AVERTISSEMENT
Qu'est-ce que la célébrité? Voici le malheureux ouvrage à qui je dois la mienne. Il est certain que cette pièce, qui m'a valu un prix, et qui m'a fait un nom , est tout au plus médiocre, et j'ose ajouter qu'elle est une des moindres de tout ce recueil. Quel gouffre de misères n'eût point évité l'auteur, . si ce premier écrit n'eût été reçu que comme il méritait de rétre ! Mais il fallait qu'une faveur d'abord injuste m'attirât par degrés une rigueur qui l'est encore plus.
PRÉFACE
Voici une des grandes et belles questions qui aient jamais été agitées. 11 ne s'agit point dans ce discours de ces subtilités métaphysiques qui ont gagné toutes les parties de la littérature , et dont les programmes d'académie ne sont pas toujours exempts; mais il s'agit d'une de ces vérités qui tiennent au bonheur du genre humain.
Je prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé prendre. Heurtant de front tout ce qui fait aujour-
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dUiui l'admiration des hommes , je nç puis m'attendre qu*à un blâme universel ; et ce n'est pas pour avoir été honoré de l'approbation de quelques sages, que je dois compter sur celle du public : aussi mon parti est-il pris ; je ne me soucie de plaire ni aux beaux esprits ni aux gens à la mode. Il y aura dans tous les temps des hommes faits pour être subjugués par les opinions de leur siècle , de leur pays , et de leur société. Tel fait aujourd'hui l'esprit fort et le philosophe , qui , par la même raison , n'eût été qu'un fanatique du temps de la Ligue. Il ne faut point écrire pour de tels lecteurs , quand on veut vivre au delà de scn siècle.
Un mot encore , et je finis. Comptant peu sur l'honneur que j'ai reçu, j'avais, depuis l'envoi, refondu et augmenté ce discours, au point d'en faire, en quelque manière, un autre ouvrage. Aujourd'hui , je me suis cru obligé de le rétablir dans l'état où il a été couronné. J'y ai seulement jeté quelques notes , et laissé deux additions faciles à reconnaître, et que l'Académie n'aurait peut-être pas approuvées. J'ai pensé que l'équité , le respect et la reconnaissance exigeaient de moi cet avertissement *.
* Plusieurs écrivains ont traité la même question. Cornélius Agrippa publia en 4521 un traité latin , souvent réimprimé et traduit, intitulé D^ la vanité et de l'incertitude des sciences. Trente ans plus tard , Giraldi fit aussi une diatribe contre les lettres et ceux qui les cultivent : Lilii Giraldiprogymnasmaadversus litteraset litteratos; Florentiœ, I35I. Il est présuinable que Rousseau n'eut pas connaissance de ces ouvrages \ mai» il n'en est pas de même de ce qu'a dit Montaigne sur cette question Cchap. 24 du livre I; chapitre 12 du livre II; 12« chap. du livre III), et Charron dans son traité De la sagesse^ chapitre U du livre III. Dans tous ces endroits , la proposition principale , et la plupart des idées accessoires qui s'y lient, sont établies et développées avec plus oa moins tl'élcndue. (Éd.)
SDR CETTE QUESTION :
LE RÉTABLISSEMENT DES SCIENCES ET DES ARTS jé'T'IL CONTRIBUÉ A ÉPURER LES MCËURS?
Decipimur specie recti.
Le rétablissement des sciences et des arts a-til contribué à épurer ou à corrompre les mœurs? Voilà ce qu'il s'agit d'examiner. Quel parti dois-je prendre dans cette question? Celui, messieurs, qui convient à un honnête homme qui ne sait rien, et qui ne s'en estime pas moins.
Il sera difficile, je le sens, d'approprier ce que j'ai àrdire au tribunal où je comparais. Comment oser blâmer les sciences de-' vant une des plus savantes compagnies de l'Europe, louer Tignorance dans une célèbre Académie, et concilier le méjprîs'poijr l'étude avec le respect pourries vrais savants ? J'ai vu ces contrariélés, et elles ne m'ont point rebuté. Ce n'est point la science que je ipaltraite , me suis- je dit ; ç^^t la vertu que je défends devant des hommes vertueux. La probité est encore plus chère aux gens dëUien , que i eriiSition aux doctes. Qu'ai -je donc à redouter? Les lumières de l'assemblée qui m'écoute? Je l'avoue; mais c'est [>our la constitution du discours , et non pour le sentiment de i^orateur. Les souverains équitables n'ont jamais balancé à se condamner eux-mêmes dans des discussions douteuses ; et la position la plus avantageuse au bon droit est d*avoir à se défendre contre une partie intègre et éclairée , juge en sa propre cause.
A ce motif qui m'encourage, il s'en joint un autre qui me détermine : c'est qu'après avoir soutenu, selon ma lumière naturelle, le parti de la vérité, quel que soit mon succès, il est un prix qui ne peut me manjquer ; je le trouverai dans le fond de mon cœur.