M PETITS CHATEAUX
sexe le plus faible et le plus intelligent ; il jouissait d'une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.
En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre...
Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu. un jour, étendu sur un lit. — long et vert. — la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait rejoindre, peu à peu. son pseudonyme. Théophile de Vian, dont vous avez décrit les amours panthéistes. — par le chemin ombragé de Y Allée de Sylvie. Ces deux poètes, séparés par deux siècles, se seraient serré la main, aux Champs-Elysées de Virgile, beaucoup trop tôt.
Voici ce qui s'est passé à ce sujet : Nous étions plusieurs amis, d'une société antérieure, qui menions gaiement une existence de mode alors, même pour les gens sérieux. Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents comprirent, chose rare: mais ils aimaient leur fils. Ou renvoya le médecin, et nous (limes a
Théo : (( Lévc-loi... et viens souper. » La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. Il s'était endormi et senti malade à la première représentation de Robert Je Diable.
On rappela le médecin. Ce dernier se mit à réfléchir, et, le voyant plein de santé au réveil, dit aux parents : « Ses amis ont peutêtre raison. »
Depuis ce temps-Là, le Théophile refleurit. — On ne parla plus de ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grés de la fabrique de Béarnais ; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, garnir la chambre de matelas, afin que le paroxysme, dà quelquefois au Bacchus du cassis, ne compromit pas nos têtes avec les angles des meubles.
Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau
rougie, et un doigt de Champagne dans les petits soupers.
LA VxY.l'Sr. DE SABA
Revenons-y. — Nous avions désespéré
d'attendrir la femme du commissaire. — Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort polie, à i'invit;:lion collective que nous leur avions adressée. Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers, — munis du silence complaisant des autorités voisines. — nous invitions tous les locataires distingués de l'impasse, et nous avions une collccîion d'attachés d'ambassades, en habits hleus à boutons d'or, de jeunes conseil-
lers d'Etat \ de référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups.
Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé — par les accords d'un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d'arbres, — où un cabaret s'était abrité, sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s'était écroulée . au dix-huitième siècle, sur les six malheureux chanoines, — accident duquel le cardinal Dubois fut un instant soupçonné.
* L'un d'eux s'appelait Van Daèl, jeune homme charmant, mais dont le nom a porté malheur à notre château.
Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pale prose, ces quatre vers de votre pièce intitulée : Vingt ans.
D'où vorfs vient, ô Gérard, cet air académique? Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra -Comique S'allumeraient ailleurs? La reine du Sabbat, Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat, Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère? Et Gérard répondait : « Que la femme est amère ! »
Pourquoi du Sallat... mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?
Ne vous souvenez-vous plus des vers de ce Cantique des Cantiques, où TEcclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin :
La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés, Que ta lèvre entrouverte, ô ma belle folie, Où je bois à longs flots le vin des voluptés.
La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait alors, — et doublement. — Le fantôme éclatant de la fille
DE BOHÊME. il)
des Ilémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. — Qu'elle était belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin, dont l'image tourmentait mes journées.
Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, — et l'auraient certainement suivie à travers les airs.
La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en en-
t reprendre le poème. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon doublé amour. — C'est pourquoi, mon ami. vous m'avez vu si préoccupé dans une
de ees nuits splendides où notre Louvre était en fè<e. —Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerboer nous attendait à sept heures du matin.
USE FEiUTE EN PLEURS
Je ne songeais qu'a cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle éptorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines.
Tout à coup, elle me prît le bras et me dit : a Ramenez-moi, je ne puis rester ici. »
Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur la petite place.
Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps an clair de la lune, sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tons ses désespoirs.
Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule, ou accompagnée; il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les soupirs, de là les larmes.
Le jour ne devait pas larder à poindre. La grande sarabande commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge déployée : Il était un rahoureur, ou bien : C'était un calonnier qui revenait de Flandre, souvenir des réunions
joyeuses de la mère Saguet. — Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid — au Madrid du bois de Boulogne — ce qui se faisait quelquefois. Bientôt le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, escortés par trois gardes françaises, dont deux étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir; — le troisième, c'était Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.
Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où des gardes françaises auraient mené au violon une troupe démasques tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac si jolies, qui faisaient l'ornement de nos bals, n'osa se laisser emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison.
Nous l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari parut à une fenêtre de l'entresol. Elle lui cria : « Je vais déjeuner avec ces messieurs. » Tl ré-
pondil : « Va-t'en au diable!... C'était bien la peine de me réveiller pour cela ! »
La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser entraîner à Madrid, et moi je faisais mes adieux à Rogier en lui expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario. — Comment! tu ne nous suis pas; cette dame n'a plus d'autre cavalier que toi... et elle t'avait choisi poui la reconduire. — Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerfceer, entends-tu bien ?
Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras appartenait à la Cydalise ; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire ci ses larmes.
J'avais quitté la proie pour l'ombre...
comme toujours!
PR1MAVERA
En ce temps, je ronsardisais — pour nie servir d'un mot de Malherbe. Il s'agissait alors pour nous, jeunes gens., de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du dix-huitième siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte à l'invention et aux formes générales.
Bais, me direz-vous. il faut enfin montrer ces premiers vers, ces juvenilia. a Sonnezmoi ces sonnets, » comme disait Dubellay.
Eh bien ! étant admise l'étude assidue de ces vieux poëtes. croyez bien que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais nue leurs formes de style m'inipression-
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naîent malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poètes de notre temps.
Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle. C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La force concentrée de l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin : c'est là ce qui distingue son école de celle de Malherbe.
Vous verrez, mon ami, si ces poésies déjà vieilles ont encore conservé quelque parfum. — J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, comme l'on fait quand on commence.
L'ode sur les papillons est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air du cantique de Joseph. Remarquez une cîiose. c'est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique :
« Nous entendîmes la servante, qui, d'une
bouche imprégnée d'ail . chantait l'ode du vieux Ronsard :
« Allons de nos voix Et de nos luths d'ivoire Ravir les esprits! *
Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. La dernière : «Où sont nos amoureuses? » est venue malgré moi, sous forme de chant; j'en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.
ODELETTES
A ARSENE II 0 U S S A Y E
AVRII
Déjà les beaux jours, la poussière,
Un ciel d'azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soi. s:
Et rien de vert : à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs
Ce boau temps me pèse et m'ennuie.
Ce n'est qu'après Hes jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau, Le printemps verdissant et rose; Comme une nymphe fraîche éeîo« Qui, souriante, sort de l'eau.
F A S T AI s i : •:
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber; Un air très-vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre, De deux cents ans mon Ame rajeunit :
C'est sous Louis treize .. Et je crois voir s'étendre In coteau vert que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de roii£eâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.
Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens. . . Que. dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue ! — et dont je me souviens !