisonner, dire des choses incohérentes ou dépourvues de sens. — Voici Texplication de M. Bescherelle : <( Battre la breloque, battre la caisse d'une manière rompue. Le décousu de cette batterie impropre à la marche a donné lieu au dicton populah-e battre la breloque, pour déraisonner. — M. Génin conclut aussi par le tambour, mais pas de la même manière. Recherchant d'abord l'origine du mot breloque pour rendre compte de la locution dans le sens propre, le savant philologue pense que ce mot, qui sert de comparaison pour des objets d'une valeur minime, vient du latin belluga, petit fruit dont une groseille noire peut donner une idée et qu'il appelle brimbelle. — M. Génin a entendu un soldat dire à son camarade : Ah ! voilà qu'on bat la breloque! 11 a été voir; c'était une distribution de pain et de viande. Une autre fois il avait entendu dire : battre la fricassée. Rapprochant ces expressions de battre la diane, battre le rappel, battre la chamade, etc., il a compris que « la breloque était ironiquement la portion donnée à chaque homme,

comme des enfants de bon appétit diraient : Nous allons recevoir la brimbelle ou la becquée, d

Le sens propre ainsi éclairci, restait le sens figuré; voici comment M. Génin y arrive : « 11 n'est pas malaisé de concevoir comment cette expression a été transportée à ceux qui déraisonnent dans le (félii^e de la lièvre ou autrement; leurs paroles, bien qu'articulées^ ne portent pas plus de son que le bruit d'un tambour. »

L'Académie n'a pas voulu battre la breloque. Elle a gardé sur cette expression un silence prudent Pourquoi? Nous n'en savons rien. Ce n'est pas qu'elle lui ait paru trop familière^ car rAcadéniie se fait généralement un cas de conscience d'enregistrer toutes les locutions proverbiales^ quelles qu'elles soient. Et puis^ rAcadémie n'a pas rocoM devant s*en battre Vœil, expression plus que risquée dans la bonne compagnie : quand on s'en bat l'txil, on peut hardiment battre la breloque.

Sybarite. — Sybaris était unQ des plus grandes villes de l'Italie méridionale. Fondée sur le golfe de Tarente, par des peuples de la Locride, et agrandie par une colonie d'Achéens^ elle était devenue si puissante qu'elle avait soumis vingt-cinq villes voisines et qu'elle pouvait mettre sur pied 300^000 soldats. Mais toutes les gloires^ toutes les antiques splendeurs de l'Italie ne sont plus aujourd'hui que des monceaux de cendres, et la ville de Sybaris

serait tombée dans l'oubli comme tant d'autres, si elle ne s'était rendue célèbre par sa mollesse et sa corruption. Il n'est* rien resté de cette grandeur passée que le souvenir de sa décadence. Les Sybch rites étaient . parvenus, il est vrai, à des raffînenients peu ordinaires. On avait banni de la ville tous les métiers qui, par leur bruit, pouvaient troubler le repos des habitants. Le coq lui-même avait été chassé; ces voluptueux de la nuit ne voulaient plus entendre la voix vigilante qui, dans les jours de labeur et de gloire, leur avait dit : Il fait jour ! — Brillât-Savarin, Grimod, Berchoux, et vous tous, classiques de la table, que pensez-vous des Sybarites qui, dit-on, faisaient leurs invitations à dîner un an d'avance pour avoir tout le loisir nécessaire de préparer un repas délicat? — « Je suis né à Sybaris où mon père Antilope était prêtre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et les besoins;... on donne des prix aux dépens du public à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouveniés... Les hoiïimes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville... Bien loin que la multiplicité des plaisirs

donne aux Sybarites plus de délicatesse^ ils ne privent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment. — Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure ; ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore ; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût. Leur âme^ incapable de sentir les plaisirs^ semMe n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué toute une nuit d'une rose qui s'était repliée dans son lit. — La mollesse a tellement affaibli leurs corps qu'ils ne sauraient remuer les moindres fardeaux ; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins l'estomac leur manque à tous les instants; ils passent leur vie sur des sièges renversés^ sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour sans être fatigués; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs. » (Montesquieu. — Le Temple de Gnide.)

Les hommes cfTéminés ou corrompus^ que nous appelons, par comparaison, des sybarites, sont loin encore de leurs célèbres devanciers, et ils pourraient à la rigueur se tenir pour offensés.

Sybaris fut détruite parles Grotoniates dansk VI® siècle avant Jésus-Christ. Reconstruite par ks Athéniens, un siècle plus tard, sous le nom de Tknt' rium, elle tomba enfin au pouvoir des Romains qui la nommèrent Copia, C'est aujourd'hui une petite bourgade appelée Torre Brodogneto,

Pipes d*écame de mer. — Selon rAcadémie^ on appelle abusivement écume de mer une espèce de terre très-blanche, fine et onctueuse, dont les Orientaux font des pipes à fumer. Puisque l'Académie, si sobre, si réservée d'ordinaire, enregistre cet abus, c'est que l'abus est consacré. On peut donc très-bien dire, sans être un scélérat, une pipe d'écume de mer. Mais comme il «st bien évident que ce n'est pas avec la mousse de la mer agitée qu'on fabrique des pipes, il reste à savoir comment s'est formée cette locution singulière. L^arglle * en question est d'une grande blancheur, elle a aussi une sorte de moelleux qui contribue à lui donner luie véritable ressemblance avec l'écume de la mer, et il ne serait pas impossible qu'on eût voulu, en adoptant l'expression écume de mer, faire une simple comparaison. — Ce n'est pas là, nous nous

1 La magaésite, écume de mer, magnésie hydro-'iUicalée^ est une substance blanche plus ou moins terreuse, assez tendre, dure au toucher, donnant de Teau par la calcination,, attaquable par les acides, difficilement fusible au chalumeau en un émail blanc composé de silice, de magnésie, d'eau, etc. On la trouve en rognons ou en masses informes, compactes, mêlées avec des portions de silex, des argiles verdàtres, etc., dans le Piémont, Tile de Nègrepont, aux environs de Madrid, de Montpellier, de Saiut-Ouen, de Montmartre, de Crécy, etc.

Avec les variétés de magnésie homogènes, blanches ou jaunâtres, qui nous viennent de l'Asie Mineure, on fabrique des pipes dites d'écume de mer , qui sont très-recherchées par les amateurs. (François Foy. — Dicl, d^hxel.natur,)

empressons de le dire, rexplication accréditée. prétend que les pipes ont été appelées ainsi par ( ruption du nom de Kummer^ leur inventeur.

ne connaissait, dit-on, ni la personne ni le ncmi Kumrtier; partant, on ne se rendait pas compti l'expression : pipes de ifummer, et pour lui don un sens, on aura dit, en ne consultant que Torei pipes d^écume de mer.

Nous avons bien de la peine à croire que M. Kummer n'ait pas été inventé. Ceux qui com tent son existence le font Allemand, pour jusli son nom; çt c'est précisément dans la langue a mande que la confusion est impossible : nu schaum ne rime pas du tout avec Kummer.

Un OlibrioB. — Parmi les noms qui s passés de l'histoire dans notre langue, il faut < tinguer, entre les plus obscurs, celui d'Olilm C'est le nom qu'on donne, dans la conversai familière, à rhonune étourdi et sans valeur veut faire l'important. Quand on a dit : c'est olibrius, on a résumé en un mot toute une »

d'injures. Anicius Olibrius était un sénateur main qui fut proclamé empereur par surprise, 472, et que son incapacité lit descendre du tr après un règne de trois mois. — Mais il est autre Olibrius qui a bien mérite aussi qu'on ] son nom en mauvaise part ; c'est celui <

rappellent les commentateui's de Molière à propos du vers :

Faisons rOiibrius, Toccisear d'innocents.

« Suivant une vieille légende, dit M. Aimé Martin, Olibrius, gouverneur des Gaules, ne pouvant toucher le cœur de sainte Reine, la fit mourir. Le martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre de Mystères qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibiius y était représenté comme un fanfaron, un glorieux, un occiseur d'innocents ; de là l'expression proverbiale : faire V Olibrius j pour faire le faux brave, persécuter ceux qui sont sans défense, etc. »

Cet Olibrius féroce et fanfaron doit êtreTOlibrius qui nous est resté, cai*, comme Ta fort bien remarqué M. Ed. Thierry, « Quand im nom se répand parmi les bonnes gens, ce n'est pas de Thistoke qu'il vient, c'est du théâtre. »

Jejn'em laTe les mains. — Pour exprimer sans doute par une image visible, qu on ne voulait pas prêter les mains à une mauvaise action, ou qu'on ne les avait point trempées dans le sang, — il était d'usage, chez les anciens, de se laver les mains en présence du peuple : on entendait montrer ainsi qu'elles étaient pures et qu'on était innocent.

« Pilate leur dit : Que ferai-je de Jésus qui est appelé Chiist?

« Ils rcp^ndireat tous * Qu'il soit crucifi gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fai ils se mirent à crier encore plus fort en di Qu'il soit crucifié.

« Pilate^ voyant qu'il ne gagnait rien^ mai le tumulte s'excitait toujours de plus en pli fit apporter de Teau^ et, se lavant les mains é le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sai ce juste; c'est à vous d'en répondre. » (Évi selon saint Matthieu, ch. 27.)

C'est de cette ancienite coutume qu'est l'expression je m'en lave les mains, usitée d sens de : je n'y suis pour rien, je ne veux poitt mêler, cela ne me regarde pas.

Femmes, si cette historiette Irrite vos cœurs inhumains, C'est un Espagnol qui l'a faite; Pour moi, je m'en lave les mains.

(Sénecé.)

Adam* Eve. — Un hébraisant de nos ami a expliqué la signification de quelques noms ques; ainsi, Abraham veut dire père ou foi nations; — Sara, princesse, maîtresse; — N pos, loisir; — Isaac, le lire, ou l'enfant des : Benjamin, fils de ma droite ; — Rebecca, pa complaisante ; — Rachel, brebis ; — Debora, a — Jonas, la colombe ; — Zacharie, mémo

Dieu ; — Malachie, ange du Seigneur ; — haïe, salut de Dieu; — Jérémie, élevé et glorifié par Dieu; — Ézéchiely force de Dieu; — Daniel, jugement de Dieu; — Séraphins, consiunés par le feu;

— Michel, qui est semblable à Dieu ; — Uriel, Dieu est ma lumière ; Éliézer^ Dieu est mon appui ; — Setlomon, pacifique; — Melchisédech, roi juste ; — Agar, étrangère; — Lt a, laborieuse; — Thamar, palme;

— Ruth, empressée; — Noémi, ma belle; — Michée, quel est celui-ci? etc. Sans savoir un mot d*hébreu, nous connaissions déjà quelques-unes de ces significations ; nous savions surtout, avec le commun des mortels, que i4dam veut dire tiré de la terre, et Eve, la vie, ou la source de la vie ; mais nous ne connaissions pas Tétymologie de ces deux noms d'après Le Brigant, et nous nous faisons un plaisir de la rapporter telle qu'elle a été citée dans le Magasin pittoresqtAe : Le Brigant, Fun des celtomanes qui prétendent que le bas breton était la langue primitive, la langue d'Adam, dit sérieusement que le premier homme, ayant failli s'étrangler avec le fruit défendu, s'était écrié : A tam ! (mot bas breton signifiant quel morceau !) et que la première femme lui avait dit : Ev ! (bois !). Le Brigant affirme que telle est l'origine de lem's noms.

Y. — Ceux qui ont remarqué les énormes Y qui ^nt longtemps décoré les carreaux de la plupart «ies boutiques de mercerie n'ont pas été sans se dc-

« lis répondirent tous r Qu'il soit crucifié. Le gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fait? Et ils se mirent à crier encore plus fort en disant: Qu'il soit crucifie.

« Pilate^ voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte s'excitait toujours de plus en plus, se fit apporter de l'eau, et, se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste; c'est à vous d'en répondre. » (Ërangile selon saint Matthieu, ch. 27.)

G est de cette ancienife coutume qu'est Ycnne l'expression je m'en lave les mains ^ usitée dans k sens de : je n'y suis pour rien, je ne yeux point m'es mêler, cela ne me regarde pas.

Femmes, si cette bistorieue Irrite vos cœars inhumains.

C'est an Espagnol qui Ta faite; Poar moi, je m'en lave les mains.

(Sénecé.)

Adam* Kve. — Un hébraisant de nos amis noas a expliqué la signification de quelques noms bibli- ([ues ; ainsi, A brahatn veut dire père ou force des nations; — Sara, princesse, maîtresse; — Noé^ repos, loisir; — haac^ le rire, ou l'enfant des ris; — Benjamin, fils de ma droite ; — Reb'ecca, patiente, complaisante; — /Joc^^, brebis; — Debora, abeille; j" — JonaSy la colombe ; — Zacharie, mémoire de I ^

Dieu ; — Malachie, ange du Seigneur ; — Isat'e, salut de Dieu; — Jérémie, élevé et glorifié par Dieu; — Ézéchiel, force de Dieu; — Daniel, jugement de Dieu; — Séraphins, consiunés par le feu;

— Michely qui est semblable à Dieu ; — Uriel, Dieu est ma lumière ; Éliézer, Dieu est mon appui ; — Sch lomon, pacifique; — Melchisédech, roi juste ; — Agar, étrangère; — Lt a, laborieuse; — Thamar, palme;

— Ruth, empressée; — Noémi, ma belle; — Michée, quel est celui-ci? etc. Sans savoir un mot d'hébreu, nous connaissions déjà quelques-unes de ces significations ; nous savions surtout, avec le commun des mortels, que Adam\e\xi dire tiré de la terre, et Eve, la vie, ou la source de la vie ; mais nous ne connaissions pas Tétymologie de ces deux noms diaprés Le Brigant, et nous nous faisons un plaisir de la rapporter telle qu'elle a été citée dans le Magasin pittoresque : Le Brigant, Tun des celtomanes qui prétendent que le bas breton était la langue primitive, la langue d'Adam, dit sérieusement que le premier homme, ayant failli s'étrangler avec le fruit défendu, s'était écrié : A tam ! (mot bas breton signifiant quel morceau !) et que la première femme lui avait dit : Ev ! (bois !). Le Brigant affirme que telle est Torigine de lems noms.

Y. — Ceux qui ont remarqué les énormes Y qui ont longtemps décoré les carreaux de la plupart des boutiques de mercerie n'ont pas été sans se dc-

mander ce que ce caractère de l'alphabet pouvait avoir de plus particulièrement commun avec les rubans, le fil et les aiguilles. — Cette enseigne remonte au xvn« siècle, et elle doit son origine aux grègues, sorte de hauts-de-chausses^ de calottes à la grecque que Ton portait à cette époque.

Les grègues s'attachaient avec un nœud de ruban, nomme un He-grègues; ce noeud a longtemps servi d'enseigne aux marchands qui le vendaient, c'est-à-dire aux merciers, qui ont eu ringénieoae idée d'y joindre cette inscription-calembour : à f r

Ce calembour par à peu près nous rappelle k rébus d'un aubergiste allemand du quartier latii qui, voulant prendre l'enseigne : A l'élève en ir(Â} avait fait peindre au-dessus de sa porte un J^ ime V et un éléphant qui se tenait debout sur ses pîet de derrière. Pour ce brave Teuton, cela voulait diie: A réUphant droit (à Télèfe en droit). — Noos ptf" donnerions aux merciers français, s'ils avaient ea> comme notre Allemand, l'excuse de la pronondatki'

UY est si familièrement établi depuis des flèclés dans le monde de la mercerie qu'il est devem un terme technique : il sert à désigner particsliè' rement les aiguilles coiurtcs. Parlez d'aiguilles Y ^ une dame

Qui ne soit pas déshonorée De se voir une aigntile entre les doigts fourrée,

et vous pouvez être sûr d'être parfaitement enteodi'

Travailler pour le roi de Prusse* — Ne

sachant rien de précis sur l'origine de cette locution, nous la chercherons dans le champ libre des conjectures. Ce champ heureusement est circonscrit dans de certaines limites; c'est depuis un siècle et demi que la Prusse est un royaume ; le proverbe ne peut pas remonter au delà. Quel est donc celui des cinq Frédéric de Prusse qui a fait mettre ainsi en doute sa royale générosité ? On a dit que c'était Frédéric-Guillaume P', constamment préoccupé de se montrer économe du bien de ses sujets, et trèsdifférent en cela de son père qui était, selon l'expression de Fréçiéric 11, grand dans les petites choses- et petit dans les grandes. De ce que l'un ne dépensait point, et de ce que l'autre dépensait mal à propos, on pourrait également tirer une conclusion dans le sens de notre proverbe. Cependant, nous ne pensons pas qu'il soit besoin de remonter aussi haut, et nous inclinons à faire retomber sur le grand Frédéric Itii-même toute la responsabilité du reproche français.

On a dit que le mot était de Voltaire. Rien ne nous autorise à railQrmer, mais la supposition est vraisemblable. Il n'est pas impossible, en effet, qu'après sa grande brouille avec Frédéric, Voltaire ait eu la peiîsée d'exprimer qu'il avait perdu et son temps et sa peine en travaillant pom* le roi dePiiisse. On sait que dans son dépit contre celui qui avait été

Son patron, son disciple et son persécuteur,

Voltaire n'a pas toujours ménagé les gros mots. Quoi qu'il en soit^ l'allusion a fait fortune, elle est devenue proverbe^ et pour qu'elle se soit ainsi répandue dans le peuple et installée dans la langue^ il faut qu'elle ait eu d'autres causes que les rancunes de Voltaire. — Frédéric II aimait beaucoup k France; il a souvent occupé des ouvriers français; il les a payés^ nous n'en doutons pas, mais il est à peu près cei-tain qu'il ne les a pas payés royalement. Noblesse oblige envers tout le monde quand on est roi^ et surtout envers les petits. Le peuple français le sait à mei*veille : pour lui, un roi éco* uome c'est un homme avare. — Travailler donc pour un roi qui paye comme un bourgeois, c'est travailler pour un bourgeois qui ne paye pas, en un mot, c'est travailler pour le roi de Prusse.

Que Frédéric le Grand fût avare, nous voulons dire économe, c'est un point assurément qu'on ne nous contestera pas. Son régime économique tenait le milieu entre celui de son aïeul et celui de son père ; il ménageait en toute occasion les denie de l'État. Nous en trouvons un exemple dans ce conflit de morceaux de sucre et de bouts de chandelles qui s'éleva entre lui et Voltaire (très-économe aussi). Dans l'accord qu'il avait fait avec le poète, Frédéric lui avait promis, outre la clef de chambellan et la croix du Mérite, les appointements ordinaires d'un ministre d'État, un appartement au château, la table, le chauffage, deux bougies par

jour, et tant de livres de sucre, de thé, de café et de chocolat tous les mois. — Ces provisions furent fournies, comme on en avait pris l'engagement, mais il se trouva qu'elles étaient de mauvaise qualité. Voltaire se plaignit. Frédéric répondit que cela lui faisait une peine infinie et qu'il donnerait des ordres. Donna-t-il vraiment des ordres? 11 est permis d'en douter, car rien ne fut changé. Voltaire renouvela ses plaintes, et le roi se tira d'aifaire d'une manière aussi habile qu'économique : « Il est affreux, dit-il, que l'on m'obëisse mal. Mais vous savez les ordres que j'ai donnés; que puis-je faire de plus? Je ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de sucre ou pour une pincée de mauvais thé; ils le savent et se moquent de moi. Ce ani me fait le plus de peine, c'est de vdir M. de Voliaire distrait de ses idées sublimes par de semblables misères. Ah ! n'employons pas à de si petites bagatelles les moments que nous pouvons donner aux muses et à l'amitié ! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de, ces petites fournitures, elles vous occasionnent des soucis peu dignes de vous : eh bien ! n'en parlons plus : je donnerai ordre qu'on les supprime. »

Qu'aurait-on fait de mieux dans ane république?

C'est ainsi que Frédéric savait tout concilier. Là où d'autres auraient mis de l'argent, il mettait de

pagesy valets^ de, qui troublaient trop souyent pir leurs cris et leurs jeux les audiences du Parlemôit. Dans cette prison, il y avait un Tioloii destiné à charmer les loisirs forces des pages et laquais qu'on y enfermait pendant quelques heures. Ce vidon devait être fourni, par stipulation de bail, par le luthier des galeries du Palais. C'est de cet usage, qui remonte au temps de Louis XI, qu'on a appdé violons les prisons temporaires annexées à chaque corps de gai'de de la ville. »

^euiL Floravx. — De l'institution de ces jeoi date le premier encouragement public qui ait été donné à la poésie. U y avait eu, jusqu'au xvi* siècle, des universités où Ton ergotait longuement et sophistiquement sur les subtilités de la philosophie et de la théologie scolastiques, mais il ne s'était formé encore aucune assemblée purement littéraire. CTest à la ville de Toulouse qu'était réservé cet honneur. Au beau temps des troubadours, et dans ces pays du Midi où la poésie romane a exercé tant d'in* fluence sur le moyen âge, sept Toulousains se réunirent dans un jardin, aux portes de la ville, pour s'occuper de poésie. Us convoquèrent à cette réunion, qu'ils appelèrent la gaie société des sept ttovh badourSy tous les troubadours et trouvères des environs, et promirent une violette d'or à celui qui composerait les plus beaux vers.

La Société en s'organisant se donna des statuts,

jetant à la mer que de lui donner un poids et un volume considérables. L'industrie tend tous les jours à remplacer la Providence. Ce qui inspire de la confiance, c'est la force matérielle et palpable, et maintenant il n'y a plus d'ancre sacrée qu'au figuré.

Mettre au Tioloii. — Autrefois on disait:

mettre au psaltérion. Le psaltérion était aussi un instrument à cordes dont on jouait avec un archet ; mais ce n'est pas avec cette signification qu'il était employé dans l'expression qui nous occupe : psaltérion signifiait là psautier. « Mettre au psaltMon, c'était donc mettre au psautier, mettre en pénitence, en un lieu où l'on a le temps de méditer, et de se repentir, et de réciter une sept-saumes^ sans risque de se voir interrompu...

« Le peuple, dans son humeur gauloise, profita de l'équivoque, et, voyant le psaltérion passé de mode, y substitua le violon, qui était devenu le roi des instruments. Au lieu dédire mettre au psaltérion, il dit mettre au violon et le calembour fut sauvé *.»

Dans cette explication, le violon vient de loin ; on le trouve plus directement rattaché à la prison dans les Galeries du palais de justice de Paris, L'origine que M. Génin a cherchée dans les mots, M. Am. de Bast Fa demandée aux faits : a La prison du baillage du Palais servait spécialement à enfermer les

1 Génin. Voir son article. {lUuglralion du 9 avril I8!i3.)

d'or, |)our lo meillciiv discours en prose^ écrit sur un sujet pi*opos4> par i'acadëmie; le deaxIèiDe (de 400 fr.) Vamaranthe d'or^ est décerné à l'ode ; la violette d'argent (de 250 fr.) au poême^ et le souci d'argent (de 200 tr.) à l'idylle ou à l'élégie. Le dernier prix (de 60 fr.) est le lu d'argent, — La distribution de ces prix, qu'on appelle la Fête det fleurSj a lieu tous les ans, le 3 mai. L'un des mainteneurs prononce, dans cette séance^ l'éloge de Clémence Isaure.

Quand un lauréat, s'il est permis d'emiiloyer cette expression à propos d'églantines, de violettes et d'amaranthes, a obtenu trois fleurs à trois concoars diiTërents, et que l'une est le prix de l'ode ou dn discours, il est déclaré maître es jeux Floraux.

Il n*7 a rien de ehang^é ea Fraaee» Il aV t qu'an Français de plus ! — M. de Lamartine,

racontant l'entrée du comte d'Artois à Paris, en 4814, s'exprime ainsi : « Le comte d'Artois était l'objet de tous les regards et de tous les enthousiasmes. Ce prince montait avec grâce un cheval magnifique. U conservait sous la maturité des années et sous les traces des longs exils cette beauté sereine de physionomie, r.ette fierté douce d'expression, cette élégance de taille et cette apparence de mâle jeunesse qui faisaient retrouver en lui Tidole de la cour et le modèle extérieur de raristocratie. 11 avait tous les dons qui attirent Fœil et qui touchent le cœur d'une

multitude. La restauration d'une royauté absente ne pouvait se produire sous des traits plus gi-acieux et ,plus imposants. Le nom de Bourbon^ les tristesses de Texil, les joies du retour, l'ombre de Louis XVI, son frère, l'entouraient d'un respect, d'un prestige et d'un attendrissement de souvenir qui courbaient toutes les têtes devant lui. Ses amis faisaient courir dans la foule un mot qu'il n'avait pas dit, mais qui était admirablement inventé pour lui ouvrir les cœurs et pour lui préparer les applaudissements : a Je revois mon pays, je suis heu- « reux. — Il n'y a rien de changé en France, il n'y c< a qu'un Français de plus ! »

Ainsi, ce mot. qu'on a tant répété n'a pas même été dit. On s'est demandé à qui il devait être attribué, et quelques-uns ont désigné Talleyrand. 11 avait fait beaucoup pour la Restauration et il était capable plus que tout autre d'avoir fait les mots heureux. D'autres ont affirmé qu'U était sorti du cerveau de M. Vaulabelle, et ils ont étayé leur assertion de l'histoire suivante : « La veille de l'entrée du comte d'Ariois à Paris, le 11 avril 1814, M. de Talleyrand avait retenu, après minuit, dans son salon, quelques intimes, entre autres le duc d'Albert, Pozzo di Borgo, et M. de Vaulabelle. 11 s'agissait de donner les derniers ordres relatifs à l'événement du lendemain ; lorsque tout fut bien convenu et arrêté : A propos, dit M. de Talleyrand, que ferons-nous dire à Monsieur ? Il faut de toute

nécessite qu'il dise, — ou, ce qui rerient au même, — qu'un lui prùtc un mot de circonstance, quelque chose de vif et de touchant, où Ton retiouye l'esprit du Français et le cœur de i'cxilë...

« L'idée fut trouvée excellente : mais le jour commençait à paraître, il fallait se hâter. On commit à M. de Vauiabelle l'honneur de faire parier le représentant de la maison de Bourbon, et comme celui-ci n'y voulait pas consentir, de guerre lasse on le poussa au fond d'un cabinet, on l'y enferma en tête à tète avec deux flambeaux, du piq>ier et de l'encre, et M. de Talleyrand lui déclara, à traym la cloison, qull ne recouvrerait la liberté qu'à la condition de trouver le mot de la situation ^. » M. de Vauiabelle ayant produit une phrase au lieu d'un mot aurait été remis sous clef, et il serait sorti triomphant à la seconde épreuve avec le mot historique.

Mais M. de Vauiabelle était peut-être bien jeune en 1814 poiu- être chargé de cette mission dëUcate, et nous sommes beaucoup plus disposé à croire que le mot est de M. le comte de Beugnot, dont on connait l'esprit fin et fécond en saillies *. On prétend

1 H. de YillemessaDt.

s On n'a pas oublié que lorsqu'il fut question de placer m christ au-dessus de la tribune de la Chambre des députés, M. le comte Beugoot mit fin à la discussion en proposant d*y joindre cetie inscriptioo : Mon Dieu, pardonnez- leur* ils ne Ba?ent pat ce qu'ils diseut.

qu'il racontait lui-même Tembarras dans lequel se trouvait le comité royaliste pour trouver un de ces mots heureux que tout homme public doit prononcer dans les grandes circonstances^ et qu!i\ ne faisait point de façon pour s'attribuer le mérite de la solution. — D'autres disent enfin et ceux-là seuls ont raison que le comte Beugnot avait été chargé par le Gouvernement provisoire de rédiger un article dans le Moniteur à propos de l'arrivée du comte d'Artois à Paris^ que cet article se terminait par la fameuse phrase : Il n'y arien de changé en France, il n'y a qu'un Français déplus^ et qu'on la détachât du tout auquel elle appartenait pour en faire le mot de la situation.

IVœnd i^ordien. — Gordius (c'est de ce nom que vient le mot gordien) était im laboureiu* de la Phrygie qui n'avait pour toute richesse que son chariot et ses bœufs. Quand les Phrygiens voulurent se donner un roi, ils consultèrent l'oracle, et Toracle leur répondit de prendre le premier homme qu'ils verraient monté sm* un char. Cet homme fut Gordius. 11 donna son nom à la ville de Gordium, capitale de la Phrygie. Le char de Gordius , que Midas, son fils, consacra à Jupiter, est resté célèbre par le ruBud qui attachait le joug au timon, et qui était si habilement enlacé qu'on ne pouvait en apercevoir les bouts. — Quand Alexandre, vainqueur de la Phrygie, se fut rendu maître de Gor-

dium, il apprit qu'une ancienne tradition promettait l'empire de l'univers à celui qui dénouerait ce nœud. Aristobule prétend qu'il le délia avec k plus grande facilité après avoir ôté la cheville qm tenait le joug attaché au timon: mais on citiit plus généralement qu'il coupa ce ncmd d'un coup d'ëpée.

Le nœud gordien est resté dans le langage pour caractériser une difficulté qu'on ne peut résoudre, un obstacle qu'on ne peut vaincre. Se tirer d'embarras par un moyen expéditif et vigoureux^ c'est trancher kncBud gordien,

Ab ! c*e8t an grand malbear, quand on a le cœar leadie.

Que ce lien de fer que la natare a mis

Entre i'àme et le corps, ces frères ennemis !

Ce qai m'étonne, moi, c'est qae Dieo l'ait pennto.

Voilà le nœad gordien qa'ii fallait qu'Alexandre

Rompit de son épée et rédaistt en cendre.

(Alfred de Musset.)

Malin comme «n bossv. •» Rire Mnmaieas bossa. — Les bossus ont la réputation d'être gais et spirituels^ et ils la justifient si bien, d'ordinaire» qu'un bossu maussade et stupide est devenu dans le monde un être impossible ; en fait d'esprit^ la bosse oblige. Qu'un homme bien fait soit bête on ennuyeux, rien de plus simple ; un bossu n'en a pas le droit. Les types les plus populaires de la gail^

fi'ançaise ont des bosses : Polichinelle et Mayeux. Dans le temps où nos rois avaient des fous^ ces fous étaient bossus. — Mais pourquoi les bossus ont-ils le privilège de l'esprit? A ceux qui prétendent que l'esprit est une compensation établie par la Providence^ un dédommagement de la bosse; nous répondrons que les boiteux^ les aveugles et bien d'autres infirmes-nés auxquels on n'accorde aucune faculté supérieure, avaient eux aussi des droits bien légitimes aune indenmité. 11 nous semble plus simple de rattacher la question des bossus à celle de tous les êtres faibles et délicats qui, en général, sont mieux doués, sous le rapport de l'intelligence, que les êtres fortement con^itués. C'est souvent aux dépens de la tête que le corps se développe. Les Latins disaient : in parvo corpore anima magna, et le peuple français dit encore, pour exprimer la même idée, dans les petits pots les bons onguents. Là est notre point de départ : les hommes petits ont plus d'esprit que les grands, les maigres que les gras, les faibles que les forts,, et par conséquent les bossus, qui sont petits, minces et d'une constitution délicate, ont plus d'esprit que les hommes vigoureux et d'une santé florissante: — Notre intention n'étant pas de faire le procès à la force ni à la beauté, nous nous empressons d'ajouter que cette règle comporte, nous le savons, beaucoup d'exceptions. 11 est bon nombre de corps épais qui renferment des esprits subtils, il y a aussi bien

dos bosses qui no tiennent pas leiin promesses. A côté dos considérations puisées dans l'ordre naturel dos choses^ il est juste de placer, pour expliquer le genre de gaité des bossus, la condition flâite à la bosse dans notre société. On plaint les ayeiigles, les boiteux, les sourds, — on rit des bossas. Menacés du ridicule, ces pauvres disgracies ont senti de bonne heure le besoin de racheter anx ^cux du monde les torts de la nature. Ne pouvant pas redresser leur corps, ils ont aiguisé leur esprit. Et puis, ils étaient attaqués, ils devaient se défendre, ot dans cet exercice ils ont gagné des forces. De là, ce sourire malicieux, ce ton sarcastique qui ks caractérise : a Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent l'arme qu'on leur lance et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse. Cest dans ce triste exercice que leur œil se foime à saisir du premier coup le côté vuhiérable de leur adve^ saire et à y décocher d'une main prompte et sûre un trait qui frappe juste et fort. C'est, en particulier, dans ce triste exercice que les bossus du bas peuple, ceux que rien ne protège et que rien ne contraint, contractent cet air d'ignoble malice, ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux, cet esprit caustique enfin, que le proverbe signale, sans ajouter ni faire entendre qu'il n'est que l'arme d'une légitime défense opposée à une agression basse et méchante. » (TopfTer. — Nouvelles genevoises,)

En s'habituanl à rire de ceux qui voulaient nre de lui, le bossu est devenu moqueur, méchant quelquefois, et il a appris, à la rude école de Texpérience, Tart de s'égayer aux dépens d'autrui. Aussi le proverbe rire comme un bossu ne de\rail-il pas être entendu dans le sens de riire à gorge déployée; à se désopiler. la rate ; il signifie plutôt s'amuser malicieusement.

Le meilleur, selon nous, est de rire comme des fous et le plus souvent possible. Nous avons tous regretté un peu avec Rousseau Tâge où le rire est toujours sur les lèvres; tâchons d'y revenir quelquefois. « La plus perdue de toutes les journées, disait Chamfort, est celle où Ton n'a pas ri. » 11 ne faut par rire toujours, car la vie nous impose de grands devoirs et de graves pensées, mais il faut rire de bon cœur à l'occasion. La franche gaîté est un bon signe : elle révèle à elle seule plus de sentiments bons et honnêtes que bien des masques sévères. Ceux-là ne sont pas les moins sages qui savent être fous à propos.

Poulet. — Pourquoi ces billets, parfumés ou non, mais toujours galants ou toujours tendres, et quelquefois même spirituels, ont-ils reçu le nom de poulets ?

A cette question posée depuis deux siècles, il a été diversement répondu.

Saumaise, et après lui Ménage et Dacier, ont

réftolu hardiment la difficulté avec le latin pot^fticum, mut qiii signifiait, chez les anciens, une tablette de phisicurs feuillets. Mais des gens poiotSleu\ ont trouvé qu'il n'y avait guère plus de rapports entre les deux mots qu'entre les dem choses, et ils ont demandé à Furetière une explication plus vraisemblable, dût-eUe être moins savante. Fiu*etièrc a répondu que les billets doux avaient été nommés poulets^ parce qu'on y fiBûsaif, en les pliant, deux ailes semblables à celles des poulets. Mais les pigeons, les tourterelles et les colombes, qui semblent si bien faits pour intervenir dans les affaires amoureuses, n*ont pas compris pourquoi, dans cette hypothèse, on avait choisi pour objet de comparaison le très-peu poétique poulet, et le dernier mot n'a pas été dit.

La Monnoyc est venu alors, et pour établir sur des bases plus solides les titres des poulets^ il a dit que certains marchands, sous prétexte de porter des poulets à vendre dans les maisons, remettaient des billets doux aux femmes pour les suborner. Ces hommes étaient appelés des porte-billets. « Ceux qd se mêlaient autrefois de ce métier, dit le géographe Duval dans son Voyage d'Italie, portaient des poulets sous prétexte de les vendre, et mettaient un billet sous l'aile du plus gros S qui était un avertis-

1 C'est en souvenir sans doute du rôle principal que jonaieat lai I C gTùi pçulels que les lettres galantes étaieut appelées aussi ekapMi' 1 1

sèment à la dame avec qui on était d'intelligence. Le premier qui fut découvert fut puni de Testrapade avec deux poulets attachés aux pieds qui ne faisaient cependant que voltiger. »

M. Génin fait bien venir aussi le poulet et le porte-poulet de litalie, mais il pense que ces expressions doivent être entendues dans le sens propre et positif : selon lui, porta- polli, un porta-pollastri, c'est porter une volaille, celui qui porte une volaille. 11 fonde cette opinion sur Texplication des auteurs du vocabulaire napolitain qui disent que Texpression «n porta^ollctstri est née au village, où Famour se fait avec les ressomxes des amoureux. « Un galant essaie"" de gagner le cœur de sa belle pai* renvoi de quelque paire de pigeons ou de poulets gras. D'où est venu que ceux qui se chargeaient de ces messages ont été appelés portchpol- Ic^ri. )>

Malgré tout le respect que nous avons pour la science de M. Génin, nous avouerons que son explication ne nous satisfait pas. Si les poulets étaient employés au village comme moyen de séduction, c'était à titre de cadeaux, de générosités ; ces idées ne se rattachent nullement aux billets amoureux qui sont des déclarations et des rendez- vous, et les rapports sont trop éloignés pour que nous puissions trouver naturel que les volailles elles-mêmes aient conduit aux lettres d'amour, et qu'on ait appelé porte-poulets les porteurs de billets doux. — Nous

nous réfugierons donc^ en attendant mieux, se l'aile du poulet de la Monnoye.

Ia Samaritaine. — Le Pont-Neuf a subi < transformations telles depuis le jour où Henri 111 posa la première pierre, qu'il n'est peut-être ] inutile de rappeler ce qu'était cette Samaiita dont l'histoire est liée si intimement à celle duFo Neuf, et dont le nom figure aujourd'hui, à titre souvenir, sur un des établissements de bains de Seine.

La Samaritaine était une machine hydraulk placée à la seconde arche du pont, du côté du q de l'École, et destinée à fournir de l'eau aux pal du Louvre et des Tuileries. Sur la façade de a pompe, on voyait un gi'oupe de figures en bro doré représentant le Christ assis au bord d'ime f taine et demandant à boire à la Samaritaine. C de là qu'est venu le nom. Construite vers 1Ô07, le Flamand Jean Lintlaer,la Samaritaine fut répa en 1712. Les travaux de réparation qui durèi trois années donnèrent lieu à des couplets d voici un échantillon :

Arrêtez- vous ici, passants, Regardez attentivement, Vous verrez la Samaritaine Assise an bord d'ane fontaine :

Vons n'en savez pas la raison ?

C'est pour laver son cotillon.

La Samaritaine fut entièrement reconstmite en 1772, et en 1813, elle se sépara pour toujours de son vieil ami le Pont-Neuf. — Si Ton en juge par Timpression que la Samaritaine faisait, à la fin du xviu® siècle, sur Fauteur du Tableau de Paris il était temps que cette construction disparût : « Petit/ vilain bâtiment carré, adossé au Pont-Neuf, dressé sui* pilotis, et qui rompt de toutes parts un superbe coup d'oeil. Cette masure est un gouv(rnement,

« Le fameux gouverneur de ce gouvernement a dans toutes ses immenses parties la fonction de faire entretenir l'horloge, et l'horloge ne va point. Ce cadran, vu et interrogé partant de passants, est des mois entiers sans marquer les heures. Le carillon est aussi défectueux que l'horloge ; il déraisonne publiquement : mais du moins on a le droit de' s'en moquer.

« 11 sonne dans toutes les cérémonies publiques, surtout quand le roi passe. Le roi peut entendre le morceau de musique qui réjouissait son trisaïeul ; et si la figure de Henri IV, qui est tout à côté, avait des oreilles, elle pourrait achever l'au*.

« Vu la réputation dont la Samaritaine jouit dans toute l'Europe, on devrait bien moins négliger son carillon et son horloge, mais c'est un gouvernement ; c'est tout dire : les clochettes n'y seront jamais d'accord.

a Quand fera-t-on disparaître ce monument sans goût, qui s'ofTre à l'œil avec le quai du Louvre et le

quai des Théatins^ qui gâte Tensemble des rives, et qui ne sert qu'à élever l'eau pour que bassins qui n'en sont pas moins à sec les trois q de Tannée ? r>

Dans le temps où le Pont-Neuf était le rendez des saltimbanques^ des charlatans^ et de toi monde d'artisans nomades qui s'y agitaient coni ment *, on disait proverbialement en parlant filou : C'est un frère de la Samaritaine,

¥Ieax comme Hérode. — Hérode est le d'une famille de rois qui régnèrent en Judée dant plus d'un siècle. Le premier de ces ro Hérode le Grand né Tan 72 avant J. G. à Asc et surnommé à cause de cela VAscalonite. C'e

Rendez-vous des charlatans,

Des filous, des passe-volants ;

Pont-Neuf, ordinaire théâtre

Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre,

Séjour des arracheurs de dents,

Des fripiers, libraires, pédants ;

Des chanteurs de chansons nouvelles,

D'entremetteurs de demoiseiiet.

De coupe-bourse, d*argotiers.

De maîtres de saies métiers.

D'opérateurs et de chimiques.

Et de médecins purgitiques,

De fins joueurs de gobelets.

De ceux qui rendent des poulets.

Oertrand.)

qui^ après avoir fait périr sa femme ci trois de ses fils^ ordomia^ lorsqu'il apprit la naissance du Christ^ le carnage de tous les enfants de Bethléem qui avaient moins de deux ans. — Viennent ensuite Hérode-Antipas, tétrarque qui^ à la demande d'Hérodiade^ sa femme^ fit périr saint Jean-Baptiste ; — Hérode-Philippe, tétrarque de la Batanée^ de la Trachonite et de la Gaulonite ; puis enfin Hérode- A grippa /, fils d'Aristobule^ et Hérode- A grippa //, que Claude dépouilla du royaume de Judée.

Hérode VAscalomte était souvent appelé^ par rapport à ses descendants^ le vieil Hérode ; c'est de là qu'est venue l'expression proverbiale : vieux comme Hérode, expression qui se dit plutôt des choses que des personnes.

On dit aussi vieux comme Mathusalem, mais alors ce n'est pas par les mêmes raisons et c'est toujours en parlant des personnes^ car on rappelle par cette comparaison l'â^e avancé dans lequel mourut ce patriarche. Né l'an 3317 avant J. C, il devint père de Lameth à 187 ans et continua de vivre jusqu'en 2348, l'année même du déluge ; il avait par conséquent 969 ans.

Aide^toi^ le eiel t^aidera. — Ce mot n'est pas dans la Bible comme semblent le croire certaines personnes qui l'attribuent sans hésiter au sage Salomon. Le ciel, pris pour Dieu même, pour la volonté divine, n^est pas un mot de rÉcriture ; c'est

une métaphore moderne qui appartient à la littérature profane au moins autant qu'aux livres religieux. Ce ne sont donc ni les prophètes^ ni Saloraon, ni le sublime Auteur de V Imitation qui ont dit : Aide-toi, le ciel f aidera. Cette bonne et encourageante parole est de la Fontaine à qui nous derons tant de sages avis et d'utiles exemples. Relisez k Charretier embourbé, vous y verrez un pauvre homme qui^ pour tirer son char de la bouc^ invoque Tassistance divine ; vous entendrez une voix d'en haut qui l'exhorte à prendre la peine de casser les cailloux^ de combler les ornières... Le charretier^ après quelques efToi*ts sortira triomphant de son mauvais chemin^ et la morale sera, vous l'aurez senti d'avance. Aide-toi, le ciel f aidera.

il a été fait souvent allusion, avant la Fontaine, à la protection que Dieu accorde à ceux qui ne perdent point courage, mais alors ce n'est pas le mot ciel qui a été employé : a Après que tu auras le tout annuncé à ton roy, je ne dis pas, comme les caphars, Ayde-toi, Dieu t'aydera ; car c'est au rebours, Ayde-toi, le diable te rompra le col ; mais je te dis : Metz tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera point. (Rabelais. — Pantagruel.)

Aydez-voos seulement, et Dieu vous aydera.

(Régnier. )

Le mot de la Fontaine correspond à cet ancien

proverbe qu'on trouve dans le Trésor des sentences de Gab. Meurier : Dieu donne le bœuf et non les cornes.

Aide-toi, le ciel t'aidera est le nom d'une Société politique qui sMtait formée sous la Restauration» et « dont le but était^ dit M. de Loménie, de défendre pai* toutes les voies légales Tindépendance des élections contre les influences du pouvoir. » Cette Société^ qui prit^ dans les dernières années de la Restauration^ une attitude très-hostile au ministère Polignac, prépara, en 1830, le refus de l'impôt. Elle avait pour président M. Odilon Barrot, et M. Guizot était au nombre de ses membres les plus actifs.

BÀtonnier de Tordre des aTocats. — Ce nom, que porte encore de nos jours le chef de l'ordre des avocats, doit son origine au bâton de la bannière de saint Nicolas. En 1341, les avocats et les procureurs avaient formé une confrérie sous l'invocation de saint Nicolas et de sainte Catherine. Dans les solennités de TÉglise, le corps des avocats sortait bannière en tête. Aprèsia cérémonie, le bâton de lacqpfrérie était transporté avec pompe dans la demeure du chef de Tordre auquel la garde en était confiée. C'est par suite de cet usage que ce chef qui, dans le principe, s'appelait seulement dot/en *, a été dé-

1 jkutrefois le chef de Tordre était le doyen d'âge. Le titre de bâtonnier semble correspondre avec l'époque où le chef fut choisi,

signé/ plus tard, vers le milieu du xvi« siècle^ sous le nom de bâtonnier. — La bannière, les cérémonies publiques et le souvenir de saint Nicolas ont à peu près entièrement disparu, mais le mot bâtonnier nous est resté. Le barreau et la magistrature se sont toujours montrés fidèlement attachés à leurs traditions ; s'ils n'ont pas pu défendre en tout temps lem's droits et leiu*s usages contre les transformations de la société, ils ont religieusement ccmservé ces mots qui rappelaient leurs vieilles coutumes, et le style de palais est encore rempli d'une quantité d'expressions bizarres et de tournures surannées qui lui ont valu le reproche formulé de nos jours par les mots : Jargon judiciaire.

Toast* — De tous les mots que nous avons empruntés aux Anglais, to<ist est peut-être le plus répandu, le seul sur le sens et la prononciation duquel on ne se méprenne point. 11 n'en est pas de même de beaucoup d'autres mots que la fashion a introduits dans le langage à la mode. L'exemple, cité par M"® de Girardin, de cette dame qui demande à quelqu'un s'il a été aux sept petites chaises (au

par réieclion, entre tous les avocats et procureurs réunis. De 1810 à iSiit il fut désigné par le procureur général parmi les membres du conseil de discipline ; ensuite, les membres eux-mêmes de ce conseil le choisirent entre eux, et c'est seulement en 1830 qu'une ordonnance datée du 27 août rendit à tous les avocats le droit de prendre part à Télectioa du bâtonnier.

Ueeple chcise) est peut-^tre bien un peu fort^ mais il y en a un certain nombre de la même famille. — Rien de semblable pour le mot toast ; l'habitude est si bien prise de ne pas prononcer la lettre a, qu'on a déjà commencé à lui donner une forme tout à fait française : taste.

Le mot anglais toast signifie rôtie de potn. AutrefoiS; pour porter la santé des dames^ on mettait une rôtie dans les pots de bière, et cette rôtie restait à celui qui buvait le dernier. C'est de là, assure-t-on, que viennent le nom et l'usage des <oa«is. — A l'appui de cette origine, on raconte Fanecdote suivante : Anne de Boulen prenait un bain; pour rendre hommage à sa rare beauté, les seigneurs de sa suite burent chacun im veiTe d'eau qu'ils avaient puisé dans la baignoire. Un seul ne le fit pas ; à ceux qui lui en demandèrent la raison, il répondit : Je me réserve le toast.

On pense aussi que le mot anglais pourrait bien venir de l'ancien verbe français toster qui signifiait choquer.

le Bubicon. — Ce mot, qui est devenu proverbe dans le selis de s'engager d'une manière irrévocable par une démarche hasardeuse, est imc allusion à la révolte de César contre le sénat romain . Le Rubicon séparait l'Italie de la Gaule cisalpine. Le sénat, pour assurer Rome contre les troupes de la Gaule, avait rendu le célèbre sénatus-consulte

qui dévouait aux dieux infernaux et déclarait sacrilège et parricide quiconque^ avec une légion ou même une cohorte, passerait le Rubicon. Quand le sénat eut refusé à César le consulat et la continuation de ses gouvernements^ celui-ci^ qui n'attendait qu'un prétexte pour renverser Pompée, résolut de franchir les limites de son gouvernement et de marcher sur Rome. Cependant, lorsqu'il fut sur les bords du Rubicon, il fut frappé des réflexions que lui inspirait l'approche du danger, et qui lui montraient de plus près l'audace de son entreprise. Il en conféra longtemps avec ceux de ses amis qui l'accompagnaient. « Il est encore temps de retourner sur nos pas, leur dit-il, une fois ce faible pont franchi, c'est le fer qui décidera tout. » — Il hésitait, dit Suétone, un prodige le détermina. Un homme d'une taille et d'une beauté remarquables apparut tout à coup, assis à peu de distance et jouant du chalumeau. Des bergers et quelcpies soldats des postes voisins, parmi lesquels il y avait des trompettes, accoururent pour l'entendre. 11 saisit l'instrument d'un de ces derniers, s'élança vers le fleuve, et, tirant d'énergiques accents de cette trompette guerrière, il se dirigea vers l'autre rive. — « Allons, dit-il alors, allons où nous appeUent la vmx des Dieux et l'injustice de nos ennemis : le sort en est jeté ! »

Le fameux aléa jacta est! qu'on a répété tant de fois depuis César, n'est pas le seul mot que nous ait

laissé ce grand homme. Quand Pompéia fut soupçonnée d'un commerce adultère avec Publius Clodius^ César la répudia^ et lorsqu'il fut appelé en témoignage contre Taccusé, il déclara n'avoir aucune connaissance des faits qu'on lui imputait. Pourquoi donc avez-vous répudié votre femme ? « Parce que, répondit-il^ la femme de César ne doit pas même être soupçonnée. » — Eiifin^ on cite encore tous les jours ces trois mots fameux veni, vidi, vici, que César écrivit à Amintius^ un de ses amis de Rome^ pom* lui exprimer la rapidité de sa victoire dans leroyaume de Pont.

Ije quart d*lieare de Rabelais* — Cette manière de caractériser le moment toujours désagréable et quelquefois embarrassant où il faut délier les cordons de la bourse, a pour origine une anecdote que tout le monde répète sans la garantir, et que le bibliophile Jacob raconte ainsi : « Rabelais, après être resté à peine six mois à Rome où il eut encore le temps d'apprendre l'arabe, que lui enseigna un évêque de Céramith, fut rappelé en France clarâ principis patriœque voce, dit-il. Peut-être allait-il porter au roi quelque communication importante de l'ambassadeur. On raconte qu'en arrivant à Lyon, il fut forcé de s'arrêter dans une hôtellerie, faute d'argent pour continuer sa route, et comme il ne voulait pas se faire connaître, de peur de compromettre le secret de sa mission, il imagina un

singulier stratagème pour sortir de cet embarras, qui est passé en proverbe sous le nom de quart d'heure de Rabelais. Il s'était déguisé de manière à n'être reconnu de personne^ et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu'un docteur de distinction, au retour de longs voyages^ souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena un nombreux auditoire^ devant lequelil se présenta vêtu singulièrement^ et parla longtemps^ en contrefaisant sa voix^ sur les questions les plus ardues de la médecine. On Técoutait avec stupéfaction. Tout à coup il se recueille^ prend un air mystérieux^ ferme lui-même toutes les portes ^ et annonce aux assistants qu'il va leur révéler son secret. L'attention redouble : « Voici, leur dit-il, un poison très-subtil (boucùn) que je suis allé chercher en Italie pour vous délivrer du roi et de ses enfants. Oui, je le destine à ce tyran qui boit le sang du peuple et qui dévore la France. » A ces mots, on se regarde en silence, on se lève, on se retire. Rabelais est abandonné de tous. Puis, peu d'instants après, les magistrats de la ville font cerner Thôtellerie, on se saisit du prétendu empoisonneur, on l'enferme dans une litière et on renunène à Paris sous bonne escorte. Pendant le chemin, il est hébergé aux frais de la ville ; on le traite même magnifiquement comme un prisonnier de distinction ; il arrive enfin à sa destination, frais et dispos. François 1*' est prévenu de l'arrestation d'un grand

criminel ; il veut le voir ; on conduit devant lui Rabelais qui a repris son visage et sa voix ordinaires. François 1er sourit en l'apercevant. « C'est bien fait à vous, dit-il en se tournant vers les notables de Lyon qui avaient suivi leur capture, ce m'est une preuve que vous n'avez pas peu de sollicitude pour la conservation de notre vie ; mais je n'avais jamais soupçonné d'une méchante entreprise le bonhomme Rabelais. » Là-dessus, il congédie très-gracieusement les Lyonnais confondus, et retient à souper Rabelais, qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon. »

Cirov-dlean qui ^ent en remontrer à son cnré. — Gros, ici, voulant dire épais, gi'ossier, Gros-Jean représente un Jean qui n'est pas malin. C'est donc, dans ce proverbe, un homme simple qui veut en remontrer à un homme d'esprit, un ignorant qui veut en apprendre à un savant, à un homme qui sait le latin. On raconte sur ce proverbe la petite histoire que voici : Le curé au prêche parlait des miracles de Jésus-Christ , et Gros-Jean écoutait. Arrivé au miracle des cinq pains, le curé se trompa, et dit que Jésus-Christ avait nourri cinq hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq mille petits pains. Gros-Jean trouva que ce n'était pas très-difficile, et il en glosa dans le village en se moquant de M. le curé. — Celui-ci se promit une vengeance éclatante. Le di-

manche suivant il reprit le même sijget, et interpellant Gros-Jean, il lui cria : « Tu entends, Gros-Jean, cin(i mille hommes avec cinq petite pains : en ferais tu autant ?» — Pardine, oui, monsieur le cui-é, repartit Gros-Jean, avec les restes de dimanche.

Gros-Jean sert aussi à désigner un homme qui ne possède rien. La Fontaine dans la Laitière et le pot au lait, et GoUin d'Harleville dans les Châteaux en Espagne Font employé ainsi :

On m'élit roi, un peuple m*aime; Les diadèmes vont sur ma léte pleuvant.

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même, Je suis Gros-Jean comme devant.

(La Fontaine.)

Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

(Gollin d'Harleville.)

Haricot de mon ion. — Autrefois une haligote était une pièce, un petit morceau, et haligoter signifiait mettre en pièce, en morceaux. — Par corruption, ces deux mots sont devenus liaricot, haricoter, et c'est ainsi qu'un ragoût dans lequel le mouton a été coupé en morceaux a été appelé un haricot de mouton ^

i Voir la savante démonstration que M. Génin a donnée de cette origine. (Journal Vllluitralion du 8 janvier 1^53.)

Vhéâtre-I^Kzari. — Lazzari est le nom d'un Italien qui s'est rendu célèbre dans les rôles d'Arlequin. Les 'succès qu'il obtint au théâtre des Variétés-AmiÀsarUes dont il fut directeur pendant six ans, firent désigner ce théâtre sous son nom. La salle du spectacle Lazzari fut incendiée en 1798, et Arlequin se tua de désespoir.

Sous la Restauration, on ouvrit au boulevard du Temple, un petit théâtre de marionnettes qui, en souvenir des succès du pauvre Italien, fut appelé Théâtre du Petit-Lazzari, — 11 n'y a plus aujourd'hui ni arlequin ni marionnettes sur ce théâtre où l'on joue assez souvent des drames lugubres à trois et quatre personnages qui s'entr'égorgent sans pitié ni merci; mais le nom de Lazzari est toujours là. Ce n'est plus la figure d'Arlequin qui est noire, c'est soM âme.

AToIr martel en tête. — On a dit que cette expression venait du mot italien marfe2/o qui signifie jalousie. Il reste alors à se demander d'où vient à son tour ce mot martello qui semble avoir précisément marUl pom* radical. — Nous croyons que martel ici s'explique de lui-même. C'est un vieux mot français qui veut dire marteau ; or, avoir de l'inquiétude, des soucis, être préoccupé d'une chose qui sans cesse revient à l'esprit, c'est avoir, dans le sens figuré, un marteau qui vous frappe, qui vous bat dans la tête. L'emploi qu'on a fait du verbe

marteler au figuré, nous confirme dans cette opinion. Etienne Pasquier a dit: Dieu martèle leêfnauvais princes de mille tintoins qui sont autant de bourreaux de leur conscience; et Voltaire : Je viens pow soulager le mal qui me martèle,

âtre unr nu i^mnd'pled dan» le ■a^Mâe —

Quelle folle capricieuse que la mode! hier l)lancet demain noir; un instant rond et l'instant d'après pointu. On Ta comparée à une aiguille de pendule qui^ après avoir parcouru un certain chemin, revient à son point de départ. Cependant il est des points où il nous semble qu'elle ne reviendra jamais. On retoiunera peut-être aux paniers delà Régence, aux queues de morue de la République, aux tailles de l'Empire et aux gigots de la Restauration ; mais comment croire qu'on renonce jamais au petit pied ! Dites, par exemple, à nos él^ants en bottes vernies, à ces gracieuses Parisiennes dont le pied cambré est toujours si bien pris dans une bottine irréprochable, dites à ces messieiu*s et à ces dames qu'il fut un temps, éloigné, il est vrai, où la mode, le grand ton était d'avoir des souliers de deux pieds et demi de long, et vous verrez quelles grimaces ! On rira ou l'on se récriera, on haussera les épaules, on se contentera peut-être de se chaufTer les pieds avec une grâce coquette, pour montrer par un geste victorieux où est le seul bon goût; mais à coup sûr, on ne vous croira pas. Rien n'est plus

vrai cependant. — De même que Roscius prit un masque au théâtre pour cacher ses yeux qui étaient louches^ de même Geoffroy Plantagenet *, comte d'Anjou, prit un long soulier pour cacher son pied qui était difforme. Le comédien célèbre avait fait prendre la mode des masques, le grand seigneur élégant fit prendre celle des souliers longs et recourbés. — Ce qui avait été pour Tun et pour l'autre une nécessité, même désagréable, devint pour les imitateurs et les courtisans une fantaisie, un caprice, une mode.

Les grands souliers (dits à la poulaine, du nom de Poulain, leur inventeur) firent une telle fortime, qu'ils étaient devenus au xiv® siècle la mesure de la distinction : les souliers d'im prince avaient deux pieds et demi; ceux d'im haut baron, deux pieds ; d'un chevalier, un pied et demi, et ceux d'un simple bourgeois un pied. Nous n'aurions pas été surpris d'apprendre qu'il était aussi de bon goût à cette époque d'avoir comme Plantagenet une excroissance quelconque au bout du pied. Quoi qu'il en 8oit^ c'est à cette mode ridicule et au signe de distinction auquel elle avait donné naissance que

1 Ce nom ou plutôt ce suroom qui est resté dans Thistoire pour distinguer la maison d'Anjou des autres dynasties vient, si l'on en cnMt la Chronique de Normandie^ de ce que Geoffroy avait l'hablinde de mettre^ en guise de plume, une branche de genêt sur son chapeau.

nous devons l'expression très-usitce encore : Être sur un grand pied dans le monde.

liance d'Achille. — La locution : C'est la lance d'Àchilley ne se trouve pas dans les dictionnaires, mais elle est d'un usage assez fréquent dans la conversation pour désigner une chose qui guérit le mal qu'elle a fait, et quelquefois une personne qui réparc elle-même le mal dont elle a été cause. Télèphe (ûls d'Hercule et d'Aujé) marcha contre les Grecs qui allaient assiéger Troie. Ayant été blessé par Achille, l'oracle lui conseilla de faire alliance avec ce prince et de suivre les remèdes de Ghiron. Celui-ci le guérit en mettant sur la plaie un onguent fait de la rouille de la lance avec laqudle Télèphe avait été blessé. — On dit aussi, pour rappeler plus exclusivement cette circonstance, C*est la lance de Télèphe.

La lance d*j4chille ou de Télèphe et toutes ces allusions mythologiques qui ont eu leurs beaux jours, ne sont plus guère de mode aujourd'hui. On s'est beaucoup refroidi dans le discours pour les dieux et les héros de la Fable. Us sont, si Ton peut dire, tombés en désuétude. — On parlera longtemps encore de la liberté de la presse, et il est bien probable qu'on trouvera un autre tour pour dire que, comme la lance d'Achille, elle guérit les blessm-es qu'elle a faites.

Pied-plat. — Pied^plat ou plat-pied s'est dit autrefois d'un homme de basse naissance, et se dit aujourd'hui, dans le langage figuré, d'un homme qui ne mérite aucune considération. 11 répond particulièrement à ridée de bassesse et d'avilissement.

« J'en prévois une suite, et qa'avec ce pied-plat il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat, t

(Molière.)

« Noua sommes des pieds-plats, — oui ; des marauds,

[ — d'accord ; Mais le monde est à nous, car nous avons de l'or. »

(Ponsard.)

11 fut un temps, nous l'avons dit, où les grands souliers étaient une marque distinctive de la naissance. Plus tard, quand Charles V eut fait disparaître cet usage en condamnant à une amende de dix écus ceux qui y resteraient fidèles, les souliers, qui étaient en voie d'extravagance, devinrent aussi larges qu'ils avaient été longs, et finirent enfin, le progrès aidant, par aboutir à la moins ridicule en pareil cas des trois dimensions , c'est-à-dire la hauteur. A la cour et dans le .grand monde, on porta des souliers à très-hauts talons. Ceux qui avaient des souliers plats et presque sans talons étaient réputés paysans ou gens de rien. C'est ainsi qu'ils furent appelés pieds-plats. — A mesure que les souliers reprirent des proportions raisonnal^les,

un oublia cette origine, et Texpression pied-pk qui était restée dans la langue comme un terme c mépris, fut appliquée aux hommes déconsidérés < avilis.

L'origine que mpporte M. de Sénancour remon bien au delà de nos souliers et de leurs talons, ( à plus d'un titre, elle mérite d'être citée. « Ya ne pouviez me demander plus à propos d'où vie l'expression de pied-plat. Ce matin je ne le savs pas mieux que vous ; je crains bien de ne pas savoir mieux ce soir, quoiqu'on m'ait dit ce que vais vous rendre.

« Puisque les Gaulois ont été soumis aux Romaii c'est qu'ils étaient faits pour servir ; puisque 1 Francs ont envahi les Gaules, c'est qu'ils étale nés pour vaincre : conclusion frappante. Or, 1 Galles ou Welches avaient les pieds fort plats, les Francs les avaient fort élevés. Les Francs tt prisèrent tous ces pieds plats, ces vaincus, cesser ces cultivateurs ; et maintenant que les descendai des Francs sont très-exposés à obéir aux enfai des Gaulois, un pied^plat est encore un homme f pour servir. Je ne me rappelle point où je lisj dernièrement qu'il n'y a pas en France une fami qui puisse prétendre avec quelque fondement, d( cendre de cette horde du Nord qui prit un pa déjà pris, et que ses maîtres ne savaient comme garder. Mais ces origines qui échappent à l'art p excellence, à la science héraldique, se ti*ouve

es par le fait. Dans la foule la plus confuse, tinguera facilement les petits-neveux des 3, et tous les pieds plats reconnaîtront leura s. Je ne me souviens pas des formes plus ou nobles de votre pied, mais je vous avertis que 1 est celui des conquérants : c'est à vous de vous pouvez conserver avec moi le ton fami- {Obermann. — Lettre 28.)

tre eomme uii anir^. -^ On a voulu * à cette expression une origine qui nous singulièrement cherchée. Angelo Vergecio, calligraphe du temps de François I*' et dont iothèque possède trois manuscrits grecs aunné lieu à cette comparaison ; on aurait dit, xprimer la perfection calligraphique, écrire un ange dans le même sens que Ton dirait e comme un Raphaël. Mais on dit aussi, r, danser, parler, travailler comme im ange, t difficile d'admettre que le nom de Vergecio assez popularisé pour servir à exprimer en 1 la perfection avec laquelle on fait ime chose> qu'elle soit. C'est donc ti'ès-vraisemblait aux anges qu'on a comparé les personnes iient une belle écrîture,etnon pas au célèbre aphe.

irbonnler est maftire eltcs lui. — Ce

un oublia cette origine^ et l'expression pied-fhty qui était restée dans la langue comme un tenne de mépris^ fut appliquée aux hommes déconsidérés ou avilis.

L'origine que rapporte M. de Sénancour remonte bien au delà de nos souliers et de leurs talons, et^ à plus d'un titre, elle mérite d'être citée. « Vous ne pouviez me demander plus à propos d'où vient l'expression de pied-plat. Ce matin je ne le savais pas mieux que vous ; je crains bien de ne pas le savoir mieux ce soir, quoiqu'on m'ait dit ce que je vais vous rendre.

« Puisque lesGaulois ont été soumis aux Romains, c'est qu'ils étaient faits pour servir ; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c'est qu'ils étaient nés pour vaincre : conclusion frappante. Or, les Galles ou Welches avaient les pieds fort plats, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds plats, ces vaincus, ces serfs, ces cultivateurs ; et maintenant que les descendants des Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois, un picd^plat est encore un honune fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement qu'il n'y a pas en France une famille qui puisse prétendre avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui prit un pays déjà pris, et que ses maîtres ne savaient comment garder. Mais ces origines qui échappent à l'art par excellence, à la science héraldique, se ti*ouvent

même que^ pour le remercier de son hospitalitë^il accorda aux charbonniers certaines immunités.

On se demande si ce n'est pas de cette époque et de cette aventure que datent les privilèges dont jouissait la corporation des charbonniers. Autrefois^ en effets les charbonniers partageaient avec les dames de la halle l'avantage d'être admis à la cour, pour y présenter leurs félicitations et leurs harangues^ lors des mariages et des naissances des princes de la famille royale. Ils avaient aussi le privilège d'occuper, avec mesdames les poissardes, aux représentations gratuites des deux théâtres, les deux grandes loges de l'avant-scène, dites du roi et de la reine.

Ije« deux cent ^Ing^t et un. — On désigne ainsi les députés qui votèrent (contre 181) l'adresse delà Chambre au roi Charles X, en i830. L'adresse du 16 mars osait- dire au roi qu'il se manifestait dans les esprits une vive inquiétude qui troublait la sécurité de la France, que le concours permanent des vues politiques du gouvernement avec les vœux du peuple n'existait pas, et elle demandait hautement cette harmonie constitutionnelle qui est la première condition de la force du trône et de la grandeiu* de la France. Cette adresse devait avoir pour dernière conséquence les journées de Juillet : c'est ce qui explique pourquoi la majorité qui l'a votée est désignée dans notre histoire par ce chiffre

qui rappelle^ à lui seul, les circonstances du vote, les ordonnances, la révolution, et la chute de Charles X.

Un banquet fut donné, aux Vendanges de Bourgogne, à ces 221 députés qui, tout en exprimant : a un profond respect pour la personne du roi » (Dupin aîné), n'avaient pas voulu que la Yérité loi parvînt a faible et pâle » (Guizot), et deux cent vingt et une couronnes décoraient symboliquement la salle du festin.

Pays Ae coc»fpne« — Ce mot qui sert à désigner le pays imaginaire où l'on vivrait sans travail et sans souci dans l'abondance et la joie, se dit aussi des lieux qui réunissent tous les agréments de la vie.

Paris esl pour le riche un pays de cocagne.

Selon les uns ^ ce pays de Cocagne est la partie du Languedoc qui composait l'ancien duché de Lam*aguais. C'est là que se fabriquaient des pains coniques formés avec la feuille écrasée du pastel et designés sous le nom de coques ou coquaignes de pastel. Les coquaignes qui servaient à la teinture ont été pendant longtemps une source de richesse pour le pays. De là est venu l'usage de

1 « Le pays de la richesse par excellence, le pays de CoeagiUy n'était autre que le Lauraguais, l'opulente contrée des coques de pastel.» (Crapelet.)

comparer les pays riches et heureux au pays où se fabriquaient les coquaignes au pays de coquaignes, — En répétant le mot on a forcé Tidée et pays de cocagne a fini par être synonyme de félicité paifaite.

Suivant d'autres, c'est-à-dire suivant M. Géuin *, ce bienheureux pays de cocagne est ou plutôt était ritalie. Autrefois, au seizième et au dix-septième siècle, il y avait à Naples une montagne figurant un Vésuve d'où jaillissaient à profusion du macaroni, de la viande et des saucisses que les gens du peuple se disputaient. Cette réjouissance s'appelait une cocagne, en italien çoccagna, du vieux français cocquaigne, qui signifie contestation, dispute.

Cette explication, qui certainement est la bonne, a aussi le mérite de rappeler l'origine de notre mât de cocagne. Cependant, aujourd'hui que l'idée de lutte a disparu et que le mot cocagne est devenu synonyme d'abondance et de plaisir, le nom de mât de cocagne est un peu ironique. 11 y a bien làhaut, en effet, des richesses que l'on vous offre, mais il faut les aller chercher, et ce n'est jamais sans beaucoup de peine qu'on arrive à ce résultat. Le mot cocagne semble promettre des jouissances plus faciles ; le mât savonné ne permet guère de citer le proverbe qui sert à caractériser Tabondance : a 11 n'y a qu'à se baisser et en prendre, »

t Noies sur le dictionnaire français.

Un fesM-mathlea. — Avant sa conversion, saint Matthieu était publieain de profession ; il faisait, en cette qualité^ les profits scandaleux qui avaient rendu odieux chez les Juifs les gens de cette espèce; et de même qu'on appelle encore pu62tcatf» les gens d'affaires et les traitants qui s'enrichissent aux dépens d'autrui, de même on a dit d'un usurier^ il fait saint Matthieu. Avec le temps et par corruption, cette expression est devenue fesêe-mathieu. C'est sous cette forme qu'elle nous est restée et qu'on l'emploie tous les jours pour qualifier les gens qqi trafiquent de lem* argent. Elle se dit aussi^ par extension^ des ladres^ des avares.

NoUs devons à M. Edouard Thierry une explication beaucoup moins connue, mais qui en échange est plus heuretfse. D'après ce savant critique, fesse" mathieu vient tout simplement et tout natureUemcnt, il faut le dire, de fête-Matthieu... a La France au treizième siècle a eu ses Thermopyles au pont de Taillebourg. Trois cents sergents d'armes y tinrent tête à une armée. Gela constitue noblesse. Du reste, les sergents d'armes avaient déjà gagné leurs titres à Bouvines. Quand on les vit en tel honneur, chacun voulut être de leur sang. Les huissiers à cheval, les sergents à verge du Ghâtelet, les sergents à la douzaine, prétendirent être la lignée directe des sergents d'armes de Bouvines et

de Taillebourg Pour confirmer la noblesse de

leur origine, tous les ans, à partir du quatorzième

siècle 9 ils célébraient^ par une messe solennelle, une cavalcade triomphante et par un festin non moins victorieux^ les héroïques prouesses ^de leurs ancêtres.

a Les huissiers se rendaient d'abord à Téglise de Sainte-Catherine du Yal des Écoliers^ où ils entendaient la grand'messe. La messe chantée, on montait à cheval. Deux mille sergents de toute espèce, quelle glorieuse chevauchée ! Le formidable escadron allait rendre ses devoirs au premier président du parlement, au procureur général, etc. — Tant de visites successives n'étaient pas désintéressées. Au milieu du corps de musiciens qui précédaient le cortège, un jeune enfant (la cavalcade du bœuf gi'as a conservé son pauvre Amour frileux), un jeune enfant habillé, à la mauresque et superbement couvert d'un manteau de drap bleu parsemé d'étoiles d'or, tenait une espèce de coffre en bois d'ébène qu'on nommait la caisse de saint Matthieu. C'était dans cette caisse que les hauts magistrats visités^ ou plutôt rançonnés, versaient l'offrande destinée au patron de la confrérie.

a. La chevauchée était fructueuse. En 1540, par exemple, la caisse de saint Matthieu recueillit près de 13,000 livres; comptons 50,000 fr. d'aujourd'hui. C'était de quoi payer les frais de la fête et se ruer largement en cuisine. 11 n'est chère que de vilains, dit le proverbe ; aussi lorsque les huissiers rompaient le long carême qui leur diurait toute l'année.

on peut juger quelle ripaille !... Le peuple de Paris qui ne pouvait pas dire comme l'Intimé :

« Et j'ai toujours été nourri par feu mon père, Dans la crainte àe Dieu, Monsieur, et des sergents, >

rancune d'une part^ jalousie de l'autre^ s'égayait sans doute aux dépens de la cavalcade. Quand elle se promenait^ fanfare en tête^ le long des nies tortueuses^ comme il aurait dit : Voici les carêmesprenants^ il disait : Voici les fêtes-Matthieu qui passent. De fête-Matthieu à fesse-mathieu^ il n'y a que le temps de faire un quolibet; cela n'est pas long à Paris. D'ailleurs^ celui-ci venait de lui-même^ et il fallait bien marquer la différence du bruyant fête- Matthieu de la veille au maigre fesse-mathieu du lendemain.

Morgue, — 11 y avait autrefois à l'entrée des prisons une salle où Ton retenait les prisonniers pendant quelques jours pour les laisser voir aux gardiens. On voulait par là familiariser ces derniers avec le visage des nouveaux venus, et les mettre à même de déjouer, au besoin, toute tentative d'évasion. Plus tard, on exposa dans cette même salle les cadavres retirés de la rivière ou trouvés ailleurs, et l'on admit le public à venir les reconnaître par un guichet pratiqué à la porte. Jusqu'en \ 804, cette exposition des cada^TCs eut lieu

dans la basse geôle dépendant de la prison du Grand-Châtelet. Elle fut transférée à cette époque sur le quai du Marché-Neuf dans un petit bâtiment spécial qui disparaîtra bientôt sans doute^ car le projet de reconstruction de la Préfecture de police comprend un local destiné à en tenir lieu.

Cet endroit où les guichetiers examinaient les nouveaux écroués, et où l'on exposait les corps des personnes trouvées mortes hors de leur domicile^ reçut le nom de Morgue. A ceux qui pourraient se demander pourquoi^ nous répondrons avec Yaugelas et tous les giammairiens^ parce que Morgue est un vieux mot français qui se disait autrefois pour visage- — Morgue étant synonyme de visage, de mine, de physionomie, il est aisé de s'expliquer qu'on ^it désigné par ce mot le lieu où Ton venait regarder attentivement le visage de ceux qu'il fallait pouvoir reconnaître plus tard, le lieu où l'on vient chercher sur la figure d'un cadavre les traits d'un ami, d'un enfant ou d'un père. Cette raison est satisfaisante aussi pour l'étymologie de ce mot pris dans le sens de suffisance mêlée d'orgueil. La morgue se peint surtout par une figure méprisante et hautaine; on a dû dire,jdans le principe : Quelle morgue I comme on dit familièrement de nos jours : Quelle figure ! quelle mine ! et le mot morgue sera resté pour désigner le sentiment qui donnait lieu à cette expression dédaigneuse de la physionomie.

li'àiie de BarldaB. — Jean Buridaii, célèbre dialecticien du quatorzième siècle^ fit' sur Aristote des commentaires qui ne lui auraient valu qu'une mince réputation s*il n'avait eu l'heureuse idée d'attacher son nom à celui d'un âne qui s'est chargé de le conduire à la postérité. Si les animaux^ pensaitil^ n'avaient pas^ aussi bien que nous^ leur libre arbitre^ la nature se trouverait en défaut, car elle ne leur donnerait pas même la faculté de pourvoir à leur subsistance. A l'appui de cette argumentation^ il prenait un âne également pressé par la soif et par la faim^ le plaçait entre un picotin d'avoine et un seau d'eau^ également distants^ faisant sur lui la même impression et il demandait : a Que fera cet àne?Oa il demeurera immobile comme un corps sollicité, en mécanique^ par deux forces contraires et parfaitement égales^ et alors il mourra ; ou il se dirigera d'un côté plutôt que d'un autre, et alors il aura son libre arbitre. » Ce dilemme avait des allm*es trop convaincantes pour ne pas faire événement : on fut frappé du sort qu'une logique impitoyable peut réserver à d'innocents quadrupèdes, et les générations se transmirent d'âge en âge cet exemple saisissant. De nos jours, quand un homme hésite entre deux objets ou deux positions qui ont à ses yeux un attrait pareil, on le compare aussitôt à l'âne de Buridan.

« Connaissez-vous celte histoire frivole D'un certain âne illustre dans l'école?

Dans récurie on vint loi présenter Pour son dtner deux mesures égales, De môme force, à pareils intervalles ; Des deux côtés T&ne se vit tenter Également, et, dressant ses oreilles, Juste au milieu des deux formes pareilles, De l'équilibre accomplissant les lois.

Mourut de faim, de peur de faire un choix. »

(Voltaire.)

Cosi* des miracles. — Le passant égarée s'aventurant par mégarde^ la nult^ dans les petites rues qui avoisinent la place du Caire, doit ressentir un certain, effroi lorsque, à la lueur d'un bec de gaz, ses yeux rencontrent au coin d'une muraille ces mots : Cour des miracles. Il se trouve, en effet, sur l'emplacement de Tun des plus fameux repaires de voleurs qu'ait possédés Paris au moyen âge.

Ces repaires ou logis étaient nommés Cour des miracles, dit Richard de Romagny, « d'autant que les gueux suivant la cour et autres, qui ont faict tout le jour les estropiez, mutilez, hydi'opiques, venans le soir au giste, portent sous le bras un alloyau, un morceau de veau, quelque gigot de mouton, sans oublier la bouteille qu'ils ont pendue à leur ceinture, et entrans dans la ladite cour, ils quittent leurs potences, reprennent leur disposition et en-bon- point, et à l'imitation des anciennes bacchanales, chacun ayant son trophée à la main.

attendent que llioste leur prépare le soupé^ dancen toutes sortes de dances^ principalement la sarabande ; peut-on voir de plus grands miracles que les boitteux marcher droit en cette cour ? »

Il y eut des Cours des miracles dans un grand nombre de villes de France. A Paris seulement, la population des gueux s'éleva^ à certaines époques^ jusqu'au chiffre de quarante mille individus. On comprend que cette agglomération de malfaiteurs devait occuper une place considér^le dans la cité. En 1450, il existait à Paris plus de douze Cours des miracles. La plus célèbre d'entre toutes était celle dont l'emplacement a conservé ce nom. Sauvai nous en donne la description en 1660, époque à laquelle une notable partie de ces bouges et de ces taudis existait encore. « Elle consiste, dit-il, en une place d'une grandeur très-considérable, et en un très-grand culde-sac puant, boueux, irrégulier. Autrefois il confinait aux dernières extrémités de Paris ; à présent il est situé dans Tun des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales et des plus reculés de la ville^ entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a que quatre

toises en carrée et où logent^ néanmoins^plus de cinquante ména^es^ chargés d'une infinité de petits enfants légitimes^ naturels ou dérobés. On m'a assuré que dansce petit logis et dans les autres^ habitaient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres.

« Cette cour était autrefois encore plus grande^ et^là^ on se nourrissait de brigandages^ on s'engraissait dans l'oisiveté^ dans la gourmandise et dans toutes sortes de crifies... Chacun y vivait dans une grande licence; personne n'y avait ni foi ni loi. On n'y connaissait ni baptême^ ni mariage^ ni sacrements. »

■ La description de Sauvai n'est nullement exagérée, non plus que celle de Richard de Romagny. Le nom de Cour des miracles convenait bien à ces réceptacles hideux, et jamais il n'y eut de plus véridiques miracles que ceux qui faisaient parler les sourdsmuets, danser les aveugles et les paralytiques, et qui rendaient la jeunesse aux vieillards.

fitres delà maison. — Connaître les êtres de la maison, c'est connaître les portes, les escaliers, les couloirs, les chambres, les issues, en un mot, la distribution des appartements de cette maison ; c'est pouvoir dire, avec Acomat;

« Nourri dans le sérail, j'en connais les détours. »

Êtres, qui s'est écrit longtemps aitres^ i origine^ dans cette locution^ le mot latin atrù le sens de demeures.

lies trophées de Miltiade ■t'empéelH dormir. — Dans sa jeunesse^ Thémistocle^ tieux et passionné pour la gloire^ ne pouTj tendre parler sans envie des exploits de Mi déjà le futur général entrevoyait quelque cl delà de cette défaite des Barbare%dans les cha Marathon. Cette pensée le pousuivait sans a quand ses amis lui demandaient les motifs préoccupations et de son éloignement pour h sïrSf il répondait : « Les trophées de Miltiade péoherU de dormir. )>

On cite quelquefois aussi le mot que Thén disait en plaisantant à propos de son fils qu sait de la faiblesse de sa mère, et se serval pour le gouverner : « Mon iils a plus de p qu'aucun autre Grec, car les Athéniens gow les Grecs, je gouverne les Athéniens, sa mère r verne, et il gouverne sa mère, »

Querelle d'Allemand. — Les Allemands i la discussion^ ils ergotent volontiers^ mais au c rant^ ils ne sont guère plus querelleurs qu( Les conséquences sérieuses qui résultent tr( vent parmi eux des querelles engagées sur des d'aiguilles^ viennent de ce qu'ils n'ont pas autf

' nous l'esprit de repartie. Ils savent attaquer, ils savent moins bien se défendre. Quand on leur adresse un mot piquant, ils ne sont pas toujoui's prêts à la réplique, et, ne pouvant répondre par un mot, ils ripostent par un geste. Ces scènes giotesques où s'échangent, dans nos fêtes du carnaval, tant de quolibets et d'injures, perdraient beaucoup de leur caractère égayant si elles se passaient au milieu du peuple allemand : les saillies se traduiraient presque aussitôt en coups de poing. — Peut-être les Allemands ne demanderaient-ils pas mieux que d'entendre la plaisanterie : ce qui leur manque, c'est de savoir la pratiquer.

Nous ne croyons donc pas que l'expression Querelle d'AUemand soit due au caractère des habitants de l'Allemagne. Elle vient plus vraisemblablement de l'ancienne organisation politique et civile de ce pays. L'Allemagne, qui se compose aujourd'hui de trente-cinq États différents, en comptait plus de trois cents dans le temps des empereurs. Chacun de ces petits États, en vue de s'agiandir ou d'ajouter à son importance, était toujours en lutte avec ses voisins. Bien qu elles reconnussent la supériorité d'un chef élu sous le titre d'empereur, toutes ces principautés avaient leurs intérêts particuUers, leurs jalousies, leurs rivalités, et elles n'avaient besoin d'aucun prétexte légitime pour vivre dans un état de querelles ou de guerres perpétuelles. C'était un singulier spectacle que celui de ces peuples qui, faisant partie de

la même nation et obéissant au même souverain^ étaient constamment en querelles^ et il est assez naturel que ces querelles soient devenues proverbiales.

Si Ton devait chercher l'origine de notre proveri)c dans les habitudes du peuple allemand, il faudrait la demander plus particulièrement aux universités. Les étudiants allemands se sont fait, par leui's usages cl leurs mœurs à part, une réputation européenne. Querclleius et batailleurs de génération en génération , ils regardent le duel comme une sorte de baptême, et nul n'est consacré étudiant^ dans toute la force de ce mot, s'il n'a donné ou reçu un coup de sabre quelque part. On se bat à l'université sur le plus léger prétexte, et quand ce prétexte n'existe pas, on le fait naître. Qu'un étudiant timide et inoffensif s'efforce de fuir toutes les occasions qui pourraient le distraire de ses études, ou l'entraîner dans une rencontre, — et un autre étudiant, un ancien, ne tardera pas à lui faire comprendre les exigences de la position ; il lui mettra sa botte sur la sienne, lui enverra un nuage de fumée dans la figure, et lui tiendra un discours conçu à peu près en ces termes : <( Jeune homme, à l'université, nous ne souffrons pas les yeux colombins et les nez ingénus; je vais avoir, dans un instant, l'honneur de couper le vôtre qui désoblige particulièrement mes amis. — Si un œil crevé vous est agréable, — accordé. » — A coup sûr, voilà bien

ce qui s'appelle chercher une querelle d'Allemand.

Les proverbes^ qui^ comme celui dont nous nous Oixupons^ font des allusions ou des comparaisons^ sont de ceux dont il faut le plus se dëfier. Ils portent, en tombant dans certaines oreilles^ beaucoup plus que nous ne le pensons^ et très-souvent ils nous compromettent. Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu. — A l'époque oii le duel était puni de mort^ un officier français fut obligé, pour échapper à la rigueur des lois, de se réfugier à Berlin. L'ambassadeur de France le recommanda au roi, en le priant de lui donner un emploi dans son armée. Le grand Frédéric voulut savoir de la bouche même de cet officier dans quelles circonstances il avait tué son adversaire. — «Sire, lui ditil, je causais avec un camarade ; nous n'étions pas d'accord, et, dans la chaleur de la discussion, je lui dis qu'il n'avait pas plus de raison qu'un Suisse. Un officier suisse qui se trouvait là par hasard se tint pour offensé, il me chercha une querelle d'Allemand, et... — Décidément, Monsieur, interrompit le roi, vous n'êtes pas heureux en proverbes. ï>

Il a été donné à l'expression querelle d'Allemand une origine qui met l'Allemagne tout à fait hors de cause : « Durant le treizième et le quatorzième siècle, la région montagneuse qui s'élève entre le Drac et l'Isère, vers la jonction de ces deux torrents, était, presque en totalité, le domaine d'une immense famille

de seigneurs qui portaient tous le nom de Alleman. Yizille^ Sechilienne^ Uriage^ YaulnaTeys^ et les forêts de pins de Ghamperousse et de Chalanches^ et les cimes glacées de la Belledonne étaient^ de ce côté^ les points principaux de leur domination. Â eux encore appartenaient une partie de TOisans, Yalbonais^ la rive droite de la Grèze^ des châteaux sur toutes les grandes rivières qui se précipitent des Hautes- Alpes. Jamais souche féodale ne produisit plus de rameaux^ et nulle part les membres d'une même famille ne se groupèrent autour de leur chef avec un soin plus jaloux. Tandis que dans la plupart des maisons nobiliaires la discorde^ ou au moins l'indifférence séparait les cadets des aînés, une tradition de famille^ peut-être une association secrète et jurée de père en fils^ retenait les Alleman dans l'affection mutuelle et dans la concorde. Les prcmiei*s-ncs^ nourris dans les armées, perpétuaient la famiUe et défendaient le patrimoine ; les plus jeunes, voués à la cléricature, peuplaient les presbytères et les prieurés du pays, dans le commerce et sous la protection de leurs frères. Entre tous égalité parfaite. Ils se mariaient entre eux^ jugeaient entre eux leur différends, et en toutes circonstances, se prêtaient les uns aux autres un infaillible appui. Malheur à Timpiiident voisin qui eût troublé, dans son héritage ou son honneur, le plus humble des Alleman ! Sur la plainte de l'offensé, un conseil de famille était réuni, la guerre votée

par acclamation^ et l'on voyait bientôt déboucher dans là plaine de Grenoble les bandes années que guidaient^ au château de l'agresseur, les bannières d'Uriage et de Yalbonais. » (Jules Quicherat. — Revue historique de la noblesse.)

«leter de la poudre aux yeux* — Autrefois^ avant l'invention de la poudre, par exemple, le mot poudre se disait communément pour poussière, et il s'emploie toujours ainsi dans le langage poétique:

« Le corps né de la poudre à la poudre est rendu. »

(L. Racine.)

« Dans les champs des combats, Grecs, Troyensconfondns, Cherchent leurs compagnons sur la poudre étendus. »

(Aignan, trad. de VIliade.)

G'^est dans ce sens qu'il faut entendre ici le mot poudre. 11 ne s'agit pas de poudre d'or, comme pourrait le faire croire l'idée d'éblouir attachée à l'expression jeter de la poudre aux yeux ; — il s'agit de poussière, — de cette poussière que faisaient voler les lutteurs aux courses des jeux Olympiques, et que les premiers, les plus agiles, envoyaient dans les yeux de ceux qui les suivaient.

Ainsi, le proverbe jeter de la poudre aux yeux est de la même famille que l'expression faire de

la poikssièrey qui signifie faire de l'éclat^ de rembarras.

Chers parvenus, dans la carrière Vos coursiers sont trop emportés ; En faisant voler la poussière, Vous rappelez d'où vous sortez.

iijrcophaiiie. — Le figuier était en honneur chez les anciens ; les Grecs et les Romains lui avaient Yoùé une soiie de culte. Les couronnes de leurs déesses et celles dont ils se ceignaient le frQut dans les fêtes publiques étaient faites de branches et de feuilles de figuier. — Les Grecs aTaient fait des lois pour punir de mort ceux qui transporte* raient des figuiers hors de l'Attique ou qui toucheraient aux figues des arbres consacrés aux divi* nités. Ils avaient aussi promis des récompenses à ceux qui dénonceraient les coupables^ et comme^ malgré l'attrait du fruit défendu^ personne n'était tenté de manger des figues aussi chères, il y eut des scélérats qui> pow* recevoirla somme promise^ dérobèrent eux-mêmes les fniits, et accusèrent de ce sacrilège les h mmes qu'ils voulaient perdre. Ces imposteurs furent appelés Sycophantes (dénonciateurs de figues) . C'est ainsi que la figue inoffensive s'est trouvée entrer dans un mot que Ton a appliqué plus tard, et d'une manière générale, aux calomniateurs, aux fourbes et aux hypocrites. Plu-

»ieurs de nos écrivains Tont employé ainsi: « Dans es mains des sycophantes politiques^ TEtat devient :omme ces fruits que Ton enfle de vent après en stvoir exprimé le suc. » (Boiste.)

« Pour pousser jusqu'au bout la ruse, Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :

« C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. %

Sa personne étant ainsi faite, El ses pieds de devant posés sur sa boulette, ' Guillot le sycophante approche doucement. »

(La Fontaine. --- Le loup devenu berger,)

Mon uiége est fait. — A qui donne un conseil tardif ou^ apporte un renseignement dont il n'est plus temps de profiter^ on dit : Mon siège est fait. C'est une allusion au mot de l'abbé Vertot. Plus écrivain qu'érudit, Vertot avait entrepris de raconter le siège de Malte sans trop se préoccuper des détails historiques. On lui proposa des documents authentiques^ il accepta ; mais quand ils arrivèrent^ le livre était fini. Vertot qui n'avait pas envie de recommencer répondit : a Mon siège est fait, »

Comme de cire. — • On dit proverbialement en parlant de deux hommes qui ont les mêmes inclinations^ les mêmes humeurs^ ils sont égaux comme de circy c'est-à-dire ils sont faits l'un comme l'autre^ ils se ressemblent cooune deux figures de cire;

Cette expression équivaut à cette autre : Ils oniéU jetés dans le même moule.

€ Monsieur l'abbé et monsieur son valet Sont faits tons deux égaux comme de cire. »

^ (Marot.)

Cette habit va comme de cire signifie qu'il est juste^ qu'il s'applique parfaitement. Cest encore une allusion à une figure faite au moule : t M habit vous est fait comme de cire. » (Oudin.)

On dit enfin absolument : Comme de dre pour exprimer qu'une chose va bien et vient fort à ihx)pos. « Dimanche dernier^ il nous a fait un sermon^ pas trop mal pour un sermon de province, et qui venait comme de cire. » (Mérimée. — L'abbé A^ bain.)

« Tels dons étaient pour des dieux ; Pour des rois, vonlais-je dire; L'un et l'autre y vient de cire, Je ne sais quel est le mieux. »

(La Fontaine. -^ Le roi Candaule et U maître en drot^)

Le mot cire, dans cette locution^ éveille, comme dans les deux autres, l'idée d'une chose qui va bien, qui arrive juste, comme si elle était de cire. — Cependant, cette origine a été combattue par un célèbre voyageur, homme d'esprit, qui, en adoptant

me autre explication^ adoptait aussi une autre orthographe. Voici quelle est son opinion :

( Je relisais hier la lettre que vous m'écrivîtes de 3rest ; elle commence par une rectification d'une les miennes^ où je vous avais dit : Tout va de sire ; rous voulez un c au Ueu d'un s. Je crois que vous îous trompez ; car aller de sire (ou de cire suivant rous) se dit en Italien andare da signore. Cette iffaire va bien ou va de sire ; questo affare va bene, myeida «i^ore; à merveille^ da signore j parce [ue les seigneurs^ sans doute^ font toutes choses nerveilleusement. » — (Victor Jacquemont. — correspondance,)

IHsear de bons inots^ mauvais caractère*

^Mauvais caractère s'entend le plus ordinairement lans le sens de humeur désagréable, et se dit des iiommes qui se fâchent et s'emportent aisément^ ]ui ne savent supporter sans colère ni un reproche, ai une plaisanterie. — Le mot caractère n'avait ;)as cette acception restreinte du temps de Pascal 3t de la Bruyère. Caractère répondait alors au mot mture, plus à la mode aujourd'hui : c*est une bonne, WMtnauoaise nature ; au dix-septième siècle, on eût iit : C'est un bon, un mauvais caractère; cela voulait lire une bonne, un« mauvaise espèce d'homme. ^- ]ette manière à nous d'entendre le mot caractère i fait mal interpréter souvent la pensée de Pascal ; )Q a cru lire qu'un diseur de bons mots était irrita-

blc, susceptible et Ton s'est mépris sur l'intention de l'auteur. Pascal a voulu dire que l'homme incessamment occupé de faire des bons mots n*est ni un cœur noble^ ni un esprit élevé. Le développement un peu vif peut-être que la Bruyère a donné à la pensée ne laisse aucun doute à cet égard: « Diseur de bons mots^ mauvais caractère, je le dirais^ sll n'avait été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des antres plutôt que de perdre un bon mot^ méritent une peine infamante ; cela n'a pas été dit^ et je l'ose dire, p

Ferrer la mule. — Ferrer la mule s'est dit et se dit encore pour signifier : faire des profits illicites en trompant sur le prix de ce qu'on est chargé d'acheter. « Les servantes appeUent l'anse du panier le profit qu'elles font k ferrer la mule, — On appelle parmi les valets l'anse du panier^ les ferrements de la mule, les vols qu'ils font à leurs maîtres sur le prix des denrées qu'ils achètent au marché. » (Dict, de Trévoux.)

Cette expression date, selon quelques-uns, du temps où les conseillers au parlement se rendaient au Palais, montés sur des mules. Les laquais qui restaient dehors pendant la séance, passaient leur temps à jouer et ils extorquaient à leurs maîtres l'argent qui leur était nécessaire, en prétendant qu'ils avaient fait ferrer leurs mules, — On pense plus généralement que cette expression remonte à Ves*

pasien. Le muletier de cet empereur s'étant laisse corrompre par la promesse d'une récompense, fit avoir une audience à un plaideur en prétextant que ses mules étaient déferrées. ^ « Ayant vu, dit Suétone, dans un de ses voyages, son muletier s'arrêter brusquement pour faire ferrer ses mules, et le soupçonnant d'avoir voulu donner ainsi à un plaideur dont ils avaient fait rencontre, le temps de lui palier affaire, il (Yespasien) lui demanda combien il avait reçu pour les fers, et il se fit payer une partie de la somme. »

Calepin. — Ambroise Galepino, religieux augustin, est l'auteur d'un Dictionnaire des langues impruné pour la première fois en 1502, augmenté depuis par Passerat, la Cerda, Chifflet et d'autres. L'édition la plus complète de ce dictionnaire est celle de Bâle, en onze langues, y compris le polonais et le hongrois. Comme il arrive presque toujoui^s en pareil cas, on désigna le dictionnaire par le nom de son auteur. On a dit : Mon Calepin comme nous disons : MonRichelet ou mon Boiste. Peu à peu, ce nom a été donné par comparaison à d'autres recueils,

c Seigneurs états, excusez ce bonhomme, Il a laissé son calepin à Rome. »

{Satire Ménippée.)

et il s'est appliqué enfin^ par extension, au livre de poche sur lequel on inscrit ses notes et ses pensées.

Croquer le marmot. ^- Après avoir établi que marmot est le masculin de marmotte, et après avoir rappelé qu'on dresse la marmotte à se tenir sor ses pattes de derrière, ce qui a fait appeler, par comparaison, un petit enfant un marmot, M. Génin nous apprend que l'expression croquer le mcNrmot a a pris naissance dans l'atelier des peintres, d'où elle s'est répandue dans le monde. L'artiste qu'on fait languir sm* un escalier, dans un vestibule, dans une antichambre, pour tromper la longueur du temps, s'amuse à barbouiller, à croquer une petite ligure de marmot contre la muraille. Voilà le sens propre : le sens métaphorique s'ensuit naturellement. »

Cette explication est exactement celle de le Duchat, qui ajoute : « Les Gascons disent croquer le mousety qui se dit par éphérèse pour marmouset, diminutif du bas breton marmous, synonyme de marmot. »

Nous sauterons maintenant à ime opinion émise dans un numéro du Manuel des amateurs de la langue française, opinion qui s'éloigne autant que possible de la précédente. « Cette expression doit son origine, est-il dit, à une espèce d'instrument (si je puis l'appeler ainsi) qui était autrefois fort en usage, et que j'ai encore vu dans mon enfance à la porte principale de plusieurs antiques manoirs.

Voici comment était dispose cet instrument qui tenait alors lieu des marteaux et des sonnettes dont on se sert à présent : un gros morceau de fer crénelé était attaché à la porte en forme de poignée ; dans cette poignée était passé un gros anneau de fer qu'on pouvait aussi faire mouvoir du haut en bas, et du bas en haut de la poignée. La porte, en cet endroit, était garnie d'un gros bouton de cuivre qui représentait une de ces figures grotesques qu'on nonmie ordinairement marmots. Voulait-on se faire ouvrir la porte, on agitait l'anneau contre iescrénelures de la poignée, et ce frottement produisait un bruit ou plutôt un craquement assourdissant qui se faisait entendre dans l'intérieur de la maison. — Je pense donc que croquer le marmot tire son origine du frottement dont je viens de parler. Quand une personne avait longtemps attendu à la porte, elle pouvait dire : J'ai longtemps frotté Vanneau ; ou plutôt : J'ai longtemps craqué (usant de l'onomatopée) ; et comme pendant ce frottement, ce craquement^ le marmot attirait l'attention, ou peut-être rendait un son, on l'aura associé à cette action, en disant : J'ai longtemps craqué le marmot. — Vous m'objecterez sans doute. Monsieur, que l'on ne dit pas craquer mais croquer le marmot y et que ces deux verbes n'ayant pas la même signification, on ne peut reconnaître dans ce que je viens de dire, l'origine de croquer le marmot : je suis d'accord avec vous sur ces deux points ; mais n'est-il

pas possible que l'a de craqtier se soit changé en o dans croqtier, comme dans celui d'arfnotrequele peuple prononce ormoire ? Je suis d'autant plus fonde à croire ce changement^ que j'ai souvent entendu des anciens dire : craquer le marmot. »

Le dictionnaire de Bescherelle se rapproche un peu de ces idées en ce qui concerne le marmot de la porte, mais il n'admet pas le craquement, et il consacre le mot croquer avec sa signification dévorante : u L'expression croquer le marmot fait allusion à l'usage féodal d'après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l'absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l'eût fait en sa présence, les formules de Thoramagc, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure et le heurtoir appelé marmot, à cause de la ligure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murraïuer de dépit entre ses dents, et en baisant ce marmot, il avait l'air de vouloir le croquer, le dévorer. Les Italiens disent dans le même sens, mangiare i catucacci, manger les cadenas ou les verrous. »

M. Boniface, enfin, pense que l'origine donnée dans le Manuel n'est pas satisfaisante, et voici ce qu'il a trouvé : « Si une personne, qui en attend une autre, s'impatiente, elle murmure entre ses dents et imite, en quelque sorte, la grimace du marmot ou du singe; elle croque comme le marmot, elle croque.,, le marmot. »

Moralité. Oh demandait à d'Alembert pourquoi les caves étaient plus chaudes en hiver qu'en été. 11 en donna plusieurs raisons plus ou moins admissibles^ puis il ajouta : « C'est peut-être aussi parce que ce n'est pas vrai. »

Garder le mulet — s'emploie quelquefois pour croqtier le marmot y mais avec un sens plus restreint ; celui qui garde le mulet n'attend jamais qu'on le reçoive, il attend celui qu'on reçoit ; il reste à la porte avec le mulet de son maître ou de son compagnon, en attendant que ce dernier sorte de la maison où il avait affaire. On connaît sur ce mot la petite anecdote des Matinées sénonaises : a Un babillard qui se promenait avec un de ses amis, entra dans une maison où il n'avait disait-il, qu'un mot à dire. L'ami l'attend à la porte et assez longtemps pour perdre patience. L'autre, revenu enfin, lui dit d'im ton plaisant : « Vous gardiez donc là le mulet ? — Non, reprit l'ami un peu piqué, mais je l'attendais. »

Faire le pied de grue — ajoute à l'idée de croquer le marmot celle d'attendre sm* ses jambes, dans une position désagréable. C'est une allusion à rhabitude qu'ont les grues de se tenir longtemps sur une seule patte.

Mous dansons sur un volcan. — On a prétendu que ce mot n'était pas de M. de Salvandy, qu'il appartenait à un rédacteur anonyme de l'ancien Figaro, Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que

M. de Salvandy se fût attribué lui-même ce fameux Yolcan^ car il le cite comme de lui dans les pages qu'il a consacrées au récit de cette fête du Palais- Royal donnée par le duc d'Orléans^ en juin 1830^ au roi et à la reine de Naples.

« Je Tenais^ dit-il^ de m'entretenir avec un des membres du cabinet des dangers de la lutte engagée par Tautorité royale. « Nous ne reculerons pas d'ime semeUe^ » m'avait-il dit ; grave parole^ que peu après j'ai entendu prononcer plus haut. « Eh bien ! lui répondis-je» le roi et vous reculerez d'une frontière. » Ce ministre^ qui, dureste^ ne voyait pas la situation des affaires sans alarmes est aujourd'hui en Angleterre, condamné à la mort civile et retiré près de son roi proscrit.

<( Ce fut peu après que, passant près de monseigneur le duc d'Orléans, qui recevait de nombreux compliments sur les magnificences de sa fête, je lui adressai ces mots que les feuilles répétèrent le lendemain : « C'est une fête toute napolitaine. Monseigneur, nous dansons sur un volcan ^ »

Des termes si précis ne nous permettent pas d'admettre que M. de Salvandy ait emprunté à quelqu'un son allusion napolitaine, et jusqu'à preuve contraire, nous nous refuserons à la lui contester. Les mots qu'on raconte ainsi soi-même, il faut au moins qu'on les ait dits.

Xe livre det cent et un. Ladvocat. 1831.

Hairv«>><^^** — ^6 nom sous lequel on désignait utrefois les prolestants a été très-diversement exdiqué. Chacun en a devisé à son appétit, selon l'exression de Pasquier, et aujourd'hui même on n'est as d'accord sur sa véritable origine. Les uns oulaient qu'il eût été emprunté à Jean Hus S Théésiarque bohémien ; d'autres, remontant plus haut Qcore dans l'histoire, prétendaient qu'il venait du împs de Hugues Gapet, parce que, disaient-ils, les uguenots, ennemis des Guises, ont protégé et démdu la maison de Valois, issue de Hugues Capet. •'autres racontaient qu'un jeune gentilhomme llemand, interrogé devant le cardinal de Lorraine a sujet de la conspiration d'Amboise, dont il faisait artie, avait commencé par ce mots : Hue nos, irenissimeprinceps, advenimus, etc., et qu'on avait epui» appelé du nom formé par ces deux premiei*s lots tous les membres de la conjuration. Parmi eux qui pensaient que ce nom était venu de la uisse, quelques-uns lui donnaient pour racine les nots Eeus quenaux, qui signifient, dit-on,' gens éditieux. Mais Pasquier n'admet aucune de ces exlications. Selon lui, quand le peuple fut moins ffarouché contre les protestants, il commença à eur donner certains noms par forme de sobri-

1 • Les huguenots, dit Verdier dans sa Prosopographie, ont été linsi appelés de Jean Hus, duquel ils ont suivi la doctrine, comme ]ui dirait les Guenont de Hus. »

qiiets : en Poitou^ tl les nomme frihour»^ par une mi^chante allusion à de fausses monnaies qu'on désip:iiait ainsi, et, en Touraine^ huguenots, du nom d'un lutin qui coumit dans les rues de Tours pendant la nuit, et qu'on appelait le roi Hugon, a Pourquoi le peuple, ajoute Pasquier, entendant qu'il y avait quelques-uns qui faisaient des asseaibléesde> nuit à leur mode, les appela huguenots, comme disciples de Hugon, qui ne se faisait ouïr que de nuit: chose dont je me crois ; car je vous puis dire que huit ou neuf ans auparavant l'entreprise d'Amboise, je les avais ainsi ouï appeler par quelques miens amis tom*angeaux. »

Mais on ne s'est pas contenté des témoignages de Pasquier. Bien qu'il eût dit sa pensée « sans aucune flatterie, moquerie ou maltalent (ressentiment), » on alla chercher aillem^s des raisons un peu moins tourmentées que les précédentes. Voici Texplication qu'on a trouvée et qui paraît assez généralement adoptée ; nous l'empruntons à VHistoire de la formation de la langue française de M. Ampère: « Faute de connaître l'origine historique d'un mot, on risque de tomber dans les suppositions étymologiques les plus absurdes. Le mot de huguenot vient certainement d'eidgnoten, confédérés en bas allemand, pour eidgenossen^ , Ne sachant pas cela, plu-

1 Cette opinion, qui avait été celle de Mézeray, Haimbourg et Voltaire, a été confirmée récemment par M. Mignet.

eurs auleui's,^t Bèze lui-même, ont fait dériver le lot Huguenot du roi Hugon, personnage mystéeux, qui jouait, aux environs de Tours, un rôle à 3u près semblable à celui du grand veneur de 3iitainebleau, et qui n'a jamais rien eu à démêler irec les Huguenots. »

U n'est pas inutile d'ajouter pour compléter 3tte explication, que le nom de Eignot, dérivé de 'idgenossen, avait été pris à Genève par les partiins de la liberté, qui avaient formé des alliances rec les confédérés suisses.

Parmi les nombreuses étymologies que cite [.'Browning dans son Histoire des huguenots depuis i fin de la ligue jusqu'en 1 838, nous avons partiulièrement remarqué celle-ci : On appelle hugue-' ote un grand vase de terre commun ou un poêle de »r ; et comme nombre des premiers huguenots ni péri dans les flammes, il serait encore possible ue telle fûtTorigine de leur nom ; on ne trouvera as cette supposition dénuée de vraisemblance si on se rappelle que le dicton sentir le fagot était 3rt usité pour exprimer un penchant à la réforme, t se trouve très-fréquemment dans les écrits du seiième siècle. — Mais Furetièrc à renversé la qucsion : selon lui, ce sont les huguenots qui ont donné eur nom au vase, parce qu'ils s'en servaient les ours de jeûne^ pour préparer en secret leur« repas.

lionirchamps. — 11 y avait autrefois à deux

lieues de Paris^ auprès de Boulogne^ dans un petit village nommé Longchamps, une ancienne abbaye fondée par Isabelle, sœur de saint Louis, et restée célèbre par les concerts spirituels qu'on y exécutait pendant la semaine sainte.— 11 était de mode d'aller entendre, le mercredi, le jeudi et le vendredi saints, Toffice des ténèbres à Longcbamps, et tout ce <[a'U y avait de monde élégant à Paris s'y rendait en grand équipage. La semaine sainte coïncidant avec le renouvellement de la saison, les dames de Paris, dont l'existence, on l'a dit, consiste surtout à être regardées, profitaient de cette occasion pour exhiber les modes nouvelles et se montrer dans leurs plus brillants atours. Les hommes suivaient cet exemple en faisant voir leurs plus beaux chevaux, leurs voitures nouvelles, — et insensiblement la visite à Longchamps ne fut plus qu'un prétexte pour aller rivaliser de beauté, de luxe et de tapage. On pensait longtemps d'avance à Longchamps, mais î'ofûcc n'était pas pour grand'chose dans cette longue préoccupation : il s'agissait de savoir quelle toilette on y montrerait, quelle innovation on y porterait. L'archevêque de Paris crut mettre fin à ce désordre en supprimant les cérémonies religieuses de l'abbaye de Longchamps, mais on se soucia fort peu de l'interdit épiscopal : l'habitude était prise d'aller faire étalage de son luxe aux Champs- Elysées et au bois de Boulogne, et l'on continua, pendant les jours les plus saints de la sainte se-

aine^ de prendre le chemin de Lungchamps sans 1er à Longchamps.

C'est ainsi que s'est établi Tusage de cette prolenade où, pendant bien des années, le monde éléant de Paris est venu donner le ton et dicter les )is de chaque mode nouyeUe. — Longchamps au- Durd'hui n'est plus qu'un souvenir : le temps l'a isé d'abord, les fiacres et les dames de toutes les ractions de monde Font achevé.

Faire Charlemag^ne . — C'est se retirer du jeu, après avoir gagné, sans offrir de revanche à ses adversaii'es. Ces joueurs dont parle madame de Girardin, qui, lorsqu'ils gagnent, sont tout à coup saisis d'étourdi ssement, éprouvent le besoin de respirer un air plus frais, et profitent d'une discussion qui s'élève pour prendre leur chapeau et s'en aller, ont perfectionné à notre époque l'art de faire Char- Itmagne, cette honteuse action exprimée par mi grand nom.

11 n'y a guère qu'une seule manière d'expliquer cette locution ; la voici teUe que M. Génin Ta donnée dans ses Notes sur le dictionnaire français : « Je ne puis trouver à cette façon de parler d'autre origine qu'une allusion à la mort de Charlemagne, arrivée au moment de la plus grande puissance d'Occident. Charlemagne garda jusqu'à la fin toutes ses conquêtes, et quitta le jeu de la vie sans avoir rien rendu du fruit de ses victoires. Le joueur qui

se retire les mains pleines fcût comme i gne^ il fait Charlemagne. — Le fils du ] percur n'eut pas autant de bonheur que Louis le Pieux ne fit pas Charlemagne^ < cesseurs pas davantage. Cest justement c qui a dû donner naissance à cette expre:

poétique. Et elle se préseiitait naturellen que Tun des quatre rois du jeu de carte nom de Charlemagne. t»

Vous êtes orfèvre^ Bàonslenr <9os»

phrase, devenue proverbiale, est en u notre langue pour caractériser ces do conseils, qui au Ueu de prendre part à ' tion, ne considèrent que leur intérêt Elle est empruntée à V Amour médecin, c Molière. La fille de Sganarelle est ploi une profonde mélancolie, dans une tris rien ne la peut tirer, et le pauvre pèrcj bout de moyens, aurait besoin, dit^-il, conseil sur cette matière. Il consulte don^ sa voisine et ses amis sm* ce qu'il doit f; cun de ces personnages donne un conseil son propre intérêt, et l'orfèvre, M. Jo autres, pense qu'une belle garniture de ou de rubis, ou d'émeraudes, serait la plus capable de réjouir Lucinde. — \ chagrin, Sganarelle n'a pas perdu le sen couvre aisément les secrètes intentions c

eilleurs : « Tous ces conseils sont admirables^ assuémeni, mais je les • tiens un peu intéresses^ et rouve que vous me conseillez fort bien pour vous. — Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre coneil sent son homme qui a envie de se défaire de sa narchandise. Vous vendez des tapisseries, monleur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quel- [ue tenture qui vous incommode, etc., etc. » Le not : vous êtes orfèvre, dit à lui seul toute la pensée le Sganarelle ; il venait là parfaitement à propos, !t c'est parce qull tombait juste que le bon sens )ublic Fa adopté.

Couleur Isabelle, t— Goulem* jaune clair, paricipant, comme il est dit dans Trévoux, du blanc, lu jaune et de la couleur de chair. Ce mot s'em- [iloie particulièrement en parlant du poil du cheval : tm cheval isabelle, ou, absolument, un isabelle.

Cette couleur a, dit-on, pour origine une chemise de Tarchiduchessc Isabelle d'Autriche, fille du roi d'Espagne, Philippe 11, et d'Elisabeth de France, et date du siège d'Ostende, qui dura comme on sait trois ans, trois mois et trois jorn-s. — L'archidu* chesse ayant accompagné Albert, son époux, dans ses guerres contre les Hollandais, fut témoin de ce siège fameux. Voyant les efforts infructueux des assiégeants, elle fit le vœu de ne changer de chemise que lorsque Ostende serait prise. Les assiégés résistèrent trois mois encore avant de livrer à Al*

bcrt ce monceau de cendres qui deyait lui coûter plus de cent mille hommes^ et ils laissèrent ainsi à la chemise royale le temps de devenir couleur Isabelle, — Ce gem'e de jaune fut bientôt à la mode^ et Ton porta avec enthousiasme la couleur de la chemise jaunie dans ces héroïques circonstances.

IVotre ennemi, c'est notre maitre, ile irons le dis en bon français.

Chamfort^ et quelques autres avant lux, se sont occupés de savoir pourquoi la Fontaine avait dit ;

Notre ennemi, c'est Aotre matlre,

vers qui exprime cette idée^ bien généralement vraie cependant^ que nous n'aimons pas ceux qui nous dominent et nous mettent en servitude ; — mais on ne paraît pas avoir songé à se demander le sens du vers suivant :

Je vous le dis en bon français. .

Parler français, en bon français, signifie aujourd'hui, dire sa pensée franchement et sans détour ; mais cette expression n'était pas en usage dans ce ce sens au dix-septième siècle, et la Fontaine n'a pu vouloir exprimer cette idée.

En bon français veut dire ici à la française, à la bonne gauloise, La Fontaine croyait à cette vieille

srité de son pays, que nous n'aimons ni le joug L ceiix qui nous l'imposent, et il la proclamait en on français qu'il était, 11 faisait ainsi allusion à 3t ancien proverbe :

c Oncqnes amour et seigneurerie Ne se tinrent compagnie. »

Cape. — Espèce de manteau à capuchon. Des tymologistestrop savants ont été chercher bien loin origine de ce mot. Il vient, a dit l'un, de capelîa >etite chèvre), parce qu'on employait le poil de hèvre à la fabrication des étoffes servant à faire apes et capuchons; — il vient, a dit un autre, de caerej contenir, couvrir entièrement, parce que la cape nveloppe tout le corps de celui qui la porte. Heueusement, un troisième, et quelques honnêtes ans à sa suite, ont pensé qu'il était plus simple e recourir au mot caput et cela nous a beaucoup ranquillisé. Nous aurions été bien contrarié si nous vions du faire im choix entre ces deux premières tymologies. Cape,capuchon^ capuche, et tous les nets qui éveillent l'idée des choses qui se rapporent à la tête, tels que capitaine, chapitre, chapeau, haperon, capon *, capot ne peuvent avoir d'autre origine raisonnable que le mot caput.

1 « Philippe le Hardi obligea les juifs de porter uoe corne sur la ète. Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les pendait, c'était toujours cotre deux chiens. Sous le règne de

La cape, qu'on retrouve encore dans les Pyrénées, n'est plus guère en usage parmi nous^ au moins avec son nom^ car la mode nous apporte de ten^s en temps des vêtements qui la rappellent ; mais ce nom est resté dans quelques-unes de nos locutions proverbiales^ où il fait même assez bonne figure.

Rire soiM cape, avec malice et en se cachant^ comme on cacherait sa tête sous une cape. C'est dans le même sens qu'on dit plus familièrement rire dans sa barbe, — L'idée de se cacher attachée au mot cape a fait dire^ par extension^ 8<ms cape^ des choses qu'on exécute en cachette.

«Mais il n'est, comme on dit« pire eau que l'eau qui dort, Et vous menez, sous cape, an train que je bais fort.»

(Molière.)

La cape a été autrefois un manteau de chevalier. C'est pour cela qu'on disait d'un gentilhonmie sans fortune^ et qu'on ditencoi*e^ selon l'Académie^ d'un homme qui n'a qu'un mérite apparent et superficiel^ 97 n*a que la cape et l'épée.

Les pièces qu'on appelle de cape et d'épée sont des comédies de genre et d'intrigues. Cette dénomination nous vient de l'Espagne. Dans le théâ-

Pbilippe le Bel, leur société s'appelait Societas caponum^ et la maisou où ils s'assemblaient, Domus socielatis eaponum, d'où est venu, sans doute, le mot injurieux capo7i. »(Hurtaut, Diet, hisi. de la ville de Paris.)

*e espagnol, et pailiculièrement depuis Lope de éga^ on distinguait les comédies en divines et umaines : les unes se subdivisaient en vies des aintset actes sacramentatîx ;les autres en comédies léroïques, historiques ou mythologiques, et en conédies de cape et d'épée qui représentaient les nœurs élégantes et les manières du jour.

Prappe^ mais éeonte. — Lorsque Xerxès, roi le Perse, marcha contre Athènes, il fut décidé que es Lacédémoniens iraient défendre le passage des rhermopyles, et que les Athéniens conduiraient la lotte au détroit d'Artémise. 11 s'éleva une contestaion entre les Lacédémoniens et les Athéniens au nijet du commandement général de Tarnlée navale, rhémistocle, qui avait di^oit à cet honneur, persuada lux Athéniens de ne pas compromettre par ces débats le salut de la Grèce, et ce fut Eurybiade que la prépondérance de Sparte fit nommer. Mais quand Eurybiade voulut partir, et se retirer vers l'isthme, où l'armée de ten^e des Péloponésiens était rassemblée, Thémistocle s'y opposa. — t( Thémistocle, lui dit Eurybiade, dans les jeux publics on châtie ceux qui se lèvent avant d'en avob reçu l'ordre. — Cela est vrai, répondit Thémistocle, mais aussi on ne couronne jamais ceux qui restent derrière. » Eurybiade, ayant levé son bâton pour le frapper, — « Frappe, lui dit Thémistocle, mais écoute, »

Chien de dlean de IViTelle. <— De tous ceux, hommes ou bêtes^ qui s'en vont ou se sauvent ([uaiid ou les appelle^ on dit communément : Cesl le chien de Jean de Nivelle^ il s'enfuit quand on l'appelle. Cette façon de parler donnerait à penser que Jean de Nivelle avait un chien réyolutionnaire et mal clcvé^ qui se distinguait par une désobéissance tellement rare chez notre compagnon le plusfidèle, qu'elle avait dû faire événement, et, par suite, devenir proverbiale. — Il paraît cependant que la vérité n'est pas là. Ce fameux chien n'est pas un chien, c'est im homme, c'est Jean de Nivelle luimême, un très-vilain homme qui, d'après les renseignements que nous avons recueillis sur son compte, a bien mérité l'épithète injurieuse accolée à son nom. On ne s'entend pas toujours sur les reproches qu'on lui adresse, mais on est généralement d'accord pour le traiter de chien. Les uns disent : Jean 11, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l'un ni l'autre ne comparurent. Leur père irrité les appela chiens et les déshérita. — Cette version ne satisfait pas complètement : on y voit bien que Jean de Nivelle a été appelé, mais on ne voit pas précisément qu'il ait fui; et puis, il y a là son frère, Louis de Fosseuse, que nous avons laissé totale-

ment de côté^ bien qu'il ait été fait chien aussi par l'indignation paternelle. — Voici maintenant l'opinion la plus accréditée : Jean de Montmorency^ seigneur de Nivelle, était d'un caractère trcs-violent; dans une querelle qu'il eut avec son père, il lui donna un soufflet. Cité pour ce fait devant le parlement, il ne comparut point ; en vain, il fut sommé selon l'usage, à son de trompe, « tant plus on l'appelloit, dit un conteur, tant plus il se hastoit de courir et de fuir du costé de la Flandre. » C'est alors, dit-on, que le peuple l'appela chien de Jean de Nivelle y qui s'enfuit quand on l'appelle. — Quelques-uns, c'est le petit nombre, vont encore plus loin : ils prétendent que Jean de Nivelle aurait tué son père, et que le remords de son crime lui ayant fait fuir tout le monde, . on aurait dit de lui : Ce chien de Jean de Nivelle , il s'enfuit quand on l'appelle.

Les personnes pour lesquelles la question du chien n'existe pas, et qui disent simplement: // ressemble à Jean de Nivelle, il s'enfuit quand on l'appelle, expliquent ainsi leur comparaison : en Belgique il y a dans la petite ville de Nivelle sur l'une des tours latérales de l'église de Sainte-Gertrude, ime statue en bronze qui frappe les heures avec un marteau, et qu'on a appelée Jean de Nivelle. Ffidsant allusion aux heiu-es qui s'enfuient à mesure que Jean semble les appeler avec son marteau, on a dit d'abord : 11 ressemble aux heures de

Jean de Nivelle^ qui s'enfuient quand on les appelle ; et le peuple^ qui abrège volontiers les phrases au dépens du sens^ a fini par dire ; ïl ressemble à Jean de Nivelle qui $*enfuit quand m l'appelle.

Ceux enÛn qui veulent que le chien de Jean de Nivelle soit un vrai chien racontent l'histoire suivante : Dans le douzième siècle^ le couvent d'Oignies (Pas-de-Calais) comptait au nombre de ses membres un nommé Jean de Nivelles^ chanoine de l'ordre de Saint-Augustin^ et ancien doyen de l'église de Saint-Lambert^ à Liège. La goutte lui ayant paralysé une jambe^ on fit venir de France un niédecin renommé qui lui promit sa guérison s'il voulait s'imposer un repos rigoureux de quab*e mois. Jean de Nivelles^ ne voulant par rester pendant un temps aussi long sans travailler au salut de son prochain, poursuivit sa pieuse mission en bravant les plus horribles douleurs. Mais bientôt il fut vaincu. c( Le bienheureux Jean de Nivelles^ dit la l^ende, était fort malade et s'en allait mourir. L'extrême fatigue et les austérités l'avaient tellement endolori que tout bruit un peu vif, tout mouvement imprévu redoublait son agonie. Ce cruel état durait depuis huit jours lorsqu'on se décida d'écarter de lui son chien qu'il aimait beaucoup, mais qui, par ses jappements et sa vivacité, lui causait de fréquents gémissements. — D'abord on crut qu'il suffirait do le chasser; mais l'animal était

si importun à revenir, (car il était tvcs-attaché à son maître) qu'il fallut le mettre hors de la maison et le battre de verges, à toutes les heures du jour et de la nuit, pour le tenir éloigné. La première journée, le saint vieillard ne dit rien, mais le lendemain il demanda son chien ; on lui dit qu'on l'avait éloigné afin de hâter sa guérison ; et comme il soupirait, on ajouta qu'il devait supporter cette privation, si c'en était une pour lui, en esprit de pénitence. Jean garda le silence, mais on voyait qu'il en était affligé. Le troisième jour il demanda encore son chien ; on lui fit la même réponse, et il se tut tristement encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès ; on vit bien que Jean allait mourir. Le matin du quatrième jour il ne parla plus, mais il étendit la main pour caresser une dernière fois son chieii fidèle. Un des frères fut touché de compassion, et on alla appeler le chien. Ce fut peine inutile ; on avait battu tant de fois la pauvre bête pendant trois jours, que, bien qu'il rôdât encore autour de la maison, il n'osa plus approcher, et, comme s'il se fût fait en lui une révolution, il s'enfuyait au contraire à mesure qu'on l'appelait. Ce manège dura deux jours, autant que la dernière agonie du malheureux Jean de Nivelles. A l'heure oïl le maître trépassa, le chien, s'élançant au loin, s'enfuit et ne repanit jamais. »

Cette explication justifie le sens dans lequel la Fontaine paraît avoir entendu le proverbe .

« Uno traîtresse voix bien soaTent nous appelle ;

Ne vons pressez donc naliement.

Ce n*ciait pas on sot, non, non, et croyez-m'en,

Que le chien de Jean de Nivelle. >

{Le faucon et le chapon,)

C'est aussi dans ce sens qu'était formulé le proverbe dès le seizième siècle :

c Le chien de maistre Jean de Nivelle S'enfuit toujours quand on l'appelle. »

Si l'on se demandait pourquoi Jean de Nivelle^ fils, il est vrai, d'un grand chambellan de France, mais personnage peu important par lui-même, est venu jusqu'à nous, enchâssé ainsi dans une locution proverbiale qui n'a pas encore vieilli, il faudrait, croyons-nous, en chercher le motif dans la rime. Nous avons, et nos pères avaient plus que nous encore, un grand faible pour la rime. Nivelle rimait avec appelle, il n'en fallait pas davantage pour que la phrase fût consacrée. C'est la rime qui a sauvé de l'oubli un très-grand nombre de nos proverbes ; mais si elle a contribué à les fixer plus aisément dans les mémoires, elle a eu l'inconvénient aussi de leur donner parfois de bien étranges allures :

« Qoi art a

Partout part a. »

Souvent la rime a fait négliger un peu la raison

et Ton s'est laissé entraîner à donner force de loi à des préceptes qui n'étaient tout au plus que des demi-vérités ; souvent aussi^ pour sacrifier à cette rime indispensable^ on a altéré Tidée ou contourné la phrase d'une façon obscure et bizarre, et le sens n'y a pas toujours gagné. La grammaire elle-même a été sacrifiée quelquefois sur l'autel de la rime.

L'amour, la toux et la famée On ne pent pas tenir cachée.

Malle-poste. — De mot malle, employé pour désigner spécialement la voiture qui fait le service de la poste aux lettres^ est assez singulier. 11 semble d'autant plus étrange, que dans la plupart des cas on l'emploie seul : La malle est arrivée, le courrier de la malle. Pour se rendre compte de ces expressions, il faut se rappeler qu'autrefois, avant Louis XIV, et même du temps de ce roi, il n'existait guère en France de routes praticables pour les chevaux de poste qu'aux environs de Paris ; ailleurs les chemins étaient à peine tracés, et le transport des lettres ne- pouvait se faire que dans une malle attachée sur le dos d'un cheval. Cette malle a laissé son nom à la voiture qui Ta remplacée ; on appelle même encore mallier le cheval d'une chaise de poste.

Mourir de 1» mort de Roland. — Les histo-

riens n'ont parlé qu*unc seule fois de Roland, ce prétendu neveu de Gharlemagne que les romans du moyen âge ont rendu si fameux ; c'est pour dire qu'il périt dans le combat où Tarrière-garde de l'armée de Gharlemagne fut attaquée par les Vascons d'Espagne dans les défilés de Roncevaux. «Les Vascons s'embusquèrent sur la crête de la montagne qui, par le nombre et l'épaisseur de ses bois, favorisait leurs ai'tifices ; de là, se précipitant sur la queue des bagages et sur TaiTière-garde destinée ' à protéger ce qui la précédait, ils les rejetèrent dans le fond de la vallée, tuèrent, après un combat opiniâtre, tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages^ et, protégés par les ombres de la nuit, qui déjà s'épaississaient, s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême célérité. Les Vascons avaient pour eux dans cet engagement la légèreté de leurs armes ; la pesanteur des armes et la difficulté du terrain rendaient au contraire les Francs inférieurs en tout à leiurs ennemis. Egghiard, maître d'hôtel du roi, Anselme^ comte du palais, Roland, commandant des frontières de Bretagne, et plusieurs autres périrent dans cette affaire. » (Éginhard.)

La tradition populaire prétend que Roland sonna du cor avec tant de force, pour appeler à son aide la première moitié de l'armée franque, qu'il se rompit les veines du cou, et que, pour ne pas voir tomber sa bonne épée entre les mains des ennemis,

il la lança dans les rochers de la vallée de Roncevaux où elle alla percer la montagne et ouvrir le passage appelé brèche de Roland.

Mais au dire de Fleury de Bellingen, Roland^ s'étant extrêmement échauffé à la bataille de Roncevaux, aurait été forcé de se retirer de la mêlée pour chercher de l'eau, et, n'en ayant pas trouvé, serait mort de soif. C'est ce qui aurait donné lieu au proverbe : Mourir de la mort de Roland, mourir de soif. — D'après les relations qu'on nous a laissées sur le carnage de la journée de Roncevaux, il est difficile d'admettre que Roland ait eu le loisir d'aller chercher à boire, et nous n'oserions pas garantir cette étymologie.

IKeTenir à set montons. —

Or, laissant tout cecy, retourne à nos moutons, Muse, et sans varier dy nous quelques sornettes.

Retourne à nos moutons, c'est-à-dire reviens à la question, à l'objet qui nous intéresse. Ce proverbe, « si juste et si utile à rappeler parfois aux orateurs, aux professeurs, à tous ceux qui parlent S » est pris de la farce de Pathelin. Le drapier Guillaume a été volé, par l'avocat Pathelin, de six aunes de drap, et par Agnelet, son berger, de six-vingts moutons.

Guillaume veut faire pendre son berger.

1 Villeoiain. Tableau de la litlérahtre au moyen âge.

Au moment où il l'accuse devant le juge^ il croit reconnaître Pathelin, son voleur de drap, dans l'avocat d'Agnelet. — Préoccupé alors de son drap en même temps que de ses moutons^ il fait une confusion plaisante dans ses réponses.

LB jnoB.

Sus, revenons à nos moalons, Qu'en fat-ilP

LE DRAPIBA.

Il en prit six aunes De neuf francs.

Le juge se creuse la tête pour comprendre^ et il répète toujours à Guillaume de laisser là ce drap et de revenir à ses motions.

Chanter poulUe. — Chanter pouilîe à quelqu'un signifie, d'après l'Académie, lui dire des injures, des choses offensantes. — D'où vient cette expression ? Nous nous le demanderions encore si M. Génin ne nous avait donné le choix entre les deux explications suivantes.

« Pouilky dit-il, était d'abord la machine que nous -écrivons et appelons encore poulie. Chanter pouille à quelqu'un serait donc l'injurier d'une voix aigre comme le chant d'une poulie qui grince dans sa chape rouillée : Cette harengère a chanté pouille à son mari.

(( Fouille signifiait aussi une écurie à mettre des chevaux. Nous appelons encore pouliche une jeune cavale, ce que nos pères nommaient poultrc, et un poulain ce qu'ils nommaient un poultrain.

« Alors chanter pouille signifierait chanter écurie, c'est-à-dire gourmander biiitalemcnt, grossièrement, en style d'écurie ou de palefrenier. »

L'une et l'autre de ces explications paraissent plausibles; cependant, puisque M ..Génin nous laisse le choix, nous optons pour la dernière. Elle a, selon nous, le mérite d'aller phis au fond des choses. La poulie ne rend compte que du ton; l'écurie explique aussi la chanson. On peut dire des choses très-agréables avec la voix aigre d'une innocente poulie ; on dit grossièrement des choses grossières quand on chante la gamme des palefreniers.

Réjouissance. — L'ordonnance de police du !•' octobre 1855, concernant la taxe de la viande de boucherie, porte, art. '7 : a Défenses sont faites aux bouchers de mettre dans la balance et de livrer aux acheteurs des os décharnés, ni ce qu'on appelle vulgairement de la réjouissance, » — Ce mot réjouissance, quel'on regarde depuis longtemps comme ime amère ironie, a eu sa raison d'être.

En attendant que le rêve de la poule au pot pût se réaliser, Henri IV avait ^oulu que le peuple pût au moins manger du bœuf, et pour cela, il avait décidé, sur la proposition du prévôt des marchands,

Miron S quc^ vu le prix extraordinaire de la viande, les morceaux de qualité inférieure seraient vendus sans os. On stipula en même temps^ pour que les marchands n'eussent point à souffrir de cette mesure, que ces os seraient ajoutés dans la vente, à tous les morceaux de (jualité supérieure, à ceux qu'on appellerait aujourd'hui de première catégorie. Ces fameux os devenaient donc aussi une charge de moins pour tes pauvres et une charge de plus pour les riches ; à ce double titre, ils devaient être pour le peuple un motif de réjouissance. C'est de là que le nom lem* est resté.

Tarlnpiuade. — Cette expression sert à caractériser ces sottes plaisanteries, ces jeux de mots et ces quolibets insipides qui ont rendu ridicules tant de gens peut-être spirituels, et qaï défrayent depuis trop longtemps les conversations à la mode. « Mais, à propos d'extravagants, ne voulea-vous pas me défaire de votre marquis incommode ? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles? » (Molière.)

Turlupinade doit son origine au nom de Turlupin sous lequel était connu Henri Legrand, acteur du seizième siècle, qui s'était fait une renommée dans les rôles plaisants et facétieux. 11 s'appelait Belleville

1 MiroD qui a si bien mérité que Montesquieu ait dit de lui que son âme était celle do tout le peuple.

dans le haut comique et Turlupin dans la farce. — Faire une plaisanterie à la façon de Turlupin, c'est faire une turlupinade.

' Le mot Turlupin n'était pas nouveau à cette époque ; il avait servi à désigner, au treizième et au quatorzième siècle, les hérétiques de la fraternité des pauvres, et c'est probablement au souvenir laissé par ces misérables que Legrand aura dû son surnom. On a dit que Turlupin était venu de tire-lupins, les lupins étant des pois chiches, noun'iture ordinaire des pauvres. « Rabelais, dit le Duchat, écrivait beaucoup de mots suivant l'origine qu'il leur donnait. Persuadé que les turlupins de Tan 1372 avaient été ainsi nommés, parce que, à la manière des cyniques auxquels on les comparait, il semblait qu'ils vécussent. de lupins tirés pai* ci par là, il prit droit d'écrire tire-lupins pour turlupins. »

A la queue Içu leu* — Leu est un vieux mot français qui se disait pour loup. « Le mot leu, se dit encore en Picardie et en d'autres lieux, au même sens. On dit encore populairement, c'est im vieux leu, pour signifier un maître-homme, un homme fin, rusé. C'est encore de là qu'on surnomma autrefois Pel de leu un noble nommé Raoul, parce qu'il portait une veste de peau de loup. » {Dict. de Trévoux.) Les loups marchent à la suite les uns des autres; Af archer à la queue leu leu signifie donc marcher h la file, l'un derrière l'autre. Les petites

— as —

filles qui jouent à la qveue ku leu défilent en se tenant par la robe.

Le loup figure dans un grand nombre de nos expressions proYeii)iales. Nous citerons parmi les plus usitées :

Entre chien et loup. — Le loup ressemble beaucoup au chien ; il a la même forme^ la même silhouette ; dans l'ombre^ on ne les distinguerait pas. C'est pour cela que cette locution sert à désigner le moment du crépuscule, le moment où l'on n'aperçoitpas assez bien les objets pour pouvoir distinguer un chien d'un loup.

Brebis comptées, le loup les mange. — Les précautions excessives ne nous mettent pas à l'abri du danger. Selon nous, ce proverbe dit même quelque chose de plus ; il exprime qu'on est trompé dans le moment même oïl Ton vient de prendre ses précautions pour nerêtre pas : c'est quand lavare vient de compter son or qu'on le lui vole ; c'est quand la ronde vient de passer que les malfaiteurs font leurs coups.

les loups ne se mangent pas. — Les méchants s'ientendent, ils ne s'attaquent pas entre eux. Si le loup n'était pas de tous leç animaux celui qui mérite le mieux d'être comparé au méchant, on ne s'expliquerait pas pourquoi, dans cette phrase^ on a donné les loups pom* exemple. 11 est acquis à la science, en effet, que les loups se dévorent entre eux plus volontiers que tous les autres animaux. Écoutez plu-

;ôt Buffon : « 11 (le chien) Tabandonne pour sei^vir le pâture au corbeau et même aux autres loups ; :ar ils s'entre-dé vorent, et lorsqu'un loup est giièvenent blessé, les autres le suivent au sang et s'attroupent pour Tachever. » Et plus loin: « Plusieurs mâles juivent la même femelle, et. cet attroupement est encore plus sanguinaire que le premier ; car ils se la ilsputent cruellement ; ils grondent, ils frémissent, Is se battent, ils se déchirent, et il arrive souvent ju'ils mettent en pièces celui d'entre eux qu'elle a jréféré. Ordinairement elle fuit longtemps, lasse ;ous ses soupirants, et se dérobe, pendant qu'ils dornent, avec le plus alerte ou le mieux aimé*. » Et 3lus loin encore : « Sa chair est si mauvaise qu'elle *épugne à tous les animaux, et il n'y a que le loup jui mange volontiers du loup. »

i Ces lignes semblent avoir été inspirées à Buffon par ce passage ie Pasquier : « Phébus, comte de Foix, dans le livre qu'il a fait de a chasse, remarque que quand la louve devient amoureuse elle est lussitôt accompagnée du premier loup qui la rencontre, lequel la iuit. Le second qui y vient se tient derrière le premier, et ainsi de :ous ceux qui y accourent, tellement que de queue en queue ils font jne grande traînée de loups. La louve les meine sans s'arrestvr, jusqu'à ce qu'étant tous las elle commence à se reposer, et à son exemple les autres loups aussy qui s'endorment. Pendant leur som< neil la louve s'adresse au pire de la troupe qui est celui qui le premier l'a suivie ; après elle s'en va laissant ce loup qui s'endort aussitôt ; les autres à leur réveil, estonnez de l'absence de la louve, reconnoissant au nez celuy qui leur a été préféré, se jettent sur lui et le dévorent. »

Bull'uii lie dit pas^ il est vrai^ que les loups pressens par la fain s'attaquent eatre eux; ils cherchent d'ordinaire d'autres proies^ demeilleures^ sans doute^ et une victoire plus facile. Ils ont peur de leurs pareils et en cela ils ressemblent fort bien aux méchants. Dans ce sens^ le proverbe est exacte mais alors il eût fallu l'expliquer autrement qu'on ne Ta fait : Les ^méchants s'épargnent entre eux. Ce n'est pas pour s'épargner qu'ils ne s'attaquent points c'est parce qu'ils n'osent pas.

Colonnes d'Hercule. — Le détroit de Gibraltar se nommait autrefois détroit d'Hercule {Heracleum fretum) parce que, selon la Fable, ce héros ayant pénétré dans ses expéditions jusqu'à Cadix ^ et croyant avoir atteint les bornes du monde, voulut mettre en communication TOcéan et la Méditerrannée. 11 sépara à cet effet les montagnes de Calpé (en Espagne) et d'Abyla (en Afrique) et y éleva deux colonnes destinées à perpétuer sa gloire, sur lesquelles il grava l'inscription : Nec ^lus ultra, on ne peut aller au delà. Ce sont ces deux colonnes ou plutôt ces deux montagnes qu'on appelle aujour* d'hui les Colonnes d'Hercule,

Faire le rodomont. — Faire le brave, se

1 L'antique Gaddit dout Strabon attribue la fondation aux Phéiiicieus) et qui fut appelée Gadès par les Orecs et les Romains.

vanter de ses exploits pour en imposer aux autres. Rodomont est synonyme de fanfaron, homme qui chante lui-même ses louanges et célèbre sa propre gloire. Fanfaron vient de fanfare, bruit ou concert d'instruments militaires. « Le mot, dit Ménage, est pur espagnol et il est originairement arabe, où il signifie un homme léger et hâbleur qui promet plus qu'il ne peut tenir. » — Quant à Rodomont, il est aussi d'origine arabe. C'est un roi d'Alger, « brave mais altier et insolent, )) que le comte de Boiardo dans Roland l*Amoureuœ, et l'Arioste dans Roland le Furieux, ont rendu populaire. — C'est le personnage de ces deux romans qui a fait appeler rodomonts les hommes qui veulent se faire valoir et se faire craindre.

Le comte de Boiardo cherchait depuis longtemps un nom qui caractérisât un guerrier redoutable, lorsque, pendant une partie de chasse, celui de Rgdomont lui vint à la pensée. 11 en fut si satisfait que, retournant aussitôt à son château, il fit sonner les cloches et tirer le canon en signe de réjouissance, comme pour la fête d'un saint, « au grand étonnement de ses paysans, dit Sismondi, auquel ce nouveau saint n'était point encore connu. » — Presque tous les noms de son roman Orlando innamorato, tels que Gradasse, Sacripan, Agramant, Mondricard, sont empruntés aux guerriers maures ou chrétiens dont les noms sont devenus célèbres» Boiardo avait retrouve ces noms

dans soQ fief de Scandiano oîi les familles s'étaient conservées.

Ckerclier midi à ii«atorse ke«res. — Cheiv cher les choses où elles ne sont pas^ aller au delà, se créer des difficultés^ se donner plus de peioe qu'il ne faut. Les mots qtuUorze heures, qui ne s'expliquent pas d'eux-mêmes dans ce proverbe, puisque notre cadran n'a pas de chiffre plus élevé que douze, nous viennent de l'Italie où l'usage est de compter par vingt-quatre heures, d'un soleil à un autre, au lieu de séparer en deux séries de douze heures, comme notis le faisons, l'espace de chaque jour,

« Vous qui vivez dans ces demeures, Êles-vous bien? tenez vous-y, Et n'aliez-pas chercher midi A quatorze heures. >

(Voltaire. — Poésies mêlées.)

La rue du Cherche-Midi doit son nom à im cadran près duquel on avait peint des gens qui cherchaient midi à quatorze heures.

^ne diable allalt-11 faire dans cette gSL* 1ère ? — Parlez d'im homme qui s'est mis dans un mauvais cas par une fausse démarche ou qui s'est mal trouvé d'avoir été là où il n'avait rien à faire, et vous entendrez dire sur-le-champ ; Mais

ie diable allait-il faire dans cette galère ? ou lis simplement^ si la situation n'est pas trop grave qu'elle comporte une réflexion plutôt qu'ime cri- [ue: Qu' allait-il faire dans cette galère ? — S'il dt possible qu'on n'eût pas lu Molière, cette 3lamation aurait à peine un sens; mais il n'ai*e Jamais qu'elle soit prononcée sans rappeler à sprit de ceux qui l'entendent une des plus charintes scènes des Fourberies de Scapin. Géronte t avare, il n'a rien de plus précieux au monde le son argent, et Scapin veut lui aiTacher cinq nts écus pour lui racheter son fils Léandre qui, à intendre, a été pris sur une galère turque. Le alheureux Géronte est au supplice, il ne peut mprendre qu'on aille se promener sur une gare ; possédé de cette idée, il répète huit fois de ite ces mots dont l'effet comique va toujours en igmentant : a Mais que diable allait-il faire dans tte galère ? » Rien de plus amusant et de plus ca- .ctéristique à la fois que cette exclamation touiirs si bien amenée et si heureusement dite, frano de Bergerac avait déjà fait une scène anague dans le Pédant joué (acte II, scène 4), mais ne lui avait pas donné cette allure vive et natulle qui en fait, dans les Fourberies, un trait de iractère.

Se donner des gauts. — 11 était d'usage, chez les spagnols, de donner des gants, ou plutôt pour des

gants (parayuafUes) k ceux qui apportaient les premiers une bonne nouvelle. Cet usage s'étant introdoil chez nous au dix-septième siècle^ le mot espagnol même nous a été transmis^ et pendant longtemps il a eu cours : « En un mot^ il se regarde comme le collègue du duc de Lerme ; et, dans le fond, on dirait qu'il partage avec lui lautorité de premier ministre, puisqu'il fait donner des charges et des gouvernements à qui bon lui semble. Le public en nmrmure souvent, mais c*est de quoi il ne se met guère en peine : pourvu qu'il tire des paraguantes d'une aflaire, il se soucie fort peu des épilo- L guems. » (Le Sage. — Gil-Blas,) — On le voit par |; cet exemple, la paragiuanfe avait pris aussi de Textcnsion ; elle était devenue synonyme de gratification, de profit, et elle ne s'appliquait plus exdur sivement aux porteurs de bonnes nouvelles.

« Dessus l'avide espoir de quelque paraguanle, 11 n'est rien que leur art aveuglément ne tente. >

(Molière.)

La paraguante a dispaini, les gants sont restés, au moins comme image : on n'en donne plus, mais on en parle toujours, f^ous n'en aurez pas Iff gants se dit à ceux qui apportent une nouvelle déjà connue, ou qui trouvent, pour résoudre une difficuté, des moyens, des expédients qu'on avait proposés avant eux. Les expressions figurées se | donner les gants de quelque chose, se donner dti

fants, qui s'emploient dans le sens de s'attribuer le Dérite ou la gloire d'une chose qu'on n'a pas faite, eolent dire tittéralement et ironiquement que per- <mne ne nous ayant récompensés, nous nous ommes sans doute donné à nous-mêmes ces gants [ue nous prétendons avoir mérités.

Prendre la moaclie. — Le mot moiAche rappeant ici l'idée de piquer y on comprend très-bien le •Ole qu'il joue dans cette expression proverbiale. lieux qui prennent la mouche, se piquent, se fâchent aisément. — Pour expliquer le mot prendre pii ne semble pas aussi bien à sa place, M. Génin !3ût remarquer avec raison que ce verbe est souvent employé dans le sens de être pris, de contracter. Il âte pourexemples les locutions: 72 a pris un rhume, H a pris froid, il a pris la fièvre, « De même, ditil, celui qui prend la mouche^ la reçoit, est pris, piqué par elle. »

OrthofTi^plie de Voltaire. — On nomme unsi la substitution de ai à oi dans un certain QOfnbre de substantifs et dans l'imparfait et le conditionnel des verbes. C'est Voltaire, en efïet, qui en adoptant cette orthogi'aphe, l'a popularisée et l'a Tait passer dans notre langue. Il pensait que l'orthographe doit se rapprocher autant que possible de la prononciation ; à ses yeux, c'est une incongruité d'écrire emploieroient , octroieroient quand

on prononce emploiraienty octroiraieM, a L'écriture^ dit-il^ est la peinture de la voix ; plus elle est ressemblante, meilleui'e elle est. » Autrefois, les mots en oi se prononçaient comme ils s'écrivaient, et alors l'inconginiité que signale Voltaire n'existait pas. Plus tard, à la cour de Médicis, notre langue s'est italianisée : on a voulu adoucir les sons qui paraissaient trop rudes à l'oreille, et c'est de là en réalité que date cette transformation qui se fit dans la prononciation d'abord,

« Quand l'argent est mesié on ne peat reconnoisire Celui du serviteur d^avec celui du maistre. »

(Régnier.)

et ensuite dans l'orthographe.

Laurent Joubert, le fameux médecin de Henri III, et l'auteur d'un Dialogue sur la cacoyraphie française, est l'inventeur de la nouvelle orthographe. « Lîjurent Joubert, dit Charles Nodier dans ses ^'0' lions élémentaires de linguistique, est, en effet, le premier néographe qui se soit avisé de substituer le diagramme ai à la diphthongue oi dans l'orthographe de notre nom national. Certains princes d'Allemagne lui ayant donné charge d'essayer à leur faire comprendre exactement le langage fransais (je prie le lecteur d'être bien persuadé que c'est Laurent Joubert qui parle et écrit). « Pour ce, con- « tinue-t-il, j'ay méprisé tous livres écris en fran- « sais, et me suis contraint d'apprandre le langage

m versant familièrement avec cens qui parieus, observant trae soigneusement la vra^e icion. De laquelle m'étant bien assuré, j*ai nencé d'exprimer par écrit le naïf parler du sais. » Cette prononciation niaisement italianée de l'impuissance à la cour italienne des et propagée dans la province par un sot d'imitation, n'avait pas encore gagné les lairiens. 11 appartenait au médecin du roi ire les honneurs, qui étaient réservés, en r ressort, à un de ses gentilshommes. » ite, après Laurent Joubert, le grammairien it Rambaut et l'avocat Bérain, qui ont aussi l'introduh'e dans l'orthogi'aphe le changelont nous nous occupons, ne paraît être le premier, parmi les grands ns, qui ait substitué ai à oi dans les persons verbes : « La catastrophe de ma pièce, ditarlant de la Théba'ide,esi peut-être un peu mglante; en effet, il n'y parait presque pas eur qui ne meure à la fin. »

;i, l'orthographe dite de Voltaire n'a pas été ée par lui ; elle remonte au seizième siècle et ait un pas dans le dix-septième sous l'autorité :ine ; mais si Voltaire n'en est que l'Améric îe, c'est lui incontestablement qui l'a fait présur l'ancienne orthographe.

i à remarquer que, par horreur sans doute t ce qui vient de Voltaire, la plupart des mem-

brcs du haut clergé ont conservé l'usage de la dipbthonguc oi dans l'imparfait et le conditionnel des verbes. Quelques-uns de nos écrivains ont fait de même : Chateaubriand et Nodier sont de ce nombre.

Civelfes et Cilbelins. — Ces deux mots^ qui OBt servi à désigner tant d'agitations et de querelles \ sont restés particulièrement attacl)és dans l'histoire aux partisans du Pape (les Guelfes), et aux partisans de l'Empereur ^es Gibelins), pendant les luttes intestines de l'Italie au treizième siècle. Les dénominations de Guelfes et de Gibelins sont les noms, (( modifiés par une traduction conforme aux analogies de la langue italienne)» de ^e//etde Weibling, les deux puissantes maisons qui divisaient l'Allemagne au douzième siècle, et qui prirent parti, l'une pour le sacerdoce et l'autre pour l'empire, quand Wclf 1! eut épousé la comtesse Mathilde, bienfaitrice de l'Église, — et que le mariage de Hemi VI

1 « Ces deux mots magiques» Guelfes et Gibelins, passèrent par quatre significations successives. L*Italie les emprunta aux qierelles domestiques de l'Allemagne. Us s'attachèrent aux défenseurs du sacerdoce et de l'empire ; se réduisirent ensuite à un rôle plus humble dans la lutte des communes contre le système féodal, et descendirent enfin jusqu'à désigner les imprudents alliés de la domination étrangère. Malheureusement pour la Péninsule, cette dernière acception fut la plus durable. • (Ozanam. Dante et /« phUosophie eathnliqw du XII If siècle,)

avec Constance eut fait entrer dans la maison des Hohenstaufen ou Weiblingen^ la couronne de Sicile. Il arrive quelquefois qu'on se demande^ dans cette complication d'événements, où se trouvent mêlés les Guelfes et les Gibelins, quels sont les partisans du Saint-Siège, et quels sont ceux de l'Empire. Aux personnes qui auraient éprouvé ces hésitations, nous rappellerons qu'il existe un moyen mnémonique de fixer les souvenirs à cet ^ard : les GuelfeSy comme le Pape dont ils étaient les défenseurs ont deux syllabes ; les Gibelins et V Empereur en ont trois.

WjWl eour da roi Pétaud. —

c Oai, je sors de chez vous fort mal édifiée : Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée ; On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud. » « (Molière. — Le Tartufe, Acte II, scène I.)

Le mot Pétaud nous vient, selon toute apparence, des anciennes corporations de gueux dont le chef ou roi *, était désigné par dérision sous le

1 Autrefois, le mot roi ne se disait pas exclusivement du souverain. Il signifiait aussi le premier, le principal ,• ainsi les chefs des corporations étaient appelés rois : il y avait le roi des merciers, le roi des ménétriers, le roi de la basoche, etc. Il y avait aussi le roi

nom de Peto, qui signifie : je demande. Ce gueui,le plus gueux de tous peut-être, devait, en qualité deroi, commander dans sa cour, présider dans le conseil,et le peu de pouvoir qu'il avait sur ses sujets, a fait comparer à la cour du roi Pétaud, les maisons et les assemblées où tout le monde commande . Gepauvre roi n'avait ni sonnette, ni chapeau sans doute pom* se faire respecter dans ces réunions indisciplinées ; en se rappelant combien il a été parfois difficile à certains présidents de maintenir l'ordre dans de graves assemblées, on s'explique ce que pouvait être, au milieu de ces gueux, l'autorité du roi Pétaud.

Parmi les diverses origines qu'on a cherchées à ce mot, celle-ci nous paraît la plus vraisemblable. "On lui a reproché de n'être pas satisfaisante pour Torthographe ; mais c'est un tort si fréquent en pareille occasion, qu'il ne faudrait croire qu'à bien peu d'étymologies si l'on voulait se montrer rigoureux sur ce point. On sait ce que le temps et l'usage ont fait subir de transformations à un grand nombre de mots.

Nous consignerons cependant une opinion assez accréditée et qu'ont adoptée les auteurs du Maga-

des arbalétriers, le roi de l'arquebuse et beaucoup d'autres de ce genre. C'est depuis Henri III que cette dénominalioo n'est plus ea usage; il défendit, par un édit, qu'aucun de ses sujets prît la qualité de roi.

sin pUtoresque et ceiix de la Bibliothèque de poche : a Les Pétauds^ disent-ils, étaient autrefois une certaine espèce de soldats, de faùtassins dont le nom venait probablement du mot latin pas, pied. 11 en est question dans Froissard. Or, comme il y avait en France, à cette époque, force routiers et grandes compagnies, c'est-à-dire force troupes de brigands, composées sans doute en grande partie de ces fantassins, qui, à la paix, n'avaient plus rien à faire ni à manger, pétaud et brigand devinrent synonymes. »

De pétaud on a fait pétaudière pour signifier une assemblée confuse, en désordre, où chacun fait le maître.

Cercle de Popillns. ^ Tracer le cercle de Popilius veut dire mettre quelqu'un en demeure de répondre d'une manière positive, de prendre un parti, de se prononcer catégoriquement. — C'est une allusion au fameux cercle du consul Caïus Popilius. Antiochus Épiphane, roi de Syrie, faisait le siège d'Alexandrie; les Romains, alliés des Égyptiens, députèrent auprès de lui le consul Popibus. Comme Antiochus ne répondait que d'une manière évasive à Tenvové des Romains, ce dernier traça un cercle autour du roi, et lui défendit d'en sortir avant d'avoir donné une réponse décisive ou de paix ou de guerre. Cette action hardie intimida Antiochus,. et le siège fut levé.

Ainsi fit Charles le Tt^méraire à Péronne en apprenant la ri^volte excitée à Liège par des agents de Louis XI : il enferma le roi dans le château de Pél'onne^ et ne lui rendit la liberté que lorsque celuici eut accepté la condition humiliante de se joindre à Charles pour réprimer la sédition des Liégeois.

Le honteux traité de Madrid que signa François l*' est sorti du cercle de Popilius dans lequel Charles-Quint avait enfermé son rival après la défaite de Pavie.

L'amiral Duquesne mit aussi les Génois dans le cercle de Popilius lorsqu'il les menaça de détruire leiu* ville^ si le doge et les principaux sénateurs n'allaient se jeter aux pieds de Louis XIY.

Le roi du grand siècle eut aussi son tour. Leaconditions que lui imposèrent Eugène^ Marlborough et Heinsius après les désastres de Hochstedt^ de Ramilies^ de Tiu'in et d'Oudenarde^ l'obligeaient à faire lui-même la guerre à son petit-fils^ et il dut, pour échapper à cette clause humiliante, continuer une guerre qui ruinait et désolait la France.

Mais nous n'en finirions pas, l'histoire est une chaîne dont presque tous les anneaux sont des cercles de Popilius.

Augralllcfi de Melnn. — On dit proverbialement de quelqu'un qui s'épouvante sans raison ou qui crie avant d'avoir aucun mal : Il ressemble aux anguilles de Melun^ il crie avant qu'on l'écorch^.

Dieu a accordé la parole^ mauifestée d'une manière plus ou moins intelligible à presque tous les animaux^ il Ta refusée aux poissons. Les poissons souffrent et sont heiu*eux en silence. Quand on les torture^ soit à la pêche^ soit à la cuisine^ ils expriment leurs douleurs par des contractions paiïois très-violentes, mais ils restent muets. L'oiseau chante, le lion rugit, le serpent siffle, le poisson s'agite et se tait. L'anguille donc ne crie pas, même à Melun, même quand on l'écorche, et à plus forte raison quand on ne Técorche pas. L'anguille de notre proverbe n'est donc pas une anguille. On prétend que c'est un habitant de Melun, chargé, dans le temps des Mystères, de représenter le personnage de saint Barthélémy, qui, comme on sait, fut écorché vif. Soit qu'il n'eût pas toute la force d'âme nécessaire pour jouer un pareil rôle, soit qu'il ne fût pas à la réplique, ce Melunois, nommé Languille, se serait mis à crier bien avant qu'il fût question de lui faire subir son supplice. C'est ainsi qu'il aurait laissé son nom aux gens qui crient d'avance, qui

se plaignent avant de souffrir ou s'effraient avant le

danger.

lies délices de Capone^ — de l'ancienne, bien entendu. Cette capitale de la Carapanie qui fut fondée, dit-on, par Capys, compagnon d'Énée, et détruite par les Lombards dans le septième siècle, était la seconde ville de l'Italie. -^ Annibal devait-il, après la vie-

toirc de Cannes, profiter de la déroute des RomaiDS pour marcher droit à Rome ? Voilà une question que Ton a beaucoup agitée. Qu'on se rassure, nous ne la reprendrons pas. Nous nous bornerons à constater que si Annibal était piu*ti avec l'espoir de déjeuner quelques jours après au capitole, il aurait pu être trompé dans son attente. Capoue^ elle, ne faisait aucune résistance, eUe ouvrait ses portes au vainqueur, et il était plus sûr de déjeuner là. Annibal passa l'hiver entier dans cette ville^ pleine alors d'opulence et de séductions ; son armée s'y amollit, se laissa corrompre par les vins fameux et les jouissances faciles, et c'est ainsi que nous avons eu les délices de Capoue,

liorette. — Le mot lorette éveille tout à la fois l'idée d'une des célèbres églises de l'Italie et celle d'une femme qui se nouiTit de truffes, de crevettes et de Champagne, et qui négocie son cœur pour du papier. Explication : 11 y a dans les Etats romains, à cinq lieues d'Ancône, sur une montagne et non loin des bords de la mer Adriatique, ime ville de 6,000 habitants environ qui a nom Lorette. Cette \ille renferme une riche et magnifique église dédiée à la Vierge ; cette église renferme une chapelle de Nazareth, objet des pèlerinages de toutes les parties de la chrétienté, et, à son tour, cette chapelle renferme une statue de la Vierge ornée de pien^eries. De 1824 à 1836, une nouvelle église à été construite

<iaiis le fauboui'g Montmartre à Paris^ en souvenir des saintes choses de la Santa-Casa des Italiens^ elle a été appelée Notre-Dame de Lorette, Un quartier Bouveau qui s'est formé autour de cette église a reçu le nom de quartier Lorette ; une population presque exclusivement composée de femmes belles^ jeunes et faciles est venue s'y grouper^ et les élégantes du quartier Notre-Dame de Lorette ont été bientôt désignées^ par abréviation^ sous le nom de loreltes, Cest ainsi que d'une église dédiée à la Vierge ces dames ont reçu le baptême. Le mot de lorette est si l>ien aujourd'hui un mot de notre langue^ il sei*t à Tcprésenter si clairement une classe toute particulière de notre société, que les idées sont entièrement déplacées. Ce nom, célèbre dans Thistoire de la chrétienté, ne rappelle plus qu'à l'esprit d'un petit nombre la Vierge, la chapelle de Nazareth et les pieux pèlerinages. Si dans quelque cent ans, quand les lorettes auront porté leur réputation et leur industrie sur tous les points du globe, des curieux s'avisent de rechercher Torigine première de leur nom, ils ne seront pas médiocrement surpris du rapprochement. Si nous ne pouvons pas dire quel est celui qui, le premier, a prononcé, en parlant de certaines femmes, le mot lorette, nous ne devons pas taire le nom de l'artiste qui l'a popularisé. Est-il permis de parler des lorettes sans citer Gavarni, leur spirituel historien? Avec son intelligente habileté et sa rare finesse d'observation, il a peint lem* splendeur

et leur misère^ comme Balzac avait fait des courtisa nos, et, certes, le crayon de l'artiste n'est pas resté au-dessous de la plume de Técrivain.

Bacéphale. — Le cheval d'Alexandre, dont le nom nous sert à désigner les chevaux de parade, et aussi, par ironie, ceux qu'on appelle vulgairement des rosses, occupe une des premières places dans rhistoire des chevaux célèbres.

(( Un Thessalien, nommé Philonicus, amena un jour à Philippe un cheval qu'il voulait vendre trdic talents : on descendit dans la plaine pour l'essayer, mais on le trouva difûcile, farouche, et impossible à manier; il ne souffrait pas que personne le moiH tàt ; il ne pouvait supporter la voix d'aucun des écuyers de Philippe, et se cabrait contre tous ceux fpii voulaient l'approcher. Philippe, mécontent et croyant qu'un cheval si sauvage ne pourrait jamais être dompté, ordonna qu'on l'emmenât. Alexandre^ qui était présent, ne put s'empêcher de dire : « Quel cheval ils perdent là par leur inexpérience et leur timidité ! » Philippe, qui l'entendit, ne dit rien d'à» bord ; mais Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose, et témoigné sa peine de ce qu'on renvoyait le cheval, Philippe lui dit eniin : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, comme si tu étais plus habile qu'eux et que tu fusses plus capable de conduire ce cheval. — Sans doute, reprit Alexandre, je \ le coi^uirais mieux qu'eux. — Mais si tu n'en viens

pas à bout^ quelle sera la peine de ta présomption ? « Je payerai le prix du cheval, — repartit Alexandre. Cette réponse fit rire tout le monde ; et Philippe convint avec son'fils que celui qui perdrait payerait les treize talents.— Alexandre s'approche du cheval, prend les rênes, et lui tourne la tête en face du soleil, parce qu'il avait apparemment observé qu'il était eSGBUX)uché par son ombre, qui tombait devant lui et suivait tous ses mouvements. Tant qu'il le vit souffler de colère, il le flatta doucement de la voix et de la main; ensuite, laissant couler son manteau à terre, d'un saut léger il s'élança sur le cheval avec la plus grande facilité. D'abord il lui tint la bride serrée sans le frapper ni le harceler ; mais quand il vit que sa férocité était diminuée et qu'il ne demandait plus qu'à courir, il baissa la main, lui parla d'une voix plus rude, et, lui appuyant les talons, il poussa à toute bride. Philippe et toute sa cour, saisis d\me frayem* moilelle, gardaient un profond silence ; mais quand on le vit tourner bride, et ramener le cheval avec autant de joie que d'assurance, tous les spectateurs le couvrirent de leurs applaudissements. Philippe en versa des larmes de joie, et lorsque Alexandre fut descendu de cheval, fl le serra étroitement dans ses bras : « Mon fils, lui dit-il, cherche ailleurs un royaume qui soit digne de toi ,* la Macédoine ne peut te suffire ^ »

1 Plalarque, FUt dit hommes illuslret. Trad. Ricard.

S'il faut en ci*oire les auteurs latins, Bucépbale se laissait conduire sans difliculté, lorsqu'il n'avait point de selle, par Téouyer qui en prenait soin ; mais iine fois revôtu de son harnais, il ne souffmit pas qu'un autre qu'Alexandre le montai, et aussitôt qu'il voyait ce prince, il pliait le genou pour le recevoir.

Alexandre ne quitta plus Bucépbale. — Lorsque les barbares de l'Hyrcanie l'eurent enlevé à ceux qui le conduisaient, Alexandre leur envoya un héraut, et les fit menacer, s'ils ne lui rendaient pas son cheval, de les passer tous au fil de l'épée, avec leurs femmes et leurs enfants. Les Barbares, en le lui ramenant, lui livrèrent toutes leurs villes; Alexandre les traita avec beaucoup de douceur, et paya h rançon de son cheval à ceux qui l'avaient pris.

Selon les uns, Bucéphate mourut après la bataille contre Porus, à la suite des blessures qu'il avait reçues. Selon d'autres, il serait mort de vieillesse ; il avait alors trente ans. — Quelques-uns prétendent même qu'il fut tué sur le champ de bataille par le fils de Porus ; on ajoute qu'il emporta son maître hors de la mêlée, et qu'il tomba mort après l'avoir mis en sûreté. Quoi qu'il en soit, Alexandre le regretta vivement. En mémoire de ce fidèle compagnon, il bâtit sur les bords de l'Hydaspe, et dans le même lieu où il fut enterré, une ville qu'il appela J de son nom Bucéphalie, et que l'on croit être aujour- à d'hui celle de Lahore. 1

Le cheval de Cdsar n'était pas, comme celui 'Alexandre, marqué de la tête d'un bœuf; mais, l Ton en croit Suétone, il se distinguait aussi par es particularités très-remarquables : il avait des ieds qui rappelaient la forme humaine, et dont le abot fendu offrait l'apparence de doigts. Ce cheval tait né dans la maison de César, et les aruspiccs Talent promis l'empire du monde à son maître ; ussi l'éleva-t-il avec grand soin. 11 fut le premier, B seul qui dompta la fierté rebelle de ce coursier. Sésar ne donna pas une ville à son cheval pour oaiisolée, mais il lui érigea une statue devant le Ofuple de Vénus Génitrix.

On ne saurait parler des chevaux célèbres sans iter Incitatus, l'heureux favori de Caligula. On ait que la veille des courses du Cirque, Caligula OYoyait des soldats commander le silence dans ont le voisinage, afin que le repos de son cheval te fût point troublé. 11 lui fit faire une écurie de narbre, une auge d'ivoire, des couvertures de lourpre, des colliers de perles ; il lui donna une liaison complète, des esclaves, des meubles, enfin out ce qu'il fallait poiu* que ceux qu'on invitait, en ion nom, à venir manger chez lui, fussent traités magnifiquement. On dit même que Caligula lui destinait le consulat.

lie lioii billet qn'a la Châtre ! — Mesdames,

quand M. Legouvé, dans une épître à votre adresse, ose vous dire

Que vous prenez parfois poar tracer vos serments La plume dont Ninon écrivait à la Châtre,

il vous calomnie d'abord, et il fait ensuite allusion à un mot devenu proverbe dont on a peut-être troi) abusé dans ces derniers temps.

Nous revenons aux proveri)es avec une véritable rage ; nous n'avons pas tort ; seulement, nous ferions bien de choisir les bons. « Les beaux proverbes bien appliqués, dit Henri Estienne, ornent le langage de ceux qui> d'ailleurs, sont bien emparlés. » Qu'on répète donc tous les jours, si l'on veut, ceux qui donnent un bon conseil ou qui rappellent une parole utile, mais qu'on ne dise pas à chaque instant : Le bon billet qu'a la Châtre.-^ C'est quelquefois offensant pour vous. Mesdames, et c'est toujours de mauvais goût.

Vous connaissez, sans doute, l'anecdote qui a donné naissance à cette expression tant répétée. Pour le cas cependant oîi elle ne serait pas venue jusqu'à vous, la voici en deux mots : — Le marquis de, la Châtre aimait tendrement Ninon. Obligé, par un voyage, de la quitter pendant quelque temps, il s'était demandé si, pendant l'absence, Ninon l'aimerait toujours. Nous ne savons quelle idée le marquis se faisait de l'amour et de la fidélité d'une

fille d'Eve, mais il voulut, pour mettre fin à ses anxiétés, que Ninon s'engageât, par écrit, à lui rester fidèle. Ninon signa, le marquis partit, et... Ninon qui n'aimait pas es enti^actes * oublia bientôt promesse et signature. Comme il était un peu tard quand son billet lui revint en mémoire, elle ne put s'empêcher de s'écrier : Ah! le bon billet qu'a la Châtre !

C'est depuis ce temps ou plutôt depuis celle histoire, que le mot est passé dans la langue. Ayez dans les mains un billet sans valeur, un engagement peu sérieux, et Ton dira pour caractériser votre situation : Le bon billet qu'a la Châtre !

Ote-tol de mon soleil. — C'était à Corinthe; Alexandre venait d'être nommé chef de l'expédition contre les Perses, et im gi'and nombre d'hommes d'État et de philosophes étant venus le féliciter de cette élection, Alexandre se flattait que Diogène viendrait aussi le visiter. Diogène, qui se souciait fort peu d'Alexandre, ne se dérangea pas, et ce fut le roi qui alla voir le cynique. Alexandre le trouva couché au soleil ; après l'avoir salué, il lui demanda s'il désirait quelque chose : « Oui, lui répondit Diogène, ôte-toi un peu de mon soleil, » Alexandre, frappé de cette réponse et du mépris

i Une liaison de cœur est la pièce où les actes sont les plus courts et les eotr'actes les plus longs. (Ninon de Lenclos.)

que Diogonc lui tëmoignait^ admira sa grandeur d'âme, et comme ses officiers, en s^en retournant, se moquaient de Diogène : « Pour moi, leur dit-il, si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogonc. »

Faire ripaille. — On pense généralement que ce mot est venu du singulier genre de macérations que s'imposa Amédée VIII, surnommé le Pacilique et le Salomon de son siècle, lorsqu'il se retira au prieuré de Ripaille après avoir fait ériger la Savoie en duché. Lui et ceux des seigneurs de sa cour qui l'avaient suivi étaient venus là pour se faire ermites ; mais ils n'en avaient guère que le nom, car ils négligèrent complètement pendant tout le temps de leur résidence, de se livrer adx austérités du cloître, a Tous ceux qui étaient admis dans ce séjour de plaisirs , disent les biographes^ étaient logés avec magnificence ; les mets les plus exquis couvraient leur table : ils vivaient phis en honnêtes épicuriens qu'en véritables ermites. Ils portaient néanmoins ce nom, parce qu'ils avaient exclu les femmes de leur société et qu'ils laissaient croître leur barbe comme les capucins. Leur habit était moins rude que celui de ces religieux ; c'était un drap gris très-fin, un bonnet d'écarlate, une ceinture d'or et une croix au cou de la même matière. Amédée jouissait d'un repos voluptueux dans cette maison de délices, lorsque les Pères du concile

de Bâle lui donnèrent la tiare l'an 1439^ et lopposèrent à Eugène IV. Le cardinal d'Arles fut députe pour lui apprendre son élection. Amédée vint audevant de lui avec ses ermites et ses domestiques^ et consentit à être pape après avoir témoigné quelques regrets de quitter son ermitage. » — C'est ainsi que les repas trop peu frugals du prieuré où s'était retiré le duc de Savoie auraient donné naissance à Texpression faire ripailley vivre à la façon des ermites de Ripaille^ faire bonne chère^ mener joyeuse vie.

Bol d'IfTetot. — Poui* qu'il ait été question du roi et jnème du royaume d'Yvetot dès Louis XI ; pour que Jean Baucher ait été qualifié de roi sous Charles Vlll ; pour que François I^"^ ait appelé reine la dame du lieu ; pour que Henri IV ait dit le mot connu : Ventre saint-gris ! si je perds le royaume de France, je veux être au moins roi d'Yvetot ; enfin, pour que Béranger ait fait sa jolie chanson, il faut absolument qu'il y ait eu un roi d'Yvetot. Cependant, si l'on retrouve un peu partout des traces, nulle part on ne découvre d'origine : on parait ne savoir ni quand ni comment s'est formée cette petite royauté. On se borne à répéter, en attendant mieux, une histoire qui n'a aucune apparence de vérité, et qui, de plus, remonte aux temps mérovingiens. Nous la recommandons aux personnes qui croient aux remords de Clotaire. — Le Sei-

du pape ; il profita^ pour se présenter^ d où le roi était dans la cathédrale^ le vend Mais Clotaire^ en le voyant^ oublia Tei Sauveur ; il tii*a son épée et la lui plon^ cœur. On ajoute que les remords et le pc obligèrent le roi à expier son crime ; qu'il aurait érigé la seigneurie d'Yvet yaurae pour les héritiers et les succc Gauthier.

Point de quartier. — Point de q les expressions analogues ; ne point donm lier, se battre sans quartier ont pour orig vention faite entre les Hollandais et les de payer la rançon d'un officier ou d d'un quartier de sa solde. Quand on vou un prisonnier ou le mettre à mort^.on rançon qui devait payer sa délivrance, iaiisans quartier. C'est ainsi que la) point faire de quartier a voulu dire nefai

die de tout le monde. A quelle époque a-t-elle pris naissance ? Gomment s'est-elle glissée dans notre langage familier ? Est-ce à la faveur d'un événement historique ou d'un dicton purement local? Telles sont les questions que nous nous sommes adressées et auxquelles il ne nous est pas possible de répondre avec certitude. L'opinion la plus accréditée^ celle qui se retrouve partout, fait remonter à la féodalité l'origine de cette expression. 11 y avait^ dit-on, dans la ville de Pontoise, un seigneur farouche et soupçonneux qui soumettait à un interrogatoire sévère les voyageurs égarés sur son territoire. Ceux d'entre eux qui n'étaient point retenus prisonniers revenaient très-effrayés des menaces qui leur avaient été faites ; on reconnaissait à leur consternation qu'ils revenaient de Pontoise, et c'est de là que serait venue l'habitude de dire des gens à la mine piteuse : Ils ont Voir de revenir de Pontoise. Cette explication ne rend pas exactement compte de remploi que l'on fait de la même locution pour exprimer qu'on a l'air niais, qu'on n'est au courant de rien ; elle ne donne pas raison non plus de la phrase faire une chose comme en revenant de Pontoise, phrase usitée fréquemment pour indiquer faire mal, sans énergie ou sans goût. Peut-être, au reste, le sens s'est-il étendu ou un peut détourné et les deux expressions doivent-elles réellement leur origine à l'histoire du tyran de Pontoiôe. 11 est à regretter, dans ce cas, qu'on ne

nous ait transmis ni le nom de ce tyran^ ni l'époque exacte où il vivait. — A ceux que cette origine féodale ne satisferait pas^ nous offrirons l'histoire de la prise de Pontoise par les Anglais (le 29 juillet 1419). Les pauvres habitants de Pontoise furent mis alors dans le plus piteux état^ et il ne serait pas impossible qu'ils eussent donné liea^ dans cette circonstance^ aux expressions qui nous occupent. « Les habitants de tout sexe^ de tout état, dans le plus grand désordre, pleurant sur la ruine et le pillage de leurs maisons, sur la mort violente de leurs amis, de leurs parents s'enfuirent du côté de Paiis, et se présentèrent à la porte de Saint- Denis. De cette troupe de fugitifs, les uns étaient blessés et les autres dépouillés ; on voyait des femmes porter leurs enfants dans leurs bras ou dans des hottes, la plupart étaient sans chaperon ou n'avaient qu'un simple corset ;quelques-ims étaient eu chemise. On y remarquait des prêtres qui n'étaient vêtus que d'une chemise et d'un surplis pardessus. Tous se lamentaient et criaient : Nous sommes de Pontoise ! celte ville a été prise ce mcUin par les Anglais, et à midi nous avons été réduits au désespoir ; nous sommes comme gens exilés et demandant notre pain. La chaleur étant excessive, ces malheureux en étaient accablés et de plus pressés par la faim. Plusieurs femmes grosses accouchèrent dans le chemin et moururent misérablement. Les Parisiens, quoique manquant de vivres, accueillirent

ces malheureux. Ils s'étonnèrent de ce que le roi et le duc de Bourgogne^ étant à Saint-Denis avec une bonne troupe de gens d'armes^ lors de la prise de Pon toise, s'enfuyaient du côté opposé, vers Charenton et Lagny ^ »

Bonne renommée Tant mienx que ceintnre dorée. — La ceinture, ce ruban qui semble destiné à fermer la robe d^s femmes, a dû être autrefois le signe de la pudeur, la gardienne de la chasteté. Nous en trouvons une preuve dans cette ceinture de vierge que portaient les jeunes filles en Grèce et à Home et que le mari dénouait lui-même le jour de ses noces. En devenant un objet de toilette, un élément essentiel du costume féminin, la ceinture perdit insensiblement sa signification morale ; les femmes qui avaient conservé intact l'antique nœud d'Hercule n'eurent plus de marque distinctive. C'est alors, sans doute, que s'introduisit la mode des ceintures d'orfèvrerie. En adoptant ce bouclier plus expressif de leur vertu, les femmes de bien voulaient rétablir, par un signe visible, la distance qui existait entre elles et une certaine classe de la société. Mais la mode devint bientôt générale, tout le monde porta des ceintures dorées, et il ne fallut rien moins qu'un arrêt du parlement ' pour les interdire aux

1 Dulaure, Hisloire des environs de Paris.

f- (et arrêt, daté de juin 1420, défendait aussi à ces femmes de

femmes de mauvaise vie ; ce qui a fait dire depuis à Etienne Pasquier : « La défense de porter la ceinture était autrefois une tache d'ignominie. i» — Poar faire exécuter de tels arrêts^ il faut mieux qu'un parlement^ il faut une police^ et sous Charles Y! il y en avait peu. La défense ne fut donc pas observée. A cette époque, les filles folles n'étaient pas encore des tilles soumises. Malgré les réclamations de la vertu, malgré les foudres d'un nouvel arrêt (1446), la ceinture dorée reparut, partout. On finit par eu prendre son parti en se disant sagement qu'une bonne réputation vaut mieux que ce signe apparent, et souvent menteur de la vertu et que <( peu était, comme dit Pasquier, la ceinture dorée qui ne l'accompagnait d'un bon bruit. » C'est de ce raisonnement qu'est sorti le proverbe : Bonne renommée va\U mieux que ceinture dorée.

porter la robe à collet renversé, la queue et les boutonnières à leurs chaperons. — Selon quelques-uns, cette défense remonterait au au commencement du treizième siècle, c'est-à-dire deux siècles plus haut, et elle aurait pour point de départ l'anecdote suivante : « C'était, dit-on, la coutume de se donner mutuellement à l'église le 'uaiser de paix, quand le prêtre qui disait la messe avait prononcé ces paroles : Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ! — La reine Blanche, épouse de Louis VIII, ayant reçu ce baiser de paix, le rendit à une fille publique, dont rhabillement annonçait qu'elle était mariée et d'une condition honnête. La reine, offensée de la méprise, obtint une ordonnance qui défendait à ces sortes de personnes, dont le nombre était alors très-considérable, de porter des robes à queue, à collets renversés, et avec une ceinture dorée. >

— 'iso- Cette explication nous éloigne un peu de. notre proverbe» dans le sens où on Tentond aujourd'hui. Selon l'Académie^ il signifie : il vaut mieux avoir l'estime publique que d'être riche. C'est en l'interprétant ainsi qu'on a prétendu qu'il était textuellement dans les proverbes de Salomon, où l'on trouve cette maxime aussi vieille que la morale : « La bonne réputation vaut mieux que la richesse^ n mais où il n'est fait aucune allusion à la ceinture et surtout à la ceinture dorée.

Ceux qui pensent que ceinture dorée veut dire Hchesse donnent pour origine au proverbe cette large ceinture qui autrefois servait de bourse et qui, par suite, était le symbole des biens.

11 y a enfin la version de Fleury de Bellingen: « Nos premiers rois, dit-il, donnoient à leurs sujets de haute qualité, un baudrier, c'est-à-dire une ceinture d'or qui estoitune des marques de chevalerie.» Grégoire de Tours rapporte plusieurs exemples sur ce sujet... d'où notre ancien proverbe tire son origine:

€ Bonne et commane renommée € Vaut mieax qae ceinture dorée. »

Fmits secs. — Nous pensions être amené logiquement, naturellement même à l'explication des fruits secs ainsi entendus par les idées qui se rattachent aux phrases consacrées : — Travailler sans

fruit; fruits mûrs, desséchés ; ne porter aucun fruit, et les proverbes qui en dépendent ; mais les apparences nous auraient trompé. Ces mots^ nés au sein de l'École polytechnique, ont eu pour berceau l'histoire suivante qui a été racontée à M. Génin par un ancien élève de cette école : « 11 y avait sdors à l'école (il s'agit d'une des premières promotions] un élève venu d'une des provinces du Midi, où son père faisait en grand le commerce des fruits secs. Ce jeune homme, dnnt la vocation n'était pas du côté des mathématiques, travaillait peu ou ne travaillait pas du tout. Et quand ses camarades essayaient de le stimuler par la crainte de manquer ses examens et de perdre sa canière, il répondait d'un ton insouciant et avec un accent provençal ; « Eh ! qu'est-ce que cela me fait? Eh bien ! je serai dans les fruits secs, comme mon père ! )» Ce mot, obstinément répété, fit fortune; le jeune homme fut effectivement dans les fruits secs, et depuis on a dit par allusion et par euphémisme, un tel sera dans les fruits secs ; — il a été fruits secs : — c'est un fruits secs de l'École polytechnique (et non fruit sec au singulier) *. »

Cette expression, qui s'est d'abord appliquée exclusivement aux élèves de l'École polytechnique et de l'École normale qui avaient manqué leurs examens de sortie, s'est bientôt étendue aux élèves de

1 Notes sur le Dictionnaire français.

mtes les Écoles^ et elle sert à qualifier aujourd'hui )us ceux qui échouent.

Cordon bien. — L'ordre du Saint-Esprit^ institué ar Henri 111 en i 578 et réuni par ce roi à Tordre e Saint-Michel que Louis XI avait crée en 1469^ 'était pas, comme tant d'autres qiii sont venus deuis, im ordre banal auquel chacun pouvait prétenre. 11 ne comptait que cent membres (87 chevaers, 9 commandeurs et 4 grands officiers du oyaume). Le roi était le grand maître de l'Ordre ; 2 Dauphin , les fils et petits-fils de France, chevaiers de droit, étaient reçus à l'époque de leur preaière communion, ainsi que les princes du sang; 3s princes étrangers devaient avoir 25 ans, les ucs et les gentilshommes, 35, et l'on n'était adaissible, en tout cas, que si l'on avait au moins trois énérations de noblesse paternelle. Le cordon auiiel était attaché la croix de l'Ordre était bleu, il se ortait en sautoir de l'épaule gauche au côté droit, t les chevaliers était communément désignés sous enom de cordons bleus *. On appelait de même ordons rouges les commandeurs de l'ordre de Saint-

1 Nous nous rappelons à ce propos une anecdote que raconte Qadame de Bawr dans ses Souvenirs en pariant de Taristarque lartin : « Il était d'une grande force aux échecs, dit-elle, et re- ;ardait jouer quand il ne jouait pas lui-même. Il arriva une fois |u*une vive discussion s'étant élevée entre deux joueurs sur la prise l'une pièce, la galerie appela M. Martin pour qu'il jugeât le coup.

Louis. Le cordon hleu étant une distinction toute particulière réservée à un petit nombre parmi ceux qui occupaient un rang très-élevé dans la société^ on prit rhabitude de donner, par comparaison, le nom de cordon bleu aux personnes d'un mérite supérieur : le cordon bleu d'une communauté ; c*e8t notre cordon bleu,

€ L'argent d'un cordon bien n'est pas d'aalre façon Que celui d'un fripier on d'un aide à maçon, s

(Régnier.)

Cette comparaison fit si bien^on chemin qu'elle alla sans encombre jusqu'à la cuisine; les célébrités dans Tart de Vatel et de Carême étaient aussi des cordons bleus. Ce qu'il y a de plsdsant, c'est que cette dernière comparaison est la seule qui soit restée dans la langue. L'ordre du Saint-Esprit a été aboli à la révolution, rétabli par la restauration et aboli de nouveau en 1 830 ; toutes les dignités comme toutes les idées qui se rattachaient à cet Ordre ont disparu avec lui; le cordon bleu, relégué dans la défroque des illustres aïeux, appartient a l'histoire, et il ne sert plus dans notre langage figm'é à rap-

Un des adversaires, voyant s'approcher le petit homme dont il ne pensait pas être connu, crut devoir entr'ouvrir négligemment sa redingote pour laisser voir un cordon bleu. La chose expliquée, Martin regarde le grand seigneur : « Vous avei tort, monsieur le duc, dit-il, reboutonnez-vous. »

pekr un grand mérite ou un grand nom; il n'y a plus maintenant d'autre cordon bleu qu'une bonne cuisinière. Seule^ la cuisinière à résisté ; elle est demeurée seule debout au milieu des caprices et des fluctuations de la politique. Rien de plus juste^ au reste : on peut abolir^ selon les temps ou le bon plaisir des hommes^ les hochets de la vanité^ on n'abolit pas la cuisine.

Voilà d'où descendent les gi*ands noms en passant par les grands honmies pour aboutir aux petites choses. Il y a trois siècles, le grand maître des cordons bleus était Sa Majesté le roi de France Henri 111; aujourd'hui, c'est mademoiselle Marguerite. C'est un tiait à ajouter à l'histoire de nos grandes puérilités et de l'instabilité des choses de ce monde.

lia foi du charbonnier. — La foi simple et naïve qui croit sans discuter. Le charbonnier dont il s'agit ici, c'est celui qui travaille à faire le charbon, c'est-à-dire celui qui passe une bonne partie de sa vie au milieu des bois. Continuellement en présence du spectacle de la nature où tout parle de la grandeur et de la bonté de Dieu, cet homme n'a pas besoin, pour croire, des enseignements et des discussions de la théologie ; il croit simplement, avec son cœur, et il apprend ainsi à ne pas douter.

Selon Fleury de Bellingen, ce proverbe aurait

pour origine le conte suivant. « Un charbonnier estant cnquis par le diable de ce qu'il croyait^ luy respondit : Toujours je crois ce que l'Église croit.» — « El, ajoutent les auteurs de Trévoux, étant pressé par le même esprit de lui dire ce que croyait TËglise, il répliqua : Elle croit ce que je crois. Et ayant toujours persévéré dans les mêmes réponses, il rendit le diable courus. — H. Drelincourt a dit là-dessus que c'était quelque pauvre jeune diable qui n'était pas des plus fins; parce qu'auti*ement il aurait demandé au chai'bonnier : Qu'est-ce que toi et rÊglise croyez ? Et alors le charbonnier n'aurait su que répondre. La raillerie de ce ministre calviniste est fade; car en supposant que l'histoire qui a fondé le proverbe soit véritable, le charbonnier était très-sage de ne répondre qu'en général ail diable qui voulait l'embarrasser, et lui faire perdre sa foi. »

Fier comme Artalian. — Le héros de cette locution est Artaban V, roi des Parthes, le dernier descendant d'Arsace. A l'issue d'im combat acharné contre les Romains, il obtint un traité de paix qui lui laissa tous les honneurs de la guerre. 11 fut si fier de ce succès, qu'il prit le double diadème et le titre de Grand Roi.

Peut-être cette expression, au lieu de dater des Parthes et de nous venir directement de l'histoire, a-t-elle pris naissance à l'époque du grand succès

de Cyrus, roman où mademoiselle de Scudéry fait jouer un rôle à ce même Artaban.

On dit aussi dans le même sens^ Fier comme vn Écossais, par allusion aux archers de la garde écossaise formée par Louis XI. — Cette garde était la plus ancienne des quatre compagnies qui composaient la garde du corps des rois de France, et tous ceux qui en faisaient partie, désignés sous le nom d'Écossais, étaient fiers de l'ancienneté de leur origine.

Mje diamant le Wtégent» — Le Régent est le nom d'im diamant de la couronne qui \aut, dit-on, cinq millions. Le duc de Saint-Simon nous a donné, dans ses Mémoires, des détails sur les circonstances dans lesquelles ce diamant est parvenu, après quelques passes assez difficile, à monter sur le trône de France : « Un employé aux mines de diamants dans le Mogol, en prit un d'une grosseur prodigieuse, qu'il Tint à bout de cacher en se Tintroduisant dans le fondement. Il arriva en Europe avec le vol précieux qu'il avait fait. 11 le fit voir à phisiem^s princes de diflërentes cours, qui tous l'admirèrent, mais le trouvèrent en même temps au-dessus de leurs facultés pécuniaires. Le régent de France fut luimême effrayé du prix, lorsque Law, à qui le propriétaire l'avait présenté, le présenta à son tour à S. A. R... Le régent opposait la fâcheuse situation des finances. Mais ce qui encourageait le di-

rcctcui* général^ c'était rimpossibilité où se trouvait le propiiétaire de le vendi*e sa valeur. C'est ce qu'il lui représenta pour le déterminera en baisser le prix^ et ce qu'il représenta au régent pour l'engager à faire une offre. On se rapprocha. On offrit deux millions et les rognures qui sortiraient de la taille. Les conditions furent acceptées ; et ce diamant qui^ après la taille^ pesait encore plus de 500 grains^ fut acquis à la France. C'est de là qu'il fut appelé le Régent. y>

Veurehès candlnes. — Cette expression doit son origine à un épisode des gueiTes sanglantes entre les Romains et les Samnites. — Vers l'an de Rome 433^ les Samnites ayant été vaincus^ demandèrent la paix. On la leur refusa. Irrités de cerefus^ ils résolurent de mourir ou de se venger. Us eurent recours à un sti*atagème pour attirer les Romains dans un chemin étroit^ passant entre des rocs à pic des Apennins^ couronné de forêts sombres et situé dans la Campanie^ près de l'ancienne Caudtum (ce lieu s'appelle aujourd'hui Valle Caudina ou Stretta di Arpaia). Dès que les romains furent engagés dans ce déûlé, les Samnites fermèrent les issues^ et, occupant toutes les hauteurs, ils raillèrent l'armée romaine sur l'inutilité de ses efforts pour se livrer passage. Les Romains furent obligés de se rendre à discrétion et de passer sous le joug, sorte de gibet qu'on appelait Fourche, C'est en souvenir du lieu

oîi les Romains éprouvèrent cet affront qu'on a (Ut que les Samnites les avaient fait passer sous les Fourches cttudines, et que l'expression a pris place dans la langue pour caractériser toute concession onéreuse ou humiliante arrachée au vaincu. Le général^ obligé de faire une capitulation peu honorable^ et le souvei*ain qui accepte un traité honteux passent sous les Fourc/te^ caudines,

Ëjo. coqnelnclie du quartier. — Être engoué de quelqu'un ou très-prévenu en sa faveur, c'est, en style familier, en être entêté, coiffé, embéguiné *. — L'expression être la coqueluche de la cour, de la ville^ du quartier y qui signifie être en vogue, très à la mode doit s'entendre dans le même sens. « Il est la coqueluche de toutes les femmes, toutes les femmes sont coiffées de lui. » (Académie.) — « Si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux, quel nom, Théobald, fallait-il vous donner dans votre jeunesse et lorsque vous étiez la coqueluche ou VerUétement de certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur voti-e parole, qui disaient: Cela est délicieux, qu'a-t-il dit? » (La Bruyère. )

Le coqueluchon ou la coqueluche était une sorte de capuchon que tout le monde a porté à une certaine époque, et qui paraît avoir donné son nom à

i Le béguin, petite coiffe de toilea

la maladie que nous désignons encore ainsi^ car ceux qui en étaient attaqués portaient une coqueluche ou capuchon de moine pour se tenir chaudement.

A répoqiie où la maladie fut générale ^, Tusage de la coqueluche se répandit beaucoup. Le capuchon devint une sorte de mode^ surtout pour les femmes, et c'est ainsi qu'on a été amené à appeler la coqw* luche du quartier l'homme que toutes les femmes ont en tête.

Manier de la Tache enrair^®* — Éprouver de grandes privations, une grande misère, se procurer péniblement les ressources les plus indispensables à la vie. Les jeunes gens qui se laissent nourrir par leur famille et qui, peu soucieux du lendemain, s'a-

1 « Nous vîmes en l'aa 1557, en plein été, s'élever, par quatre jours entiers, un rhume qui fut presque commun à tous, par le moyea duquel le nez distillait sans cesse comme une fontaine, avec un grand mal de tête et une Bèvre qui durait aux uns douze et aux autres quinze heures, que plus, que moins: puis soudain, sans œuvre de médecin, on était guéri ; laquelle maladie fut depuis, par un nouveau terme, appelée par nous coqueluche. Il me souvient, il est vrai, que lorsque MM. Mangot, de Montelon, Béchet, avocats, et moi, ayant sous divers personnages à plaider une cause aux généraux des aides, concernant le diocèse d'Âutun, nous fûmes inopinément surpris de cette fluxion et toux, de telle façon que, pour ce jour et deux ensuivants, nous eûmes surséance d'armes, m (Étieooe Pasquier.— Recherches de la France.) — Cette maladie avait déjà régné en 1510, et reparut avec les mêmes symptômes en 1577.

landonnent à la mollesse^ auraient souvent besoin le manger de la vache enragée.

Il est défendu de manger de la chair des animaux .tteints d'épizootie ou mordus par un chien enragé, ^es pauvres, privés de tout, ne tiennent pas toujours ompte de cette défense, et pour manger de la lande, ils mangent même de la vache enragée. — le n'est pas sans raison que dans ce proverbe on a lit vache et non pas bœuf: les pauvres et les gens le la campagne ne mangent presque jamais autre ;hose que de la vache.

Ce proverbe se dit aussi, par extension, des ipreuves de tout genre qui, dans le cours de la vie, loiv^it fortifier l'esprit ou grandir le courage. « endres mères, défiez- vous des méthodes faciles ; les néthodes faciles font les cerveaux paresseux, les îerveaux paresseux font les sots ; aimez vos enfants, iccablez-les de caresses, gâtez-les, donnez-leur nille douces jouissances, mais ne supprimez point )our eux les difficultés de la vie; surveillez-les )eaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les de « casser le cou, mais laissez-les se casser la tête îontre tous les obstacles de l'étude ; laissez-les se x»urmenter, se decoiu'ager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper encore, s'exercer enfin ; $pargnez-leur tous les chagrins du cœur, si vous le voulez, si vous le pouvez, mais ne leur épargnez jamais les angoisses de l'intelligence; bourrez-les de friandises, de gâteaux, de di'agées, de confitures,

mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ee plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses, et les poltrons en Achilles, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieux^ cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfance les grands industries, les grands guerriers et les grands génies : la yache enragée.

« Si vous interrogiez l'histoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque... vous seriex étonnés de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était qu'une poule mouillée. L'image est un peu tourmentée: un homme qui ne sera jamais qu'une poule^ parce qu'il n'a pas mangé une vache^ c'est assez mauvais comme style^ mais comme pensée^ c'est bien profond.

« Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famille^ ou^ si quelqu'un vient l'y poser malgré vous^ ayez du moins le courage de ne pas le faire emporter. » (Ml"« Emile de Girardin.)

Malheur aux Taineus S -— Eiea oies du Oa^ pitole. — Les Gaulois avaient vaincu les Romains dans la fameuse journée d' Allia. Ils étaient entrés dans Rome abandonnée ; ils avaient pillé^ saccagé, incendié la ville ; ils avaient tout massacré sans distinction d'âge ni de sexe> et n'avaient trouvé de

résistance qu'au Capitule où les Romains s'étaient fortifiés. Les Gaulois firent donc le blocus du Gapitole. Mais le siège traînait en longueur; depuis plus de six mois les assiégeants étaient immobiles au pied de la forteresse^- et pendant ce temps une violente épidémie s'était déclarée. Les Romains^ de leur côté^ pressés de plus en plus par la faim^ commençaient à perdre courage. On fit des propositions d'accommodement; Sulpicius^ l'un des tribuns militaires^ s'aboucha avec Brennus^ le général des Gaulois. Ils convinrent que les Romains payeraient mille livres d'or^ et que les Gaulois sortiraient de Rome. Ces conditions acceptées^ les Gaulois usèrent ie tous les moyens pour tromper leurs ennemis : ils se servirent de faux poids^ ils firent ouvertement pencher la balance^ et Brennus enfin jeta dans le plateau son épée et son baudrier. Quand Sulpicius demanda ce que cela voulait dire^ le général gaulois répondit : a Eh ! quelle autre chose sinon malheur aux vaincus ! — C'est alors que sm*vint le dictateur Camille. Il reprit Tor et ordonna aux Gaulois de se retirer en leur disant : « La coutume des Romains est de racheter leur patrie avec le fer et non pas avec l'or. »

Un mot^ à propos de ce siège fameux^ sur

L'aquatique animal sauveur du Capitole.

Camille qui avait été choisi par les Romains pour

prendre le commandement ne voulait l'accepter qu'autant que leur choix aurait été ratifié par les citoyens renfermés dans le Gapitole. Mais comment aiTiver au Gapitole tant que les ennemis occuperaient la ville ? — Pontius Cominius s'offrit pour cette mission périlleuse. Ce jeune Romain, à force de prudence et d'énergie, parvint à tromper la vigilance des ennemis, et fut assez heureux pour rapporter la nomination de Camille comme dictateur. Mais Pontius, qui avait dû gravir un rocher trèsescaipé, avait laissé des traces de son passage. Les herbes touchées et la terre éboulée en plusiem's endroits montrèrent aux Gaulois qu'il y avait un chemin accessible pour conduire au Capitole. Ils se mirent en devoir au milieu de la nuit de profiter de cette découverte. Ils étaient sur le point de se rendre maîtres des retranchements, car personne ne les avait entendus, lorsque les oies sacrées qu'on entretenait dans le Capitole, près du temple de Junon, coururent aux Gaulois avec de grands cris et en un instant réveillèrent tous les Romains. — Plutarque fait remarquer que les oies ont l'ouïe trèsfine, que celles du Gapitole étaient assez mal nourries depuis le siège, et qu'elles s'effrayèrent d'autant plus facilement à l'approche des Gaulois, que la faim les tenait éveillées.

C'est en mémoire de cette action mémorable que les oies étaient promenées en triomphe tous les ans dans la ville de Rome.

Poisson d'aTril. — L'origine de l'attrape, du ége innocent connu sous ce nom est assez souvent tribuée à Thistoire suivante : François, duc de MTaine, que Louis XIII retenait prisonnier au lâteau de Nancy, parvint à se sauver, le i*' avril, i traversant la rivière à la nage ; — ce qui fit dire IX Lorrains que c'était un poisson qu'on leur avait )nné à garder ^

11 faut beaucoup de bonne volonté pour admettse îtte origine. Ce duc de Lorraine, prisonnier de 3uis XIII, n'est guère connu dans l'histoire : le A d'Yvetot, sous ce rapport, lui rendrait des points. Q n'a jamais parlé de sa singulière évasion que )ur expliquer le poisson d*avrU, et il est difficile î croire que la facétie fût devenue populaire dans resque toute l'Europe si elle n'avait eu d'autre luse que cette fuite à travers la Meurthe.

Ceux qui ont ainsi pensé ont été demander des lisons à une source beaucoup plus généralement >nnue. Us ont prétendu que les plaisanteries du *' avril étaient une allusion aux démarches ironiues que l'on fit faire à Jésus-Christ, au comraencelent d'avril, en le renvoyant d'Anne à -Caiphe, de

1 Saivant quelques-uns, le duc de Lorraiae n'aurait pas fait naître ! poisson d'avril, il en aurait profité. Il se serait échappé déguisé 1 paysan à la faveur de cette plaisanterie. Une persouoe aurait révenu le factionnaire, le factionoaire l'officier, l'officier le gounueur, mais la crainte du poisson d'avril aurait fait hésiter chacun l le prince aurait eu le temps d'échapper aux rechercher.

Caîpbe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d*!

Pilate. On a complété cette explication en que le mot poisson dont on ne Toit pas ( signification était une corruption du mot Ainsi le poisson d'avril serait une paro< Passion de Jésus-Christ. Si cette origine est ce que rien ne nous autorise à garantir, comprenons pas comment les sottes plai du 1^' avril ont pu s'établir parmi les chre

Rire MirdoBl««e. — Rire con vulsif, n au figuré, rire forcé, rire de Satan. — n y daigne une espèce de renoncule appelée sot contracte de telle sorte les muscles de ceux < mangé que les lèvres se retirent et que les semblent rire en mourant. — Cette ex] généralement admise, n'est pas celle qu madame Dacier dans sa traduction de V « On appelait ris sardonien, dit-elle, un :

qui cachait ime douleur intérieure et 1'* plusieurs raisons de ce nom. La plus vrais est celle que Ton tire de Tancienne coutum bitants de l'île de Sardaigne. On préten avait une certaine fête de Tannée où ils im non-seulement leurs prisonniers de guei aiLssi les vieillards qui passaient soixant ces malheureux étaient obligés de rire à < rible cérémonie; d'où Ton a appelé ris î

tout ris qui ne passe pas le bout des lèvres^ et qui cache une douleiu* véritable, n

Paniers. — Les paniers^ on le sait^ sont des jupons auxquels étaient fixés plusieurs étages de cercles en fer d'abord (c'était l'enfance de l'art), puis en bois et enfin en baleine. — Destinés à suppléer à l'insuffisance bien constatée des jupons ordinaires, les paniers avaient le double mérite de donner aux dames du dix-huitième siècle de fortes hanches, et, par opposition, des tailles extrêmement fines. Dans ce bienheureux temps des paniers, c'était comme aujourd'hui : toutes les femmes étaient bien faites, car toutes étaient dans le cas des femmes qui écrivent leurs mémoires, et qui, comme mademoiselle de Launay, ne se montrent qu'en buste.

Nous avons dit bien faites pour parler avec les mots de tout le monde, mais nous ferons nos réserves. On a beaucoup exagéré le mérite des tailles de guêpe ; avoir quelques centimètres de circonférence à la taille et plusieurs mètres un peu plus bas, c'est une beauté que nous apprécions peu. Une femme dont le buste ne tient que par un fil au reste du corps, nous inspire un sentiment pénible, et elle s'éloigne trop de la natm^e pour être à nos yeux xme feilimc

bien faite. Mais « Pourquoi madame de ***, qui

est jeune et belle, s'envhonne-t-elle d'ombre comme une vieille coquette fanée ? — Pour vous paraître toujours blonde. — Elle n'est donc pas blonde? —

Non, elle est rousse. — Mais il y a des cheveux roux d'une teinte superbe que les peintres estiment beaucoup. — Les peintres, mais pas les coiffeurs, et vous savez bien qu'en fait de beauté ce ne sont pas les artistes qui donnent la mode, ce sont les couturières et les coiffeurs ^ »

Cette vérité était du temps de Louis XV comme elle e^t du nôtre, et mademoiselle Clairon a dû paraîtra singulièrement hai*die quand elle a osé, eu pleine vogue de paniers, se montrer sur la scène avec les simples hanches que Dieu lui avaient données. — Supposez que madame Doche fasse brusquement, au Vaudeville, son entrée sans crinoline!

La crinoline, qui occupe une place si importante dans notre société, sur les trottoirs et dans les voitures publiques, n'est autre chose que le panier en progrès. Le besoin de s'élargir qui s'est emparé des femmes depuis le jour où elles ont échappé aux fourreaux de parapluie du premier empire, les aurait inévitablement ramenées aux paniers du dernier siècle si les progrès de l'industrie n'avaient permis de substituer le crin à la baleine. Avec les grâces naturelles à son sexe, mademoiselle Crinoline devait, sans rien perdre de son ampleur, être moins lourde, moins empruntée, plus souple que M. Panier, son père ; mais elle devait conserver aussi cet

1 Mme Emile de Girardin.

air de .famille et cet esprit d'envahissement auxquels nous l'avons tout d'abord reconnue.

Si les dames, qui vivent presque toutes aujourd'hui dans l'intimité de cette ample demoiselle^ désirent connaître ses nobles ancêtres, nous leur citerons, d'après un critique célèbre, un dialogue entre un auteur et une modiste de 1724.

L'auteur. Vous plairait-il. Mademoiselle; de me dire exactement ce que vous autres, jolies femmes, qui en portez et qui en faites, vous entendez par ce mot les paniers ?

La dame. Monsieur l'auteur, ce sont des cloches de toile soutenues par des cercles de baleine que les femmes portent sous leurs jupes et dont les pieds semblent être les battants.

L'auteur. Quelle est l'origine des paniers ?

La dame. Cette origine se perd dans les ténèbres de la soie et du velours. Les premiers paniers furent d'abord, il y a longtemps il y huit jours,

des cercles en fer, en bois et en baleine, garnis d'étoffes qui servaient à relever les robes ; ils s'appelaient en ce temps-là des vertugadins. La première dame qui en a porté, c'est dame Radegondc, la femme légitime de Polichinelle; cette dame avait beaucoup d'enfants, et pour les cacher dans son giron, elle imagina cette espèce de cage à poulets.

L'auteur. Madame, pourriez-vous me dire tout bas à quoi peuvent servir ces sortes de paniers ? '

La dame. Je vous dirai en confidence que rien

n'est plus incommode. Dans nos logis^ les appartements sont trop petits^ les sofas suffisent à peine à asseoir une femme en paniers ; il faut élargir les portes des maisons et couper les bras aux fauteuils. Deux paniers remplissent la rue^ deux paniers remplissent un carrosse à deux fonds ; à TOpéra, pour chaque panier il faut une loge ; à l'église, vingt paniers remplissent le chœur ; la dame en paniers ne peut ni entrer, ni sortir, ni monter, ni descendre ; petite, elle rappelle un tonneau ; de grande taille, on dirait un cône en équilibre sur sa pointe; a-t-elle un genou cagneux, le pied \ilain, la jambe tordue, le panier, dans son indécent vaet-vient, laisse entrevoir ces difformités détestables; mais qu'y faire. Monsieur? c'est la mode, et l'instant n'est pas venu d'en changer.

L'auteur. Madame, pourriez-vous me dire combien il y a de sortes de paniers? Je n'ignore pas que vous avez la gourgandine, le boute- en-train, letâtezy, la culbute, les bêtises, le laîsse-tôut-faire et les mensonges de Paris; cependant, depuis qu'on invente, on a dû trouver quelque chose de nouveau, ne fût-ce que les paniers percés ?

La dame. Vous avez raison. Monsieur, nous avons la gondole, espèce de panier plus lar^e par le bas que par le haut ; avec la gondole une femme a l'air d'un porteur d'eau dans son tonneai^ nous ' avons les cadets, ainsi nommés parce qu'ils s'arrêtent deux doigts au-dessous des genoux; les pa-

niers bourrelets, ces bourrelets servent à faire évaser la jupe ; les paniers fourrés sur les hanches et autre part; enfin mille sortes de paniers selon la taille et l'âge des femmes à la mode^ qui rougiraient d'une taille mince et mignonne ; hier tout était svelte, aujourd'hui tout est gros; un gros équipage^ un gros bien^ une grosse table, une grosse femme, et même les gens grossiers pourvu qu'ils aient un gros argent. Quant au laisse-tout- faire, permettesHnoi, Monsieur, de vous dh'e que vous êtes dans une gi'osse erreiu*, le laisse-tout-faiie n'est pas uù panier.

L'homme le pias grossier et l'esprit ie pias lourd Sait qu'an laisse-tout-faire est un tablier court.

L'auteur. Je vous remercie. Madame^ de ces renseignements, je vais me hâter de faire ma comédie, et je vous prierai d'y venir en petite loge avec moi, et en petits paniers.

TllAin XIUI. — Quant Louis XIY fit son em

trée triomphale à Gand, l'un des députés qui vinrent lui présenter les clefs de la ville se ngmmait Grand Vilain. Il descendait, assure-t-on, d'im bâtard de la maison des princes d'Isenghien dont un des membres, qui devint plus tard maréchal (1741), était au service de la France. Grand Vilain, que la confiance de ses concitoyens venait d^appeler pour

. la quatorzième fois à siéger parmi les membres du conseil municipal de Gand^ demanda à Louis XlYla favem* d'ajouter à son nom le chiffre Xllll. Le roi vainqueur la lui accorda^ et c'est depuis ce temps qu'une des principales familles de Belgique porte le nom de Vilain XIIll. — Ce chiffre écrit par un X et quatre 1 n'a rien qui doive étonner : sous Louis XIV on l'écrivait ainsi ; les actes et les monnaies de l'époque en font foi, et les héritiers de Vilain Xllll ont conservé le nom tel qu'ils l'avaient reçu.

I/es battus payent l'amende* — Nous avons dans les mains un dictionnaire de proverbes français avec l'explication et les étymologies les plus avérées, où l'on trouve au mot amende : « On dit, c'est la coutume de Lorris, où le battu paye l'amende, ou qu'on blâme, ou que l'on condamne celui qui a raison. — Ce proverbe vient d'une équivoque : La loi s'adressant au coupable, lui dit : « Le bas-tu ? paye l'amende. » — Cette explication ingénieuse n'est peut-être pas assez avérée. 11 y a eu un temps où la raison était bien réellement la raison du plus fort; c'est alors que les battus payaient l'amende et que les morts avaient tort. Nous voulons parler de l'époque où se pratiquait le combat judiciaire, cette épreuve ordonnée par la justice pour mettre fin à un procès dans les cas douteux. Là où le serment était insuffisant, c'est le combat qui décidait : l'éyéiiement de la lutte était considéré comme un décret

de la Providence^ et Tinnocence ou le bon droit devait être inévitablement du côté du vainqueur. Ce jugement de Dieu, comme on l'appelait improprement^ décidait de votre sort : si vous étiez battu, c'est que Dieu Tavait voulu ; vous étiez coupable, et partant vous deviez payer l'amende ou subir la peine. — C'est vraisemblablement de ce singulier genre de procédure que vient notre expression proverbiale.

Faire des eliÀteanx eu C!spa§:ne. — Trans^ portes-vous dans le pays des rêves, laissez aller à son gré votre imagination vagabonde, fondez sur de vagues espoirs les projets les plus insensés, demandez à l'avenir de réaliser vos chimères, et, conmie la laitière et le curé de la Fontaine, vous ferez des chdteauœ en Espagne. « Une rêverie sans corps et sans sujet régente notre âme et l'agite ; que je me mette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commodités et des plaisirs desquels mon âme est réellement chatouillée et réjouie. » (Montaigne). Rêver une fortune, une position brillante, un rang élevé, de la gloire même, c'est plus ou moins rêver des châteaux, et jusque-là on s'explique la comparaison. Mais pourquoi en Espagne ? Serait-ce que dans la Péninsule un château est plus agréable et plus délicieux que partout ailleurs ? Non, c'est qu'il n'y a pas de château dans ce pays, et que vouloir les bon-

neurs ou la fbilune qu'on n'a pas^ c'est vouloir des châteaux en Espagne. On ajoute, pour ne laisser aucune incertitude et pour rendre plus exactement compte des mots faire ou bâtir des châteaux, que dans le temps où les Maures faisaient de fréquentes excursions en Espagne, il était défendu de bâtir dans la campagne des châteaux dont les ennemis auraient pu s'emparer et où ils se seraient fortifiés. Nous ne savons si autrefois les châteaux étaient rares aussi en Asie, mais on disait dans le même sens, faire des châteaux en Asie. On dit encore, de nos jours, bâtir des châteaux en Voir y expression qui s*explique d'elle-même : vouloir faire une chose impossible, c'est bâtir des châteaux en Tair.

On rit souvent des fous qui révent tout éveillés; mais ceux mêmes qui se moquent rêvent aussi, à leur insu, et les plus sages ont dû parfois aux divagations de leur esprit des instants de bonheur. Tous, à certains jours de la vie, nous avons eu nos joies imaginaires, car on en fait partout des châteaux en Espagne :

« On en fait à la ville ainsi qt'à la campagtte ;

On en fait en dormant, on en fait éveillé.

Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé,

Peut se croire, un moment, seigneur de son village.

Le vieillard, oubliant les glaces de son âge,

Se figure aux genoux d'une jeune beauté,

Et sourit; son neveu sourit de son côté>

En songeant qu*un matin da bonhomme il hérite. Telle femme se croit snitane favorite; Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat ; Le prélat..... Il n'est pas jnsqu'aa simple soldat, Qui ne se soit un joar cru maréchal de France; Et le pauvre, lui-même est riche en espérance. »

(Collin-d*HarleviIle. — Les châteaux en Espagne, Acte m, scène VU.)

Lorsque madame de Villars était à Madiid^ en qualité de dame d'honneur delarcine^ elle désirait beaucoup revenir dans son pays pour y faire des châteaux en Espagne : — a II n'y a qu'en France, disait-elie, qu'on bâtit des châteaux en Espagne ; mais quand on est en Espagne, on n'a pas envie d'y bfttir des châteaux. %

Virer le diable par la queue. •— a 11 faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et tissée à Téchine d*ime façon bien tiiomphante pour qu'elle résiste à l'innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement. )> (Victor Hugo, Lucrèce Borgia),

Tirer le diable par la queue, c'est se procurer pénihlement le nécessaire pour vivre, c'est être réduit aux expédients. On a prétendu qu'il s'agissait « du diable d'argent que tout le monde voudrait attirer à soi. )) Mais cette explication laisse beaucoup à désirer. Nous préférons prendte le diable plus

au sérieux et le considérer ici comme une image représentant toutes les choses auxquelles on n'a recours qu'à la dernière extrémité^ et qu'on s'estime encore heureux de trouver^ d'obtenir même par la prière^ quand on n'a plus d'autre moyen d'échapper à une situation misérable. Le moni-depiété^ par exemple^ c'est le diable^ et lorsque nous lui portons notre linge en le priant de nous prêter de l'argent à douze pour cent^ nous tirons le diable par la queue. Pour expliquer l'image^ on peut se figurer un homme qui^ à bout de ressources et ne sachant plus à qui s'adresser^ finit par recourir à l'assistance de ce diable dont il avait d'abord refusé le secom's. Le diable à son tour fait le difficile, il se souvient des rebuffades qu'il a essuyées^ il tourne le dos à celui qui l'a d'abord méprisé^ — et c'est alors qu'il faut, pour le ramener, le tirer pai la queue. Les jeunes gens qui ont escompté leui avenir à de ruineuses conditions, ont plus d'une fois ramené ainsi par le pan de l'habit cette monstruosité sociale qu'on appelle un usurier, et ils savent par expérience ce que veut dire : Tirer le diable par la queue.

Roche Varpéienne. — C'était sous Romuluâ (l'an 746 avant J. C. )• On était en guerre avec les Sabins, et Tarpéius était gouverneur du Gapitole. Tarpéia, sa fille, promit à Tatius, général des Sabins, de lui livrer la citadelle, à condition que se5

soldats lui donneraient ce qu'ils portaient à leur bras gauche; elle entendait designer par là leurs bracelets d'or. Lorsque Tatius fut maître du Capitule^ il jeta sur Tsupëia ses bracelets et son bouclier qu'il portait aussi au bras gauche ; ses soldats l'imitèrent^ et Tarpéia fut écrasée sous le prix de sa trahison. — Les Romains qui savaient perpétuer les souvenirs donnèrent à la colline où Tarpéia fut ensevelie le nom de mont Tarpéien ou roche Tarpéienne^ et il fut décidé qu'on précipiterait du haut de cette colline ceux qui se seraient rendus coupables de trahison ou de faux témoignage. —Les locutions : Trouver sa roche Tarpéienne; Être précipité de la roche Tarpéienne ont été fréquemment employées pour exprimer la perte de la popularité. «cEt moi aussi^ on voulait^ il y a peu de jours, me porter en triomphe : et l'on crie maintenant dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitolc à la roche Tarpéienne ; mais l'homme qui combat pour la patrie ne se tient pas si aisément pour Taincu. » (Bfirabeau.)

Coup de flarnac. — Donner à quelqu'un le coup de JamaC; c'est^ dit rAcadémic^ « lui faire un mauvais tour auquel il ne s'attendait pas^ et qui le met en très-mauvais état, qui le ruine, qui détruit sa fortune. Gela se dit toujours en mau-

vaise part. ». — Cette expression rappelle le duel qiii eut lieu, à Saint-Germain, avec tout l'appareil des combats juridiques , enti^e Jamac et la Ghateigneraie, favori de Henri II. Quoique la Chateigneraie fût très-lié avec Gui de Chabot, seigneur de Jamac, il se permit contre son ami une grosse médisance : il dit à François P' que Jamac s'était vanté d'être en de très-bons termes avec Magdeleine de Puiguyon, sa belle-mère. Le roi voulut plaisanter Jarnac, mais ce jeune seigneur lui répondit : Sauf le respect dû à Votre Majesté, la Ghateigneraie a menti. Sur ce démenti, devenu public, on demanda à François V^ la permission de combattre en champ clos, mais ce prince ne voulut pas l'accorder, et c'est seulement la première année du règne de Henri 11 que le duel put avoir lieu. Les deux adversaires ayant employé à s'exercer dans les armes les délais exigés alors par les formalités du combat judiciaire, Jamac avait appris un coup extraordinaire, qu'il ne manquait jamais, et il fit à la Ghateigneraie le jour du combat (10 Juillet 1347) une blessure au jarret, à la suite de laquelle ce deraier mourut. Ce coup était d'autant plus inattendu que la Ghateigneraie, comptant sur la faiblesse de son adversaire , avait fait préparer, au dire de Brantôme, un repas splendide^ pour régaler ses amis le jour même du combat. Ce sont les circonstances de ce duel fameux qui ont fait appeler coup de Jarnac un coup violent et imprévu.

OrlMlie. •— « Les savants (foin des savants!) i expliquent toutes choses^ qui trouvent nécessaiment une étymologie à toute chose^ se sont nné bien^ de la peine pour imaginer Tétymolo- 3 de ce mot-là^ la grisette. Ils nous ont dit^ les sensés ! qu'ainsi se nonunait une mince étoffe de ire à l'usage des filles du peuple^ et ils en ont tiré tte conclusion : a Dis-moi Thabit que tu portes^ jeté dirai qui tu es ! » (Jules Janin.) Nous qui ne sommes pas des savants^ mais qui oyons un peu à l'existence des causes^ nous ne lyons pas pourquoi Ton n'accepterait pas cette pUcation qui^ à tout prendre, en vaut bien une itre *.

I Celle de madame la comtesse de Bradi, par exemple. Après atoir islaté que du temps de Louis XV, les seigneurs de la cour avaient

■ième temps pour maîtresses des femmes de théàlre, de grandes aaei et de jeunes filles du peuple (mode aussi ruineuse qu'immole), Madame de Bradi continue ainsi : h L*actrice ou la danseuse Borgueillissait si, dans son antichambre, on reconnaissait la lite d'un homme que Ton rencontrait à Versailles; mais la grande ne et la petite ouvrière s'en effrayaient également. Afin que les lels fussent portés et reçus sans que Ton en causAl à VŒU •demf oa dans les maisons d'apprentissage, on habilla de gris les {vais destinés à ces fonctions, toutes de confiance, et le nom de iioii leur fut donné, ainsi que nous voyons dans les comédies et maas de cette époque. Les grandes dames avaient des titres, on imagina point de les désigner particulièremeut; mais les ouvrières

mode, en couture, qui recevaient le laquais ainsi travesti, furent T analogie nommées grisettes, ce qui signifiait filles jolies, paues el séduites. »

Que les ouvrières, ces jeunes filles qui, naguère, suppléaient à Télégance par la bonne grâce de leurs allures, aient porté presque toutes des robes en grisette ; qu'elles aient su, à force d'art, faire des merveilles avec cette étoffe ; qu'on se soit habitué à les voir ainsi vêtues, simples et proprettes, et qu'on ait fini, sans à peine y prendre garde, par les appeler grisettes du nom même de leurs robes, c'est là un petit enchsunement de circonstances qui ne nous paraît pas absolument saugrenu. Nous nous rangeons d'autant plus volontiers à l'avis des savants que les savants ont eu le bon goût. M» Janin voudra bien le reconnaître, de ne pas trop creuser les profondeurs de la science. Sur notre terre classique de la fantaisie et de la forme, la robe c'est la femme; or, demander à la robe l'origine du nom de la femme, c'est un véritable trait de lumière, c'est puiser les choses à leur vraie source, c'est faire preuve d'esprit plus encore que de savoir.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette question n'a plus guère aujourd'hui qu'un intérêt historique. L'étofle, en effet, a perdu son nom, et le type grisette, personne ne l'ignore, a presque entièrement disparu. La coquetterie, le goût du luxe et bien d'autres choses encore ont fait de tels progrès que la grisette (étofTe) est remplacée, à l'hem-e qu'il est, par la mousseline et la soie. Les grossiers tissus ont été renvoyés, tout honteux, aux classes indigentes. La grisette (jeune fille ) a suivi la marche

ascendante de son époque; elle s'est créé des relations^ des habitudes nouvelles^ et Ton peut dire qu'elle est tout ce qu'on voudra^ excepté une grisette. n y a encore çà et là quelques jeiuies filles qui portent l'humble robe d'indienne^ mais elles représentent une imperceptible minorité; ce sont celles qui se distinguent par une extrême misère ou par un rare attachement aux traditions du passé.

Prendre Poeeasloii aax cheyeux. — Ne pas

laisser échapper le moment favorable de faire une chose^ le saisir juste quand il se présente. Cette locution vient de ce que les anciens représentaient l'Occasion sous la figure d'une femme qui n'avait point de cheveux derrière la tête ; ils voulaient exprimer par là qu'une fois qu'on l'avait laissée passer^ il n'était plus possible de la saisir. Nous citerons^ pour en faire foi^ cette inscription sur une statue de l'Occasion, tirée de V Anthologie : Quel est l'artiste qui t'a faite ? — Un Sycionien. — Quel est son nom ? — Lysippe. — Toi-même, qui es-tu? — L'arbitre suprême detoutes choses, l'Occasion. — Pourquoi te tiens-tu ainsi sur la pointe du pied? — Je ne me fixe jamais davantage. — Pourquoi t'a-t-on mis des ailes aux pieds? — Parce que mon vol devance le vent. — Pourquoi ce rasoir à ta main ? — Pour montrer aux hommes que je suis plus tranchante qu'un glaive. — Et cette chevelure qui descend si longue sur ton front? — C'est pour être

facilement saisie parle premierqui me rencontrera. — Tu n'as pas un seul cheveu derrière la tête? — C'est afin que nul de ceux qui m'auront une fois laissée échapper ne puisse me ressaisir dans mon vol. — Pom*quoi l'artiste qui t'a sculptée t'a-t-il placée sous ce portique î — Étranger, c'est pour t'instruire. » — (Posidippe).

Sardanapale. — Nous devons un mot de souvenir au roi dont le nom sert à qualifier tous ceux qui se livrent à une vie sensuelle et dissolue. Sardanapale est le quatrième et dernier roi d'Assyrie. Les gouverneurs de Médie et de Babylone, Arbacc et Bélésis, indignés de voir leur roi s'abandonner aux plaisirs et à la mollesse, se révoltèrent contre lui. — Sardanapale, indigné à son tour, prit les armes et les battit trois lois. Vaincu enfin, il se réfugia dans Ninive qui fut assiégée bientôt par les révoltés. Il s'y défendit quelque temps ; mais les débordements du Tigre renversèrent les murs de cette ville, et pour ne pas tomber entre les mains des vainqueurs, Sardanapale se précipita dans im loucher. Il avait régné de 763 à 740, avant Jésus-Christ. — Au rapport de Diodore de Sicile, de Strabon et de Pline, la ville d'Anchiale, en Cilicie, bâtie par Sardanapale, renfermait son tombeau. On y lisait, diton, cette inscription : Sardanapale, qui ne refusa jamais rien à ses sens, vécut beaucoup en peu de

temps. Passant, bois, mange et te réjouis^ car le reste n'est rien.

Wim n'imi rien apprit, rien onbllé. -— En

histoire^ les mots appartiennent à ceux qui les ont dits, et nous ne prétendons pas retirer celui-ci à M. de Talleyrand. Il est enregistré sous son nom, et, d'ailleurs, il est si bien établi ainsi dans toutes les mémoires, qu'on aurait grand'peine à le faire passer au compte d'un autre. Nous pensons seulement que ce mot était peut-être une réminiscence. Talleyrand a connu à Londres le chevalier de Panât, et il a fort bien pu lui entendre exprimer, sur les Émigrés, cette idée qu'on retrouve, à la date de janvier 1796, dans une lettre de M. de Panât à Mallet du Pan ; « Vous nous parlez souvent de la folie de Vérone. Hélas ! mon cher ami, cette folie est générale et incurable. Combien vous vous trompez en croyant qu'il y a un peu de raison dans la cour du frère ! nous voyons tout cela de près, et nous gémissons ; personne n'est corrigé : Personne n'a su ni rien oublier ni rien apprendre. ^ n

fitre à qala. — Sont à quiales personnes réduites à ne pouvoir plus répondre. Si toutes les demandes attendent une réponse, tous les poiu'quoi appellent un parce que. Le parce que est donc la

t Mémoires de Mallet du Pan, par M. A. Sayous.

tête^ le premier mot de la plupart des discours qui répondent à une question. — Quand le discours ne vient pas ou qu'on est à bout de raisons^ on ne peut rien ajouter à ce premier mot, le seul en pareil cas qui ne fasse jamais défaut^ et c'est alors qu'on est réduit soi parce que, c'est-à-dire à quia.

« Par hazard disputant, si quelqu'an lay réplique Et qu'il soit à quia : Vous estes hérétique.

Ou pour le moins fauteur; ou vous ne>sca?ez point Ce qu'en mon manuscrit j'ay noté sur ce point. »

(Régnier.)

Être à quia se dît, par extension, des personnes à l'extrémité, qu'on n'espère plus sauver; on l'applique quelquefois aussi à ceux que le mauvais état de leurs affaires a privés de toute ressource.

lia comnière 1» earpe et le broehet Mn compare.

« Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou :

Il côtoyait une rivière.

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; Ma commère la carpe y faisait mille tours

Avec le brochet son compère. »

(La Fontaine. — Le héron,)

Quand on a, comme la Fontaine, l'art des épithètes heureuses, on peut se passer aisément de

motifs pour les employer : leur bonne grâce naturelle et le tour familier qu'elles donnent à la pensée légitiment suffisamment leur présence. Dans cette occasion^ cependant^ on peut supposer que ce n'est pas sans raison qu'il a dit ma commère la carpe et le brochet son compère. Non qu'il ait su à n'en point douter que ces deux poissons avaient toujours vécu dans la meilleure intelligence^ mais il faisait allusion aux rôles de carpe et de brochet que jouèrent dans un jeu de société^ appelé jeu des poissons et très en vogue de son temps^ Voiture et le duc d'Enghien. Peut-être ne relira-t-on pas sans plaisir quelques passages de la lettre que la commère Voiture écrivit, en souvenir de ce jeu, à Monseigneur le duc, son compère, lorsque, dans la bataille de Rocroy, il fit passer le Rhin aux troupes qui devaient joindre celles de M. le maréchal de Guébriant (1643).

€1 Hé ! bonjour, mon compère le Brochet, bonjour, mon compère le Brochet. Je m'estois toujours bien doutée, que les eaux du Rhin ne vous arreste- Toient pas, et connaissant vostre force, et combien vous aimez à nager en grande eau, j'avois bien creu que celles-là ne vous feroient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que

vous avez achevé tant d'autres avantures

Quoyque vous avez esté excellent jusques icy, k toutes les sausses où Ton vous a mis, il faut avouer que la sausse d'Allemagne vous donne un grand

wm

goust^ et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement... Aussi vous ne sçauriez vous imaginer jusques où s'étend vostre réputation: il n'y a point d'estangs^ de fontaines^ de ruisseaux^ de rivières ny de mers, où vos victoires ne soient célébrées, poin^ d'eau dormante, où Ton ne songe à vous ; point d'eaubruyante où il ne soitbruit de vous. Vostre nom pénètre jusqu'au centre des mers, et vole sur la surface des eaux ; l'Océan qui borne le monde, ne borne pas vostre gloire. L'autre jour que mon compère le Turbot et mon compère le Grenaut, avec quelques autres poissons d'eau douce, soupions ensemble chez mon compère l'Ëperlan :

on nous présenta au second, un vieux Saumon qui avoit fait deux fois le tour du monde, qui venoit fraischement des Indes occidentales, et avoit esté pris, comme espion en France, en suivant un bateau de sel. 11 nous dit, qu'il n'y avoit point d'abysmes si profonds sous les eaux où vous ne fussiez connu et redouté, et que les Baleines de la mer Athlantique suoient à gi*osse goûte, et estoient toutes en eau, dès qu'elles vous entendoient seulement nommer. Il nous eust dit davantage, mais il estoit au court-bouillon ; et cela estoit cause, qu'il ne parloi t qu'avec beaucoup de difficulté. ♦. A dire le vray, mon Compère, vous estes unterrible Brochet. Et n'en déplaise aux Hippopotames, aux Loups-marins, ny aux Daufins mesmes, les plusgrands et les plus considérables hostes de l'Océan, ne sont que des

pauvres Cancres au prix de vous^ et si vous contînuez comme voUs avez commencé^ vous avallerez la mer et les poissons. Cependant vostre gloire se trouvant à un point qu'il est asseuré qu'elle ne peut aller plus loin ny plus haut^ il cst^ ce me semble^ bien à propos qu'après tant de fatigues^ vous veniez vous rafraischir dans l'eau de la Seine, et vous récréer joyeusement, avec beaucoup de jolies Tanches, de belles Perches, et d'honnêtes Truites, qui vous attendent icy avec impatience. Quelque grande pourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir, elle n'égale pas la mienne, ny le désir que jay, de vous pouvoir témoigner, combien je suis.

Yostre très-humble es très-obéissante servante et c(Hnmère. La Carpe

I^eabeauxJoiirsd'AraiiJ nez touchent à leur fln. — Citation assez fréquemment employée dans la conversation pour exprimer que des plaisirs ou des réjouissances vont bientôt cesser. Elle est empruntée au Don Carlos de Schiller; c'est le premier mot que dit Domingo, au début du drame, à l'infortuné Don Carlos.

On raconte en Allemagne, à propos de ce mot, la petite anecdote que voici : — Une dame de la campagne, à qui l'on avait parlé beaucoup des beautés de Don Carlos, vint exprès à Berlin pour entendre le drame de l'illustre poëte. Interrogée sur le plaisir que lui avait fait la représentation, cette dame ré-

mtm

pondit : — Oui^ c'est très-beau^ mais je m'étonne qu'un homme d'esprit comme Schiller ait corn» mencé sa pièce par une phrase aussi connue.

Maille à partir. — Avoir maille à partir avec quelqu^un, avoir une maille àpartager (le moipartir signifiait autrefois partager) ; et^ au figuré^ avoir des différends^ des discussions sur des choses de la plus mince valeurr La maille était une petite monnaie qui ne valait que la moitié d'un denier. Il y avait des mailles parish, de mailles tournois, il y avait même des demi-mailles. — On sait que la monnaie^ à laquelle on donnait le nom de tournois parce qu'elle était battue à Tours, était plus faible d'un cinquième que celle de Paris. La différence de valeur a donné lieu à l'expression longtemps en usage de livre tournois : la livre parisis valant vingt-cinq sous, on désignait par livre tournois, la livre de de vingt sous, celle dont on se servait plus fréquemment dans les comptes et que nous appelons aujourd'hui franc.

Le mot maille est resté aussi, avec le sens d'une chose de très-peu de valeur, dans la locution n'avofV ni sou ni maille qui veut dire n'avoir aucun bien, aucunes ressources pécuniaires.

Ce nom de mmlle aurait pu venir de médaille dont il eût été une sorte de diminutif barbare ; mais il a été donné, dit-on, à la petite pièce de monnaie

qui avait cours sous les rois de la troisième race parce que cette pièce n'était pas plus grande qu'un trou de filet ou^ qu'une boucle de cotte de mailles.

— Selon Ménage^ cette monnaie était ainsi appelée du vieux mot français maille qui signifie figure carrée, parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni (ienter ni maille signifiait^ autrefois^ n'avoir aucune sorte de monnaie^ ni ronde ni quarrée.

Une monnaie qui a disparu aussi et qui nous a laissé son nom^ c'est la Gazetta. Les feuilles périodiques qui parurent à Venise au commencement du dix-septième siècle coûtaient une Gazetta ; c'est à cette circonstance qu'elles ont dû leur nom^ et c'est de là qu'est venu l'usage, dans la suite, d'appeler Gazettes les feuilles quotidiennes qui publient les nouvelles.

Nous ajouterons, à propos de monnaies qui ne sont plus en usage, que le nom du liard a donné lieu à des opinions très-différentes. Ménage le fait venir de hardi (li hardi pour le hurdi), nom de plusieurs espèces de monnaies en Guyenne : quelques-uns considèrent ce mot comme un adjectif qui, en langue romane, signifie gris, brun, ou noir, et qui aurait été appliqué aux pièces de billon par opposition aux pièces d'ai^ent qu'on appelait monnaie blanche. D'autres enfin, et nous nous rangerons assez volontiers à l'avis de ces derniers, pensent que cette dénomination vient tout simplement du nom de celui qui le premier fit frapper cette es-

pèce àe monnaie (1430) : Gigue Liard^ maître des monnaies en Dauphiné.

lien lept merTellled du monde. — - On désigne sous ce nom les sept ouvrages d'art cités comme les plus célèbres dans l'antiquité. Ce sont : Les pyramides d'Egypte^ -^ les jardins suspendus et les murs de Babylone, — le tombeau de Mausole, — la statue de Jupiter Olympien, — le colosse de Rhodes, — le temple de Diane, — et le phare d'Alexandrie.

Pyramides d'Égtpte. Ainsi qu'on s'accorde le plus généralement à le reconnaître, ces monuments gigantesques étaient consacrés à la mémoire des rois et des êtres qui avaient un caractère sacré. — La plupart des pyramides ont été renversées; cependant les trois que Ton cite comme les plus remarquables, celles qui, sans doute, ont valu aux pyramides l'honneur d'être classées au nombre des sept merveilles, sont encore debout : elles sont situées non loin de l'ancienne Memphis, à trois lieues du Caire. On en fait remonter l'érection au treizième et au quatorzième siècle avant notre ère. La principale, bâtie par Chéops, a 237 mètres de largeur à sa base et 145 de hauteur; on y compte 208 assises ayant chacime 67 centimètres de hauteur moyenne ; elle a été construite, au rapport de Diodore de Sicile, en vingt ans par cent miUe ouvriers. Les deux autres sont moins extraordinaires : l'une, bâtie par Chéphrem, a 21 2 mètres de base et 129 de

hauteur^ et la plus petite^ attribuée à Mycérinus, a 91 mètres de base apparente et 53 d'élévation. Les quatre faces de ces pyramides répondent à peu près aux quatre points cardinaux.

jARDms SDSPENmjs ET MURS DE Babylone. — Les femeuses murailles qui entouraient la capitale de l'empire des Assyriens et de la Babylonie étaient bâties en briques ; elles avaient huit myriamètres de circuit, soixante-six mètres de hauteur et dixsept mètres d'épaisseur ; deux chariots pouvaient s'y promener de front. Quant aux jardins suspendus, ils étaient plantés dans un tenain rapporté sur des voûtes formant terrasses au-dessus du palais des rois. Ces terrasses étaient soutenues par des colonnes, et les jardins arrosés par des canaux et des aqueducs secrets. — Ces merveilles étaient dues à Sémiiumis, qui contribua puissamment à l'embellissement de cette ville immense où l'on admirait encore un pont construit sur l'Euphrate, qui traversait la ville du nord au midi, et ce magnifique temple de Bélus au milieu duquel s'élevait un édifice composé de huit tours bâties les unes sur les autres.

Le tombeau de Mausole. — La reine Artémise P% qui se joignit à Xerxès dans son expédition contre la Grèce, qui combattit si vaillamment à la bataille de Salamine et qui eut une statue à Sparte parmi les généraux perses, n'a pas laissé un souvenir si vif que la reine Artémise 11, dont le seul mérite fut dé regretter sincèrement Mausole, son frère et mari.

Pour immortaliser une femine^ surtout quand cette femme est une reine^ il n'est pas besoin d'exploits^ il suffit d'une vertu. Le tombeau de Mausole^ élevé vers Tan 355 avant Jésus-Christ^ était situé à Halicamasse^ ancienne capitale de la- Carie méridionale. Ce magnifique monument avait quatre grandes façades qui regardaient Torient^ le midi^ l'occident et le nord ; il était couronné par une pyramide sur laqueUe se trouvait un char de marbre attelé de quatre chevaux. La célébrité du tombeau de Mausole a fait donner le nom de mausolée à tout monument sépulcral somptueux ayant le caractère d'un édifice.

La statue de Jupiter Olympien. — 11 y avait à Olympie^ une des principales villes de l'Ëlide^ sur l'Alphée^ un vaste temple dédié à Jupiter^ bâti avec une sorte de pierre ^ui ressemblait au marbre de Paros. C'est dans l'intérieur de ce temple que se trouvait une statue d'or et d'ivoire représentant Jupiter. Cette statue, chef-d'œuvre de Phidias, avait vingt mètres de haut et représentait le dieu assis sur son trône.

Le colosse de Rhodes, — statue gigantesque d'Apollon qui se trouvait à l'entrée du port de Rhodes, capitale de l'île de ce nom, située dans la Méditerranée, à rextrémité sud-ouest de l'Archipel. Cette statue était l'ouvrage de Charès, élève de Lysippe ; il la commença vers l'an 300 avant Jésus-Christ et y travailla pendant dix ans. Elle était d'airain, elle avaif trente-quatre mètres de hauteur, et les vais-

seaux^ disait-on^ passaient à pleines voiles enti'C ses jambes ^ Le colosse de Rhodes avait coûté près d'un million et demi; il fut renversé, cinquante- six ans après son érection, par un tremblement de terre qui le rompit aux deux genoux.

Le temple de Diane — était situé à Ëphèse, ville d'Ionie. Suivant Pline, il avait cent trente mètres de long sur soixante-sept de large et dix-huit de haut. La nef était soutenue par cent vingt-sept colonnes d'ordre ionique, de vingt mètres de haut. Ce temple fut brûlé par Ërostrate, ce fou qui, suivant la tradition antique, voulut s'immortaliser par cet acte d'impiété. La destruction du temple d'Éphèse ayant eu lieu le jour où naquit Alexandre, ce héros offrit de le reconstruire, à condition qu'on y insciirait son nom ; mais on refusa ses offres et le temple fut rebâti par les Ëphésiens,

Le phare d'Alexandrie, — tour en marbre blanc, construite sous le règne de Ptolémée Philadelphe, pai* l'architecte Sésostrate, dans l'ile de Pharos, qui fut

i M. le comte de Caylus a démontré que le colosse de Rhodes n'était point placé de cette manière bixarre. Il a cité Pline et Strabon qui ont beaucoup parié du colosse de Hbodi!S sans faire aucune allusion à Técartement des jambes; Philoo de Byzance, qui parle de la base de marbre du colosse, dont les pieds se trouvaient ainsi 'éunis sur un même bloc et près l'un de l'autre. On a fait remarquer, d'ailleurs avec raison, que si le colosse avait été placé à l'entrée du port, les jambes écartées, il eût été inévitablement renversé dani la mer lors du tremblement de terre qui le brisa.

réunie par un môle à la ville d'Alexandiie Tan 286 avant Jésus-Christ. On doune une idée de Télévation de cette tour en disant que du Commet on découvrait les vaisseaux à cent milles en mer. Le phare d'Alexandrie fut détruit en 1303 par un tremblement de terre. L'ile de Pharos a donné son nom à ce monument ^ et ce nom est resté dans la langue pour désigner ces tours surmontées d'un fanal que l'on établit sur certains points pour indiquer le voisinage des côtes ou signaler quelque danger.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer^ à propos des sept merveilles^ que le nombre sept tient ime place assez importante dans nos souvenirs. Nous avons^ en effet, outre les sept qui se retrouvent à chaque page de la Bible et qui ont tous pour principe les sept jours de la création, car le nombre sept est un nombre saint. Nous avons — Les sept têtes de Vhydre, ce monstre fabuleux qui vivait dans le lac de Lerne^ dans le Péloponèse, et dont les têtes repoussaient à mesm*e qu'on les coupait. — Les sept vaches grasses et les sept vaches maigres qui annonçaient à Pharaon sept années d'abondance et sept années de disette. — La guerre des sept chefs, l'expédition entreprise par Adraste et les héros argiens pom* rétablir Polynice sur le trône de Thèbes. — Les sept chefs contre Thèbes^ titre d'une tragédie d'Eschyle. — Les sept sages de la Grèce, — Les sept collines de Rome,

— la république des sept Ues, la république des lies Ioniennes. — Les sept frères, nom de sept montagnes de la Mauritanie tingitane. — Les sept mers, nom donné autrefois aux sept embouchures par lesquelles le Pô se jetait dans l'Adriatique. — Les sept bouches du Nil. — Le château des Sept-Tours, à Gonstantinople. — La légende des sept évêques envoyés en Espagne par saint Pierre et saint Paul. Les sept enfants de Lara, cél^vQi dans les chroniques espagnoles et dont la lin tragique a fourni à Lope de Vega le sujet d'un drame. — Les sept électeurs^ princes qui avaient le privilège d'élire l'empereur d'Allemagne et qui furent établis en 1292, lors de l'élection d'Adolphe de Nassau. — La guerre de Sept ans, guerre à laquelle la Prusse doit d'être devenue puissance de premier ordre.

Ajoutons, pour terminer, que ce fameux chiffre sept est encore un de ceux qui jouent le plus grand rôle dans les choses actuelles de la vie. La semaine a sept jours ; la musique sept notes ; et le prisme sept couleurs ; on compte sept planètes, abstraction faite des quatre télescopiques ; il y a sept péchés capitaux; sept sacrements ; sept psaumes, et sept parties de l'office. S'il faut en croire les physiologistes, nous changeons de peau tous les sept ans» Nous disons proverbialement: Prêcher sept ans pour un carême ; si le carême durait sept ans, tu serais un habile homme à Pâques. On prétend que les plus grands sages pèchent au moins sept fois par

jour, et quand nous éprouvons une joie très-vivé, nous sommes au septième ciel.

Il n'est pas jusqu'à nos souvenirs d'enfance qui ne parlent du nombre sept: Barbe-Bleue avait pendu sept femmes et les bottes de TOgre étaient des bottes de sept lieues.

On est tellement habitué^ enfin, à retrouver un peu partout ce nombre sept^ qu'on le met même où il n'est pas. On affirme quelquefois que le Styx faisait sept fois le tour des enfers. Nous avons souvent entendu dire aussi : Les sept plaies d'Egypte, et l'on n'a pas voulu nous croire quand nous avons afOimé qu'il y en avait dix *.

Faire grràTe. — La place de l'Hôtel de ville s'appelait autrefois place de Grève ; elle devait ce nom au voisinage du quai de la Grève. C'est sur cette place que se sont réunis pendant longtemps les ouvriers sans travail; c'est là que les entrepreneurs venaient les embaucher, c'est là qu'ils ont exercé, dans le temps où le travail était rare, cette exploitation pour laquelle on a inventé le mot marchandage.

Quand les ouvriers, mécontents de leur salaire.

1 Les eaax chaDgées en sang, les greaouiUes, les petits iosectes piquants, les mouches, la peste, les ulcères et les pustules, la grêle* les téoèbres épaisses, les sauterelles, la mort des premiers-nés des hommes et des bêtes.

efusent de travailler à des conditions qui ne leur emblent pas assez favorables, t^ se mettent en rêve, ce qui veut dire littéralement qu'ils retourlent sur la place de Grève en attendant qu'on vienne îur faire des propositions meilleures. — Cette xpression s'est étendue et elle se dit spécialement ujourd'hui de la coalition que font les ouvriers our se refuser à travailler tant qu'on ne leur ama as donné l'augmentation de salaire qu'ils rélament.

•*- Les mots réputés malséants perent entièrement ce caractère lorsqu'ils entrent en omposition dans d'autres mots que l'usage a con- Btcrés tout d'une pièce et que personne ne songe à isséquer. Les mots cul-de-sac, cul-de-lampe, cul e basse-fosse, cul-de-jatte, cul-de-four, et plusieurs ece genre disent bien ce qu'ils veulent dire, et à e titre ils sont bons. On les prononce partout, en >ute occasion, sans exciter ni étonnement, ni lurmure, et ils ne peuvent être considérés comme iconvenants que par une fausse et maladroite mderie. — Tout cela soit dit à propos decul-de-sac i des mouvements d'indignation de Voltaire :

CSomment a-t-on pu, dit-il, donner le mot de culè-Boc à l'angiportus des Romains ? Les Italiens en •nt pris le nom d'angiporto, pour signifier strada mza uscita. On lui donnait autrefois le nom d'tmmse, qui est expressif et sonore. C'est une gros-

sièreté ënorme que le mot cul-de-sctc ait prévalu. » Et comme Voltaire répétait souvent les choses qu'il avait sur le cœur^ il n'a pas laissé échapper une seule occasion de flétrir ce pauvi'e mot. — « J'en dis autant à le Breton , imprimem* de l'Almanach roycU, je ne lui payerai point l'almanach qu'il m'a vendu cette année. Il a eu la grossièreté de dire

que M. le président M. le conseiller.... demeure

dans le cul-de-sac de Ménard^ dans le cul-de-sac des Blancs-Manteaux. Jusqu'à quand les welches croupiront-ils dans leur ancienne barbarie ? Gomment peut-on dire qu'un grave président demeure dans un cul?... Fi ! monsieur le Breton^ corrige^ vous^ servez-vous du mot imptusey qui Bst le mot propre ; l'expression ancienne est impasse» — Nous avons renoncé à des expressions absolument nécessaires^ dont les Anglais se sont heureusement enrichis. Une inie^un chemin sans issue^ s'exprimaient si bien par non-passe, impctëse, que les Anglais ont imité; et nous sommes réduits au mot bas et impertinent de cul-de-sac, qui revient si souvent, et qui déshonore la langue française. »

On lit enfin dans la Correspondance littéraire de Grimm, à la date du 17 août 1763 : — «Vous remarquerez que le grand apôtre veut qu'on dise Auguste à la place de ce gothique et barbare août, qu'on prononce aussi oût. C'est ainsi qu'il veut qu'on substitue le mot d'impasse à celui de cul-de-sac. En écrivant, il y a quelques années, à feu Tabbé Du-

resnd^ parla poste^ il mit sur l'adresse : « A M. l'abbé Duresnel^ de FAcadémie française^ dans Timpassc de Saint-Pierre, — et non dans le cul-de-sac, attendu que rien ne ressemble moins à un cul ni à un sac, qu'une rue qui n'a point d'issue. »

Ce qui résulte de plus clair de toutes ces récriminations et de bien d'autres, car Tautcur de la Pueelle ne s'en est pas tenu là, c'est que ceux qui uni partagé son avis sur la grossièreté du mot culde-sac n'en aiuraient peut-être jamais été choqués s'il n'avait pas fait tant de bruit pour si peu. a La métaphore peut manquer de noblesse (quoique, après tout, l'habitude efface le relief de ces locutionsj/maisellene manque pas de justesse, puisque le sac se tient assis siu* son fond, et qu'une personne obstinée à traverser une impasse n'en viendrait non plus à bout qu'une personne obstinée à sortir d'un sac par le fond. » (Génin.)

Aller an diable anvert. — Faire une expédition dangereuse. Cette locution s'entend particulièrement aujourd'hui dans le sens de aller loin, —iluver* est une cormption de Vauvert ; on disait autrefois : Aller au diable Vauvert, Le Fa été mangé dans la rapidité du discours, et il a tîni par disparaître si bien, qu'on a été amené à couper en deux, pour lui donner une sorte de sens, le reste du mot : ouvert, — Le château de Vauvert ou Val- Vert, situé près de Paris, du côté de la barrière d'Enfer, avait

été habité par Philippe-Auguste après son excommunication ; il passait depuis cette époque pour être hanté par des revenants et des démons. Saint Louis, pour désensorceler ce château^ le donna aux chartreux en 1257.

C'est yraisemblablement le souvenir diabolique de ce lieu maudit qui a fait donner le nom d'Enfer àla rue qui y conduisait et qui s'était appelée auparavant chemin de Vauvert. Il y a cependant d'autres opinions sur l'origine du nom de cette rue. Huet prétend qu'elle a ^té ainsi nommée pai*ce qu'elle futlongtempsunlieu de débauches et de voleries. D'autres pensent que le mot enfer n'est autre chose ici qu'un tronçon de mot corrompu. La rue Saint- Jacques s'est nommée Via superior, la rue d'Enfer, qui lui est parallèle, fut désignée^ par opposition, sous le nom de Via inferior, Via infera ; c'est ce mot infera altéré qui serait resté comme dernière dénomination à la rue d'Enfer.

Gai comme pinnoii. — Nous en savons tout juste assez en ornithologie pour distinguer un chardonneret d'un serin, et le chant de la fauvette de celui du rossignol. Ne connaissant donc que très-imparfaitement les mœurs et les habitudes du pinson, nous aurions continué à répéter avec tout le monde : Gai comme pinson, si le spirituel auteur de y Esprit des bêtes n'était venu nous dire ce qu'il fallait croire de cette comparaison peu fon-

dée : « Gai comme pinsouy dit-il^ est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l'esprit des populations. Un oiseau gai, c'est le tarin, c'est le sizerin^ le linot, le serin^ un oiseau qul^ toujoiirs frétille^ sautille et babille^ qui prend son msd en patience, et le temps comme il vient ; quiconune le chardonneret, mange devant sa glace quand il est seul, pour se faire accroire à luimême qu'il dîne en société. Or, le pinson n'a jamais affecté ces allures joviales ; au contraire, il s'observe constamment, fait tout avec mesure, ré- Qexion et solennité ; il pose, comme on dit, quand il marche, quand il mange, quand il chante. Au lieu de prendre le temps comme il vient, il se laisse aller à des plaintes mélancoliques pour peu que la pluie menace. La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d'oiseau gai. » (Alphonse Toussenel. — (hmithologie passionnelle.)

Faire la monehe dn eoche. -—Cette expression signifie faire l'empressé, le nécessaire ; se mêler de tout sans se rendre vraiment utile, et s'attribuer le succès des choses auxquelles on n'a nullement contribué. Laraison de cette locution devenue proverbiale est dans la fable de la Fontaine intitulée Le Coche et la Mouche^ dont voici la morale :

« Ainsi certaines gens, faisant les empressés, S'introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout, important devraient ôtre chassés. »

Cris de Merlasine* — Merlusine est une corruption de Mélusine nom d'une fée qui appartient aux chroniques fabuleuses du moyen âge. — Fille d'Élinas, roi d'Albanie, et de la fée Pressine^ Mélusine eut à supporter, ainsi que ses deux sœurs^ Méline et Palestine, tous les malheurs que lem* père attira sur la famille en violant l'engagement qu'il avait pris de ne point chercher à voir leur mère. Elles s'en vengèrent en enfermant Ëlinas dans une caverne où il périt. — Condamnée, en expiation de ce crime, à devenir, le samedi de chaque semaine, moitié femme, moitié serpent, Mélusine devait rester serpent si son mari la voyait dans sa métamorphose. Elle épousa Raymondin, fils du comte de Forez, en lui faisant promettre de ne point chercher à connaître son secret. Mais tourmenté, lui aussi, par le démon de la curiosité, il fit avec son épée une ouverture au mur de la chambre oïl se cachait Mélusine, et l'aperçut sous la forme d'un serpent. Aussitôt, la malheureuse fée s'envola par la fenêtre, et elle resta enfermée depuis dans un souterrain du château de Lusignan. Elle ne sort de sa retraite, ajoute la tradition, que pour apparaître de temps en temps au-dessus de

rande tour et annoncer par ses cris aigus que lalheur ou la mort menace de frapper un des ibres de la famille.

iielques-uns ont prétendu qu'en disant cris de lusine, on faisait allusion aux cris étouffés que labitants du pays croyaient entendre soiiir du eau; mais il faudrait alors que notre expresfût synonyme de plaintes ou gémissements^ « n'est point avec cette signification qu'elle entrée dans notre Jangue : Pousser des cris de lusine, a toujours Toidu dire pousser des cris ;ants.

irrirer comme marée en carême. <— Arriver *opos. Une expression qui est aussi d'un usage --fréquent, est : Cela vient comme mars en cae, cela ne manque jamais d'arriver à une cerle époque. — Il n'est pas rare d'entendre emfer ces deux expressions l'une pour l'autre, et .s croyons utile d'insister sur le sens difiërent chacune. La marée peut manquer^ le pauvre el en sut quelque chose ; si donc elle vient, et îlle vient surtout au moment où l'usage de la Qde est proscrit, elle arrive très à propos. Mars, contraire, est inévitable, il ne peut manquer rriver, et toujours il anive à l'époque du cale. La première expression se dit donc d'une )se qui vient à point nommé, an moment oii on

Il,

pète à chaque instant cette phrase pour exp qu'on veut être tout à ses plaisirs^ qu'on c pour un joiu*^ le tracas des affaires. Nou pellerons les circonstances dans lesquelles été dite pour la première fols. Les Thébains { salent sous l'oppression d'Archias et de Léoi — Pélopidas, Melon^ Damoclides, Théopompe minondas et quelques autres forment le pr< ks affranchir de ce joug odieux. — Philidas des conjiurés, se fait nommer greffier d'Arc! de Philippe, qui étaient alors polémarques, invite à un magnifique souper, afin de les aux conjurés au moment où ils seront p] dans le vin et énervés par la débauche. C'est dant ce souper qu'un exprès envoyé d'Aï vint apporter à Archias une lettre contena détail exact de la conjuration. « Ce courriel duit auprès d'Archias, le trouva plein de vl en lui remettant la lettre, il lui dit que h

«nnnA mil l'pnvnvait. 1p. nriait à(^. la lirp s

a A demain les affaires » est passe depuis en proverbe, et il est encore en usage parmi les Grecs * »

I^ea FrançaU. — C'est sous ce nom qu'on désigne communément le premier théâtre de France et, par conséquent, — nous le disons par amour de la vérité plus encore que de la patrie, — la première scène du monde. De ce qu'un théâtre ûe Paris a spécialement le nom de Français, un sauvage intelligent pourrait se croire autorisée conclure que tous les autres théâtres sont étrangers. On sait quelle serait son erreur : aux théâtres du Gymnase, des Variétés, du Vaudeville, du Palais-Royal et dans les nombreux théâtres du Boulevard du crime, on parle un français plus ou moins français, mais enfin on y parle le français, -r- La dénomination du théâtre de la rue Richeheu remonte à l'époque où il n'y avait d'autres théâtres importants à Paris que celui de Molière et celui de la troupe italienne. C'est alors que pour les distinguer, on disait, en prenant les acteurs pour le théâtre, les Français et les Italiens, a La troupe de Molière joua d'abord sur ce théâtre • les jours qu'on appelait extraordinaires, les lundi, mardi, jeudi et samedi, et les ItaUens jouèrent les autres

1 Piutarque^ Vie de Pélopidas.

* Le théâtre du Petit-Bourbon, situé vis-à-vis du cloître Saint- Germain l'Auxerrois, dans la rue des Poulies, qui descendait alors jusqu'au quai.

jours. Molière et ses camarades eurent à leur la somme de 1^500 livres pour cet arrange En juillet 1659^ la troupe italienne retourna son pays^ et Molière prit alors pour ses rep talions les dimanche, mercredi et vendredi.

appelés ordinaires En janvier 1662^

Molière et sa troupe étaient installés au 1 Royal, les Italiens étant revenus à Paris, nai^t de nouveau avec eux, mais en pn leur tour les jours extraordinaires, et, sur du roi, en restituant aux Français, (c'est r< sion dont se sert la Grange, qui fait ainsi ( tre l'origine par opposition de celte appel les 4,500 livres qu'ils avaient précédemm çues, et cela pour moitié des frais d*établis! de la salle du Palais-Royal. (Registre manus la Grange) *. »

Avoir de la corde de pendu. — Quelqi ajoutent : dans sa poche. Mais que ce soit poche ou ailleurs, cela veut toujours dire a bonheur. Le peuple a longtemps attribué à 1 dépendu la propriété de porter bonheur. 11 n même pas qu'il soit complètement reveni préjugé, car l'année dernière encore, on fait suivant dans un journal de province : « fils, cordonnier, s'est pendu à Cany. La 1 curieux qui assiégeait le domicile de ce mail

i Taschereau. Histoire de la vie et des ouvrages de

suicidé^ et la fureur de posséder un petit bout de cette corde de pendu à laquelle on attribue tant d'influeiice^ étaient telles qu'on en est venu aux mains^ et que^ pendant quelques instants^ la circulation sur la voie publique a été interrompue. » — Nous ajouterons comme preuve d'un autre genre que récemment encore^ à l'Opéra, on trouva^ dans le troisième dessous^ le cadavre d'un machiniste qui s'était pendu. Lorsque la corde fut coupée^ toutes les dames de l'endroit, sirènes et sylphides, se groupèrent curieusement autour du cadavre. Bientôt on chercha la corde pour faire constater le suicide^ mais ce fut inutilement: dans Tespace de quelques minutes^ la corde avait disparu.

Ainsi on croit encore aujourd'hui que ce qui a été fatal à l'un doit être favorable à d'autres. Singulier raisonnement ! C'est pousser bien loin la tiiste logique de Rousseau : a Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins possible ; car^ dans Tétat social^ le bien de l'un fait nécessairement le mal de l'autre. » Rien n'est sauvage, au reste, comme certains préjugés: on a vu des malades tremper leur mouchoir dans le sang d'un supplicié, et le sucer avec ardeur dans l'espoir très-sérieux d'une guérison. On dit aussi proverbialement : C'est un homme de sac et de corde^ pour exprimer qu'il est capable de tout et qu'il mériterait de finir par le deniier supplice. Autrefois, on mettait dans un sac les cri-

minels qui avaient été pendus et on les jetait à la mer.

Mez à la Roxelane. -^ Cette Roxelane qui nous a laissé son nez a joué un certain rôle dans riilstoire ottomane du seizième siècle. — Sultane favorite de Soliman II, elle sut lui inspirer une. telle passion qu'elle parvint, à force de ruse et d'habileté, à échanger les noms d'esclave et de sultane contre le titre de femme légitime. Mettant alors tout en œuvre pour satisfaire son ambition, elle fit périr Mustapha, fils de Soliman et d'une autre femme, afin d'assurer le trône à Sélim^ son fils aine. Déjà, quelques années aupsu*avant, Roxelane avait contribué à la mort du grand vizir Ibrahim, et elle n'a laissé, avec sa réputation 4'esprit et de beauté, qu'un souvenir odieux. Voilà, en deux mots, la Roxelane de l'histoire. 11 en est une autre spirituelle aussi, mais beaucoup moins cruelle, qui, au mérite d'être habile et jolie, joignait celui d'avoir un nez retroussé. C'est ce nez trop néghgé par l'histoire que Marmontel a relevé pour en faire l'instiniment principal des faiblesses de Soliman le Magnifique. Le conte moral de Marmontel, qu'on pourrait intituler So/iman II, ou ce que peut un nez retroussé, tend à prouver, en effet, que Roxelane ne serait jamais arrivée peut-être à se faire épouser, si elle n'avait pas eu « un nez en l'air. » Telle est l'influence fascinatrice exercée par ce fameux nez,

^e^ dans sa fureur même^ l'empereur s'écrie : « Je L'avais bien prévu que ce petit nez retroussé aurait fait quelque sottise. » Enfin^ quand Roxelane triomphe^ et que^ au mépris des mœurs de l'Orient^ elle va devenir la femme du héros turc^ Soliman se dit tout bas^ en la conduisant à la mosquée : a Est-il possible qu'un petit nez retroussé renverse les lois d'un empire ? »

C'est ainsi que le nez de Roxelane est devenu assez célèbre pour donner son nom à la famille des nez retroussés.

Jetons^ pour finir, un rapide coup d'oeil sur l'intéressante variété des nez.

Nez aqtUlin, Il n'est pas rare d'entendre donner ce nom aux nez droits et effilés ; le mot aquilin n'est là, cependant, que pour éveiller l'idée d'aigle, et un nez aquilin est un nez courbé en bec d'aigle.' — Cest plus particulièrement le corbeau qui sert à stygmatiser les nez crochus ; on dit, dans une intention critique, nez en hec-à-corhin.

Nez camus ou camard. Bien que ces deux mots rappellent aussi la courbe, ils s'appliquent invariablement aux nez plats et écrasés. Les nègres, poiu* lesquels ce morceau de chah* qui avance sur la figure n'est point une beauté, mettedt leurs soins et leur coquetterie à se rendre camus.

Le nez droit et bien proportionné, c'est, chez les femmes, le nez grec, et, chez les hommes, le nez romain. Ce sont les nez artistiques. — Il y a aussi,

et nous ne devons pas remettre^ le nez gaulais^ qui nous a été révélé par Brillât-Savarin dans le portrait de mademoiselle Herminie de Borose: «Li plupart de ses traits^ dit-il^ sont gros; mais son nez est gaulois : ce nez charmant fait un effet si gracieux^ qu'un comité d'artistes^ après en avoir délibéré pendant trois dîners^ a décidé que ce type, tout français^ est au moins aussi digne que tout autre d'être inunortalisé par le pinceau^ le ciseau et le burin, r*

Une dernière dénomination enfin qui, toute vulgaire qu'elle est, nous paraît asses heureuse, c'est le nez en pied de marmite» Ce nom dit si bien ce qu'il veut dire, qu'il est compris même par ceux qui n'ont jamais vu de marmites à pieds. Un nex ni petit, ni grand, lai'ge un peu à la base et qui n'a point de forme arrêtée, c'est tin nez en pied de marmite^

Amonretlii des onfte mille vierifes. — Dans le sens où l'on entend ce proverbe, aimer les onze mille vierges, c'est aimer toutes les femmes, c'est croire^ dans le feu de la première jeunesse, que toutes les femmes sont également dignes de notre amouti — Ce chiffre énorme de onze mille, adopté ainsi polir terme de comparaison, a frappé les incrédules^ et ils ont mis en doute ce que rapporte la tradition sUr le martyre de sainte Ursule et de ses nombreuses compagnes^ Les onze mille vielges

étant venues^ sous la conduite de sainte Ursule^ fonder un monastère sur les bords du Rhin^ auraient été mises à mort par les Huns^ près de Cologne, vers Tan 384 *. — Quelle que fût son ardeur chrétienne, sainte Ursule ne peut avoir réuni une tdle armée de vierges, et quelle que fût leur barbarie, les Huns n'ont pas pu les tuer. Et puis, onze mille personnes pour fonder un monastère, c'est beaucoup. On a dont; fait des recherches pom* expliquer ce chiffre impossible, et Ton a découveii qu'il était, selon toute apparence, le résultat d'un malentendu. Une inscription portant : S. Ursula a XI M, V. avait été traduite : Sainte Ursule et onze mille vierges, tandis qu'on pouvait tout aussi bien l'interpréter par les mots : Sainte Ursule et onze martyres vierges. Cette dernière interprétation paraissait d'autant plus rationnelle qu'on lit dans un catalogue de reliques, tiré du Spicilége du P.D. Luc d'Acheri : De reliquiis SS. undecimvirgi*

t • On ignore en quel temps, en quel lieu sont nées les onze mille Tiares, en quelle année elles ont souJETert le martyre. Sigebcrt fait de sainte Ursule la GUe d'un très-noble prince de la Grande-Bretagne^ nommé Nothus; mais Geoffroy de Saint-Asaph lui donne pour père on de Gornouailles, nommé Dionocus, et Pierre Noël en fait une Écossaise, fille de Mourus^ puissant roi de ces contrées. Geoffroy prétend qu'elle fut promise en mariage à Commanusy Tun des petits souyerains de la Grande-Bretagne, et Noël soutient que ce fot i Éleutherusj monarque suxerain de toute l'Angleterre. Sige' Sert fiie Tépoque de son martyre à l'an 453, et Baronius le recule à r» 383; d'autres écrivains le mettent à l'an 440. » (Saignes.)

num. Reliques des onze saintes vierges — D'après une autre version^ sainte Ursule n'avait qu'une seule compagne nommée Undecimille^ et c'est de ce nom^ pris pour une abréviation de undecim milita que sont sorties les onze mille vierges. Nous laissons aux personnes qui savent quelque chose sur le compte de sainte Undecimille le soin d'apprécier ce que vaut cette opinion.

Représenter les armes de Bonri^eB. — Cette expression ne figure dans notre langue qu'à titre de quolibet; elle n'a aucun objet essentiel^ et si elle n'était pas encore très-usitée dans le langage familier^ on pourrait la supprimer avec avantage. Les armes de Bourges étant im âne dans un fauteuil^ on dit à ceux qu'on voit assis nonchalamment dans un bon siège qu'i7s représentent les armes de Bourges, Cette plaisanterie, on le voit, n'est pas du meilleur goût. — 11 n'a été donné jusqu'ici, sur l'origine de ces armes singulières, aucune explication plausible, et nous reproduirons, faute de mieux, celle qui remonte à César et qu'on a été chercher au Vatican. (( L'origine de ce proverbe se trouve dans un manuscrit latin delà bibliothèque du Vatican, plein de remarques curieuses sur les Commentaires de César. On y lit que, pendant le siège de Bourges, Vercingetorix, chef des Gaulois, commanda à un capitaine, nommé Asinius PoUio, de faire une so^ tie sur les troupes de César; celui-ci ne pouvant

conduire lui-même ses soldats au combat^ parce |u'il était incommodé de la goutte^ envoya un lieutenant; mais une heure après^ comme on vint lui dire que ce lieutenant lâchait pied^ il se fit porter dans une chaise aux portes de la ville, et anima tellement ses soldats par ses discoiu^ et par sa présence^ qu'ils reprirent courage, retournèrent contre les Romains et en tuèrent im grand nombre. Une si belle action fit dire qu'Asinius,dans sa chaise, avait autant contribué à la défaite de l'ennemi que les aimes de ses soldats. Quoique le mot armes ne signifie point ici armoiries, et qu'il y ait de la différence entre les mots Asinius et Asinus, on n'en a pas moins dit : Asinus in cathedra, un âne dans un fauteuil^ et pris cet âne pour les armes de Bourges.

Satire Ménippée. — Pamphlet politique contre la Ligue, qui parut en 1594, et qui se compose du Catholicon d'Espagne par Leroy, et de V Abrégé de la tenue des états, par Passerat, Rapin, Guillot, Florent Chrétien et Pierre Pithou *. — Cette satire, qui toiumait les ligueurs en ridicule et dévoilait leurs manœuvres, servit beaucoup la cause de

1 Passerai et Rapin firent les rers; Gillot, la harangue du cardinal légat; Florent Chrétien, celle du cardinal Pellevé, et Pierre Pithou, celle de M. d'Âubray. C'est aussi à Rapin que sont dues les harangues de l'archevêque de Lyon et du docteur Rose.

Henri IV. « La Satire Ménippée ne fut guère moins utile à Henri lY que la bataille dlvry. 11 s'en Ot trois éditions en trois semaines^ et quelques mois après Paris ouvrait ses portes à ce bon prince^ aux acclamations de tous les bons citoyens. » (Président Hénault.)

En désignant depuis deux siècles et demi sous le nom de Ménippée la plus importante des satires auxquelles la Ligue ait donné naissance^ on a un peu oublié que Satire Ménippée est non*-seulement le titre d'un livre^ mais aussi^ et avant tout^ le nom d'un genre d'ouvrage. — Un esclave éloquent^ Ménippe^ élève de Ménédème le Cynique^ ayant fait^ en vers et en prose^ des railleries mordantes contre les hommes de son époque^ on donna son nom à cette espèce de satire. C'est Ménippe que Lucien appelle le plus hargneux et le plus acharné de tous les dogues que sa secte ait enfantés.

Ménippe le satirique a eu pour imitateurs, chez les Latins, Varron, Sénèque et Pétrone. Les Césars de Julien, et la Consolation de la philosophie par Boëce, sont aussi des satires ménippées. — Ce mélange de vers et de prose qui caractérisait dans la forme les satires ménippées, ne fut pas observé dans la suite, et cette modification fît distinguer la ménippée en prose de la ménippée versifiée. L'Ane d'or d'Apulée, les Lettres des gens obscurs de Reuchlin et Hutten, le Tristram Shandy de Sterne, le Gulliver de Swift, sont des ménippées en prose. On

cite, comme exemple de raénippées versifiées, le Voyage au Parnasse de Caporali, VHudibras de Butler, la Jhmciade de Pope, le Lutrin de Boileau, et même le Temple du goût de Voltaire.

de lym. — Le lynx de la Fable avait des yeux asscÉ perçants pour voir à travers les murailles, et c'est à celui-là que notre mot fait allusion. Cet animal extraordinaire avait, en outre, la facultë de produire des pierres précieuses ; son urine devenait un corps solide appelé lapis Hncurius, que le lynx dérobsdt aux regards des hommes en le couvrant de terre.

L'espèce de chat que nous appelons lynx a aussi l'œil vif, brillant, et voit sa proie de très-loin. 11 ne produit ni rubis, ni escarboucles, mais il a conservé les habitudes de propreté de la famille à laquelle il appartient, et il cache encore beaucoup de choses aux regards des hommes.

On voit qu'en dépouillant le lynx antique des exagérations qui en ont fait un animal mei*veilleux, on retrouverait aisément le nôtre, et Ton ne sait pom'quoi BufTon a voulu qu'il n'ait d'autre rapport avec le vrai lynx que celui du nom.

La comparaison de notre proverbe pourrait donc, au besoin, ne pas remonter à la fable pour être juste. Les personnes qui ont une bonne vue ou qui, au figuré, ont un coup d'oeil pénétrant, ne perdraient

rien de leurs avantages si on les comparait simplement au lynx de notre époque.

On retrouve un exemple du goût que les anciens avaient pour ce genre de merveilleux dans les qualités qu'ils attribuent aussi à la vue de Lyncée, l'un des Argonautes qui accompagnèrent Jason à la conquête de la Toison d'or. Sa vue était si perçante, dit-on, qu'il voyait ce qui se passait dans les deux et dans les enfers. Il devait cette réputation à ses observations astronomiques et aux moyens qu'il avait employés pour découvrir les mines.

Faire four. — Cette expression que l'Académie n'a pas légitimée est très-usitée de nos jours pour exprimer la non-réussite, l'insuccès. Elle est particulièrement consacrée en style de théâtre. La Grange, dans son registre, après avoir sorti hors ligne la somme très-faible que produisit chacune des trois premières représentations de la Zénobie de Magnon, met comme résultat de la quatrième : un four, — Le drame sifflé, le débutant mal accueilli, la chanteuse enrouée, le tragédien amusant et le comique plaisanterie à part, comme dirait Rivarol, tout cela, sur la scène, se caractérise par le mot faire four. Il n'y a pas à revenir sur une pièce qui a fait un four complet.

Faire four se disait autrefois des comédiens qui renvoyaient les spectateurs avant la représentation, parce qu'il n'était pas venu assez de monde pour

couvrir les frais. — C'est cette expression qui nous est restée a?ec une signification plus étendue et aussi un peu détournée^ puisque aujourd'hui les acteurs se résignent^ quand la salle est vide^ à jouer devant les banquettes.

Ce mot four, dit ainsi à propos des rares spectateurs qu'on renvoyait comme ils étaient venus, a été peut-être emprunté, dans le principe, aux usages de cette comédie italienne qui a longtemps occupé, personne ne l'ignore, une place importante dans les plaisirs de Paris. Le mot fuori ! (dehors) était fréquemment employé au théâtre ; aujourd'hui encore, en Italie, quand le public veut rappeler tout le numde, c'est-à-dire faire sortir tous les acteurs des coulisses, il crie : Ftwri ! fuori ! — Dehors est donc l'idée qui nous semble avoir donné naissance. à l'expression usitée autrefois dans un sens restreint : faire four c'était mettre dehors. — La prononciation italienne explique les altérations que ce mot a dû subir pour prendre les allures françaises : de fwri prononcé en mettant l'accent sur la première f syllabe et en laissant mourir le son i (fouor), on arrive presque naturellement et sans transition au mot four.

Payer en monnaie de sinise. — Avoir recours, pour se dispenser de payer, aux belles paroles, aux caresses ou à toute autre grimace. — Cette expres- **■[ sion a poiu* origine l'un des articles du Livre des A 13.

métiers d'Étiennc Boileau^ prévôt sous saint Louis, relatif au péage du Petit-Pont à l'entrée de Paris. 11 est stipulé, en effet, dans cet article, que tout jongleur, porteur d'un singe, s'acquittera de ce qu'il devrait payer pour ce singe et poui* les choses à son usage, en le faisant jouer et gambader devant le péager.

liit de Procuste. -^ Mettre sur le lit de Procuste, c'est réduire mal à propos les choses pour leur donner les proportions des objets auxquels on veut les adapter. « Si la belle et fière organisation de Corneille n'avait pas été miséi^lement assujettie par l'Académie de son temps aux dimensions de ce lit de Procuste, sur lequel tous les génies de la France devaient être torturés à leur tour, il aurait laissé plus de types qu'il ne l'a fait, car la nature lui avait donné au plus haut degré la puissance d'invention. » (Ch. Nodier.)

Le Procuste qui a donné lieu à cette expression remonte aux temps héroïques. C'était un brigand de l'Attique, qui, non content de dépouiller les voyageurs, leur faisait subir de cruelles tortures. Après les avoir étendus sur un lit, il leur faisait couper les jambes, s'ils étaient plus grands que ce lit, et leur faisait tirer les membres par des cordes s'ils étaient plus petits. — On dit .qjae Thésée le fit mourir par le même supplice ; mais on ne nous apprend pas s'il fut allongé ou raccourci.

Le Ht de Procuste ne se dit^ au figuré^ que des choses réduites^ étriquées ; on ne l'emploie pas^ C(»nme Thistoire de notre brigand permettrait de le faire^ en parlant des choses qu'on allonge sans raison ou sans utilité. On ne dirait pas^ par exemple^ qu*on met sur le lit de Procuste le roman qu'on délaie outre mesure pour lui faire remplir un plus grand nombre de feuilletons.

BAtir le balai. -- Rôtir le balai se dit d'une femme qui a mené une vie licencieuse et désordonnée. C'est une allusion au balai enflammé que tenaient les sorcières en se rendant à ces assemblées du sabbat qui^ selon la tradition populaire, avaient lieu à minuit sous la présidence du diable. Cette course nocturne des sorcières qui allaient au sabbat rappelle à l'esprit les femmes qui s'abandonnent aux plaisirs effrénés de la débauche, et qui ont toutes^ comme celle de la satire de Régnier,

c Un balet, pour brasier en allant au sabat. »

L'Académie applique aussi cette locution aux hommes qui ont passé plusieurs années dans un emploi de peu Hé considération ; dans ce cas, le sens ne se rapporte plus à l'origine; ce n'est que par extension que rôtir le balai peut se dire des hommes et avec cette signification. *

Vtm 4|«inBe-TlM|rte. — On désigne sous ce nom un hospice spécial pour les aveugles, situé â Paris, rue de Gharenton. Il doit ce nom des Quinze- Vingts, — que autant vaudroit nommer trois cents, comme dit Villon, — au nombre d'aveugles poui lequel il fut fondé par saint Louis, vers Tan 1254, Nous empruntons au Dictionnaire des rues et itionuments de Paris, de MM. Lazare frères, les détails qui suivent sur l'origine de la fondation deThqspice des Quinze-Vingts :

<( Parmi les grands établissements créés par le saint roi, V hospice des Quinze^Vingts figure au premier rang. Mais si tous les historiens se sont trouvés d'accord pour faire honneur de cette pieuse fondation à Louis IX, deux opinions différentes ont été avancées sur la destination première de cet asile.

tt Avant le treizième siècle, » — dit Jaillot, dont Tavis est adopté par plusieurs autres écrivains— a les pauvres de la ville de Paris s'étaient réunis « dans le but de former une société ou congréga- « tion, dont les membres devaientvivre en commun « des ressources que leur procurait la charité des (( fidèles. Mais souvent ces infortunés manquaient tt de secours lorsque Tâge et les infirmités ne leur (( permettaient plus de les aller chercher au loin. »

(( Saint Louis, le premier, établit un hôpital destiné à recevoir ces aveugles, qui devaient être au nombre de trois cents, nourris et entretenus aux frais de la commune*

« Quelques historiens ont avancé que saint Louis avait fondé cet établissement pour donner asile à trois cents chevaliers auxquels les Sarrasins avaient fait crever les yeux. Les lettres patentes données au mois de mai 1546 par François l^*" semblent conàrmer cette opinion. On lit dans ces lettres^ portant règlement de Thospice des Quinze-Vingts :

«t François^ par la grâce de Dieu, roy de France,

« à tous présents et advenir salut et dilection

« Comme de tout temps et ancienneté, pour la « notirritiure, hospitalité et entretennement des « povresmalladesimpuissans de gaigner leurs vies, « afQuans en notre royaulme, paiis, terres et sei- « gneuries, aient été par nous et nos prédécesseurs K roys, fondez plusieurs lieux pitoiables. Maison- « Dieu et hospitaulz, ez quels lieux ils sont reçus « nourris et alimentez, selon les facultez du revenu, «c ordonnance et statutz d'iceulz, entre les quels « lieux pitoiables auroit esté, par feu nostre progé- « niteur le roys saint Loys, fondez en nostre bonne « ville et cité, de Paris, la maison et hospital des 1 5/20 «de Paris en mémoire et récordation de trois « cents chevaliers qui en son temps et règne eurent tt les yeulz crevés pour soustenir la foi catholique j etc »

Les bâtiments destinés à rétablissement des Quinze-Vingts furent élevés par le célèbre architecte Eudes de Montreuil, sur un terrain appelé Champ-Pourri et situé à Tendroit où|l'on a vu de-

devenaient la proie du minotaure * enfenné dans le labyrinthe.

Lorsque Thésée arriva en Crète, Ariane, fille de Minos, le vit et l'aima. Elle conçut aussitôt le projet de le sauver, et lui donna un peloton de fil qui devait le guider dans les détours du labyrinthe. Aidé par ce secours, Thésée tua le minotaure, revint sur ses pas, sortit du labyrinthe, et se sauva de Crète emmenant avec lui sa libératrice et les enfants dont il avait voulu partager le sort.

Faute d*aii point Martin perdit son âne.

— Ce proverbe a eu, selon les temps, des formes diverses * ; toutes répondent à l'idée qu'on attache à l'expression, aucune ne rappelle exactement les

1 Monstre au corps d'homme et à la tête de taureau, fruit des amours de Pasiphaë, femme de MiQos„ avec uu taureau. Neptune avait inspiré cette passion à Pasiphaë pour se venger d'une offense de Minos. — Le Minotaure (Minos, Taurus) se nourrissait de chair humaine.

s « Voici les différentes rédactions que l'on trouve de ce proverbe : j'ai suivi l'ordre chronologique :

— Pour un point perdit Gibert son asne [Ane, prov.)^ xiu^ siècle.

— Pour un seul point Gaubert perdit son église (Prov. Gallic], xv« siècle.

— Pour un point perdit Martin son asne [Prov, communs Goth.\ fin du xv« siècle.

— Pour un point Baudet perdit son asne [Adages français)^ xvi« siècle. »

(Le Roux de Lincy. — Lf€ Livre des proverbes.)

origines qu'on a voulu lui donner. Pour escalader la difficulté^ on a dit, — et c'était chose facile, — qu'un certain Martin ayant joué son âne aux dés, l'avait perdu au moment où il ne lui manquait plus qu'un seul point pour le gagner. Mais en bonne conscience, les savants ne pouvaient guère se contenter de cette origine improvisée ; ils ont pensé qu'il fallait demander à la science l'explication de ce proverbe, et voici la belle histoire qu'ils nous ont racontée :

Un abbé, nommé Martin, avait ordonné qu'on écrivît sur la porte de son abbay^ d'Azello :

Porta, patens esto, nulli elaudaris honesto.

Au lieu de mettre la virgule après esto on l'avait mise par erreur après nti/^i: Porta patens esto nulli, elaudaris honesto, ce qui avait donné à Tinscription un sens tout différent, puisque la porte, loin d'être ouverte à tout le monde était fermée même à l'honnête homme. — Le pape (il paraît que c'est le pape lui-même qui passa par là), le pape fut choqué de cette inscription, et il retira l'abbaye à ce pauvre Mariin. Le successeur fit remettre à sa place la malencontreuse virgule, et pour perpétuer le souvenir des malheiu's qu'elle avait causés, on ajouta ce vers au premier :

Pro solo puncto earuit Martinus Azello.

Aux personnes qui n'auraient pas encore aperçu d'âne dans cette histoire, on fait remarquer quMzelio signifie âne, et qu'ainsi le irers ironique doit se traduire : Poui' un point Martin perdit son âne, c'està-dire son Azello, son abbaye d'Azello,

On le Toit^ cette savante explication repose sur une virgule et sur un calembour. Elle a rinconvénient de ne pas se rapporter beaucouj[> à notre pr(^ verbe, dans le sens où nous l'appliquons, mais elle a l'avantage de montrer à ceux qui méprisent la ponctuation quelle influence peut avoir sur les destinées humaines une virgule bien ou mal placée.

On est frappé, en y réfléchissant, des circonstances qui se sont fatalement réunies pour perdi'e l'abbé Martin : son abbaye s'appelle âne ou à' peu près, il se nomme lui-même comme nos ânes, u|ie âneric lui enlève son abbaye, et U passe à la postérité, dans un proverbe, en compagnie d'un âne.

Pom' expliquer le proverbe au moyen d'un âne qui ne soit pas Y Azello de l'abbé Martin, on a prétendu que point était une corruption ^u mot poil, et qu'autrefois on disait : Pour un poil Martin perdit son âne. On a raconté, à l'appui de cette opinion, une histoire aussi authentique que celle du Martin joueur de dés : Un nommé Martin ayant perdu son âne à la foire ou autrement réclamait un autre âne qui avait été trouvé. Le juge du village ayant décidé qu'on devait rendre cet âne, Martin croyait déjà le tenir lorsqu'on lui demanda de quel

poil il était. Il répondit gris, et comme c'était noir ja'îl eût fallu dire, Mai*tin perdit son âne. « Ainsi, conclut l'ingénieux auteur de cette explication, pour l'aToir pas sceu dire de quel poil estoit son asnc, 1 donna lieu à ce proYerbe. » — Était-ce bien son Ine après tout , car enfin il e^t peu probable qu'il e fût trompé aussi grossièrement sur la couleur le sa propre bête? Et puis, tin poil veut-il dire le wil dans le sens de la couleur? — Ce sont là des [uestions ipi'il est permis de s'adresser. Mais les kmneurs d'explications ne sont pas en peine pour (i peu, et ils aplanissent tous les obstacles avec la variante que voici : Martin avait parié son âne que yoTL âne était noir. Après avoir examiné attentivenent l'animal, on lui trouva un poil blanc, et l'âne lut perdu pour Martin. — 11 faut convenir que les tenants de Martin n'étaient guère de bonne foi s'ils prétendaient qu'on n'est pas noir parce qu'on a un fKÂl blanc. '

Quoi qu'il en soit de ces histoires d'ânes et d'abbaye^ et du fond plus ou moins solide sur lequel elles reposent, le proverbe a été jugé bon et il est

1 Nous renverrons pour plus de détails sur ce proverbe et sur les altérations qu'il a subies, à un article du Mercure de France de juillet 1745. On pourra y étudier la question de savoir si ce fut pour on point de trop, ou pour un point mal placé, ou enfin si ce fut faute d*un point que Martin perdit son âne. On y verra aussi que Tabbé d*Azello, qui s'est appelé Martin depuis Pasquier, se nomniait Robert autrefois.

resté. On dit communément, en parlant de ceux qui échouent après avoir été sur le point de réussir. Faute d'un point, Martin perdit son àne,

Oalenden i^r^c^iies. — Renvoyer quelqu'un aux calendes grecques c'est l'envoyer à une époque qui ne viendra jamais/et, par conséquent, cela signifie refuser de faire ce qu'on désire ou ce qu'on exige de nous. — Cette expression vient de ce que les calendes, qui indiquaient le premier jour de chaque mois, n'existaient que chez les Romains. Il n'y avait pas de calendes chez les Grecs : la fête célébrée à la nouvelle lune en Grèce ainsi qu'en Egypte et en Syrie se nommait néoménie (nouveau mois). — Le payement des dettes à Rome était fixé aux calendes de chaque mois ; c'est ce qui explique pourquoi le mot calendes est venu figurer dans une expression qui veut dire qu'on ne remplira jamais son engagement ou qu'on ne répondra point à une demande.

Peut-être trouvera-t-on que cette explication est superflue et qu'elle aiwait dû prendre place plutôt dans un recueil de grosses ignorances. Nous pouvons assurer cependant qu'il est encore un certain nombre de personnes qui ne savent que très-vaguement à quoi s'en tenir sur les calendes grecques. On nous a parlé d'un rédacteur de joiunal de théâtre qui croit consciencieusement que les calendes grecques sont un pays très-éloigné ; quand il ne veut pas voir les gens de^ longtemps il les envoie

sans remords aux calendes grecques^ et il compte bien qu'ils n'en reviendront pas. C'est la confiance de ce digne journaliste qui nous a décidé. — 11 doit être parent d'im monsieur très-vertueux de notre connaissance qui ne parle jamais d'une femme de mœurs dissolues sans s'écrier: C'est une Messe" nienne ! — Au moins est-il l'ami d'un autre monsieur qui sait la mythologie autant que ce dernier l'histoire romaine. Désirant faire comprendi'e^ par une image^ que sa position de fortune ne lui permettait pas de se livrer à de folles dépenses^ il eut recours à cette périphrase : Vous en parlez fôH à votre aise^ cher ami, croyez-vous donc que j'ai la boite de Pandore !

ManiT^r Aeii poires d'anipoisiie. — Être dans l'inquiétude, éprouver quelque chagrin, quelque mortification sensible. Cette expression vient sans nul doute de cet instrument de fer, à ressort et en tonne de poire, que les voleurs introduisaient dans la bouche de leurs victimes pour les empêcher de crier^ et qu'on nommait poire d*angoisse, « Cet instrument était ime sorte de petite boule, qui, par de certains ressorts intérieurs, venait à s'ouvrir et à s'élargir, en sorte qu'il n'y avait moyen de la refermer ni de la remettre à son premier état qu'à l'aide d'une clef faite expressément pour ce sujet. » (Inventaire gercerai de l'histoire des larrons,) L'invention de ceUe machine est attribuée à un nommé Gau-

cher, capitaine, servant du temps de la Ligue dans le parti espagnol. — On ne dit guère, dans le langage Oamilier, manger des poires d'angoisse : l'expression plus usuelle, plus populaire, pour indiquer de même qu'on est inquiet, tourmenté, c'est avaler des couleuvres, La première expressi(m nous semble cependant préférable pour peindre un état d'angoisse et d'anxiété.

Parler frasais eonnne «ne Taeke espairnole. — Nous ne voulons apprendre la géographie à personne, mais nous rappellerons à ceux qui pourraient n'y plus songer que les provinces basques, baignées par les eaux du golfe de Gascogne^ ayçisinent la Navarre et la FYance ; que les arrondissements de Bayonne et de Mauléon (Basses-Pyrénées) , qu'on appelait aussi autrefois basse Navarre, ont fait partie de ces provinces, — et qu'enfin le nom du peuple qui habite ce pays vient du mot basque vaso, qui signifie montagne^ et qui, pris adjectivement, s'est augmenté de la finale co, pour devenir vasoco, et, par contraction, vasoOy montagnard. Les Français qui savaient peu l'espagnol, et qui, d'ailleurs, n'y regardaient pas de si près, ont dit vocco, et puis vacce.

On voit où nous voulons en venir» Quand on a dit dans le principe : Parler comme un vacce espo' gnol, on a voulu faire allusion aux habitants des provinces basques de TEspagne^ dont l'idiome porte

encore tous les caractères d'une langue primitive et qui étaient très-inhabiles à s'exprimer en français ; — mais vaece dans le temps où le latin laissait partout des traces, se disait pour vache ; les paysans ont même conservé ce mot, dans beaucoup de nos provinces. — De là est venue la confusion : loin des Pyrénées, ce mot vacce pris pour basque n'était pas entendu de tout le monde, et comme, au contraire, il était très-usité dans le sens de vache, on a été amené insensiblement à consacrer ce non -sens devenu proverbe : Parler français comme une vache espagnole.

de Crygès. — Candaulcy le dernier roi dQ Lydie, le plus inconséquent de tous peut-être, fit confidence à Gygès^ son favori, des charmes de sa femme, et l'admit à les voir au moment où elle sortait du bain.

La reine, pour se venger de cette vanité maritale, proposa à Gygès de tuer Gandaule, et de prendre sa place sur le trône de Lydie. Gomme tous les maris indiscrets^ Gandaide fut puni de n'avoir pas su cacher son bonheur, et Gygès, devenu roi, fut moins heureux que le berger Aglaûs* Telles sont, d'après Hérodote> les circonstances réputéeshistoriquesdans lesquelles Gygès usurpa le trône de Lydie. Le merveilleux anneau dont parle Platon appartient à la Pable et n'a dû être imaginé que pour remplacer avec honneur j dans les annales lydiennes, les

erreurs de Gandaule. La terre s'étant ouverte sous les pieds de Gygès^ il descendit dans l'abîme ; il y vit un monstrueux cheval ; dans les flancs de ce cheval^ un homme; et au doigt de cet homme^ un anneau ayant la vertu de rench'e invisible celui qui le portait. Gygès prit cet anneau et s'en servit pour ôter sans péril la vie à Gandaule et s'emparer du trône. Si tout n'était permis à la Fable^ on pomTait désirer savoir à quoi Gygès reconnut les vertus de cet anneau et comment il s'en empara.

Cette vieille faiblesse humaine qu'on nomme curiosité et souvent indiscrétion a fait évoquer en tout temps le fameux anneau. De nos jours le souvenir s'en efface : depuis que Balzac a révélé tous les mystères du cœur et que madame de Girardin a écrit une nouvelle qu'on n'oubliera pas^ on a abandonné Vanneau de Gygès pour la cantie de M. de Balzac.

Faire la fi|pae. —

« Plusieurs se sont trouvés qui d'écharpe changeants Aux dangers ainsi qu'elles ont souvent fait la figue.

Le sage dit selon les gens,

Vive le roi ! Vive la Ligue ! »

(La Fontaine. — La chauve-souris et les deux heletUi.)

On le voit par cet exemple^ l'expression faire la figue est d'usage dans le sens de narguer quelqu'un^

i>e moquer de lui. Elle nous vient d'Italie. La plus grande injure que Ton puisse faire à un Milanais c'est de lui montrer le bout du pouce seiré entre deux doigts en lui disant: Ecco la fica, G est^ en effet, une allusion à un événement unique en son genre et qui a dû laisser dans le peuple des souvenirs humiliants. Voici l'histoire telle que la raconte Tabbé Tuet; nous laissons à Tauteur des Matinées sénonaises le soin de lui donner des voiles : « Les Milanais, s'étant révoltés contre Frédéric, avaient chassé de leur ville l'impératrice son épouse, montée sur une vieille mule nommée Tacor, et ayant le dos tourné vers la tête de la mule et le visage vers la queue. Frédéric les ayant subjugués, fit enfoncer une figue sous la queue de Tacor et obligea tous les Milanais captifs d'arracher pubhquemcnt cette figue avec les dents^ et de la remettre au même heu sans Taide de leurs mains, sous peine d'être pendus sm*le-champ, et ils étaient obUgés de dire au bourreau qui était présent : « Ecco la fica. )>

« L'ung d'eulx, voyant le pourtraict papal (comme estoitde louable coustiune pubhquement le mons-. trer es iours de feste a doubles basions), luy feit la figue : qui est en icelluy pays signe de contemnement et de dérision manifeste. )> (Rabelais.)

Adieu. — Adieu est un de ces mots heureux inventés par le cœur. — Je vous quitte, je ne serai plus là pour prendre ma part de vos joies et de vos

peines^ pouiv veiller sur yous^ et pendant ce temps qui va nous séparer^ je vous reconunande à Dieu : qu'il voUs protège et vous conserve à ceux qui vous aiment. Mais adieu veut dire : il faut nous éloigner; nous nous aimerons toiyours^ et peut-être nous ue nous reverrons plus. Aussi^ cette parole^ quoique bonne et consolante^ est toujours une parole de tristesse.

« Adieu I mot qu'une larme humecte sur la lèvre ; Mot qui finit la joie et qui tranche Tamour ; Mot par qui le départ de dëiicea nous sévre ; Mot que réternité doit effaeer un jour !

Adieu !... Je fai souvent prononcé dans ma vie. Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais, Ce que tu contenais de tristesse et de lie.

Quand Thomme dit : Retour ! et que Dieu dit : Jamais ! >

(Lamartine.)

On dit tous les jours, on écrit même souvent dans les romans et au théâtre: Adieu, ou plutôt.,, au revoir ! 11 semble que le mot adieu soit réservé pour les séparations étemelles. Pourquoi cela î Pourquoi ne pas dire adieu le soir à ceux qu'on doit retrouver le lendemain?

Le mot au revoir nous rappelle qu'on se demande quelquefois si l'on doit dire au revoir ou à revoir^ En considérant ces deux expressions comme elliptiques et comme voulant dire, l'une au plaisir de vous revoir, l'autre à l'avantage ou à Vhonneur de vous revoir, elles pourraient être également adoptées et

ervir même à établir une distinction entre le congé u sentiment et celui du respect; mais la différence u plutôt la nuance serait un peu délicate, et il vaut lieuX; comme on Ta fait, s'en tenir à un seul mot. \e l'ayis des grammairiens, c'est l'expression au évoir qui est la bonne. La raison en est, selon toute pparence, que le verbe revoir était autrefois usité omm^ substantif; il y avait ainsi dans l'ancien *ançais un grand nombre d'infinitifs qui s'emloyaient substantivement^ et Ton disait le revoir omme nous disons encore le manger y le boire, le arler.

Attendes-moi iMias Porme. — On lit dans le actionnaire étymologique de MM. Noël et Carpen- 1er: •

« Attendez-moi sous l'orme, Vous m'attendrez longtemps. »

(Régnard. — Àttendex-moi sous Vormet se. dern.)

« Cette petite comédie, représentée en 1694, a Tobablement donné lieu à l'expression provcr- Âale. »

11 y a erreiu* : c'est le proverbe qui a inspiré la omédie, et non la comédie qui a donné naissance u proverbe.

Âttmdezr-moi sous Vorme répond à cette idée : Le endez-vous que vous me donnez m'est désagi'éablc.

et je ne m'y rendrai pas. Or le type des rendez-vous désagréables est une assignation qui vous appelle à comparaître par-devant les juges, et c'est à celui-là que, dans ji'origine, on a fait allusion en disant : Attendez-moi sous l'orme. « Aux vDlages, disent les auteurs de Trévoux, on plante un orme devant l'église, dans le ca];refour ; d'où sont venues ces phrases proverbiales : danser sous Tonne; juges de dessous Torme : on appelait ainsi les juges pédanés qui rendoient leurs sentences sous Tonne; attendez-moi sous Torme, qui se dit pour donner un rendez-vous où Ton n'a pas dessein de se trouver. L'origine de ce proverbe vient de ce que, autrefois, les juges tenoient lem* juridiction à la porte des maisons des seigneurs, et d'ordinaire sous un arbre planté devant le manoir seigneurial. On les appeloit les plaids de la porte, comme témoigne Loiseau : et parce que d'ordinaire il y avoit un orme, c'est pour cela qu'on a dit des premières assignations don^ ées en justice : Attendez-moi sous Vorme» »

De nos jours, on n'attend plus sotis l'orme qu'au figuré. L'usage de planter un orme devant l'église ou à la porte des maisons seigneurisdes a disparu depuis longtemps. Nous qui aimons les arbres, nous le regrettons, car nous aimerions à rencontrer souvent des ormes comme celui que l'on voit à Paris, rue Saint-Jacques, au milieu de la cour de l'établissement des Sourds-Muets : il a cinquante mètres de haut et cinq mètres de circonférence. Cet orme,

le plus beau de France peut-être, est, dit-on, Tun des six mille pieds d'arbres qui furent plantés sous Henri IV, par les soins de François Miron, et en partie au moyen de ses ressources personnelles.

I. — Si ce mot était de nous, s'il avait pris naissance à Paris au milieu de notre société élégante et de nos femmes bien chaussées, nous ferions peu de difficulté de lui trouver une explication raisonnable. Toutes les Parisiennes sont élégantes ; riches ou pauvres, belles ou laides, jeunes ou vieilles, toutes savent apporter dans leur toilette ce je ne sais quoi que le génie pourrait seul nommer, qui répare toutes les erreurs de la nature et qui constitue cette aisance, cette grâce, ce charme séduisant que bien des femmes plus jolies et mieux douées chercheraient vainement à surpasser. — Ce qui distingue surtout la femme de Paris, c'est la chaussure ; elle possède au suprême degré le talent de se chausser et elle excelle dans Tartde marcher. Prenez une femme au hasard, donnez-lui des bas blancs et une paire de bottines, et lanccz-la dans Paris par le temps que vous voudrez. Elle traversera les rues, les places, les boulevards, les voies le plus horriblement macadamisées, et après avoir légèrement rebondi partout en posant la pointe de son pied avec autant de souplesse que de sûreté, elle vous présentera une chaussure irréprochs^bje : pas ime marque à la bottine, pas une tache au lu^s

blanc. La bottine et le bas blanc sont les auxiliaires les plus puissants de la coquetterie parisienne. Aussi^ il n'est pas de femme, si humble que soit sa position, qui ne porte des bas blancs. Pour que la femme de Paris portât des bas gris ou bleus, il faudrait qu'elle eût abdiqué toute coquetterie^ qu'elle eût renoncé à briller par les attraits extérieurs, c'est-àjdire qu'elle eût compté pour plaire sur d'autres charmes que la beauté. Les savantes et les femmes auteurs et beaux esprits seraient de ce nombre : plongées dans les abîmes de la science ou transportées dans les célestes régions de la poésie^ elles feraient peu de cas des futiles ornements de la toilette, et elles témoigneraient hautement de leur mépris pour, ces choses de la terre, en renonçant même, les insensées, à l'irrésistible puissance du bas blanc.

Mais ce n*est pas nous qui avons inventé ce fameux nom que l'on donne assez mal à propos à toutes les femmes qui s'occupent un peu des choses de l'esprit : c'est en Angleterre qu'il paraît avoir pris naissance et avoir fait fortune. Le bltiestocking existait avant le bas-bleu. On sait que lady Montagne tenait cercle de beaux esprits, et que toutes les célébrités littéraires qui passaient à Londres lui étaient présentées. Un illustre étranger refusa dit-on, de se fabe introduire aussitôt après son arrivée, en s'excusant sur ce qu'il était encore en habit de voyage, et lady Montague aurait dit à ce sujet qu'il

n'était pas besoin de tant de cérémonies^ qu'on pouvait se présenter chez elle même en bas bleus. Telle est la vieille explication qu'on a répétée jusqu'à ces derniers temps. — M. Philarète Chasles^ le spirituel professeur au Collège de France^ en a trouvé uneautreoù les rôles sont un peu changés. M.Ghasles^ pendant les quelques semaines qu'il a passées à Berlin, a beaucoup causé avec un baron allemand qui avait presque autant d'esprit que lui^ et un jour que la conversation était tombée sur les femmes allemandes^ ils se sont livrés au dialogue suivant :

M. Cbasles. — « Ainsi^ vous n'avez pas de femmes auteurs ?

Le Baron. — « Si fait vraiment. L'éducation féminine est excellente' chez nous, bien qu'un peu factice. On permet aux femmes d'écrire, et si elles ont du talent personne ne leur jette à la tète ce stupide mot de bas-bleu, tombé je ne sais d'où et que vous prodiguez ! D'où vient-il^ par parenthèse, cet absurde sobriquet ?

M. Ghasles. — <c De la mauvaise humeur d'Alexandre Pope contre lady Montagne. Elle repoussait les hommages du poète qui n'était pas beau quoique fort amoureux. Congédié, il s'aperçut do deux choses : que les mains de sa cmelle n'étaient pas toujours soignées et qu'elle portail souvent des bas bleus, 11 fit à son endroit ce petit distique :

« Mon adorée a Tart de charmer les humains ; Bile n'a pas celui de se laver les mains ! »

Puis il répandit le distique à dix)ite et à gauche, et ne l'appela désormais que la dame aux b(is bleus. Le monde adopta le sobriquet qui passa aux femmes auteurs, m •

On a voulu faire remonter le bas-bleu à une société qui s'était formée à Venise en 1400 et qui exista jusqu'en 1590. Cette société^ où l'on s'occupait beaucoup de littémture et plus encore de plaisirs, avait nom Société délia calza (Société du bas)^ parce que l'usage était, quand on s'occupait de questions littéraires, de porter des bas bleus. On aurait bien dû nous dire aussi d'où venait cet usage, car on ne voit pas bien ce que la littérature a de commun avec des bas, même avec des bas bleus.

Le mot bas-bleu n'est pas ancien, et il est beaucoup plus probable qu'il ne date, dans la langue anglaise comme dans la nôtre, que de lady Montagne. Seulement, ce qui parait assez plausible, c'est que la belle lady ait rapporté de Venise où elle a vécu longtemps, l'habitude de parler de bas bletAS (pour le cas de la première version), ou de porter des bas bleus (pour la version de M. Chasles).

Chant du cyg^ne. — Si aux dons qui font de noire cygne le roi des oiseaux aquatiques, — grâce, beauté, force et coiu-age, — le cygne des anciens ajoutait le charme d'une voix harmonieuse et mélancolique, on comprend qu'il ait été l'oiseau d'A-

pollon^ cher à Vénus et le séducteur de Léda. C'est pour son chant surtout que le cygne était en honneur dans Fantiquité. Nous avons accepté comme expression et comme symbole ce cygne tel qu'il nous a été transmis^ tout en sachant fort bien que le cygne ne chantait pas. Nos poètes ont parlé des oiseaux de Méandre comme s'ils les avaient entendus ; ils ont fait de Pindare le cygne de Dircé^ de Virgile le cygne de Mantoue^ de Fénelon le cygne de Cambrai. Cette dernière comparaison est celle qui est le plus d'accord avec nos idées modeimes : ce n'est pas le chant de Fénelon qu'on a caractérisé par cette périphrase^ c'est son âme, — blanche et pure autant que la robe du cygne. Comme le cygne, Fénelon avait tous «les titres qui fondent un empire de paix, la grandeur, la majesté, la douceur. » Et puis, le cygne n'a qu'un ennemi, et Fénelon n'avait qu'un adversaire : il était naturel qu'à l'aigle de Meaux on opposât le cygne de Cambrai.

Ce que nous avons conservé surtout dans notre langue poétique, c'est le chant du cygne, ce chant, le plus mélodieux, le plus tendre de tous, qu'exhalait le cygne en mourant.

« Son âme tout entière en ses écrits respire ; Ses actions jamais n'ont démenti sa lyre ; Il se conserva pur au milieu des méchants.

Tel l'oiseau de Méandre, ornement du rivage, Au noir limon des eaux dérobe son plumage,

El saluant la mort de sons mélodieux, D'une voix plus touchante exhale ses adieux. »

(Milievoye.)

Pline^ et tous les savants après lui^ ont crié à l'erreur^ au mensonge ; ils ont dit sur tous les tons que le cygne n'était pas un oiseau chanteur^ que sa voix était rauque et sourde ; mais on ne les a pas écoutés. Chanter ses derniers adieux^ saluer la mort de ses accents les plus sublimes^ cette pensée^ personnifiée dans l'oiseau qui a toutes les grâces nobles et douces^ est une belle fiction que la science ne pouvait a^ racherà la poésie.

« Chantons, puisque mes doigts sont encorsur ma lyre; Chantons, puisque la mort, comme an cygne m'inspire, Au bord d'un autre monde, un cri mélodieux.

C'est un présage heureux donné par mon génie : Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, Qu'un chant divin soit ses adieux !

« La lyre, en se brisant, jette un son plus sublime ; La lampe qui s'éteint tout à coup se ranime, Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer; Le cygne voit le ciel à son heure dernière :

' L'homme seul, reportant ses regards en arrière, Compte ses jours pour les pleurer. »

(Lamartine.)

Le chant du cygne a été très-durement traité par des amis quand même de la vérité, a Je ne sais^ a dit l'un d'eux, sur quel fondement les poètes, tant

anciens que modernes^ comparent l'harmonie métrique^ ou lerhythme^ avec le chant du cygne, il n'y a certainement aucune analogie ; le chant du cygne^ loin d'être mélodieux^ est fort désagréable^ il est aigre et approche du cri de l'oie.

ç Le oygne frappe l'air de ses raaques accents. »

(MoUeranl.)

« L'esprit de justesse qui règne aujourd'hui^ et qui, bien défini, n'est que l'esprit philosophique, devrait exclure de la poésie toute comparaison qui blesse la vérité.. Y>

Bufibn, q^ sait aussi que le cygne ne chante pas, est beaucoup moins sévère ; il fait en poète et en grand écrivain la part des erreurs qui charment : a Les anciens, dit-il, ne s'étaient pas contentés de faire du cygne mi chantre merveilleux, seul entre tous les êU*es qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son 8igonie, et préludait peu* des sons harmonieux à son dernier soupir ï c'était, disaient-ils> près d'expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre> que le cygne rendait ses accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d'une voix basse, plaintive et lugubre> formaient son chant funèbre ; on entendait ce chant, lorsque, au lever de l'am'ore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirants en musique et chan-

tant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction^ en histoiie naturelle, nulle fable chez les anciens n'a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée ; elle s'était emparée de l'imagination me et sensible des Grecs : poètes, orateurs, philosophes même. Font adoptée conune une yérité trop agréable pour vouloir en douter. 11 faut bien leur pardonner leurs fables, elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d'arides vérités : c'étaient de doux emblèmes pour les âmes sensibles. Les cygnes, sans doute, ne diantent point leur mort ; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d'un beau génie prêt à s'éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante : G'es^ le chant du cygne ! y>

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