‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 55 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du gouvernement en général.

J'avertis le lecteur que ce chapitre doit être lu posément, et que je ne sais pas l'art d'être clair pour qui ne veut pas être attentif.

Toute action libre a deux causes qui concourent à la produire : Tune morale, savoir, la volonté qui détermine l'acte; l'autre physique, savoir, la puissance qui l'exécute. Quand je marche vers un objet, il faut premièrement que j'y veuille aller; en second lieu, que mes pieds m'y portent. Qu'un paralytique veuille courir , qu'un homme agile ne le veuille pas, tous deux resteront en place. Le corps politique a les mêmes mobiles : on y distingue de même la force et la volonté ; celle-ci sous le nom de puissance législative» l'autre sous le nom de puissance executive. Rien ne s'y fait ou ne s'y doit faire sans leur concours.

Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu'à lui. Il est aisé de voir, au contraire, par les principes ci-devant établis , que la puissance executive ne peut appartenir à la généralité comme législatrice ou souveraine, parce que cette puissance ne consiste qu'en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celui du souverain , dont tous les actes ne peuvent être que des lois.

Il faut donc à la force publique un agent propre qui la réunisse et la nielle en œuvre selon les direclions de la volonté générale,

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qui serve à la commuDication de l'État et du souverain , qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans Tbomme l'union de Vàme et du corps. Voilà quelle est, dans rËtat, la raison du gouvernement, confondu mal à propos avec le souverain , dont il n'est que le ministre.

Qu'est-ce donc que le gouvernement ? Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l'exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique.

Les membres de ce corps s'appellent magistrats ou rois, c'est-à-dire, gouverneurs; et le corps entier porte le nom de prince '. Ainsi ceux qui prétendent que l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est point un contrat ont grande raison. Ce n'est absolument qu'une commission, un emploi, dans lequel, simples officiers du souverain , ils exercent en son nom Je pouvoir dont il les a faits dépositaires, et qu'il peut limiter, modifier et reprendre quand il lui plait. L'aliénation d'un tel droit, étant incompatible avec la nature du corps social , est contraire au but de l'association.

J'appelle donc gouvernement on suprême administration l'exercice légitime de la puissance executive , et prince ou magistrat l'homme ou le corps chargé de cette administration.

C'est dans le gouvernement que se trouvent les forces intermédiaires , dont les rapports composent celui du tout au tout ou du souverain à l'État. On peut représenter ce dernier rapport par celui des extrêmes d'une proportion continue, dont la moyenne proportionnelle est le gouvernement. Le gouvernement reçoit du souverain les ordres qu'il donne au peuple ; et , pour que l'État soit dans un bon équilibre , il faut , tout compensé , qu'il y ait égalité entre le produit ou la puissance du gouvernement pris en lui-même, et le produit ou la puissance des citoyens, qui sont souverains d'un côté et sujets de l'autre.

De plus , on ne saurait altérer aucuns des trois termes sans rompre à l'instant la proportion. Si le souverain veut gouverner , ou si le magistrat veut donner des lois, ou si les sujets refusent

• CTest ainsi qtf à Venise on donne au collège le nom de sérénissime prinee, tuéme quand le doge n*y assiste pas.

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d'obéir , le désordre succède à la règle , la force et la yoionté n'agissent plus de concert, et l'État dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans l'anarchie. Enfin , comme il n'y a qu'une moyenne proportionnelle entre chaque» rapport , il n*y a non plus qu'un bon gouvernement possible dans un État : mais comme mille événements peuvent changer les rapports d'un peupie, non-seulement différents gouvernements peuvent être bons à divers peuples, mais au même peuple en différents temps.

Pour lâcher de donner une idée des divers rapports qui peuvent régner entre ces deux exU'émes, je prendrai pour exemple le nombre du peuple , comme un rapport plus facile à exprimer.

Supposons que l'État soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps , mais chaque particulier, en qualité de sujet, est considéré comme individu : ainsi le souverain est au sujet comme dix mille est à un ; c'est-à-dire que chaque membre de l'État n*a pour sa part que la dix millième partie de l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l'état des sujets ne change pas, et chacun porte également tout l'empire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent millième , a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alors le sujet restant toujours un , le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D'où il suit que , plus l'État s'agrandit , plus la liberté diminue.

Quand je dis que le rapport augmente , j'entends qu'il s'éloigne de l'égalité. Ainsi , plus le rapport est grand dans l'acception des géomètres , moins il y a de rapport dans l'acception commune : dans la première, le rapport, considéré selon la quantité, se mesure par l'exposant ; et dans l'autre, considéré selon l'identité, il s'estime par la similitude.

Or, moins les volontés particulières se rapportent à la voIoDté générale, c'est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit augmenter. Donc le gouvernement, pour être bon , doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux.

D'un autre côté, l'agrandissement de l'État donnant aux dépositaires de l'autorité publique plus de tentations et de moyens d'abuser de leur pouvoir, plus le gouvernement doit avoir de force pour contenir 1c peuple, plus le souverain doit en avoir à

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son tour pour contenir le gouvernement. Je ne parle pas ici d'une force absolue, mais de la force relative des diverses parties de TÉtat .

Il suit de ce double rapport que la proportion continue entre le souverain , le prince et le peuple , n'est point une idée arbitraire , mais une conséquence nécessaire de la nature du corps politique. Il suit encore que l'un des extrêmes , savoir le peuple , comme sujet , étant Bxe et représenté par l'unité , toutes les fois que la raison doublée augmente ou diminue , la raison simple augmente ou diminue semblablement , et que, par conséquent, le moyen terme est changé. Ce qui fait voir qu'il n'y a pas une constitution de gouvernement unique et absolue , mais qu'il peut y avoir autant de gouvernements différents en nature, que d'États différents en grandeur.

Si , tournant ce système en ridicule , on disait que, pour trouver cette moyenne proportionnelle et former le corps du gouvernement, il ne faut, selon moi , que tirer la racine carrée du nombre du peuple , je répondrais que je ne prends ici ce nombre que pour un exemple ; que les rapports dont je parle ne se mesurent pas seulement par le nombre des hommes, mais en général par la quantité d'ac4ion, laquelle se combine par des multitudes de causes; qu'au reste , si , pour m'exprimer en moins de paroles , j'emprunte un moment des termes de géométrie , je n'ignore pas, cependant, que la précision géométrique n'a point lieu dans les quantités morales.

Le gouvernement est en petit ce que le corps politique qui le renferme est en grand. C'est ube personne morale douée de certaines facultés , active comme le souverain , passive comme l'État, et qu'on peut décomposer en d'autres rapports semblables , d'où naît, par conséquent, une nouvelle proportion , une autre encore dans celle-ci , selon l'ordre des tribunaux , jusqu'à ce qu'on arrive à un moyen terme indivisible , c'est-à-dire à un seul chef ou magistrat suprême , qu'on peut se représenter, au milieu de cette progression , comme l'unité entre la série de» fractions et celle des nombres.

Sans nous embrasser dans cette multiplication de termes, contentons-nous de considérer le gouvernement comme un nouveau corps dans l'État, distinct du peuple et du souverain , et intermédiaire entre l'un et l'autre.

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Il y a cette différence essentielle entre ces deux corps, que l'Élat existe par lui-même , et que le gouvernement n'existe que par le souverain. Ainsi la volonté dominante du prince n'est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi; sa force n'est que la force publique concentrée en lui : sitôt qu'il veut tirer do lui-même quelque acte absolu et indépendant, la liaison du tout commence à se relâcher. S'il arrivait enfin que le prince eût une volonté particulière plus active que celle du souverain, et qu'il usât , pour obéir à celte volonté particulière, de la force publique qui est dans ses mains , en sorte qu'on eût , pour ainsi dire, deux souverains, l'un de droit et l'autre de fait , à l'instant l'union sociale s'évanouirait , et le corps politique serait dissous.

Cependant, pour que le corps du gouvernement ait une existence, une vie réelle qui le distingue du corps de l'Etat; pour que tous ses membres puissent agir de concert et répondre à la fin pour laquelle il est institué, il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force, une volonté propre qui tende à sa conservation. Cette existence particulière suppose des assembléesy des conseils, un pouvoir de délibérer, de résoudre, des droits , des titres , des privilèges qui appartiennent au prince exclusivement , et qui rendent la condition du magistrat plus honorable à proportion qu'elle est plus pénible. Les difficultés sont dans la manière d'ordonner, dans le tout, ce tout subalterne ; de sorte qu'il n'altère point la constitution générale en affermissant la sienne; qu'il distingue toujours sa force particulière destinée à sa propre conservation, de la force publique destinée à la conservation de TÉtat; et qu'en un mot il soit toujours prêt à sacrifier le gouvernement au peuple, et non le peuple au gouvernement.

D'ailleurs, bien que le corps artificiel du gouvernement soit l'ouvrage d un autre corps artificiel, et qu'il n'ait en quelque sorte qu'une vie empruntée et subordonnée , cela n'empêche pas qu'il ne puisse agir avec plus ou moins de vigueur ou de célérité, jouir, pour ainsi dire, d'une santé plus ou moins robuste. Enfin, sans s'éloigner directement du but de son institution, il peut s'en écarter plus ou moins , selon la manière dont il est constitué.

C'est de toutes ces différences que naissent les rapports divers que le gouvernement doit avoir avec le corps de i'Btat, selon

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les rapporte accidentels et particuliers par lesquels ce même État est modifié. Car souvent le gouyeruement le meilleur en soi deviendra le plus vicieux, sises rapports ne sont altérés selon les défauto du corps politique auquel il appartient.

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