‹ Petits châteaux de Bohême; prose et poésieChapitre 1 sur 22 · LA RUE DU DOYENNE · texte numérisé non relu

LA RUE DU DOYENNE

C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné, que nous nous étions reconnus frères — Arcades anibo, — dans un coin du vieux Louvre des Médicis, — Lien

prés de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du doyen, aux quatre portes à deux battants, au plafond historié de rocailles et de guivres, — restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises.

Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des trois dessus de glace un Neptune. — qui lui ressemblait! Puis, les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas : c'était Théophile. — On s'empressait de lui offrir un fauteuil Louis XIÏÏ, et il lisait, a son tour, ses premiers vers. — pendant que Cydalise Ie. ou Lorry, ou Yictorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.

Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant. des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manéffe.

Vous l'avez bien dit :

Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons

Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,

Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?

Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.

Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées, — on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle : — c'était celui de Béatrice dans Jodelet. — Et que notre pauvre Edouard était comique dans les rôles d'Arlequin * !

Nous étions jeunes, toujours gais, souvent riches... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre : notre palais est rasé. J'en

* Notamment dans le Courrier de Naples, du théâtre des grands boulevards.

ai foulé les débris l'automne passée. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au dix-huitième siècle, sur six mal. heureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où Ton coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place la Forêt coupée de Rou* sard :

Écoule, bûcheron, arreste un peu le bras : Ce ne seul pas des bois que tu jettes à bas; Ne vois-tu pas 1<- sang, lequel dégoutte à force, Prs nymphes, qui vivaient dessous la dure écoree?

Cela huit ainsi, vous le savez :

La matière demeure et la forme se perd!

Vers cel!e époque, je me suis trouvé, un jour encore, assez riche jpour enlever aux démolisseurs et racheter deux lots de boiseries du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil, le Watteau de Yaltirr. signé: les deux panneaux

DE BOHÊME. Il

longs de Corot, représentant deux Paysages

de Provence; le Moine rouge, de Châlillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue, qui dort*; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence. — en robe de taffetas feuille morte, — triste présage. — sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. U affreux propriétaire, qui demeurait au rezde-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. — Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.

De sorte que tout cela est à peu prés sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lé-

' Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor iiugo.

rida, de Lorentz, ou l'armée française monte à l'assaut, précédée par des violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau. qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz. une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. — Quant au lit renaissance, a la console médicis. aux deux buffets*. wiRibeira**, aux tapisseries des quatre éléments , il y a longtemps que tout cela s'était dispersé. — Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. — Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.

* Heureusement , Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et aux trois Satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes.

** La Mort de soin! Joseph est à Londres, chez Gavarni.

Dt BOHÊME. iô

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