CHAPITRE m
Do droit du pins fort
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit , et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence , et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais
* PoUtic, lib. I, cap. 5.
» Voyez un petit traité de Plutarquc, iiititnlé Que les béte» tiseni de la raison .
LIVBB I, CHAPITAE IV. U5
ce mot ? La force est une puissance t>hysique ; je ne vois point qaelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité , non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?
Supposons un moment ce prétendu firoit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause : toute força qui surmonte la première succède àr son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément , on le peut légitimement ; et puisque Je plus fort a toujours raison , il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force , on n'a pas besoin d'obéir par devoir; et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.
Obéissez aux puissances. Si cela veut dire , Cédez à la forc« , le précepte est bon , mais superflu ; je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu , je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi : est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois , nonseulement il faut par force donner la bourse , mais , quaAd je pourrais la soustraire , suis-je en conscience obligé de la donner ? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.