‹ Petites méditations poétiquesChapitre 9 sur 10 · JI · texte numérisé non relu

JI

« Soleil, abaisse-toi! Soleil, étends les ombres !

i Que les ombres des monts ouvrent aux plaines sombres

« Un abri plus profond que l'ombrage des bois !

« Que des fleuves d'oubli débordent sur le monde !

* Que mon âme se plonge et s'abîme en leur onde,

« Puisque nul être aimé ne répond à ma voix !

« Le Tout-Puissant m'a fait pour connaître l'ouvrage

« Qu'il méditait caché dans la source de l'âge :

« Je l'ai vu ; j'ai chanté ; j'ai vécu mon destin.

« Soleil, c'était le tien de m'éclairer les choses !

« Laisse-moi reposer, pendant que tu reposes

« Dans les vallons ombreux qui bornent le lointain.

Alors la nuit tomba, pénétrante et splendide; Des mondes inconnus flambèrent dans le vide, Élargissant des cieux les vastes profondeurs ; Et, plein d'une grandeur qu'il n'avait point rêvée, L'homme alors soupçonna son œuvre inachevée Et s'endormit brûlant d'ineffables ardeurs.

Depuis que vous menez votre danse immortelle, Étoiles, quelle nuit fut jamais aussi belle ? Car l'homme chaste alors aima très puissamment, Et la nuit tout à coup sentit dans la rosée L'épouse près de lui sereine et reposée, Qu'il avait de son cœur enfantée en dormant.

Astres, quand vous pressiez vos troupes infinies Sur l'amour qui naissait, de quelles harmonies Avez-vous cadencé le silence des deux ? De quels nouveaux espoirs frémissait la nature, Lorsque vous reflétiez, en cette nuit si pure, Sur le couple dormant la lueur de vos yeux ?

L'amour seul a semé vos ténébreuses routes De gerbes de clarté qui s'entr'appellent toutes Et fondent en soleils leurs épis éclatants : Qu'ainsi la torche antique à vos feux allumée, Passe de cœur en cœur sa vigueur enflammée Jusqu'aux derniers confins de la terre et du temps.

Et si l'homme, banni de l'éternel partage. Se trouve sous les deux nu, sans autre héritage Que ses bras et la terre immense à féconder ; Quand l'humaine lignée, à la mort asservie, Traînera sous le joug une accablante vie Et vers le ciel à peine osera regarder ;

De peur qu'insoucieux des promesses du Père Et de l'ordre établi, l'homme ne désespère Et ne livre la race à la stérilité, Un amour foudroyant couvera dans ses veines, Et, dans ses os meurtris multipliant les peines, Assumera le soin de sa postérité.

Mais, pour qu'il marche sûr et ferme dans la voie, L'amour seul à ses maux mêlera quelque joie, Comme un ressouvenir étrange des beaux jours ; Et, malgré la terreur fatale de la faute, L'épouse avec l'époux dormiront côte à côte Dans l'ingénuité des anciennes amours.

L'amour avec la mort partage sa puissance : L'un, gai semeur, s'en va, prodiguant la semence, Et, sur le sol ouvert, chante avant le matin ; Et l'autre, paysanne édentée et cupide, Nous moissonne sans trêve en un geste rapide, Et repétrit nos corps pour leur premier destin. Sous leurs sceptres rivaux notre troupe dolente, Par l'obscur des sentiers à demi chancelante, Se hâte à flots pressés dans la nuit, jusqu'au jour Où, par le châtiment vivante et reformée, La race acclamera, resplendissante armée, Le soleil triomphant de l'immortel amour.

La transparente nuit jouait sur les collines; L'air vibrait de parfums et d'haleines divines ; Tout être étincelait sous le clair firmament : La terre souriait, heureuse et reposée ; Près de l'homme endormi, dormait dans la rosée L'épouse, qu'il avait enfantée en aimant.

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