‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 27 sur 72 · LE RÉALISME · texte numérisé non relu

LE RÉALISME

Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer. — Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le projet d’un simple voyage à Meaux.

Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.

J'aime assez ces petites villes qui s’écartent d’une dizaine de lieues du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c’est assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir, — pour qu’on soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour qu’on trouve, entre deux jours affairés, une matinée de calme.

Je plains ceux qui, cherchant le silence et la soli-

tude, se réveillent candidement à Asnières.

Lorsque cette idée m’arriva, il était déjà plus de midi. J’ignorais qu’au 1° du mois on avait changé l'heure des départs au chemin de Strasbourg. — Il fallait attendre jusqu’à trois heures et demie.

Je redescends la rue Hauteville. — Je rencontre un flâneur que je n'aurais pas reconnu si je n’eusse été désœuvré, — et qui, après les premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments en réplique, je manque l’omnibus de trois heures. — C'était sur le boulevard de Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d’aller prendre un verre d’absinthe au café Vachette et de diner ensuite tranquillement chez Désiré et Baurain.

La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller négligemment la /2eoue britannique. L'intérêt de quelques pages, traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l’article intitulé : a Clef de la rue*.

Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque! À Paris, on nous demanderait que cela fût semé d’anecdotes et d'histoires sentimentales, — se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu.

En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des

combinaisons bizarres de la vie? Vous inventez

l’homme, — ne sachant pas l’observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques — ou tragiques d’un journal de tribunaux?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant

à dire que son client s'était embarqué, s’exprimait

ainsi : « Il se lève, — il s’habille, — il ouvre sa porte, — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, — pour gagner la place des

Thermes, » etc., etc.

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port, — mais déjà il vous intéresse, et loin de trouver l’avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu’il faisait. — Mais Cicéron était l’orateur de convention, et l’autre n’était pas assez l’orateur vrai.

Mox ami*.

« Et puis, qu'est-ce que cela prouve? » — comme disait Denis Diderot.

Cela prouve que l’ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces badauds enracinés que Dickens appellerait cockneys, — produits assez communs de notre civilisation et de la capitale. Vous l’aurez aperçu vingt fois, vous êtes son ami, — et il ne vous recon-

naît pas. Il marche dans un rêve comme les dieux de

l’/liade marchaient parfois dans un nuage, — seulement c’est le contraire : vous le voyez et il ne vous voit pas.

Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à comprendre leur langage d’après le dictionnaire phonétique laissé par Dupont de Nemours*, — qui a déterminé quinze cents mots dans la langue seule du rossignol.

Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n’arrête sa contemplation distraite. L’escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de centsols, — qu'il n’a pas toujours. À

L’abordez-vous? le voilà charmé d’obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l’autre monde. Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliüs, pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la force en s’échauffant, — et ne s’arrêlera qu'en s’apercevant que les passants font cercle, où que les garçons du café font leurs lits. Il

attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut

bien partir ; — laissez-le s’enivrer du triomphe qu’il vient d'obtenir, car il a toutes les ressources de la dialectique, et, avec lui, vous n’aurez jamais le dernier mot sur quoi que ce soit. À minuit, tout le monde

pense avec Lerreur à son portier. — Quant à lui-

même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se

promener à quelques lieues, — ou, seulementmême*, à Montmartre.

Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à minuit, quand les étoiles scintillent et que l’on peut les observer régulièrement au méridien de Louis XIII, près du Moulin de beurre! Un tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent; — non qu'il soit pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu’au besoin il saurait jouer du couteau, ou faire le »oulinet à quatre faces, en s’aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c’est l'élève de Lozès. Il n’ignore que l'escrime, parce qu’il n’aime pas les pointes, — et n’a jamais appris sérieusement le pistolet, parce

qu'il croit que les balles ont leurs numéros.

IT

La nurr DE MONTMARTRE.

Ce n’est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux antédiluviens, s’enquérant des anciens carriers qui furent les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s’en trouve encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l’histoire des

monstres dont ils retrouvent encore des débris, et le

tableau des révolutions primitives du globe. — Parfois, un vagabond se réveille et demande du silence, mais on le fait taire aussitôt.

Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd’hui. Il y en avait une du côté du Chàteau-Rouge*, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L’œil plongeait dans des profondeurs — d’où l’on tremblait de voir sortir Ésus, ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il n'existe plus aujourd’hui que deux carrières habitables du côté de Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié dort pour pouvoir plus tard relayer l’autre. — C’est ainsi que la couleur se perd! — Un voleur sait toujours où coucher : on n’arrêtait en général dans les carrières que d’honnêtes vagabonds qui n’osaient pas demander asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient se traîner plus loin.

Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes gaz préparés pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu’ils défient toute ten-

tuyaux de

tative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suflisait d'attaquer l’un des bouts avec la crosse d’un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l’un

d'eux depuis combien de temps il habitait ce gîte.

« Depuis un terme. — Et cela ne vous paraissait pas trop dur? — Pas trop... Et même, vous ne croiriez

pas, monsieur le commissaire, le matin, j'étais paresseux au lit. »

J’emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d’expliquer pourquoi j'ai manqué deux fois les omnibus. — Le premier départ du chemin de fer de Strasbourg n’est

qu'à sept heures du matin; — que faire jusque-là ?

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