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res années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses , où Ton élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part ; ils sauront composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre ; sans savoir démêler Terreur de la vérité , ils posséderont Part de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux : mais ces mots de magnanimité , d'équité , de tempérance , d'humanité , de courage , ils ne sauront ce que c'est ; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille ; et s'ils entendent parler de Dieu , ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur '. J'aimerais autant , disait un sage , que mon écolier eût passé le temps dans un jeu de paume ; au moins le corps en serait plus dispos. Je sais qu'il faut occuper les enfants , et que l'oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu'ils apprennent ? Voilà certes une belle question ! Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes *, et non ce qu'ils doivent oublier.
1 Pensées philosophiques *.
2 Telle était l'éducation des Spartiates, an rapport du plus grand de leurs rois. « C*est, dit Montaigne, chose digne de très grande considéraction, qu'en cette excellente police de Lycurgus, à la vérité nions- « troeuse par sa perfection , si soingneuse pourtant de la nourriture des « enfants, comme de sa principale charge, et au giste mesme des Muscs, «fil s*y fasse si peu mention de la doctrine : comme si cette généreuse « jeunesse desdaignant tout aultrejoug^onlny ayt deu fournir, an lieu « de nos maistres de sciences, seulement des maistres de vaillance, prnc dence et justice, b
Voyons maintenant comment le même auteur parle des anciens Perses : Platon, dit-il, raconte « que \^ fils aisné de leur succession royale estoit « ainsy nonrry. Après sa naissance on le donnoit , non à des femmes , • mais à deux ennuches de la première auctorlté autour des roys, à cause < de leur vertu. Geulx-ci prenoient charge de lui rendre le corps beau et « sain , et après sept ans le duisoient à monter à cheval et aller à la chasse. « Quand ii estoit arrivé au qnatorziesme , ils le deposoient entre les mains « de quatre : le plus sage , le plus juste, le plus tempérant, le plus vail- « lantdela nation. Le premier luy a^prenoit la religion; le second, à
* C'est le Utre d'an ouvrage de Diderot, contenant solxante-deax pensées, publié en 1746 . et réimprimé depuis sous le Utre A'Étrennes aux Esprits forts, ha pensée dont Hoùsseaa s'appuie dans cette citation est celle qui porte le numéro XXV^ Cet ouvrage de Diderot avait été condamné au feu par le parlement. (Éo.)
DISGOUBS
Nos jardins sont ornés de statues et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d'œuvre de Tart exposés à l'admiration publique? les défenseurs de la patrie, ou ces hommes plus grands encore qui Tont enrichie par leurs vertus? Non. Ce sont des images de tous les égarements du cœur et de la raison, tirées soigneusement de l'ancienne mythologie, et présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfants, sans doute afin qu'ils aient sous leurs yeux des modèles de mauvaises actions, avant même que de savoir lire.
D'où naissent tous ces abus , si ce n'est de l'inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l'avilissement des vertus? Voilà l'effet le plus évident de toutes nos études , et la plus dangereuse de toutes leurs conséquences. On ne demande plus d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talents; ni d'un livre s'il est utile , mais s'il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel esprit, et la vertu reste saus honneurs. Il y a mille prix pour les beaux discours , aucun pour les belles actions. Qu'on me dise cependant si la gloire attachée au meilleur des discours qui seront couronnés dans cette académie est comparable au mérite d'en avoir fondé le prix.
Le sage ne court point après la fortune ; mais il n'est pas insensible à la gloire ; et quand il la voit si paal distribuée , sa vertu . qu'un peu d'émulation aurait animée et rendue avantageuse à la société , tombe en langueur, et s'éteint dans la misère et dans l'oubli. Voilà ce qu'à la longue doit produire partout la préférence des
« estre toujours véritable; le tiers, à se rendre maistre des cupiditez ; le « quart, à ne rien craindre ; » tous, ajonterais-je , à le rendre bon, aucnn à le rendre savant
c A8tyages,eDXénophon, demande à Cynis compte de sa dernière « leçon : C'est, dict-il, qu'en notre escholeun grand garçon ayant un pet titsaye le donna à l'un de sescompaignons de pins petite taille , et lui osta «son saye qui estoitplus grand. Nostre précepteur m'ayantfaict juge « de ce différend. Je jugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estât, et « que Tun et Taultre sembloient estre mieux accommodés en ce poiuct. • Sur qnoy il me remontra que j'avois mal f aict ; car je m*cstois arresté « à considérer la bienséance, et il falloit premièrement avoir poiirveu h « la justice, qui vouloit que nul ne feust forcé en ce qui lui appartenoit; et « dict qu'il en fust fouetté , tout ainsi que nous sommes en nos villages « pour avoir oublié le premier aoriste de Tutcto). Mon régent me ferait « une belle harangue , in génère demonstrativo^ avant quMl me persua- « dast que son eschole vault cette-là. » (Liv. i , ch. 24.)
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talents agréables sor les talents utiles, et ce que Texpénence n*a que trop coofirmé depuis le renouvellement des sciences et des arts. Nous avons des physiciens , des géomètres , des chimistes , des astronomes , des poètes , des musiciens , des peintres : nous n'avons plus de citoyens ; ou , s'il nous en reste encore , dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est rétat où sont réduits , tels sont les sentiments qu'obtiennent de nous, ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait à nos enfants.
Je l'avoue cependant , le mal n'est pas aussi grand qu'il aurait pu le devenir. La prévoyance éternelle , en plaçant à côté de diverses plantes nuisibles des simples salutaires , et dans la substance de plusieurs animaux malfaisants le remède à leurs blessu res , a enseigné aux souverains , qui sont ses ministres , à imiter sa sagesse. C'est à son exemple que , du sein même des sciences et des arts, sources de mille dérèglements, ce grand monarque, dont la gloire ne fera qu'acquérir d'âge en âge un nouvel éclat, tira ces sociétés célèbres chargées à la fois du dangereux dépôt des connaissances humaines et du dépôt sacré des mœurs, par l'attention qu'elles ont d*en maintenir chez elle toute la pureté , et de l'exiger dans les membres qu'elles reçoivent.
Ces sages institutions , affernàies par son auguste successeur, et imitées par tous les rois de l'Europe , serviront du moins de frein aux gens de lettres , qui , tous , aspirant à l'honneur d'être admis dans les académies , veilleront sur eux-mêmes, et tâcheront de s'en rendre dignes par des ouvrages utiles et des mœurs irréprochables. Celles de ces compagnies qui pour les prix dont elles honorent le mérite littéraire feront un choix de sujets propres à ranimer l'amour de la vertu dans les cœurs des citoyens , montreront fluecet amour règne parmi elles, et donneront aux peuples ce
/A>laisir si rare et si doux de voir des sociétés savantes se dévouer
If à verser sur le genre humain non-seulement des lumières agréa-
jl blés , mais aussi des instructions salutaires.
I Qu'on ne m'oppose donc point une objection qui n'est pour moi
qu'une nouvelle preuve. Tant de soins ne montrent que trop la
* nécessité de les prendre , et l'on ne cherche point des remèdes à
des maux qui n'existent pas. Pourquoi faut-il que ceux-ci portent
encore par leur insufOsance le caractère des remèdes ordinaires .'
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Tant d'établissements faits à l'avantage des savants n'en sont que plus capables d'en imposer sur les objets des sciences, et de tourner les esprits à leur caltnre. n semble , aux précautions qu'on prend , qu'on ait trop de laboureurs et qu'on craigne de manquer de philosophes. Je ne veux point hasarder ici une comparaison de l'agriculture et de la philosophie : on ne la supporterait pas. Je L demanderai seulement : Qu'est-ce que la philosophie ? que contien- 11 nent les écrits des philosophes les plus connus ? quelles sont les !| leçons de ces amis de la sagesse? A les entendre, ne les prendrait- 1 i on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté , y sur une place publique : Venez à moi, c'est moi seul qui ne trompe point? L'un prétend qu'il n'y a point de corps , et que tout est en représentation ; l'autre , qu'il n'y a d'autre substance que la matière, ni d'autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu'il n'y a ni vertus , ni vices , et que le bien et le mal moral sont des chimères ; celui-là , que les hommes sont des loups et peuvent se dévorer en sûreté de conscience. 0 grands philosophes ! que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces leçons profitables ? vous en recevriez bientôt le prix , et nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu'un de vos sectateurs.
Voilà donc les hommes merveille^ix à qui l'estime de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie , et Timmortalité * réservée après leur trépas ! voilà les sages maximes que nous avons reçues d'eux, et que nous transmettons d*âge en âge à nos descendants ! Le paganisme , livré à tous les égarements de la raison humaine , a-t-il laissé à la postérité rien qu'on puisse comparer aux monuments honteux que lui a préparés Fimprimerie sous le règne de l'Évangile ? Les écrits impies des Leucippe et des Diagoras sont péris avec eux ; on n'avait point encore inventé Farl d'éterniser les extravagances de l'esprit humain : mais , grâce aux caractères typographiques ' et à l'usage que nous en faisons ,
■ A coMtdérer les désordres affreux que l'imprimerie a déjà causés on Europe, à juger de TaTenir par le progrès que le mal fait d'un jour k l'autre , on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs États, quUls en ont pris pour l'y introduire. Le sultan Achmet, cédant aux importunltés de quelques prétendus gens de goût , avait consenti d'établir une imprimerie à Gonstantinople ; mais à peine la presse fut-elle en train qu'on fut contraint de la détruire , et d'en jeter les instruments dans un
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les dangereuses rêveries des Hobbes et des Spinosa resteront à jamais. Allez, écrits célèbres dont l'ignorance et la rusticité de nos pères n'auraient point été capables ; accompagnez chez nos i • descendants ces ouvrages plus dangereux encore d*où s'exhale la corruption des mœurs de notre siècle , et portez ensemble aux siècles à venir une histo;irè fidèle du progrès et des avantages de nos sciences et de nos arts. S'ils vous lisent , vous ne leur laisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons aujourd'hui ; et » à moins qu'ils ne soient plus insensés que nous, ils lèveront leurs mains au ciel, et diront, dans l'amertune de leur cœur : « Dieu « tout-puissant , toi qui tiens dans les mains les esprits , délivre- « nous des lumières et des funestes arts de nos pères , et rends- « nous l'ignorance , l'innocence et la pauvreté, les seuls biens qui « puissent faire notre bonheur et qui soient précieux devant toi. » A Mais si le progrès des sciences et des arts n'a rien ajouté à notre / véritable félicité; s'il a corrompu nos mœurs, et si la corruption ' des mœurs a porté atteinte à la pureté du goùU que penseronsnous de cette foule d'auteurs êîêmëntsrres qui ont écarté du temple des Muses les difficultés qui défendaient son abord , et que la nature y avait répandues comme une épreuve des forces de ceux qui seraient tentés de savoir? Que penserons-nous de ces compilateurs cTouvrajgcs qui ont indiscrètement brisé la porte des sciences , et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne d'enT approcher, tandis qu'il serait à souhaiter que tous ceux qui ne pouvaient avancer loin dans la carrière des lettres eussent été rebutés dès l'entrée , et se fussent jetés dans des arts utiles à la société ? Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur, un géomètre subalterne , serait peut-être devenu un grand fabricaleur d'étoffes, n n'a point fallu de mûtres à ceux que la nature destinait à faire des disciples. Les Verulam , les Descartes et les Newpuits. On dit que le calife Omar, consulté sur ce qnMI fallait faire de la blblioUièque d*Alexaiidrie, répondit en ces termes : Si les livres de cette bibliothèque contiennent des cho9es opposées à l'Alcoran, ils sont mauvais, et il fant les brûler; s'ils ne contiennent qae la doctrine de rAlcoran, brAiei-les encore , ils sont soperflns. Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de rabsardité. Cependant , supposez Grégoire le Grand à la place d'Omar» et l'Évangile à la place de TAlcoran , la biblioihèqae aurait encore été brûlée, et ce serait peutrêtre le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife.
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ton» ces précepteurs du genre humaio, n'en ont point eu euxmémos; et quels guides les eussent conduits jusqu'où leur vaste génie les a portés? Des maîtres ordinaires n'auraient pu que rétrécir leur entendement en le resserrant dans Tétroite capacité du leur. C'est par les premiers obstacles qu'ils ont appris à faire des efforts t et qu'ils se sont exercés à franchir Tespace immense qu'ils ont parcouru. S'il faut permettre à quelques hommes de se livrer à l'étude des sciences et des arts, ce n'est qu'à ceux qui se sentiront la forr« de marcher seuls sur leurs traces et de les devancer : c'est à m petit nombre qu'il appartient d'élever des monuments à la gloire de l'esprit humain. Mais si l'on veut que rien ne soit au-dessus de leur génie , il faut que rien ne soit au-dessus de leurs espérances : voilà l'unique encouragement dont ils ont besoin. L'àme se proportionne insensiblement aux objets qui l'occupent, et ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes. Le prince de l'éloquence fut consul de Rome ; et le plus grand peut-être des philosophes , chancelier d'Angleterre. Croit-on que si l'un n'eut occupé qu'une chaice dans quelque université , et que l'autre n'eût obtenu qu'une modique pension d'académie; croit-on, dis-je, que leurs ouvrages ne se sentiraient pas de leur état? Que les rois ne dédaignent donc pas d'admettre dans leurs conseils les gens les plus capables de les bien conseiller ; qu'ils renoncent à ce vieux préjugé inventé par l'orgueil des grands, que l'art de conduire les peuples est plus difficile que celui de les éclairer ; comme s'il était plus aisé d'engager les hommes à bien faire de leur bon gré , que de les y contraindre par la force : que les savants du premier ordre trouvent dans leurs cours d'honorables asiles; qu'ils y obtiennent la seule récompense digne d^eux , celle de contribuer par leur crédit au bonheur des peuples à qui ils auront enseigné la sagesse : c'est alors seulement qu'on verra ce que peuvent la vertu , la science et l'autorité animées d'une noble émulation, et travaillant de concert à la félicité du genre humain. Mais tant que la puissance sera seule d'un côté , les lumières et la sagesse seules d^un autre » les savants penseront rarement de grandes choses , les princes en feront plus rarement de belles , et les peuples continueront d'être vils , corrompus et malheureux.
Pour nous , hommes vulgaires , à qui le ciel n'a point départi
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de si grands talents et qu'il ne destine pas à tant de gloire , restons dans notre obscurité. Ne courons point après une réputation qui nous échapperait , et qui , dans Tétat présent des choses , ne nous rendrait jamais ce qu'elle nous aurait coûté , quand nous aurions tous les titres pour l'obtenir. A quoi bon chercher notre bonheur dans l'opinion d'autrui, si nous pouvons le trouver en DOus*mémes? Laissons à d'autres le soin d'instruire les peuples de leurs devoirs, et bomons-pous à bien remplir les nôtres; nous n'avons pas besoin d'en savoir davantage.
O vertu, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître ? Tes principes ne sontils pas gravés dans tous les cœurs? et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même , et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? Voilà la véritable phiio- 6ophie . sachons nous en contenter; et, sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la république des lettres , tâchons de mettre entre eux et nous cette distinction glorieuse qu'on remarquaitjadis entre deux grands peuples : que l'un savait bien dire , et l'autre bien faire.