‹ Petites leçons de littérature et de morale, choix des plus beaux morceaux des prosateurs et des poetes françaisChapitre 2 sur 12 · M DCCC LUI · texte numérisé non relu

M DCCC LUI

Tout contrefacteur ou débitant de contre façons de cet Ouvrage sera poursuivi conformément aux lois.

Tous tes Exemplaires sont revêtus de ma griffe.

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Le premier homme fait le récit de ses premières sensations après la création.

Je me souviens de cet instant plein de joie et de trouble où je sentis pour la première fois ma singulière existence 5 je ne savais ce que j’étais , où j’étais , d’où je venais. J’ouvris les yeux : quel surcroît de sensations ! la lumière , la voûte céleste , la ver dure de la terre , le cristal des eaux , tout m’occupait, m’animait, et me donnait un sentiment inexprimable de plaisir. Je crus d’abord que tous ces objets étaient en moi, et faisaient partie de moi-même. Je m’affermissais dans cette pensée naissante , lors- 1 . Petites Leçons . 1

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que je tournai les yeux vers l’astre de la lumière : son éclat me blessa ; je fermai involontairement la paupière , et je sentis une légère douleur. Dans ce moment d’obscurité , je crus avoir perdu tout mon être.

Affligé, saisi d’étonnement, je pensais à ce grand changement , quand tout à coup j’entends des sons : le chant des oiseaux , le murmure des airs, formaient un concert dont la douce impression me remuait jusqu’au fond de l’âme ; j’écoutai longtemps , et je me persuadai bientôt que cette harmonie était moi.

Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d’existence, j’oubliais déjà la lumière, cette autre partie de mon être que j’avais connue la première, lorsque je rouvris les yeux. Quelle joie de me retrouver en possession de tant d’objets brillants ! Mon plaisir surpassa tout ce que j’avais senti la première fois , et suspendit pour un temps le charmant effet des sons.

Je fixai mes regards sur mille objets divers ; je m’aperçus bientôt que je pouvais perdre et retrouver ces objets , et que j’avais la puissance de détruire et de reproduire à mon gré cette belle partie de moi-même ;

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et quoiqu’elle me parût immense en grandeur, et par la quantité des accidents de lumière, et par la variété des couleurs , je crus reconnaître que tout était contenu dans une portion de mon être.

Je commençais à voir sans émotion et à entendre sans trouble , lorsqu’un air léger, dont je sentis la fraîcheur, m’apporta des parfums qui me causèrent un épanouissement intime , et me donnèrent un sentiment d’amour pour moi-meme.

Agité par toutes ces sensations , pressé par les plaisirs d’une si belle et si grande existence, je me levai tout d’un coup, et je me sentis transporté par une force inconnue. Je ne fis qu’un pas 5 la nouveauté de ma situation me rendit immobile , ma surprise fut extrême, je crus que mon existence fuyait : le mouvement que j’avais fait avait confondu les objets -, je m’imaginais que tout était en désordre.

Je portai la main sur ma tête, je touchai mon front et mes yeux ; je parcourus mon corps : ma main me parut être alors le principal organe de mon existence. Ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si complet, la jouissance m’en paraissait si

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parfaite , en comparaison du plaisir que m’avaient causé la lumière et les sons , que je m’attachai tout entier à cette partie solide de mon être , et je sentis que mes idées prenaient de la profondeur et de la réalité.

Tout ce que je touchais sur moi semblait rendre à ma main sentiment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dansmon àme une double idée.

Je nefuspas longtemps sans m’apercevoir que cette faculté de sentir était répandue dans toutes les parties de mon être 5 je reconnus bientôt les limites de mon existence, qui m’avait paru d’abord immense en étendue.

J’avais jeté les yeux sur mon corps : je le jugeais d’un volume énorme, et si grand , que tous les objets qui avaient frappé mes yeux ne me paraissaient, en comparaison, que des points lumineux.

Je m’examinai longtemps : je me regardais avec plaisir, je suivais ma main de l’œil, et j’observais ses mouvements. J’eus surtout cela les idées les plus étranges : je croyais que le mouvement de ma main n’était qu’une espèce d’existence fugitive, une succession de choses semblables ; je l’approchai de mes

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yeux : elle me parut alors plus grande que tout mon corps , et elle fit disparaître à ma vue un nombre infini d’objets.

Je commençai à soupçonner qu’il y avait de l’illusion dans cette sensation qui me venait par les yeux . J’avais vu distinctement que ma main n’était qu’une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre qu’elle fût augmentée au point de me paraître d’une grandeur démesurée. Je résolus donc de ne me fier qu’au toucher, qui ne m’avait pas encore trompé, et d’être en garde sur toutes les autres façons de sentir et d’être.

Cette précaution me fut utile : je m’étais remis en mouvement et je marchais la tête haute et levée vers le ciel ; je me heurtai légèrement contre un palmier; saisi d’effroi, je portai ma main sur ce corps étranger; je le jugeai tel, parce qu’il ne me rendit pas sentiment pour sentiment. Je me détournai avec une espèce d’horreur, et je connus, pour la première fois , qu’il y avait quelque chose hors de moi.

Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne l’avais été par toutes les autres , j’eus peine à me rassurer; et, après avoir

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médité sur cet événement , je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j’avais jugé des parties de mon corps, et qu’il n’y avait que le toucher qui pût m’assurer de leur existence.

Je cherchais donc à toucher tout ce que je voyais : je voulais toucher le soleil ; j’étendais les bras pour embrasser l’horizon , et je ne trouvais que le vide des airs.

A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise: car tous les objets paraissaient être également près de moi , et ce ne fut qu’après une infinité d’épreuves que j’appris à me servir de mes yeux pour guider ma main 5 et comme elle me donnait des idées toutes différentes des impressions que je recevais par le sens de la vue, mes sensations n’étant pas d’accord entre elles , mes jugements n’en étaient que plus imparfaits 5 et le total de mon être n’était encore pour moi-même qu’une existence en confusion.

Profondément occupé de moi, de ce que j’étais, de ce que je pouvais être, les contrariétés que je venais d’éprouver m’humilièrent. Plus je réfléchissais, plus il se présentait de doutes. Lassé de tant d’incertitudes,

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fatigué des mouvements de mon âme, mes genoux fléchirent, et je me trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de nouvelles forces à mes sens.

J’étais assis à l’ombre d’un bel arbre; des fruits d’une couleur vermeille descendaient, en forme de grappe, à la portée de ma main. Je les touchai légèrement : aussitôt ils se séparèrent de la branche comme la figue s’en sépare dans le temps de sa maturité.

J’avais saisi un de ces fruits ; je m’imaginais avoir fait une conquête , et je me glorifiais de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma main un autre être tout entier. Sa pesanteur, quoique un peu sensible, me parut une résistance animée, que je me faisais un plaisir de vaincre. J’avais approché ce fruit de mes yeux ; j’en considérais la forme et les couleurs. Une odeur délicieuse me le fit approcher davantage ; il se trouva près de mes lèvres ; je tirais à longues inspirations le parfum , et je goûtais à longs traits les plaisirs de l’odorat. J’étais intérieurement rempli de cet air embaumé. Ma bouche s’ouvrit pour l’exhaler ; elle se rouvrit pour en reprendre : je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin , plus

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délicat encore que le premier 5 enfin, je

goûtai.

Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensation ! Jusque-là je n’avais eu que des plaisirs ; le goût me donna le sentiment de la volupté. L’intimité de la jouissance fit naître l’idée de la possession. Je crus que la substance de ce fruit était devenue la mienne , et que j’étais le maître de transformer les êtres.

Flatté de cette idée de puissance, incité par le plaisir que j’avais senti, je cueillis un second et un troisième fruit, et je ne me lassais pas d’exercer ma main pour satisfaire mon goût ; mais une langueur agréable, s’emparant peu à peu de tous mes sens , appesantit mes membres et suspendit l’activité de mon âme. Je jugeai de son inaction parla mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées. Dans cet instant, mes yeux, devenus inutiles , se fermèrent , et ma tête , n’étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé, tout disparut. La trace de mes pensées fut interrompue, je perdis le

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sentiment de mon existence. Ce sommeil fut profond ; mais je ne sais s’il fut de longue durée, n’ayant point encore l’idée du temps, et ne pouvant le mesurer. Mon réveil ne fut qu’une seconde naissance, et je sentis seulement que j’avais cessé d’être. Cet anéantissement que je venais d’éprouver me donna quelque idée de crainte, et me fit sentir que je ne devais pas exister toujours.

J’eus une autre inquiétude : je ne savais si je n’avais pas laissé dans mon sommeil quelque partie de mon être. J’essayai mes sens *, je cherchai à me reconnaître.

Dans cet instant, l’astre du jour, sur la lin de sa course, éteignit son flambeau. Je m’aperçus à peine que je perdais le sens de la vue : j’existais trop pour craindre de cesser d’être ; et ce fut vainement que l’obscurité où je me trouvai me rappela l’idée de mon premier sommeil.

Buffon. Histoire naturelle de l'homme .

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Calme au milieu de l’Océan.

Dix fois le soleil fit son tour sans que le vent fût apaisé ; il tombe enfin , et bientôt après un calme profond lui succède. Les ondes, vioîemmentémues, se balancentlongtemps encore après que le vent a cessé ; mais insensiblement leurs sillons s’aplanissent, et, sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souffle qui l’ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mâts. L’onde , le ciel, un horizon vague, où la vue a beau s’enfoncer dans l’abîme de l’édendue, un vide profond et sans bornes, le silence et l’immensité , voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d’effroi , ils demandent au ciel des orages et des tempêtes ; et le ciel , devenu d’airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu’une affreuse sérénité. Les jours, les nuits , s’écoulent dans ce repos funeste : ce soleil, dont l’éclat naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment

à voir briller les feux étincelants; ce liquide cristal des eaux, qu’avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu’il réfléchit la lumière et répète l’azur des deux, ne forme plus qu’un spectacle funeste ; et tout ce qui, dans la nature , annonce la paix et la joie ne porte ici que l’épouvante et ne présage que la mort.

Cependant les vivres s’épuisent : on les réduit , on les dispense d’une main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie , en devient plus avide ; et plus les ressources diminuent , plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine , fléau terrible sur la terre , mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des eaux : car au moins sur la terre quelque lueur d’espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage ; mais au milieu d'une mer immense , solitaire et environné du néant , l’homme , dans l’abandon de toute la nature , n’a pas même l’illusion pour le sauver du désespoir : il voit comme un abîme l’espace épouvantable qui l’éloigne de tout secours ; sa pensée et ses vœux s’y perdent : la voix même de l’espérance ne peut arriver jusqu’à lui.

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Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau : cruelle alternative de douleur et de rage , où l’on voyait des malheureux , étendus sur les bancs , lever les mains vers le ciel avec des plaintes lamentables , ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe , et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux î

Marmontel. Les Incas.

Jeux solennels de la Grèce .

La course à pied. Quand les présidents eurent pris leurs places , un héraut s’écria : a Que les coureurs du stade se présentent. » Il en parut aussitôt un grand nombre , qui se placèrent sur une ligne, suivant le rang que le sort leur avait assigné. Le héraut récita leurs noms et ceux de leur patrie. Si ces noms avaient été illustrés par des victoires précédentes, ils étaient accueillis avec des applaudissements redoublés. Après que le héraut eut ajouté : « Quelqu’un peut-il reprocher à res athlètes d’avoir été dans les

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fers, ou d’avoir mené une vie irrégulière? » il se fit un silence profond... L’espérance et la crainte se peignaient dans les regards inquiets des spectateurs ; elles devenaient plus vives à mesure qu’on approchait de l’instant qui devait les dissiper. Cet instant arriva. La trompette donna le signal ; les coureurs partirent , et dans un clin d’œil parvinrent à la borne où se tenaient les présidents des jeux. Le héraut proclama le nom de Porus de Cyrène, et mille bouches le répétèrent.

Les jours suivants, d’autres champions furent appelés pour parcourir le double stade, c’est-à-dire qu’après avoir atteint le but et doublé la borne, ils devaient retourner au point de départ. Ces derniers furent remplacés par des athlètes qui fournirent douze fois la longueur du stade. Quelquesuns coururent dans plusieurs de ces exercices, et remportèrent plus d’un prix. Parmi les incidents qui réveillèrent à diverses reprises l’attention de l’assemblée, nous vîmes des coureurs s’éclipser et se dérober aux insultes des spectateurs; d’autres, sur le point de parvenir au terme de leurs désirs , tomber tout à coup sur un terrain glissant.

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On nous en fit remarquer dont les pas s’imprimaient à peine sur la poussière. Deux Crotoniates tinrent les esprits en suspens : ils devançaient leurs adversaires de bien loin ; mais l’un d’eux ayant fait tomber l’autre en le poussant , un cri général s’éleva contre lui , et il fut privé de l’honneur de la victoire, car il est expressément défendu d’user de pareilles voies pour se la procurer. On permet seulement aux assistants d’animer par leurs cris les coureurs auxquels ils s’intéressent.

Les vainqueurs ne devaient être couronnés que dans le dernier jour des fêtes; mais, à la fin de leurs courses , ils reçurent ou plutôt enlevèrent une palme qui leur était destinée. Ce moment fut pour eux le commencement d’une suite de triomphes.

Tout le monde s’empressait à les voir, à les féliciter; leurs parents, leurs amis , leurs compatriotes, versant des larmes de tendresse et de joie, les soulevaient sur leurs épaules pour les montrer aux assistants et les livraient aux applaudissements de toute l’assemblée, qui répandait sur eux des fleurs à pleines mains.

La course des chars. Pour en voir les

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préparatifs, nous entrâmes dans la barrière; nous y trouvâmes plusieurs chars magnifiques retenus par des câbles qui s’étendaient le long de chaque file , et qui devaient tomber l’un après l’autre. Ceux qui les conduisaient n’étaient vêtus que d’une étoffe légère. Leurs coursiers , dont ils pouvaient à peine modérer l’ardeur, attiraient tous les regards par leur beauté, quelques-uns par les victoires qu’ils avaient déjà remportées. Dès que le signal fut donné, ils s’avancèrent jusqu’à la seconde ligne, et, s’étant ainsi réunis avec les autres lignes , ils se présentèrent tous de front au commencement de la carrière. Dans l’instant on les vit , couverts de poussière, se croiser, se heurter, entraîner les chars avec une rapidité que l’œil avait peine à suivre. Leur impétuosité redoublait lorsqu’ils se trouvaient en présence de la statue d’un génie qui , dit-on , les pénètre d’une terreur secrète ; elle redoublait lorsqu’ils entendaient le son bruyant des trompettes placées auprès d’une borne fameuse par les naufrages qu’elle occasionne : posée dans la largeur de la carrière , elle ne laisse pour le passage des chars qu’un défilé assez étroit où l’habileté des guides vient très-

souvent échouer. Le péril est d’autant plus redoutable, qu’il faut doubler la borne jusqu’à douze fois : car on est obligé de parcourir douze fois la longueur de l’hippodrome, soit en allant, soit en revenant.

A chaque évolution il survenait quelque accident qui excitait des sentiments de pitié ou des rires insultants de la part de l’assemblée. Des chars avaient été emportés hors de la lice-, d’autres s’étaient brisés en se choquant avec violence : la carrière était parsemée de débris qui rendaient la course plus périlleuse encore. Il ne restait plus que cinq concurrents, un Thessalien, un Libyen, un Syracusaîn , un Corinthien et un Thébain. Les trois premiers étaient sur le point de doubler la borne pour la dernière fois. Le Thessalien se brise contre cet écueil : il tombe, embarrassé dans les rênes ; et tandis que ses chevaux se renversent sur ceux du Libyen , qui le serrait de près , que ceux du Syracusain se précipitent dans une ravine qui borde en cet endroit la carrière , que tout retentit de cris perçants et multipliés , le Corinthien et le Thébain arrivent, saisissent le moment favorable, dépassent la borne, pressent de l’aiguillon leurs cour-

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siers fougueux, et se présentent aux juges, qui décernent le premier prix au Corinthien et le second au Thébain.

La lutte. Les athlètes qui devaient concourir se tenaient dans un portique voisin : ils furent appelés à midi; ils étaient au nombre de sept. On jeta autant de bulletins dans une boîte placée devant les présidents des jeux. Deux de ces bulletins étaient marqués de la lettre A , deux autres de la lettre B , deux autres d’un C, et le septième d’un D : on les agita dans la boîte , chaque athlète prit le sien, et l’un des présidents appareilla ceux qui avaient tiré la même lettre. Ainsi il y eut trois couples de lutteurs, et le septième fut réservé pour combattre contre les vainqueurs des autres. Ils se dépouillèrent de tout vêtement , et, après s’être frottés d’huile , ils se roulèrent dans le sable, afin que leurs adversaires eussent plus de prise en voulant les saisir.

Aussitôt un Thébain et un Argien s’avancent dans le stade: ils s’approchent, se mesurent des yeux , et s’empoignent par les bras. Tantôt appuyant leur front l’un contre l’autre, ils se poussent avec une action égale, paraissent immobiles , et s’épuisent en ef-

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forts superflus; tantôt ils s’ébranlent par des secousses violentes, s’entrelacent comme des serpents, s’allongent, se raccourcissent, se plient en avant, en arrière, sur les côtés; une sueur abondante coule de leurs membres affaiblis ; ils respirent un moment , se prennent par le milieu du corps, et , après avoir employé de nouveau la ruse et la force, le Thébain enlève son adversaire, mais il plie sous le poids : ils tombent, se roulent dans la poussière et reprennent (our à tour le dessus. À la fin , le Thébain , par l’entrelacement de ses jambes et de ses bras, suspend tous les mouvements de son adversaire, qu’il tient sous lui, le serre à la gorge , et le force à lever la main pour marque de sa défaite. Ce n’est pas assez néanmoins pour obtenir la couronne : il faut que le vainqueur terrasse au moins deux fois son rival ; et communément ils en viennent trois fois aux mains. L’Argien eut l’avantage dans la seconde action ; et le Thébain reprit le sien dans la troisième.

Après que les deux autres couples de lutteurs eurent achevé leurs combats , les vaincus se retirèrent accablés de honte et de douleur. Il restait trois vainqueurs, un Agri-

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gentin , un Éphésien 5 et le Thébain dont j’ai parlé. Il restait aussi un Pihodien que le sort avait réservé : il avait l’avantage d’entrer tout frais dans la lice; mais il ne pouvait remporter le prix sans livrer plus d’un combat ; il triompha de l’Agrigentin , fut terrassé par l’Éphésieri , qui succomba sous le Thébain : ce dernier obtint la palme. Ainsi une première victoire doit en amener d’autres ; et, dans un concours de sept athlètes, il peut arriver que le vainqueur soit obligé de lutter contre quatre antagonistes, et d’engager avec chacun d’eux jusqu’à trois actions différentes.

Le dernier jour des fêtes fut destiné à couronner les vainqueurs. Celte cérémonie, glorieuse pour eux , se fit dans le bois sacré, et fut précédée par des sacrifices pompeux. Quand iis furent achevés , les vainqueurs, à la suite des présidents des jeux, se rendirent au théâtre, parés de riches habits, tenant une palme à la main ; ils marchaient dans l’ivresse de la joie , au son des flûtes , entourés d’un peuple immense , dont les applaudissements faisaient retentir les airs. On voyait ensuite paraître d’autres athlètes, montés sur des chevaux et sur des chars ;

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leurs coursiers superbes se montraient avec toute la fierté de la victoire; ils étaient ornés de fleurs , et semblaient participer au triomphe.

Le jour même du couronnement, les vainqueurs offrirent des sacrifices en actions de grâces. Ils furent inscrits dans les registres publics des Éléens , et magnifiquement traités dans une des salles du Prytanée. Les jours suivants, ils donnèrent eux-mêmes des repas dont la musique et la danse augmentèrent les agréments.

Suivant l’ancien usage , ces hommes, déjà comblés d’honneurs sur le champ de bataille , rentrent dans leur patrie avec tout l’appareil du triomphe , précédés et suivis d’un cortège nombreux, vêtus d’une robe teinte en pourpre , quelquefois sur un char à deux ou à quatre chevaux, et par une brèche pratiquée dans le mur de la ville.

Barthélémy. Voyage d’Anacharsis.

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Combat de taureaux en Espagne.

Au milieu du champ est un vaste cirque environné de nombreux gradins : c’est là que l’auguste reine, habile dans cet art si doux de gagner les cœurs de son peuple en s’occupant de ses plaisirs , invite souvent ses guerriers au spectacle le plus chéri des Espagnols. Là, les jeunes chefs, sans cuirasse, vêtus d’un simple habit de soie, armés seulement d’une lance, viennent, sur de rapides coursiers, attaquer et vaincre des taureaux sauvages. Des soldats à pied, plus légers encore, les cheveux enveloppés dans des réseaux , tiennent d’une main un voile de pourpre , de l’autre des lances aiguës. L’alcade proclame la loi de ne secourir aucun combattant, de ne leur donner d’autres armes que la lance pour immoler, le voile de pourpre pour se défendre. Les rois , entourés de leur cour, président à ces jeux sanglants*, et l’armée entière , occupant les immenses amphithéâtres, témoigne par des cris de joie , par des transports de plaisir et

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d’ivresse, quel est son amour effréné pour ces antiques combats.

Le signal se donne , la barrière s’ouvre, le taureau s’élance au milieu du cirque; mais, au bruit de mille fanfares, aux cris, à la vue des spectateurs , il s’arrête , inquiet et troublé ; ses naseaux fument ; ses regards brûlants errent sur les amphithéâtres ; il semble également en proie à la surprise, à la fureur. Tout à coup il se précipite sur un cavalier, qui le blesse et fuit rapidement à l’autre bout. Le taureau s’irrite, le poursuit de près, frappe à coups redoublés la terre , et fond sur le voile éclatant que lui présente un combattant à pied. L’adroit Espagnol, dans le même instant, évite à la fois sa rencontre, suspend à ses cornes le voile léger, et lui darde une flèche aiguë qui de nouveau fait couler son sang. Percé bientôt de toutes les lances , blessé de ces traits pénétrants dont le fer courbé reste dans la plaie, l’animal bondit dans l’arène , pousse d’horribles mugissements, s’agite en parcourant le cirque, secoue les flèches nombreuses enfoncées dans son large cou , fait voler ensemble les cailloux broyés , les lambeaux de pourpre sanglants, les flots d’écume rougie, et tombe

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enfin épuisé d’efforts, de colère et de douleur.

Florian. Gonzalve de Cordoue.

Les Catacombes de Rom,e.

Un jour j’étais allé visiter la fontaine Egérie : la nuit me surprit. Pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai vers le tombeau de Cécilia Métella , chef-d’œuvre de grandeur et d’élégance. En traversant des champs.abandonnés, j’aperçus plusieurs personnes qui se glissaient dans l’ombre, et qui toutes, s’arrêtant au même endroit, disparaissaient subitement. Poussé par la curiosité , je m’avance , et j’entre hardiment dans la caverne où s’étaient plongés les mystérieux fantômes. Je vis s’allonger devant moi des galeries souterraines, qu’a peine éclairaient de loin quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étaient bordés d’un triple rang de cercueils, placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes, rampant sur les parois des voûtes et se mouvant avec len-

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leur ie long des sépulcres , répandait une mobilité effrayante sur les objets éternellement immobiles.

En vain, prêtant une oreille attentive, je cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de silence ; je n’entends que le battement de mon cœur dans le repos absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière-, mais il n’était plus temps : je pris une fausse route, et, au lieu de sortir du dédale, je m’y enfonçai. De nouvelles avenues qui s’ouvrent et se croisent de toutes parts augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je m’efforce de trouver un chemin, plus je m’égare ; tantôt je m’avance avec lenteur; tantôt je passe avec vitesse. Alors , par un effet des échos qui répétaient le bruit de mes pas, je crois entendre marcher précipitamment derrière moi.

Il y avait déjà longtemps que j’errais ainsi ; mes forces commençaient à s’épuiser : je m’assis à un carrefour solitaire de la cité des morts. Je regardais avec inquiétude la lumière des lampes presque consumée qui menaçait de s’éteindre. Tout à coup, une harmonie, semblable au chœur lointain

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des esprits célestes , sort du fond de ces demeures sépulcrales : ces divins accents expiraient et renaissaient tour à tour; ils semblaient s’adoucir encore en s’égarant dans les routes tortueuses du souterrain. Je me lève , et je m’avance vers les lieux d’où s’échappent les magiques concerts : je découvre une salle illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcellin célébrait le mystère des chrétiens : de jeunes filles, couvertes de voiles blancs , chantaient au pied de l’autel ; une nombreuse assemblée assistait au sacrifice. Je reconnais les catacombes!

Chateaubriand. Les Martyrs,

Damon et Phinlias.

Dans une île de la mer Égée , au milieu de quelques peupliers antiques , on avait autrefois consacré un temple à l’Amitié. 11 fumait jour et nuit de l’encens pur et agréable à la déesse ; mais bientôt, entourée d’adorateurs mercenaires, elle ne vit dans leurs cœurs que des liaisons intéressées et mal assorties. Un jour, elle dit à un favori de

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Crésus : « Porte ailleurs tes offrandes ; ce n’est pas à moi qu’elles s’adressent , c’est à la Fortune. » Elle répondit à un Athénien qui faisait des vœux pour Solon , dont il se disait l’ami : « En te liant avec un homme sage , tu veux partager sa gloire et faire oublier tes vices. »

Enfin deux Syracusains , Damon et Phintias , tous deux élevés dans les principes de Pythagore, vinrent se prosterner devant la déesse: a Je reçois votre hommage, leur dit-elle; je fais plus , j’abandonne un asile trop longtemps souillé par des sacrifices qui m’outragent, et je n’en veux plus d’autre que vos cœurs. Allez montrer au tyran de Syracuse, à l’univers , à la postérité , ce que peut l’amitié dans les âmes que j’ai revêtues de ma puissance. »

A leur retour, Denys , sur une simple dénonciation, condamna Phintias à la mort. Celui-ci demanda qu’il lui fut permis d’aller régler des affaires importantes qui l’appelaient dans une ville voisine. Il promit de se présenter au jour marqué, et partit , après que Damon eut garanti cette promesse au péril de sa propre vie.

Cependant les affaires de Phintias traînent

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en longueur. Le jour de son trépas arrive, le peuple s’assemble ; on blâme , on plaint Da~ mon , qui marche tranquillement à la mort, trop certain que son ami allait revenir, trop heureux s’il ne revenait pas. Déjà le moment fatal approchait, lorsque mille cris tumultueux annoncèrent l’arrivée de Phintias. Il court, il vole au lieu du supplice; il voit le glaive suspendu sur la tête de son ami; et, au milieu des embrassements et des pleurs , ils se disputent le bonheur de mourir l’un pour l’autre. Les spectateurs fondent en larmes ; le roi lui-même se précipite du trône, et leur demande instamment de partager une si belle amitié.

Barthélémy. Voyage d'Anacharsis.

Aventures de Philoctète1.

Je demeurai presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d’horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je

1. Philoctète raconte à Télémaque sa déplorable situation , lorsque les Grecs l’eurent abandonné dans Plie de Lemnos.

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n’entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre les rochers ; je trouvai au milieu de cette solitude une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes ; de ce rocher sortait une fontaine claire. Cette caverne était la retraite des bêtes farouches , à la fureur desquelles j’étais exposé nuit et jour. J’amassai quelques feuilles pour me coucher. Il ne me restait pour tout bien qu’un pot de bois grossièrement tra vaillé, et quelques habits déchirés dont j’en veloppais ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servais aussi pour la nettoyer.

Là, abandonné des hommes et livré à la colère des dieux, je passai mon temps à percer de mes flèches les colombes et les autres oiseaux qui volaient autour de ce rocher. Quand j’avais tué quelque oiseau pour ma nourriture, il fallait que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie 5 ainsi mes mains me préparaient de quoi me nourrir. Il est vrai que les Grecs en partant me laissèrent quelques provisions, mais elles durèrent peu. J’allumais du feu avec des cailloux. Cette vie , tout affreuse qu’elle est , m’aurait paru

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douce, loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m’eût accablé, et si je n’eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma trisle aventure. « Quoi!

disais-je , tirer un homme de sa patrie comme le seul homme qui puisse venger la Grèce , et puis l’abandonner dans cette île déserte pendant son sommeil ! » car c’est pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible, je n’y trouvai que la douleur : en effet , il n’y a ni port ni commerce, ni hospitalité , ni homme qui y aborde volontairement ; on n’y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n’y peut espérer de société que par des naufrages-, encore même ceux qui venaient en ce lieu n’osaient me prendre pour me ramener : ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs. Depuis dix ans, je souffrais la douleur, la faim ; je nourrissais une plaie qui me dévorait; l’espérance même était éteinte dans mon cœur.

Ivén i l o n, Télémaque.

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Peste d'Athènes.

Jamais ce fléau terrible ne ravagea tant de climats. Sorti de l’Éthiopie, il avait parcouru l’Egypte, la Libye, une partie de la Perse, l’île de Lemnos, et d’autres lieux encore. Un vaisseau marchand l’introduisit sans doute au Pirée , où il se manifesta d’abord ; de là il se répandit avec fureur dans la ville, et surtout dans ces demeures obscures et malsaines où les habitants de la campagne se trouvaient entassés.

Le mal attaquait successivement toutes les parties du corps : les symptômes en étaient effrayants, les progrès rapides, les suites presque toujours mortelles. Dès les premières atteintes, l’âme perdait ses forces, le corps semblait en acquérir de nouvelles, et c’était un cruel supplice de résister à la maladie sans pouvoir résister à la douleur. Les insomnies, les terreurs, des sanglots redoublés, des convulsions effrayantes, n’étaient pas les seuls tourments réservés aux malades. Une chaleur brûlante les dévorait intérieurement. Couverts d’ulcères et de

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taches livides , les yeux enflammés, la poitrine oppressée, les entrailles déchirées, exhalant une odeur fétide de leur bouche souillée d’un sang impur, on les voyait se traîner dans les rues pour respirer plus librement, et, ne pouvant éteindre la soif brûlante dont ils étaient consumés, se précipiter dans les puits ou dans les rivières couvertes de glaçons.

La plupart périssaient au septième ou au neuvième jour. S’ils prolongeaient leur vie au delà de ces termes, ce n’était que pour éprouver une mort plus douloureuse et plus lente.

Ceux qui ne succombaient pas à la maladie n’en étaient presque jamais atteints une seconde fois. Faible consolation ! car ils n’offraient plus aux yeux que les restes infortunés d’eux-mêmes. Les uns avaient perdu l’usage de plusieurs de leurs membres ; les autres neconservaient aucune idéedu passé : heureux sans doute d’ignorer leur état ; mais ils ne pouvaient reconnaître leurs amis.

Le même traitement produisait des effets tour à tour salutaires et nuisibles : la maladie semblait braver les règles de l’expériençe. Comme elle infestait aussi plu

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sieurs provinces de la Perse, le roi Artaxerxès résolut d’appeler à leur secours le célèbre Hippocrate, qui était alors dans l’île de Cos : il fit briller à ses yeux de For et des dignités-, mais le grand homme répondit au grand roi qu’il n’avait ni besoins ni désirs, et qu’il se devait aux Grecs plutôt qu’à leurs ennemis. Il vint ensuite offrir ses services aux Athéniens, qui le reçurent avec d’autant plus de reconnaissance, que la plupart de leurs médecins étaient morts victimes de leur zèle; il épuisa les ressources de son art et exposa plusieurs fois sa vie. S’il n’obtint pas tout le succès que méritaient de si beaux sacrifices et de si grands talents, il donna du moins des consolations et des espérances. On dit que, pour purifier l’air, il fit allumer des feux dans les rues d’Athènes ; d’autres prétendent que ce moyen fut employé avec quelque succès par un médecin d’Agrigente, nommé Acron.

On vit , dans les commencements , de grands exemples de piété filiale , d’amitié généreuse ; mais comme ils furent presque toujours funestes à leurs auteurs, ils ne se renouvelèrent que rarement dans la suite. Alors les liens les plus respectables furent

brisés ; les yeux près de se fermer ne virent de toutes parts qu’une solitude profonde, et la mort ne fit plus couler de larmes.

Cet endurcissement produisit une licence effrénée. La perte de tant de gens de bien , confondus dans un même tombeau avecles scélérats , le renversement de tant de fortunes, devenues tout à coup le partage ou la proie des citoyens les plus obscurs, frappèrent vivement ceux qui n’ont d’autre principe que la crainte. Persuadés que les dieux ne prenaient plus d’intérêt à la vertu, et que la vengeance des lois ne serait pas aussi prompte que la mort dont ils étaient menacés, ils crurent que la fragilité des choses humaines leur indiquait l’usage qu’ils en devaient faire, et que, n’ayant plus que peu de moments à vivre, ils devaient du moins les passer dans le sein des plaisirs.

Au bout de deux ans la peste parut se calmer. Pendant ce repos on s’aperçut plus d’une fois que le germe de la contagion n’était pas détruit : il se développa dix-huit mois après ; et dans le cours d’une année entière , il reproduisit les mêmes scènes de deuil et d’horreur. Sous l’une et l’autre époque, il périt un très-grand nombre de ci-

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toyens, parmi lesquels il faut compter près de cinq mille hommes en état de porter les armes. La perte la plus irréparable fut celle de Périclès, qui, dans la troisième année de la guerre, mourut des suites de la maladie» Barthélemy. Voyage d' Anacharsis .

Combat des Thermopyles .

Pendant la nuit , Léonidas avait été instruit du projet des Perses par des transfuges échappés du camp de Xerxès 5 et le lendemain matin , il le fut de leurs succès par des sentinelles accourues du haut de la montagne. À cette terrible nouvelle , les chefs des Grecs s’assemblèrent. Comme les uns étaient d’avis de s’éloigner des Thermopyles, les autres d’y rester, Léonidas les conjura de se réserver pour des temps plus heureux , et déclara que , quant à lui et à ses compagnons, il ne leur était pas permis de quitter un poste que Sparte leur avait confié. Les Thespiens protestèrent qu’ils n’abandonneraient point les Spartiates ; les quatre cents Thébains , soit de gré , soit de

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force , prirent le même parti ; le reste de l’armée eut le temps de sortir du défilé.

Cependant ce prince se disposait à la plus hardie des entreprises. « Ce n’est point ici, dit-il à ses compagnons , que nous devons combattre 5 il faut marcher à la tente de Xerxès, l’immoler ou périr au milieu de son camp. » Ses soldats ne répondirent que par un cri de joie. Il leur fait prendre un repas frugal , en ajoutant : « Nous en prendrons bientôt un autre chez Pluton. » Toutes ses paroles laissaient une impression profonde dans les esprits. Près d’attaquer l’ennemi , il est ému sur le sort de deux Spartiates qui lui étaient unis par le sang et par l’amitié : il donne au premier une lettre , au second une commission secrète pour les magistrats de Lacédémone. « Nous ne sommes pas ici , disent-ils, pour porter des ordres, mais pour combattre } » et, sans attendre sa réponse , ils vont se placer dans les rangs qu’on leur avait assignés.

Au milieu de la nuit, les Grecs, Léonidas à leur tête, sortent du défilé, avancent à pas redoublés dans la plaine, renversent les postes avancés , et pénètrent dans la tente |j de Xerxès, qui avait déjà pris la fuite; ils

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entrent dans les lentes voisines , se répandent dans le camp, et se rassasient de carnage. La terreur qu’ils inspirent se reproduit à chaque instant avec des circonstances plus effrayantes. Des bruits sourds, des cris affreux, annoncent que les troupes d’Hydarnès sont détruites, que toute l’armée le sera bientôt par les forces réunies de la Grèce. Les plus courageux des Perses, ne pouvant entendre la voix de leurs généraux , ne sachant où porter leurs pas , où diriger leurs coups, se jetaient au hasard dans la mêlée, et périssaient par les mains les uns des autres, lorsque les premiers rayons du soleil offrirent à leurs yeux le petit nombre des vainqueurs ; ils se forment aussitôt, et attaquent les Grecs de toutes parts. Léonidas tombe sous une grêle de traits. L’honneur d’enlever son corps engage un combat terrible entre ses compagnons et les troupes les plus aguerries de l’armée persane. Deux frères de Xerxès, quantité de Perses, plusieurs Spartiates, y perdirent la vie. A la fin, les Grecs, quoique épuisés et affaiblis par leurs pertes, enlèvent leur général, repoussent quatre fois l’ennemi dans leur retraite, et, après avoir gagné le défilé, franchissent le

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retranchement, et vont se placer sur la petite colline qui est auprès d’Anthéla; ils s’y défendirent encore quelques moments , et contre les troupes qui les suivaient, et contre celles qu’Hydarnès amenait de l’autre côté du détroit.

Ombres généreuses, votre mémoire subsistera plus longtemps que l’empire des Perses auxquels vous avez résisté, et , jusqu’à la fin des siècles , votre exemple produira dans les cœurs qui chérissent leur patrie le recueillement ou renthousiasme de l’admiration.

Avant que Faction fût terminée, quelques Thébains, à ce qu’on prétend, se rendirent aux Perses. Les Thespiens partagèrent les exploits et la destinée des Spartiates, et cependant la gloire des Spartiates a presque éclipsé celle des Thespiens. Parmi les causes qui ont influé sur l’opinion publique, on doit observer quela résolution de périraux Thermopyles fut dans les premiers un projet conçu, arrêté et suivi avec autant de sangfroid que de constance ; au lieu que , dans les seconds, ce ne fut qu’une saillie de bravoure et de vertu , excitée par l’exemple. Les Thespiens ne s’élevèrent au-dessus des 2, Petites Leçons . 3.

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aulres hommes que parce que les Spartiates s’étaient élevés au-dessus d’eux-mêmes.

Lacédémone s’enorgueillit de la perte de ses guerriers : tout ce qui la concerne inspire de l’intérêt. Pendant qu’ils étaient aux Tliermopyles, un Trachynien, voulant leur donner une haute idée de l’armée de Xerxès, leur disait que le nombre de leurs traits suffirait pour obscurcir le soleil. « Tant mieux ! répondit le Spartiate Diénécès , nous combattrons à l’ombre. » Un autre, envoyé par Léonidas à Lacédémone, était détenu au bourg d’Alpénus par une fluxion sur les yeux : on vint lui dire que le détachement d’Hydarnès était descendu de la montagne et pénétrait dans le défilé. 11 prend aussitôt ses armes, ordonne à son esclave de le conduire à l’ennemi, l'attaque au hasard, et reçoit la mort qu’il en attendait.

Deux autres, également absents par ordre du général, furent soupçonnés, à leur retour, de n’avoir pas fait tous leurs efforts pour se trouver au combat. Ce doute les couvrit d’infamie : l’un s’arracha la vie; l’autre n’eut d’autre ressource que de la perdre quelque temps après à la bataille de Platées.

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Le dévouement de Léonidas el de ses compagnons produisit plus d’effet que la victoire la plus brillante. Il apprit aux Grecs le secret de leurs forces, aux Perses celui de leur faiblesse. Xerxès, effrayé d’avoir une si grande quantité d’hommes et si peu de soldats, ne le fut pas moins d’apprendre que la Grèce renfermait dans son sein une multitude de défenseurs aussi intrépides que les Thespiens , et huit mille Spartiates semblables à ceux qui venaient de périr. D’un autre côté, l’étonnement dont ces derniers remplirent les Grecs se changea bientôt en un désir violent de les imiter. L’ambition de la gloire, l’amour de la patrie , toutes les vertus furent portées au plus haut degré, et les âmes 5 une élévation jusqu’alors inconnue. C’est là le temps des grandes choses, et ce n’est pas celui qu’il faut choisir pour donner des fers à des peuples libres.

Barthélemy. Voyage d'Anacharsis.

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Mort de Socrate.

Les onze magistrats qui veillent à l’exécution des criminels se rendirent de bonne heure à la prison pour le délivrer de ses fers et lui annoncer le moment de son trépas. Plusieurs de ses disciples entrèrent ensuite ; ils étaient à peu près au nombre de vingt : ils trouvèrent auprès de lui Xantippe, son épouse , tenant le plus jeune de ses enfants entre ses bras. Dès qu’elle les aperçut , elle s’écria d’une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! voila vos amis , et c’est pour la dernière fois ! » Socrate ayant prié Criton de la faire remener chez elle, on l’arracha de ce lieu, jetant des cris douloureux et se meurtrissant le visage.

Jamais il ne s’étail montré à ses disciples avec tant de patience et de courage; ils ne pouvaient le voir sans être oppressés par la douleur, l’écouter sans être pénétrés de plaisir. Dans son dernier entretien , il leur dit qu’il n’était permis à personne d’attenter à ses jours , parce que , placés sur la terre

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comme dans un poste , nous ne devons le quitter que par la permission des dieux -, que pour lui, résigné à leur volonté, il soupirait après le moment qui le mettrait en possession du bonheur qu’il avait tâché de mériter par sa conduite. Delà, passant au dogme de l’immortalité de l’âme, il l’établit par une foule de preuves qui justifiaient ses espérances. « Et quand même, dit-il, ces espérances ne seraient pas fondées , outre que les sacrifices qu’elles exigeaient ne m’ont pas empêché d’être le plus heureux des hommes, elles écartent loin de moi les amertumes de la mort et répandent sur mes derniers moments une joie pure et délicieuse.

«Ainsi, ajouta-t-il, tout homme qui, renonçant aux voluptés, a pris soin d’embellir son âme , non d’ornements étrangers, mais des ornements qui lui sont propres, tels que la justice , la tempérance et les autres vertus, doit être plein d’une entière confiance et attendre paisiblement l’heure de son trépas. Nous me suivrez quand la vôtre sera venue ; la mienne approche-, et , pour me servir de l’expression d’un de nos poètes, j’entends déjà sa voix qui m’appelle.

— IS’auriez-vous pas quelque chose à nous prescrire à l’égard de vos enfants et de vos affaires ? lui demanda Griton. — Je vous réitère le conseil que je vous ai souvent donné, répondit Socrate , celui de vous enrichir de vertus : si vous le suivez, je n’ai pas besoin de vos promesses -, si vous le négligez, elles seraient inutiles à ma famille. »

Il passa ensuite dans une petite pièce pour se baigner ; Criton le suivit ; ses autres amis s’entretinrent des discours qu’ils venaient d’entendre , et de l’état où sa mort allait les réduire : ils se regardaient déjà comme des orphelins privés du meilleur des pères, et pleurant moins sur lui que sur euxmêmes. On lui présenta ses trois enfants 5 deux étaient encore dans un âge fort tendre. 11 donna quelques ordres aux femmes qui les avaient amenés*, et, après les avoir renvoyés, il vint rejoindre ses amis.

Un moment après , le garde de ‘ la prison entra. « Socrate, lui dit-il, je ne m’attends pas aux imprécations dont me chargent ceux à qui je viens annoncer qu’il est temps de prendre le poison. Comme je n’ai jamais vu personne ici qui eût autant de force et de douceur que vous, je suis assuré que vous

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n’êtes pas fâché contre moi , et que vous ne m’attribuez pas votre infortune; vous n’en connaissez que trop les auteurs. Adieu ! tâchez de vous soumettre à la nécessité. » Ses pleurs lui permirent à peine d’achever, et il se retira dans. un coin de la prison pour les répandre sans contrainte. « Adieu ! lui répondit Socrate ; je suivrai votre conseil ; » et , se tournant vers ses amis : « Que cet homme a bon cœur! leur dit-il ; pendantque j’étais ici , il venait quelquefois causer avec moi.... Voyez comme il pleure.... Grilon, il faut lui obéir ; qu’on apporte le poison , s’il est prêt ; et s’il ne l’est pas , qu’on le broie au plus tôt. »

Criton voulut lui remontrer que le soleil n’était pas encore couché, que d’autres avaient eu la liberté de prolonger leur vie de quelques heures. « Ils avaient leurs raisons , dit Socrate , et j’ai les miennes pour agir autrement. »

Criton donna des ordres , et quand ils furent exécutés, un domestique apporta la coupe fatale. Socrate ayant demandé ce qu’il avait à faire : « Vous promener après avoir pris la potion, répondit cet homme , et vous coucher sur le dos quand vos jambes corn*

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meneeront à s’appesantir. » Alors , sans changer de visage, et d’une main assurée, il prit la coupe, et , après avoir adressé ses prières aux dieux, il l’approcha de sa bouche.

Dans ce moment terrible , le saisissement et l’effroi s’emparèrent de toutes les âmes , et des pleurs involontaires coulèrent de tous les yeux. Les uns, pour les cacher, jetaient leur manteau sur leur tête ; les autres se levaient en sursaut pour se dérober à sa vue; mais, lorsqu’en ramenant leurs regards sur lui , ils s’aperçurent qu’il venait de renfermer la mort dans son sein , leur douleur, trop longtemps contenue, fut forcée d’éclater, et leurs sanglots redoublèrent aux cris du jeune Apollodore , qui, après avoir pleuré toute la journée , faisait retentir la prison de hurlements affreux. « Que faites'vous, mes amis ? leur dit Socrate sans s’émouvoir. J’avais écarté ces femmes pour n’être pas témoin de pareilles faiblesses ; rappelez votre courage : j’ai toujours ouï dire que la mort devait être accompagnée de bons augures. »

Cependant il continuait à se promener; dès qu’il sentit de la pesanteur dans ses jambes, il se mit sur son lit et s’enveloppa

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de son manteau. Le domestique montrait aux assistants les progrès successifs du poison. Déjà un froid mortel avait glacé les pieds et les jambes; il était près de s’insinuer dans le cœur, lorsque Socrate , soulevant son manteau, dit à Griton : «Nous devons un coq à Esculape ; n’oubliez pas de vous acquitter de ce vœu. — Cela sera fait, répondit Griton ; mais n’avez-vous pas encore quelque ordre à nous donner? » Il ne répondit point; un instant après il fit un petit mouvement : le domestique, l’ayant découvert, reçut son dernier regard, et Griton lui ferma les yeux.

Barthélemy. Voyage d'Anacharsis.

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Songe de Marc-Aurèle.

Je voulus méditer sur la douleur ; la nuit était déjà avancée; le besoin du sommeil fatiguait ma paupière; je luttai quelque temps ; enfin je fus obligé de céder et je m’assoupis; mais dans cet intervalle je crus avoir un songe. Il me sembla voir dans un vaste portique une multitude d’hommes rassemblés; ils avaient tous quelque chose d’auguste et de grand. Quoique je n’eusse jamais vécu avec eux, leurs traits pourtant ne m’étaient pas étrangers ; je crus me rappeler que j’avais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les regardais tous, quand une voix terrible et forte retentit sous le portique : Mortels , apprenez à souffrir ! Au même instant, devant l’un je vis s’allumer des flammes, et il y posa la main. On apporta à l’autre du poison ; il but, et fit une libation aux dieux. Le troisième était debout auprès d’une statue de la Liberté brisée; il tenait d’une main un livre, de l’autre il prit une épée dont il regardait la pointe.

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Plus loin, je distinguai un homme tout sanglant, mais calme et plus tranquille que ses bourreaux 5 je courus à lui en m’écriant : «O Piégulus ! est-ce toi? » Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux , et je détournai mes regards. Alors j’aperçus Fabricius dans la pauvreté, Scipion mourant dans l’exil, Épictète écrivant dans les chaînes, Sénèque et Thraséas les veines ouvertes , et regardant d’un œil tranquille leur sang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux, je versais des larmes ; ils parurent étonnés. L’un d’eux , ce fut Caton , approcha de moi et me dit : « Ne nous plains pas, maisimite-nous; et toi aussi, apprends à vaincre la douleur ! » Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu’il tenait à la main ; je voulus l’arrêter, je frémis et je m’éveillai. Je réfléchis sur ce songe, et je conçus que ces prétendus maux n’avaient pas le droit d’ébranler mon courage ; je résolus d’être homme , de souffrir, et de faire le bien.

Thomas. Éloge de ftlarc-Aurèle ,

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Passage des Alpes par François Ier.

On part; un détachement reste et se fait voir sur le mont Cenis et sur le mont Genèvre , pour inquiéter les Suisses et leur faire craindre une attaque. Le reste de l’armée passe à gué la Durance et s’engage dans les montagnes, du côté de Guillestre; trois mille pionniers la précèdent. Le fer et le feu lui ouvrent une route difficile et périlleuse à travers des rochers; on remplit des vides immenses avec des fascines et de gros arbres ; on bâtit des ponts de communication ; on traîne, à force d’épaules et de bras, l’artillerie dans quelques endroits inaccessibles aux bêtes de somme : les soldats aident les pionniers ; les officiers aident les soldats; tous indistinctement manient la pioche et la cognée, poussent aux roues, tirent les cordages ; on gravit sur les montagnes ; on fait des efforts plus qu’humains; on brave la mort , qui semble ouvrir mille tombeaux dans ces vallées profondes que l’Argentière arrose, et où des torrents de

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glaces et de neiges fondues par le soleil se précipitent avec un fracas épouvantable. On ose à peine les regarder de la cime des rochers sur lesquels on marche en tremblant par des sentiers étroits , glissants et raboteux, où chaque faux pas entraîne une chute, et d’où l’on voit souvent rouler au fond des abîmes et les hommes et les bêtes avec toute leur charge. Le bruit des torrents , les cris des mourants , les hennissements des chevaux fatigués et effrayés, étaient horriblement répétés par tous les échos des bois et des montagnes, et venaient redoubler la terreur et le tumulte.

On arriva enfin à une dernière montagne où l’on vit avec douleur tant de travaux et tant d’efforts prêts à échouer. La sape et la mine avaient renversé tous les rochers qu’on avait pu aborder et entamer ; mais que pouvaient-elles contre une seule roche vive, escarpée de tous côtés, impénétrable au fer, presque inaccessible aux hommes ? Navarre, qui l’avait plusieurs fois sondée, commençait a désespérer du succès, lorsque des recherches plus heureuses lui découvrirent une veine plus tendre , qu’il suivit avec la dernière précision ; le rocher lut entamé par

NARRATIONS, le milieu , et l’armée , introduite au bout de huit jours dans le marquisat de Saluces, admira ce que peuvent l’industrie , l’audace et la persévérance.

Gaillard. Histoire de François Ier •

Bataille de Rocroy .

A la nuit qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, le duc d’Enghien reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. À la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain , à l’heure marquée , il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous, comme il vole à la victoire ou à la mort ? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé , on le vit presque en meme temps pousser l’aile droite des ennemis , soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l’Espagnol victorieux , porter partout la terreur, et étonner de ses-

NARRATIONS. 51

regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups.

Restait cette redoutable infanterie de Farinée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime : mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’a travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche , Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés*, le prince l’a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d’Enghien que le combat.

Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur o.BVnvaMp décharge mpi b\s nôtres en furie.

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On ne voit plus que carnage *, le sang enivre le soldat , jusqu’à ce que ce grand prince , qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis , calmât les courages émus, et joignît au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux que dans les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent - ils le jeune prince dont la victoire avait relevé la haute contenance , à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Piocroy en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le prince fléchit le genou ; et, dans le champ de bataille , il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là , on célébra Rocroy délivrée, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un

NARRATIONS. 33

règne qui devait être si beau , commencé par un si heureux présage.

Bossuet. Oraisons funèbres .

Mort de Vatel.

Le roi arriva jeudi au soir ; la promenade, la collation dansunlieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s’était point attendu. Gela saisit Yatel; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d’honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. » Il dit à Gourville : « La tête me tourne : il y a douze nuits que je n’ai pas dormi ; aidezmoi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu’il pût. Le rôti qui avait manqué , non pas à la table du roi , mais à la vingt-cinquième , lui revenait toujours à l’esprit. Gourville le dit à M. le prince. M. le prince alla jusque dans la chambre de Yatel , et lui dit : « Yatel , tout va bien ; rien n’était plus beau que le souper du roi. » Il répondit : « Monseigneur, votre bonté

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m’achève 5 je sais que le rôli a manqué à deux tables. — Point du tout , dit M. le prince , ne vous fâchez point, tout va bien. » Minuit vient : le feu d’artifice ne réussit point; il fut couvert d’un nuage; il coûtait seize mille francs. A. quatre heures du matin , Yatel s’en va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demande : « Est-ce là tout? — Oui , monsieur. » ïl ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Yatel attend quelque temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s’échauffait ; il crut qu’il n’y aurait point d’autre marée. Il trouva Gourville ; il lui dit : u Monsieur , je ne survivrai point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Yatel monte à sa chambre , met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur; mais ce 11e fut qu’au troisième coup (car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels) qu’il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Yatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte , on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le prince,

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qui fut au désespoir. M. le duc pleura : c’était sur Yatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement. On dit que c’était à force d’avoir de l’honneur à sa manière. On le loua fort ; on loua et blâma son courage.

Mad. DE Sévigné.

Mort de Turenne.

11 monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé ; et comme il y avait bien des gens avec lui , il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d’Elbeuf : « Mon neveu , demeurez là ; vous ne faites que tourner autour de moi , vous me feriez reconnaître. » M. d’Hamilton, qui se trouva près de l’endroit où il allait , lui dit : « Monsieur, venez par ici , on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il , vous avez raison ; je ne veux point du tout être tué aujourd’hui ; cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval , qu’il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit: « Monsieur. îptp? vpht

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sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. deTurenne revint, et dans l’instant , sans être arrêté , il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint- Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours , ne le voit point tomber; le cheval l’emporte où il avait laissé le petit d’Elbeuf; il était penché le nez sur l’arçon. Dans ce moment le cheval s’arrête , le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais. Songez qu’il était mort , et qu’il avait une partie du cœur emportée.

On crie , on pleure : M. d’Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d’Elbeuf, qui s’était jeté sur ce corps , qui ne voulait pas le quitter et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d’un manteau ; on le porte dans une haie : on le garde à petit bruit. Un carrosse vient, on l’emporte dans sa tente : ce fut là que M. de Lorges , M. de Roye et beaucoup d’autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence , et songer aux grandes affaires qu’on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire

dans le camp , ou les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts : ils ne battaient qu’un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés: mais ces cris de toute une armée ne peuvent pas se représenter sans que l’on en soit ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe , dans l’état que vous pouvez penser. M. de Roye , tout blessé, s’y fit porter; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin . Je pense que le pauvre chevalier de Grignan était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, ç’a encore été une désolation; et partout où il a passé, on n’entendait que des clameurs. Mais à Langres ils se sont surpassés: ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil , au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie. Il y eut un service solennel dans la ville; en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense , qui monta à cinq mille francs, parce qu’ils reconduisirent le corps jusqu’à la première ville et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d’une affection fondée

58 NARRATIONS

sur un mérite extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis ce soir; tous ses gens l’allaient reprendre à deux lieues d’ici. Il sera dans une chapelle en dépôt ; on lui fera un service à Saint-Denis , en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel...

Ne croyez point que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci : ce fleuve qui entraîne tout n’entraîne pas sitôt une telle mémoire ; elle est consacrée à l’immortalité. J’étais l’autre jour chez M. de La Rochefoucauld , avec madame de Lavardin , madame de Lafayette et M. de Marsillac. M. le prince y vint ; la conversation dura deux heures sur les diverses qualités de ce véritable héros : tous les yeux étaient baignés de larmes , et vous ne sauriez croire combien la douleur de sa perte est profondément gravée dans les coeurs. Nous remarquions une chose : c’est que ce n’est pas depuis sa mort que l’on admire la grandeur de son cœur , l’étendue de ses lumières et l’élévation de son âme ; tout le monde en était plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce qu’y ajoute sa perte. Pour son âme, c’est encore un miracle qui vient de l’estime parfaite qu’on avait pour lui : il n’est pas tombé

NARRATIONS

dans la têle d’aucun dévot qu’elle ne fût pas en bon état; on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur : sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême ; chacun conte l'innocence de ses mœurs , la pureté de ses intentions , son humilité éloignée de toute sorte d’affectation , la solide gloire dont il était plein , sans faste et sans ostentation , aimant la vertu pour elle-même , sans se soucier de l’approbation des hommes , une charité générale et chrétienne.

Mad. de Sévigné.

DESCRIPTIONS

Le Chien.

Le chien , fidèle à l'homme , conservera toujours une portion de l’empire , un degré de supériorité sur les autres animaux : il règne lui-même à la tête d’un troupeau ; il s’y fait mieux entendre que la voix du berger : la sûreté , l’ordre et la discipline sont le fruit de sa vigilance et de son activité ; c’est un peuple qui lui est soumis , qu’il conduit , qu’il protège, et contre lequel il n’emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais c’est surtout à la guerre, c’est contre les animaux ennemis ou indépendants qu’éclate son courage et que son intelligence se déploie tout entière. Les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre , dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d’une guerre prochaine, brûlant d’une ardeur nouvelle , le chien marque sa joie par les plus vifs

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transports ; il annonce, par ses mouvements et par ses cris , l’impatience de combattre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence, il cherche 5 reconnaître le pays , à découvrir, à surprendre l’ennemi dans son fort ; il recherche ses traces , il les suit pas à pas, et, par des accents différents, indique le temps, la distance, l’espèce et même l’âge de celui qu’il poursuit.

Le chien , indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités extérieures qui peuvent lui attirer les regards de l’homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire , rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux , et cède, dans le chien domestique , aux sentiments les plus doux , au plaisir de s’attacher et au désir de plaire 5 il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force , ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte , il l’interroge , il le supplie ; un coup d’œil suffît , il entend les signes de sa volonté : sans avoir , comme l’homme , la lumière de la pensée , il a toute la chaleur du sentiment ; il a, de plus que lui, la fidélité, la constance

DESCRIPTIONS

dans ses affections -, nulle ambition , nul intérêt, nul désir de vengeance , nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle , tout ardeur et tout obéissance ; plus sensible au souvenir des bienfaits qu’à celui des outrages , il ne se rebute pas par les mauvais traitements ; il les subit , les oublie , ou ne s’en souvient que pour s’attacher davantage; loin de s’irriter ou de fuir, il s’expose de luimême à de nouvelles épreuves ; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper ; il ne lui oppose que la plainte , et la désarme enfin par la patience et la soumission.

Büffon.

Le Cheval .

La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats : aussi intrépide que son maître , le cheval voit le péril et l’affronte ; il se fait au bruit des armes , il l’aime, il le cherche, il s’anime de

DESCRIPTIONS. 63

la même ardeur. Il partage aussi ses plaisirs : à la chasse, aux tournois , à la course, il brille, il étincelle. Mais , docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu ; il sait réprimer ses mouvements : non-seulement il fléchit sousla main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs ; et, obéissant toujours aux impressions qu’il en reçoit, il se précipite, se modère ou s’arrête , et n’agit que pour y satisfaire. C’est une créature qui renonce à son être pour n’exister que par la volonté d’un autre ; qui sait même la prévenir : qui , par la promptitude et la précision de ses mouvements , l’exprime et l’exécute 5 qui sent autant qu’on le désire, et ne rend qu’autant qu’on veut; qui , se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, et même meurt pour mieux obéir.

Buffon.

La Chèvre et la Brebis.

La chèvre a , de sa nature , plus de sentiment et de ressource que la brebis ; elle

DESCRIPTIONS

yient à l’homme volontiers , elle se familiarise aisément , elle est sensible aux caresses et capable d’attachement ; elle est aussi plus forte, plus légère, plus agile et moins timide que la brebis ; elle est vive , capricieuse , lascive et vagabonde. Ce n’est qu’avec peine qu’on peut la conduire et la réduire en troupeau : elle aime à s’écarter dans les solitudes , à grimper sur les lieux escarpés , à se placer et même à dormir sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices \ elle est robuste, aisée à nourrir, presque toutes les herbes lui sont bonnes , et il y en a peu qui l’incommodent. Le tempérament , qui , dans tous les animaux, influe beaucoup sur le naturel , ne paraît cependant pas dans la chèvre différer essentiellement de celui de la brebis. Ces deux espèces d’animaux, dont l’organisation intérieure est presque entièrement semblable , se nourrissent , croissent et se multiplient de la même manière , et se ressemblent encore par le caractère des maladies, qui sont les mêmes, à l’exception de quelques-unes auxquelles la chèvre n’est pas sujette : elle ne craint pas , comme la brebis, la trop grande chaleur : elle dort au soleil, et s’expose volontiers à ses rayons les

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plus vifs sans en être incommodée , et sans que cette ardeur lui cause ni étourdissements ni vertiges ; elle ne s’effraye point des orages , ne s’impatiente pas à la pluie ; mais elle paraît sensible à la rigueur du froid. Les mouvements extérieurs, lesquels, comme nous l’avons dit, dépendent beaucoup moins de la conformation du corps que de la force et de la variété des sensations relatives à l’appétit et au désir, sont par cette raison beaucoup moins mesurés, beaucoup plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses actions : elle marche , elle s’arrête, elle court , elle bondit , elle saute , s’approche , s’éloigne , se montre , se cache ou fuit, comme par caprice, et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse de ses organes , tous les nerfs du corps suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.

Bu F FOIS.

DESCRIPTIONS

Le Lion et le Tigre .

Dans la classe des animaux carnassiers , le lion est le premier, le tigre est le second ; et comme le premier, même dans un mauvais genre, est toujours le plus grand et souvent le meilleur, le second est ordinairement le plus méchant de tous. A la fierté, au courage, à la force, le lion joint la noblesse, la clémence, la magnanimité*, tandis que le tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c’est-à-dire sans nécessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force : le premier, qui peut tout, est moins tyran que l’autre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière , s’en venge en abusant du pouvoir qu’il a pu s’arroger. Aussi le tigre est-il plus à craindre que le lion : celui-ci souvent oublie qu’il est le roi , c’est-à-dire le plus fort de tous les animaux; marchant d’un pas tranquille , il n’attaque jamais l’homme, à moins qu’il ne soit provoqué ; il ne précipite ses pas, il ne court, il ne chasse que quand la faim le

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presse. Le tigre, au contraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang; sa fureur n’a d’autres intervalles que ceux du temps qu’il faut pour dresser des embûches ; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu’il vient d’exercer, et non pas d’assouvir, en dévorant la première ; il désole le pays qu’il ha bite, il ne craint ni l’aspect ni les armes de l’homme ; il égorge, il dévaste les troupeaux d’animaux domestiques, meta mort toutes les bêtes sauvages , attaque les petits éléphants, lesjeunes rhinocéros, et quelquefois même ose braver le lion.

La forme du corps est ordinairement d’accord avec le naturel. Le lion a l’air noble *, la hauteur de ses jambes est proportionnée à la longueur de son corps ; l’épaisse et grande crinière qui couvre ses épaules et ombrage sa face, son regard assuré, sa démarche grave, tout semble annoncer sa fîère et majestueuse intrépidité. Le tigre , trop long de corps, trop bas sur ses jambes , la tête nue, les yeux hagards, la langue couleur de sang, toujours hors de la gueule, n’a que le caractère de la basse méchanceté et de l’insatiable cruauté ; il n’a pour tout in

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slincl qu’une rage constante, une fureur aveugle , qui ne connaît , qui ne distingue rien, et qui lui fait souvent dévorer ses propres enfants, et déchirer leur mère lorsqu’elle veut les défendre. Que ne l’eût-il à l’excès , cette soif de sang, et ne pût-il réteindre qu’en détruisant , dès leur naissance , la race entière des monstres qu’il produit !

Buffon.

Le Cygne .

Les grâces de la figure , la beauté de la forme , répondent dans le cygne à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux ; il décore, embellit tous les lieux qu’il fréquente ; on J’aime , on l’applaudit, on l’admire; nulle espèce ne le mérite mieux. La nature, en effet, n’a répandu sur aucun autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l’idée de ses plus charmants ouvrages : coupe de corps élégante , formes arrondies , gracieux contours , blancheur éclatante et pure, mouvements flexibles et

DESCRIPTIONS. G9

ressentis, attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon, tout, dans le cygne, respire la volupté, renchantementque nous font éprouver les grâces et la beauté.

A sa noble aisance, à la facilité, la liberté de ses mouvements sur l’eau, on doit le reconnaître non-seulement comme le premier des navigateurs ailés , mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l’art de la navigation. Son cou élevé, et sa poitrine relevée et arrondie, semblent en effet figurer la proue du navire fendant l’onde ; son vaste estomac en représente la carène 5 son corps, penché en avant pour cingler, se redresse à l’arrière et se relève en poupe ; sa queue est un vrai gouvernail ; ses pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes demi-ouvertes au vent, et doucement enflées, sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant , navire et pilote à la fois.

Fier de sa noblesse , jaloux de sa beauté , le cygne semble faire parade de tous ses avantages ; il a l’air de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards; et il les captive en effet, soit que, voguant en troupe, on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée ; soit que , s’en déta-

DESCRIPTI

chant, et s'approchant du rivage aux signaux qui l’appellent, il vienne se faire admirer de plus près en étalant ses beautés, et développant ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves.

Aux avantages de la nature le cygne réunit ceux de la liberté ; il n’est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer : libre sur nos eaux, il n’y séjourne, ne s’y établit qu’en jouissant d’assez d’indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité 5 il veut à son gré parcourir les eaux , débarquer au rivage, s’éloigner au large, ou venir, longeant la rive, s’abriter sous les bords, se cacher dans les joncs, s’enfoncer dans les anses les plus écartées; puis, quittant sa solitude, revenir à la société, et jouir du plaisir qu’il paraît prendre et goûter en s’approchant de l’homme , pourvu qu’il trouve en nous ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans.

Chez nos ancêtres , trop simples ou trop sages pour remplir leurs jardins des beautés froides de l’art, en place des beautés vives de la nature , les cygnes étaient en possession de faire l’ornement de toutes les pièces

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d’eau ; ils animaient, égayaient les tristes fossés des châteaux ; ils décoraient la plupart des rivières , et même celle de la capitale.

Buffon.

Le Paon .

Si l’empire appartenait à la beauté, et non à la force, le paon serait, sans contredit, le roi des oiseaux; il n’en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande , le port imposant, la démarche fière, la figure noble, les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné; une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête, et l’élève sans la charger ; son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles Heurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans l’éclat majestueux de l’arc-en-ciel : non -seulement la nature a

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réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre, pour en faire le chef-d’œuvre de sa magnificence , elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres , et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre, et des effets de lumière si sublimes , que notre art ne peut ni les imiler ni les décrire.

Tel paraît à nos yeux le plumage du paon lorsqu’il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps-, mais si sa femelle vient tout à coup à paraître, si les feux de l’amour, se joignant aux secrètes influences de la saison, le tirent de son repos , lui inspirent une nouvelle ardeur et de nouveaux désirs, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s’animent et prennent de l'expression, son aigrette s’agite sur sa tête et annonce l’émotion intérieure ; les longues plumes de sa queue déploient, en se levant, leurs richesses éblouissantes ; sa tête et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux , où la lumière du soleil se joue en mille ma-

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nières, se perd et se reproduit sans cesse , et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées ou plus harmonieuses; chaque mouvement de l’oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d’autres reflets et d’autres nuances toujours diverses et toujours admirables.

Mais ces plumes brillantes , qui surpassent en éclat les plus belles couleurs, se flétrissent aussi comme elles , et tombent chaque année ; le paon , comme s’il sentait la honte de sa perte , craint de se faire voir dans cet état humiliant , et cherche les retraites les plus sombres pour s’y cacher à tous les yeux , jusqu’à ce qu’un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée , le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté : car on prétend qu’il en jouit en effet ; qu’il est sensible à l’admiration ; que le vrai moyen de l’engager à étaler ses belles plumes , c’est de lui donner des regards d’attention et des louanges; et qu’au contraire, lorsqu’on paraît le regarder froidement et sans beaucoup d’in-

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térêt , il replie tous ses trésors , et les cache à qui ne sait point les admirer.

Guênkau de Montbéliard.

Le Rossignol .

îl n’est point d’homme bien organisé a qui ce nom ne rappelle quelqu’une de ces belles nuits de printemps où , le ciel étant serein , l’air calme , toute la nature en silence , et, pour ainsi dire, attentive, il a écouté avec ravissement le ramage de ce chantre des forets. On pourrait citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la voix le dispute, à certains égards , à celle du rossignol*, les alouettes, le serin, le pinson, la fauvette, la linotte, le chardonneret, le merle commun , le merle solitaire , le moqueur d’Amérique , se font écouter avec plaisir, lorsque le rossignol se tait : les uns ont d’aussi beaux sons , les autres ont le timbre aussi pur et plus doux; d’autres ont des tours de gosier aussi flatteurs : mais il n’en est pas un seul que le rossignol n’efface par la réunion complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son s.

DESCRIPTIONS

ramage : en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute son étendue , n’est qu’un couplet de celle du rossignol.

Le rossignol charme toujours , et ne se répète jamais, du moins jamais servilement; s’il redit quelque passage , ce passage est animé d’un accent nouveau, embelli par de nouveaux agréments : il réussit dans tous les genres, il rend toutes les expressions, ii saisit tous les caractères , et, de plus, il sait en augmenter l’effet par les contrastes. Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l’hymne de la nature , il commence par un prélude timide, par des tons faibles, presque indécis, comme s’il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l’écoutent; mais ensuite, prenant de l’assurance , il s’anime par degrés, ii s’échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe : coups de gosier éclatants ; batteries vives et légères ; fusées de chant , où la netteté est égale à la volubilité ; murmure intérieur et sourd qui n’est point appréciable à l’oreille , mais très-propre à augmenter l’éclat des tons appréciables; rou-

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îades précipitées , brillantes et rapides, articulées avec force, et même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs, cadencés avec mollesse ; sons filés sans art , mais enflés avec âme ; sons enchanteurs et pénétrants , vrais soupirs d’amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter tous les cœurs , qui causent a tout ce qui est sensible une émotion si douce, une langueur si touchante. C’est dans ces tons passionnés que l’on reconnaît le langage du sentiment qu’un époux heureux adresse à une compagne chérie , et qu’elle seule peut lui inspirer ; tandis que dans d’autres phrases, plus étonnantes peut-être, mais moins expressives , on reconnaît le simple projet de l’amuser et de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur.

Ces différentes phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui , dans tout genre de mélodie , concourent si puissamment aux grands effets. On jouit des beaux sons que l’on vient d’entendre, et qui retentissent encore dans l’oreille; on en jouit mieux , parce que la jouissance est plus in-

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lime, plus recueillie, et n’est point troublée par des sensations nouvelles : bientôt on attend , on désire une autre reprise ; on espère que ce sera celle qui plaît ; si l’on est trompé, la beauté du morceau que l’on entend ne permet pas de regretter celui qui n’est que différé, et on conserve l’intérêt de l’espérance pour les reprises qui suivront. Au reste, une des raisons pourquoi le chant du rossignol est plus remarqué et produit plus d’effet , c’est parce que chantant la nuit, qui est le temps le plus favorable, et chantant seul , sa voix a tout son éclat et n’est offusquée par aucune autre voix; il efface tous les autres oiseaux par ses sons moelleux et flûtés , et par la durée non interrompue de son ramage , qu’il soutient quelquefois pendant vingt secondes. Un observateur a compté dans ce ramage seize reprises différentes , bien déterminées par leurs premières et dernières notes , et dont l’oiseau sait varier avec goût les notes inter^ médiaires; enfin, il s’est assuré que la sphère que remplit la voix d’un rossignol n’a pas moins d’un mille de diamètre, surtout lorsque l’air est calme : ce qui égale au moins la portée de la voix humaine.

Güéneaü de Montbéliard.

DESCRIPTIONS

La Fauvette.

Le triste hiver, saison de mort , est le temps du sommeil , ou plutôt de la torpeur de la nature; les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement , tous les habitants de Pair détruits ou relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace , et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes, les antres et les terriers, tout nous présente les images de la langueur et de la dépopulation ; mais le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante , et les feuillages renaissants, et les bocages revêtus de leur nouvelle parure , sembleraient moins frais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer.

De ces hôtes des bois , les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables; vives, agiles, légères et sans cesse remuées, tous leurs mouvements ont Pair du sentiment, tous leurs accents, le ton de

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la joie, et tous leurs jeux, l’intérêt de l’amour. Ces jolis oiseaux arrivent au moment où les arbres développent leurs feuilles et commencent à laisser épanouir leurs fleurs ; ils se dispersent dans toute l’étendue de nos campagnes : les uns viennent habiter nos jardins ; d’autres préfèrent les avenues et les bosquets 5 plusieurs espèces s’enfoncent dans les grands bois, et quelques-unes se cachent au milieu des roseaux. Ainsi les fauvettes remplissent tous les lieux de la terre, et les animent par les mouvements et les accents de leur tendre gaieté.

La fauvette à tête noire est , de toutes les fauvettes, celle qui a le chant le plus agréable et le plus continu : il tient un peu de celui du rossignol, et l’on en jouit plus longtemps 5 car plusieurs semaines après que ce chantre du printemps s’est tu , l’on entend les bois résonner partout du chant de ces fauvettes. Leur voix est facile, pure et légère, et leur chant s’exprime par une suite de modulations peu étendues , mais agréables, flexibles et nuancées; ce chant semble tenir de la fraîcheur des lieux où il se fait entendre ; il en peint la tranquillité, il en exprime même le bonheur : car les cœurs sensibles

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n’entendent pas sans une douce émotion les accents inspirés par la nature aux êtres qu’elle rend heureux.

Buffqn.

V Oiseau-Mouche.

De tous les êtres animés , voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs : les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé, dans l’ordre des oiseaux, au dernier degré de l’échelle de grandeur. Son chef-d’œuvre est le petit oiseau-mouche -, elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux. Légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure , tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine loucher le gazon par instants : il est toujours en l’air, volant de fleurs en fleurs : il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat; il vit de leur nectar, et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.

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G’est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes les espèces d’oiseaux-mouches. Elles sont assez nombreuses , et paraissent confinées entre les deux tropiques; car ceux qui s’avancent en été dans les zones tempérées n’y font qu’un court séjour : ils semblent suivre le soleil, s’avancer, se retirer avec lui , et voler sur l’aile des zéphyrs à la suite d’un printemps éternel.

Rien n’égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n’est leur courage, ou plutôt leur audace : on les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu’eux, s’attacher à leur corps, et , se laissant emporter par leur vol , les becqueter à coups redoublés, jusqu’à ce qu’ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très-vifs combats.

L’impatience paraît être leur âme : s’ils s’approchent d’une fleur et qu’ils la trouvent fanée, ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n’ont point d’autre voix qu’un petit cri , fréquent et répété; ils le font entendre dans les bois dès l’aurore, jusqu’à ce qu’aux premiers

DESCRIPTIONS

rayons du soleil tous prennent l’essor el se dispersent dans les campagnes.

Buffon.

Lever du Soleil.

On le voit s’annoncer de loin parles traits de feu qu’il lance au devant de lui. L’incendie augmente , l’orient paraît tout en flammes : à leur éclat , on attend l’astre longtemps avant qu’il se montre*, à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l’espace ; le voile des ténèbres s’efface et tombe \ l’homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l’éclaire, les premiers rayons qui la dorent , la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux, en chœur, se réunissent et saluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait. Leur gazouillement , faible encore , est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée :

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il se sent de la langueur d’un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu’à l’âme. Il y a là une demi-heure d’enchantement auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand , si beau, si délicieux, n’en laisse aucun de sangfroid.

J. J. Rousseau. Émile .

Le Printemps du climat de la Grèce.

Dans l’heureux climat que j’habite, le printemps est comme l’aurore d’un beau jour : on y jouit des biens qu’il amène et de ceux qu’il promet. Les feux du soleil ne sont plus obscurcis par des vapeurs grossières; ils ne sont pas encore irrités par l’aspect ardent de la canicule : c’est une lumière pure, inaltérable, qui se repose doucement sur tous les objets; c’est la lumière dontles dieux sontcouronnésdansfOlympe.

Quand elle se montre à l’horizon, les arbres agitent leurs feuillages naissants; les bords de l’ilissus retentissent du chant des oiseaux, et les échos du mont Hymetlc, du

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son des chalumeaux rustiques. Quand elle est près de s’éteindre, le ciel se couvre de voiles étincelants , et les nymphes de l’Atlique vont d’un pas timide essayer sur le gazon des danses légères ; mais bientôt elle se hâte d’éclore, et alors on ne regrette ni la fraîcheur de la nuit qu’on vient de perdre, ni la splendeur du jour qui l’avait précédée : il semble qu’un nouveau soleil se lève sur un nouvel univers , et qu’il apporte de l’orient des couleurs inconnues aux mortels. Chaque instant ajoute un nouveau trait aux beautés de la nature; à chaque instant, le grand ouvrage du développement des êtres avance vers sa perfection .

O jours brillants ! ô nuits délicieuses ! quelle émotion excitait dans mon âme cette suite de tableaux que vous offriez â tous mes sens ! O dieu des plaisirs ! ô printemps ! je vous ni vu cette année dans toute votre gloire ; vous parcouriez en vainqueur les campagnes de la Grèce, et vous détachiez de votre tête les fleurs qui devaient les embellir : vous paraissiez dans les vallées, elles se changeaient en riantes prairies ; vous paraissiez sur les montagnes, le serpolet et le thym exhalaient mille parfums; vous vous

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éleviez dans les airs, et vous y répandiez la sérénité de vos regards. Les Amours empressés accouraient à votre voix ; ils lançaient de toutes parts des traits enflammés, la terre en était embrasée. Tout renaissait pour s’embellir , tout s’embellissait pour plaire. Tel parut le monde au sortir du chaos , dans ces moments fortunés ou l’homme, ébloui du séjour qu’il habitait, surpris et satisfait de son existence, semblait n’avoir un esprit que pour connaître le bonheur, un cœur que pour le désirer, une âme que pour le sentir.

Barthélémy. Voyage d'Ânacharsis.

Les Déserts de V Arabie Pétrèe.

Qu’on se figure un pays sans verdure et sans eau , un soleil brûlant , un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des montagnes encore plus arides , sur lesquelles l’œil s’étend et le regard se perd sans pouvoir s’arrêter sur aucun objet vivant; une terre morte, et pour ainsi dire écorchée par les vents, laquelle ne présente que des ossements, des cailloux jonchés, des rochers de-

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bout ou renversés 5 un désert entièrement découvert , où le voyageur n’a jamais respiré sous l’ombrage, où rien ne l’accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue mille fois plus affreuse que celle des forêts; car les arbres sont encore des êtres peur l’homme, qui se voit seul plus isolé, plus dénué , plus perdu , dans ces lieux vides et sans bornes : il voit partout l’espace comme un tombeau ; la lumière du jour, plus triste que l’ombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter l’horreur de sa situation, en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui l’abîme de l’immensité qui le sépare de la terre habitée; immensité qu’il tenterait en vain de parcourir: car la faim, la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort.

Büffon. Histoire du Chameau.

La B é tique.

Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux qui est toujours serein.

Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette

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ST

dans le grand Océan, assez près des colonnes d’Hercule et de cet endroit où la mer furieuse, rompant ses digues , sépara autrefois la terre de Tharsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l’âge d’or: les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n’y souillent jamais; l’ardeur de l’été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants qui viennent adoucir l’air vers le milieu du jour. Ainsi toute l’année n’est qu’un heureux hymen du printemps et de l’automne, qui semblent se donner la main. La terre , dans les vallons et dans les campagnes unies, porte chaque année une double moisson.

Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers , de jasmins et d’autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d’or et d’argent dans ce beau pays; mais les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l’or et l’argent parmi leurs richesses; ils n’esliment que ce qui sert véritablement aux besoins de l’homme.

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Quand on leur parle des peuples qui ont l’art de faire des bâtiments superbes, des meubles d’or et d’argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses , des parfums exquis , des mets délicieux , des instruments dont l’harmonie charme, ils répondent en ces termes : « Ces peuples sont bien malheureux d’avoir employé tant de travail et d’industrie à se corrompre euxmêmes ! Ce superflu amollit, enivre , tourmente ceux qui le possèdent-, il tente ceux qui en sont privés de vouloir l’acquérir par l injustice et par la violence. Peut-on nommer bien un superflu qui ne sert qu’à rendre les hommes mauvais ? Les hommes de ces pays sont ils plus sains et plus robustes que nous ? vivent-ils plus longtemps ? sont-ils plus unis entre eux ? mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l’ambition, parla crainte, par l’avarice ; incapables des plaisirs purs et simples, puisqu’ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur. »

Fénelon. Télémaque .

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U ancienne Tyr.

J’admirais l’heureuse situation de cette grande ville , qui est au milieu de la mer, dans une île : la côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu’elle porte , par le nombre de villes et de villages qui se touchent presque ; enfin , par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l’abri des vents brûlants du midi. Elle est rafraîchie par le vent du nord , qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les astres; une glace éternelle couvre son front; des fleuves pleins de neige tombent, comme des torrents, des rochers qui environnent sa tête. Au-dessus on voit une vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. Cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne; c’est là qu’on voit errer les taureaux qui mugissent. Les brebis qui bêlent, avec leurs tendres

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agneaux, bondissent sur l’herbe. Là coulent mille ruisseaux d’une eau claire. Enfin, on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne, qui est comme un jardin : le printemps et l’automne y régnent ensemble pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon , n’ont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.

C’est auprès de cette belle côte que s’élève, dans la mer, file où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager audessus des eaux, et être la reine de toutes les mers. Les marchands y abondent de toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu’il y ait dans l’univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d’abord que ce n’est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu’elle est la ville commune de tous les peuples et le centre de leur commerce. Elle a deux môles semblables à deux bras qui s’avancent dans la mer et qui embrassent un vaste port. On voit comme une forêt de mâts de navires ; et ces navires sont si nombreux qu’à peine

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Si

peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s’appliquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin lin d’Égypte, et la pourpre tyrienne, deux, fois teinte, d’un éclat merveilleux. Cette double teinture est si vive, que le temps ne peut l’effacer. On s’en sert pour des laines fines, qu’on rehausse d’une broderie d’or et d’argent.

Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples jusqu’au détroit de Gadès , et ils ont même pénétré dans le vaste Océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer Rouge ; et c’est par ce chemin qu’ils vont chercher, dans des îles inconnues, de l’or, des parfums , et divers animaux qu’on ne voit point ailleurs. Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville, où tout était en mouvement. Je n’y voyais point, comme dans les villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux qui vont chercher des nouvelles dans la place publique ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes sont occu-

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pés à décharger leurs vaisseaux. , à transporter leurs marchandises ou à les vendre , ou à ranger leurs magasins, et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants étrangers ; les femmes ne cessent jamais de filer les laines, ou de faire des dessins de broderie , ou de ployer les riches étoffes.

Fénelon. Télémaque .

Une Tempête dans les mers de V Inde.

Quand nous eûmes doublé le cap de Bonne- Espérance , et que nous vîmes l’entrée du canal de Mozambique, le 23 juin, vers le solstice d’été, nous fûmes assaillis par un vent épouvantable du sud. Le ciel était serein : on n’y voyait que quelques petits nuages cuivrés, semblables à des vapeurs rousses , qui le traversaient avec plus de vitesse que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq ou six vagues longues et élevées, semblables à des chaînes de collines espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques était à deux ou trois étages. Le

DESCRIPTIONS, vent détachait de leurs sommets anguleux une espèce de crinière d’écurne , oii se peignaient ça et là les couleurs de l’arc-en-ciel : il en emportait aussi des tourbillons d’une poussière blanche qui se répandait au loin dans leurs vallons , comme celle qu’il élève sur les grands chemins en été. Ce qu’il y avait de plus redoutable , c’est que quelques sommets de ces collines , poussés en avant de leurs bases par la poussière du vent, se déferlaient en énormes voûtes , qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en écumant, et eussent englouti le plus grand vaisseau s’il se fût trouvé sous leurs ruines. L’état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation affreuse. Notre grand mât avait été brisé la nuit par la foudre, et le mât de misaine, notre unique voile, avait été emporté le malin parle vent. Le vaisseau, incapable de gouverner, voguait en travers, jouet du vent et des lames. J’étais sur le gaillard d’arrière, me tenant accroché aux haubans du mât d’artimon , tâchant de me familiariser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchait de nous, j’en voyais le sommet à la hauteur de nos huniers,

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c’est-à-dire à pins de cinquante pieds audessus de ma tête. Mais la base de cette effroyable digue venant à passer sous notre vaisseau , elle le faisait tellement pencher, que ses grandes vergues trempaient à moitié dans la mer qui mouillait les pieds de ces mâts, de sorte qu’il était au moment de chavirer. Quand il se trouvait sur sa crête, il se redressait et se renversait tout à coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins de danger, tandis qu’elle s’écoulait de dessous lui, avec la rapidité d’une écluse, en large nappe d’écume.

Il était alors impossible de recevoir quelque consolation d’un ami , ou de lui en donner. Le vent était si violent qu’on ne pouvait entendre les paroles même qu’on se disait en criant à l’oreille à tue-tête. L*air emportait la voix, et ne permettait d’ouïr que le sifflement aigu des vergues et des cordages, et les bruits rauques des flots , semblables aux hurlements des bêles féroces. Nous restâmes ainsi entre la vie et la mort depuis le lever du soleil jusqu’à trois heures après-midi.

Beünaivdîx de Satmt-Pî EURE. Harmonies de la Nature.

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La Nature brute et la Nature cultivée.

La nature est le trône extérieur de la magnificence divine. L’homme qui la contemple , qui l’étudie, s’élève par degrés au trône intérieur de la Toute-Puissance. Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures; vassal du ciel, roi de la terre, il l’ennoblit , la peuple et l’enrichit ; il établit entre les êtres vivants l’ordre, la subordination, l’harmonie; il embellit la nature même; il la cultive , l’étend et la polit, en élague le chardon et la ronce , y multiplie le raisin et la rose. Voyez ces plages désertes , ces tristes contrées où l’homme n’a jamais résidé , couvertes ou plutôt hérissées de bois épais et noirs dans toutes les parties élevées ; des arbres sans écorce et sans cime, courbés, rompus, tombant de vétusté; d’autres, en plus grand nombre, gisant au pied des premiers, pour pourrir sur des monceaux déjà pourris, étouffent, ensevelissent les germes prêts à éclore. La nature,

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qui partout ailleurs brille par sa jeunesse, paraît ici dans la décrépitude ; la terre, surchargée par le poids, surmontée par les débris de ses productions, n’offre, au lieu d’une verdure florissante, qu’un espace encombré, traversé de vieux arbres chargés de plantes parasites , de lichens , d’agarics , fruits impurs de la corruption. Dans toutes les parties basses, des eaux mortes et croupissantes, faute d’être conduites et dirigées; des terrains fangeux, qui , n’étant ni solides ni liquides, sont inabordables et demeurent également inutiles aux habitants de la terre et des eaux ; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et fétides, ne nourrissent que des insectes venimeux et servent de repaire aux animaux immondes.

Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées , s’étendent des espèces de landes , des savanes, qui n’om rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y surmontent, y étouffent les bonnes : ce n’est point ce gazon fin qui semble faire le duvet de la terre; ce n’est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité ; ce sont des végétaux

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agrestes , des herbes dures , épineuses , entrelacées les unes dans les autres , qui semblent moins tenir à la terre qu’elles ne tiennent entre elles , et qui , se desséchant et repoussant successivement les unes sur les autres , forment une bourre grossière , épaisse de plusieurs pieds. Nulle route , nulle communication , nul vestige d’intelligence dans ces lieux sauvages. L’homme , obligé de suivre les sentiers de la bête féroce , s’il veut les parcourir, est contraint de veiller sans cesse pour éviter d’en devenir la proie *, effrayé de leurs rugissements , saisi du silence même de ces profondes solitudes , il rebrousse chemin et dit: «La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi seul qui peux la rendre agréable et vivante. Desséchons ces marais , animons ces eaux mortes en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des canaux; employons cet élément actif et dévorant qu’on nous avait caché et que nous ne devons qu’à nous-mêmes 5 mettons le feu à cette bourre superflue , à ces vieilles forêts déjà à demi consumées ; achevons de détruire avec le fer ce que le feu n’aura pu consumer : bientôt, au lieu du jonc, du nénuphar dont le cra-

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paud composait son venin, nous verrons paraître la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires *, des troupeaux d’animaux bondissants fouleront cette terre jadis impraticable; ils y trouveront une subsistance abondante, une pâture toujours renaissante ; ils se multiplieront pour se multiplier encore. Servons-nous de ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage; que le bœuf, soumis au joug, emploie ses forces et le poids de sa masse à sillonner la terre; qu’elle rajeunisse par la culture : une nature nouvelle va sortir de nos mains. » Qu’elle est belle , cette nature cultivée ! Que, par les soins de l’homme , elle est brillante et pompeusement parée ! Il en fait luimême le principal ornement ; il en est la production la plus noble : en se multipliant, il en multiplie le germe le plus précieux ; elle-même aussi semble se multiplier avec lui; il met au jour, par son art, tout ce qu’elle recélait dans son sein. Que de trésors ignorés ! que de richesses nouvelles ! les fleurs , les fruits , les grains perfectionnés , multipliés à l’infini ; les espèces utiles d’animaux transportées, propagées , augmentées sans nombre ; les espèces nuisibles

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réduites, confinées, reléguées; l’or, et ie fer plus nécessaire que l’or, tirés des entrailles de la terre; les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés; la mer soumise, reconnue, traversée d’un hémisphère à l’autre; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde; dans les vallées , de riantes prairies ; dans les plaines , de riches pâturages ou des moissons encore plus riches ; les collines chargées de vignes et de fruits, leurs sommets couronnés dartres utiles et de jeunes forets; les déserts devenus des cités habitées par un peuple immense, qui , circulant sans cesse, se répand de ses centres jusqu’aux extrémités; des routes ouvertes ou fréquentées, des communications établies partout, comme autant de témoins de la force et de l’union de la société : mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que l’homme, maître du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surface entière, et que de tout temps il partage l’empire avec la nature.

Cependant il ne règne que par droit de conquête ; il jouit plutôt qu’il ne possède ; il ne conserve que par des soins toujours re-

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nouvelés; s’ils cessent, tout languit, tout s’altère, tout change , tout rentre sous la main de la nature : elle reprend ses droits, efface les ouvrages de l’homme, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps , et ne lui laisse que le regret d’avoir perdu , par sa faute, ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. Ces temps où l’homme perd son domaine , ces siècles de barbarie pendant lesquels tout périt , sont toujours préparés par la guerre , et arrivent avec la disette et la dépopulation. L’homme, qui ne peut que par le nombre , qui n’est heureux que par la paix, a la fureur de s’armer pour son malheur et de combattre pour sa ruine : excité par l’insatiable avidité, aveuglé par l’ambition encore plus insatiable , il renonce aux sentiments d’humanité, tourne toutes ses forces contre lui-même , cherche à s’entre-détruire, se détruit en effet-, et, après des jours de sang et de carnage , lorsque la fumée de la gloire s’est dissipée , il voit d’un œil triste la terre dévastée, les arts ensevelis , les nations dispersées , les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné , et sa puissance réelle anéantie.

Buffon. Histoire naturelle.

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lOt

La Vallée de Tempé.

Après avoir passé l’embouchure du Titarésius, dont les eaux sont moins pures cpie celles du Pénée, nous arrivâmes à Gonnus, distante de Larisse d’environ cent soixante stades. C’est là que commence la vallée, et que le fleuve est resserré entre le mont Ossa, qui se trouve à sa droite, et le mont Olympe, qui est à sa gauche, et dont la hauteur est d’un peu plus de dix stades.

La vallée s’étend du sud-ouest au nordest; sa longueur est de quarante stades, sa plus grande largeur d’environ deux stades et demi; mais cette largeur diminue quelquefois au point qu’elle ne paraît être que de cent pieds.

Les montagnes sont couvertes de peupliers, de platanes , de frênes d’une beauté surprenante. De leurs pieds jaillissent des sources d’une eau pure comme le cristal ; et des intervalles qui séparent leurs sommets s’échappe un air frais que l’on respire avec une volupté secrète. Le fleuve présente presque partout un canal tranquille; et,

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dans certains endroits , il embrasse de petites îles dont il éternise la verdure. Des grottes percées dans le flanc des montagnes, des pièces de gazon placées aux deux côtés du fleuve , semblent être l’asiie du repos et du plaisir. Ce qui nous étonnait le plus était une certaine intelligence dans la distribution des ornements qui parent ces retraites. Ailleurs , c’est l’art qui s’efforce d’imiter la nature*, ici on dirait que la nature veut imiter l’art. Les lauriers et différentes sortes d’arbrisseaux forment d’euxmêmes des berceaux et des bosquets, et fon t un beau contraste avec des bouquets de bois placés au pied de l’Olympe. Les rochers sont tapissés d’une espèce de lierre, et les arbres, ornés de plantes qui serpentent autour de leur tronc , s’entrelacent dans leurs branches et tombent en festons et en guirlandes. Enfin, tout présente en ces beaux lieux la décoration la plus riante. De tous côtés l’œil semble respirer la fraîcheur, et l’âme recevoir un nouvel esprit de vie.

Les Grecs ont des sensations si vives, iis habitent un climat si chaud, qu’on ne doit pas être surpris des émotions qu’ils éprouvent à l’aspect et même au souvenir de celte

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charmante vallée. Au tableau que je viens d’en ébaucher, il faut ajouter que dans le printemps elle est tout émaillée de fleurs, et qu’un nombre infini d’oiseaux y font entendre des chants que la solitude et la saison semblent rendre plus mélodieux et plus tendres.

Cependant nous suivions lentement le cours du Pénée , et mes regards, quoique distraits par une foule d’objets délicieux, revenaient toujours sur ce fleuve. Tantôt je voyais ses flots étinceler à travers le feuillage dont ses bords sont ombragés ; tantôt , m’approchant du rivage , je contemplais le cours paisible de ses ondes , qui semblaient se soutenir mutuellement et remplissaient leur carrière sans tumulte et sans effort. Je disais à Amintor : « Telle est l’image d’une àme pure et tranquille; ses vertus naissent les unes des autres, elles agissent toutes de concert et sans bruit. L’ombre étrangère du vice les fait seule éclater par son opposition. » Amintor me répondit : « Je vais vous montrer l’image de l’ambition , et les funestes effets qu’elle produit. »

Alors il me conduisit dans une des gorges du mon! Ossa , où l’on prétond que se donna

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le combat des Titans contre les dieux. C’est là qu’un torrent impétueux se précipite sur un lit de rochers qu’il ébranle par la violence de ses chutes. Nous parvînmes en un endroit où ses vagues, fortement comprimées, cherchaient a forcer un passage -, elles se heurtaient, se soulevaient, et tombaient en mugissant dans un gouffre d’où elles s’élançaient avec une nouvelle fureur pour se briser les unes contre les autres dans les airs.

Mon âme était occupée de ce spectacle, lorsque je levai les yeux autour de moi : je Aie trouvai resserré entre deux montagnes noires, arides, et sillonnées dans toute leur hauteur par des abîmes profonds. Près de leurs sommets, des nuages erraient pesamment parmi des arbres funèbres ou restaient suspendus sur leurs branches stériles. Audessous, je vis la nature en ruine ; les montagnes écroulées étaient couvertes de leurs débris, et n’offraient que des roches menaçantes et confusément entassées. Quelle puissance a donc brisé les liens de ces masses énormes? Est-ce la fureur des aquilons? estce un bouleversement du globe? est-ce , en effet , la vengeance terrible des dieux contre les Titans ? je l’ignore : mais enfin , c’est dans

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vielle affreuse vallée que les conquérants devraient venir contempler le tableau des ravages dont ils affligent la terre.

Barthélemy. Voyage d’Anacharsù .

La Vallée de Campan.

Deux vallons , dont le premier descend du Tourmalet et l’autre des montagnes de la vallée d’Aure, se perdent au bourg de Sainte- Marie, dans la vallée de Campan. Chacun de ces vallons y apporte le tribut de son torrent et l’Adour, formé de leurs eaux confondues , après avoir baigné les riches prairies de cette vallée , rencontrant à Bagnères les plaines du Bigorre. comme charmé des contrées qu’il abandonne et de celles qu’il va parcourir, semble lutter, par ses longs circuits, contre la commune destinée des fleuves, lorsque, rencontrant le Gave h Bayonne, né à côté de lui, il s’engloutit avec lui dans les gouffres de l’Océan.

Je ne peindrai point cette belle vallée qui le voit naître , celte vallée si connue , si célébrée, si digne de l’être; ces maisons si jolies et si propres, chacune entourée de sa prai-

lOf»

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l ie , accompagnée de son jardin , ombragée de sa touffe d’arbres ; les méandres de l’Adour, plus vif qu’impétueux, impatient de ses rives, mais en respectant la verdure; les molles inflexions du sol, ondé comme des vagues qui se balancent sous un vent doux et léger ; la gaieté des troupeaux et la richesse du berger; ces bourgs opulents, formés comme fortuitement , là oii les habitations répandues dans la vallée ont redoublé de proximité ; Bagnères, ce lieu charmant, où le plaisir a ses autels à côté de ceux d’Esculape et veut être de moitié dans ses miracles ; séjour délicieux, placé entre les champs du Bigorre et les prairies de Campan, comme entre la richesse et le bonheur ; ce cadre , enfin , digne de la magnificence du tableau , cette fière enceinte où la nature oppose le sauvage au champêtre ; ces cavernes , ces cascades , visitées par tout ce que la France a de plus aimable et de plus illustre; ces roches , trop verticales peut-être, dont l’aridité contraste avec la parure des heureuses vallées ; ce pic du Midi , suspendu sur leurs tranquilles retraites, comme l’épée^au tyran sur la tête de Damoclès... Menaçants boulevards , qui me font trembler pour l’Elvsée qu’ils renferment.

Ram on d.

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îm Cataracte du Niagara.

Nous arrivâmes bientôt au bord de la cataracte, qui s’annonçait par d’affreux mugissements. Elle est formée par la rivière Niagara, qui sort du lac Érîé et se jette dans le lac Ontario; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante-quatre pieds : depuis le lac Érié jusqu’au saut, le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide; et, au moment de la chute, c’est moins un fleuve qu’une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d’un gouffre. La cataracte se divise en deux branches et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s’avance une île creusée en dessous , qui pend , avec tous ses arbres , sur le chaos des ondes. La masse du fleuve, qui se précipite au midi, s’arrondit en un vaste cylindre , puis se déroule en nappe de neige , et brille au soleil de toutes les couleurs ; celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d’eau du déluge. Mille arcs-en-ciel se courbent et se croisent sur l’abîme. L’onde, frap-

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pant îc roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d’écume qui s’élèvent au-dessus des forets , comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes , décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d’air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajoux se suspendent par leurs longues queues au bout d’une branche abaissée, pour saisir dans l’abimeles cadavres brisés des élans et des ours.

Chateaubriand. Génie du Christianisme ,

U Éruption d'un Volcan.

Tout à coup , au milieu du silence de la nuit, un bruit affreux retentit aux oreilles; on entend de loin la mer mugir et rouler vers le rivage ses ondes amoncelées ; les souterrains profonds sont frappés à coups redoublés, la terre tremble sous les pas ; on court plein d’effroi au milieu des ténèbres épaisses. Une montagne voisine, s’enlr’ouvrant avec effort, lance au plus haut des airs une colonne ardente qui répand au milieu de Tobscurilé une lumière

tableaux.

rougeâtre et lugubre ; des rochers énormes volent de tous côtés ; la foudre éclate et tombe ; une mer de feu , s’avançant avec rapidité , inonde les campagnes : à son approche , les forêts s’embrasent , la terre n’offre plus que l’image d’un vaste incendie qu’entretiennent des amas énormes de matières enflammées et qu’animent des vents impétueux. Où fuyez-vous, mortels infortunés? de quelque côté que vous cherchiez un asile, comment éviterez- vous la mort qui vous menace? de nouveaux gouffres s’ouvrent sous vos pas, de nouveaux tourbillons de flammes , de pierres , de cendre et de fumée volent vers vous du sommet des montagnes , et la mer écumeuse , rougie par l’éclat des foudres , surmonte son rivage et s’avance pour vous engloutir.

Cependant ces phénomènes terribles s’apaisent peu à peu*, les feux s’amortissent; la mer, à demi calmée, retire en murmurant ses ondes bouillonnantes , la terre se raffermit, le bruit cesse et le jour paraît. Quel triste et lugubre tableau présente la campagne ravagée ! Elle n’offre plus que des monceaux de cendres, que des rochers énormes entassés sans ordre , que des torrents

tableaux.

de lave ardente, que des bois qui brûlent encore, que de tristes restes des infortunés qui ont péri au milieu de ces désastres. Un ciel couvert de nuages n’envoie sur tous ces objelsfunèbres qu’une clarté pâle et terne; un calme sinistre règne dans l’air ; des bruits lointains annoncent de nouveaux malheurs, et la mer répond par de sourds gémissements au bruit lugubre que font entendre les profondes cavernes de la terre. Consternés , saisis d’effroi , pressés dans le seul espace où les flammes ne sont pas parvenues , les mains élevées vers le ciel qui seul peut les secourir, les hommes adressent alors leurs ardentes prières à celui qui commande à la mer et à la foudre. Leur prière est courte , mais touchante ; ils la recommencent souvent, et chaque fois avec un ton plus pénétré; ils cherchent en quelque sorte à faire parvenir leurs voix jusqu’à l’être dont ils implorent la clémence : tous les signes des passions qui les agitent , de l’effroi, de la vive inquiétude, de la désolation, se mêlent aux sons qu’ils profèrent et qu’ils soutiennent avec effort.

Lacépèdc. Poétique de la Musique,

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Les Travaux des mines .

Le règne minéral n’a rien en soi d’aimable et d’attrayant; ses richesses, enfermées dans le sein de la terre , semblent avoir été éloignées des regards de l’homme pour ne pas tenter sa cupidité ; elles sont là comme en réserve pour servir un jour de supplément aux véritables richesses, qui sont plus à sa portée, et dont il perd le goût à mesure qu’il se corrompt. Alors il faut qu’il appelle l’industrie, la peine et le travail au secours de ses misères 5 il fouille les entrailles de la terre, il va chercher dans son centre, aux risques de sa vie et aux dépens de sa santé, des biens imaginaires à la place des biens réels qu’elle lui offrait d’elle- même quand il savait en jouir. Il fuit le soleil et le jour, qu’il n’est plus digne de voir, il s’enterre tout vivant , et fait bien , ne méritant plus de vivre à la lumière du jour. Là, des carrières , des gouffres , des forges , des fourneaux, un appareil d’enclumes, de marteaux, de fumée et de feu, succèdent aux douces images des travaux champêtres. Les visages hâves des malheureux qui languissent dans les infectes

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vapeurs des mines, de noirs forgerons, de hideux cyclopes , sont le spectacle que l’appareil des mines substitue , au sein de la terre, à celui de la verdure et des fleurs, du ciel azuré, des bergers amoureux et des laboureurs robustes, sur sa surface.

J. J. Rousseau.

Sully dans la retraite.

L’histoire a peint des sages dans la retraite, des héros dans l’oppression; mais elle n’offre rien de plus grand que la dignité de Sully dans le malheur: c’était la dignité de la vertu même , sur laquelle et les hommes, et les cours, et les rois, ne peuvent rien. La grandeur qui était dans son âme se répandait sur toute sa maison. Un nombre prodigieux de domestiques , une foule de gardes, d’écuyers, de gentilshommes; un luxe, non de frivolité , mais de magnificence ; un appareil imposant , le respect de mille vassaux, la subordination d’une famille illustre ; des appartements immenses , et où les belles actions de Ilenri IV étaient représentées avec celles de son mi-

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nistre; des parcs où régnaient la simplicité et la grandeur 5 au milieu de tous ces objets , Sully en cheveux blancs, conservant les modes antiques , portant sur sa poitrine l’image de Henri IV ; la sainte gravité de ses discours , la majesté de ses regards , le siège plus élevé qui le distinguait au milieu de ses enfants, l’accueil honorable que recevaient dans sa maison tous les vieillards , le silence mêlé de crainte et de respect des jeunes gens que leurs pères conduisaient par la main pour voir ce grand homme : tout cela réuni semblait offrir quelque chose de plus qu’humain, et portait dans les cœurs je ne sais quelle émotion qui élevait l’âme en l’étonnant. O mœurs trop différentes des nôtres ! c’est ainsi qu’il passa trente ans dans la retraite, sans se plaindre des hommes ni de leur injustice , pleurant son roi , fidèle au nouveau, estimé et haï de Richelieu, ayant survécu à tout , excepté à la vertu : elle descendit avec lui dans sa tombe. La mort termina une carrière de quatre-vingt-deux ans, dont cinquante furent employés pour le bonheur de l’État, et le reste aurait pu l’être, Thomas, Éloge de Sully,

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Modestie de Turenne .

Qui fît jamais de si grandes choses? qui les dit avec plus de retenue? Remportait-il quelque avantage : à l’entendre, ce n’était pas qu’il fût habile , mais l’ennemi s’était trompé. Rendait-il compte d’une bataille : il n’oubliait rien, sinon que c’était lui qui l’avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l’avaient rendu si célèbre : on eût dit qu’il n’en avait été que le spectateur , et l’on doutait si c’était lui qui se trompait ou la renommée. Revenait-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son nom immortel : il fuyait les acclamations populaires , il rougissait de ses victoires , il venait recevoir des éloges comme on vient recevoir des apologies , et n’osait presque aborder le roi, parce qu’il était obligé , par respect , de souffrir patiemment les louanges dont Sa Majesté ne manquait jamais de l’honorer.

C’est alors que, dans le doux repos d’une condition privée , ce prince , se dépouillant de toute la gloire qu’il avait acquise pen-

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dam la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis , s’exerçait sans bruit aux vertus ci viles: sincère dans ses discours, simple dans ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs , réglé dans ses désirs , grand même dans les moindres choses. Il se cache , mais sa réputation le découvre ; il marche sans suite et sans équipage , mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe. On compte , en le voyant, les ennemis qu’il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent : tout seul qu’il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l’accompagnent. Il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité , 'et moins il est superbe, plus il devient vénérable.

Fléchier. Oraison funèbre de Turennc.

Règne de Louis XIV .

Un roi plein d’ardeur et d’espérance saisi! iui-même ce sceptre qui, depuis Henri le Grand , n’avait été soutenu que par des favoris et des ministres. Son âme , que l’on

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croyait subjuguée par la mollesse et les plaisirs , se déploie , s’affermit et s’éclaire à mesure qu’il a besoin de régner. Il se montre vaillant , laborieux , ami de la justice et de la gloire. Quelque chose de généfeux se mêle aux premiers calculs de sa politique : il envoie des Français défendre la chrétienté contre les Turcs , en Allemagne et dans l’île de Crète ; il est protecteur avant d’être conquérant ; et , lorsque l’ambition l’entraîne à la guerre , ses armes heureuses et rapides paraissent justes à la France éblouie. La pompe des fêtes se mêle aux travaux de la guerre , les jeux du carrousel aux assauts de Valenciennes et de Lille. Cette altière noblesse qui fournissait des chefs aux factions , et que Richelieu ne savait dompter que par les échafauds , est séduite par les paroles de Louis, et récompensée par les périls qu’il lui accorde à ses côtés. La Flandre est conquise*, l’Océan et la Méditerranée sont- réunis 5 de vastes ports sont creusés; une enceinte de forteresses environne la France ; les colonnades du Louvre s’élèvent ; les jardins de Versailles se dessinent; l’industrie des Pays-Bas et de la Hollande se voit surpassée par les ateliers nouveaux de

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la France ; une émulation de travail, d’éclat, de grandeur, est partout répandue ; un langage sublime et nouveau célèbre toutes ces merveilles et les agrandit pour l’avenir. Les Épîtres de Boileau sont datées des conquêtes de Louis XIY ; Ptacine porte sur la scène les faiblesses et l’élégance de la cour -, Molière doit à la puissance du trône la liberté de son génie ; La Fontaine lui-même s’aperçoit des grandes actions du jeune roi , et devient flatteur. Voilà le brillant tableau qu’offrent les vingt premières années de ce règne mémorable.

Villemain. Discours d'ouverture , 182L

Les Invalides au pied des autels .

Qui de nous n’a pas vu quelquefois ces vieux soldats qui , à toutes les heures du jour, sont prosternés çà et là sur les marbres du temple élevé au milieu de leur auguste retraite ? Leurs cheveux , que le temps a blanchis } leur front, que la guerre a cicatrisé ; ce tremblement , que l’âge seul a pu leur imprimer, tout en eux inspire d’abord le respect : mais de quel sentiment n’est-on

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pas ému, lorsqu’on les voit soulever et joindre avec effort leurs mains défaillantes pour invoquer le Dieu de Tunivers, et celui de leur cœur et de leur pensée 5 lorsqu’on leur voit oublier, dans cette touchante dévotion, et leurs douleurs présentes et leurs peines passées; lorsqu’on les voit se lever avec un visage serein, et emporter dans leur âme un sentiment de tranquillité et d’espérance! Ah ! ne les plaignez point dans cet instant , vous qui ne jugez du bonheur que par les joies du monde! Leurs traits sont abattus, leur corps chancelle, et la mort observe leurs pas ; mais cette fin inévitable , dont la seule image vous effraye , ils la voient venir sans alarme : ils se sont rapprochés par le sentiment de celui qui est bon , de celui qui peut tout, de celui qu’on n’a jamais aimé sans consolation. Venez contempler ce spectacle? vous qui méprisez les opinions religieuses, et qui vous dites supérieurs en lumières; venez, et voyez vous-mêmes ce que peut valoir pour le bonheur votre prétendue science . Ah ! changez donc le sort des hommes , et donnez-leur à tous, si vous le pouvez, quelque part aux délices de la terre , ou respectez un sentiment qui leur sert à repousser

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les injures de la fortune; et puisque la politique des tyrans n’a jamais essayé de le détruire , puisque leur pouvoir ne serait pas assez grand pour réussir dans cette farouche entreprise, vous que la nature a mieux doués, ne soyez ni plus durs ni plus terribles qu’eux : ou si, par une impitoyable doctrine, vous vouliez enlever aux vieillards , aux malades et aux indigents la seule idée de bonheur à laquelle ils peuvent se prendre , parcourez aussi ces prisons et ces souterrains où des malheureux se débattent dans leurs fers, et fermez de vos propres mains la seule ouverture qui laisse arriver jusqu’à eux quelques rayons de lumière.

Necker. Importance des opinions religieuses

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