‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 64 sur 116 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De Tabus du gouvernement , et de sa pente à dégénérer.

Comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale , ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté. Plus cet effort augmente , plus la constitution s'altère ; et , comme il n'y a point ici d'autre volonté de corps qui , résistant à celle du prince , fasse équilibre avec elle , il doit arriver tôt ou lard que le prince opprime enfin le souverain et rompe le traité social. C'est là le vice inhérent et inévitable qui , dès la naissance du corps politique, tend sans relâche à le détruire, de même que la vieillesse et la mort détruisent enfin le corps de l'homme.

Il y a deux voies générales par lesquelles un gouvernement dégénère : savoir» quand il se resserre, ou quand TÉtat se dissout.

reoce pour la prospérité du genre humain. On a trop admiré ceux où l'on a vu fleurir les lettres et les arts, sans pénétrer l'objet secret de leur culture, sans en considérer le funeste effet ; idque apud imperitos humanitas vocabatur, cum pars servUutis esset. (Tac, Agrlc.,21.) Ne verronsnous jamais dans les maximes des livres l'intérêt grossier qui fait parler les auteurs? Non, quoi qu'ils en puissent dire , quand, malgré son éclat, un pays se dépeuple, il n'est pas vrai que tout aille bien, et il ne suflit pas qu'un poète ait cent raille livres de rente, pour que son siècle soit le meilleur de tous, a faut moins regarder au repos apparent et à la tranquillité des chefs, qu^au bien-être des nations entières, et surtout des États les plus nombreux. La grêle désole quelques cantons, mais elle fait rarement disette. Les émeutes, les guerres civiles effarouchent beaucoup les chefs; mais elles ne font pas les vrais malheurs des peuples, qui peuvent même avoir du relâche, tandis qu'on dispute à qui les tyrannisera. C'est de leur état permanent que naissent leurs prospérités ou leurs calamités réelles : quand tout reste écrasé sous le joug, c'est alors que tout dépérit, c'est alors que les chefs, les détruisant à leur aise, ubi solHudincm faciunt, parcem apptllant, (Tac, Agric, 31.) Quand les tracasseries des grands agitaient le royaume de France, et que le coadjuteur de Paris portait au parlement un pj^ignard dans sa poche, cela n'empêchait pas que le peuple français ne vécût heureux et nombreux, dans une honnête et libre aisance. Autrefois la Grèce florissaitau scindes plus cruelles guerres ; le sang y coulait à flots, et tout le pays était couvert d'hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles, notre république en devint plus puissante t la vertu de ses citoyens, leurs mœurs, leur indépendance, avaient plus d'effet pour la renforcer que toutes ses dissensions n'en avaient pour l'affaiblir. Un peu d'agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l'espèce est moisA la paix que la liberté.

SaO DU COIITBÀT SOGIÀC.

Le gouvernement se resserre qaand il passe du grand nombre au petit , c*est-à*dire de )a démocratie à l'aristocratie , et de l'aristocratie à la royauté. C'est là son inclination naturelle '. S'il rétrogradait du petit nombre au grand , on pourrait dire qu'il se relâche : mais ce progrès inverse est impossible.

En effet, jamais le gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Or, s'il se relâchait encore en s'étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle , et il subsisterait encore moins. Il faut

* La formation lente et le progrès de la république de Venise dans ses lagunes offre un exemple notable de cette succession ; il est bien étoonaot que , depuis plus de douze cents , les Véoitiens semblent n'en être encore qu*au second terme, lequel commença au Serrar di consiglio, en 1198. Quant aux anciens ducs qu'on leur reproche, quoi qu'en puisse dire le Squittinio délia liberta venela , il est prouvé qu'ils n'ont point été leurs souverains.

On ne manquera pas de m'objecter la république romaine, qui suivit, dira-t-on, un progrès tout contraire, passant de la monarchie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à ladémocratie. Je suis bien éloigné d'en penser ainsi.

Le premier établissement de Romulus fut un gouvernement mixte, qui dégénéra promptement en despotisme. Par des causes particulières, l'État périt avant le temps , comme on voit mourir un nouveau-né avant d'avoir atteint l'âge d'homme. L'expulsion des Tarquins fut la véritable époque de la naissance de la république. Mais elle ne prit pas d'abord une forme constante, parce qu'on ne fit que la moitié de l'ouvrage en n'abolissant pas le patriciat. Car, de cette manière, l'aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la démocratie, la forme dn gouvernement, toujours incertaine et flottante, ne fut fixée, comme Ta prouvé Machiavel, qu^à l'établissement des tribuns ; alors seulement il y eut un vrai gouvernement et une véritable démocratie. En effet, le peuple alors n'était pas seulement souverain, mais aussi magistrat et juge; le sénat n'était qu'un tribunal en sous-ordre, pour tempérer et concentrer le gouvernement; et les consuls eux-mêmes, bien que patriciens, bien que premiers magistrats, bien que généraux absolus à la guerre , n'étaient à Rome que les présidents du peuple. ^

Dès lors on vit aussi le gouvernement prendre sa pente naturelle, et tendre fortement à l'aristocratie. Le patriciat s'abolissant comme de luimême, l'aristocratie n'était plus dans le corps des patriciens comme elle Test à Venise et à Gênes, mais dans le corps du sénat, composée de patri* ciens et de plébéiens, même dans le corps des tribuns quand ils commencèrent d'usurper une puissance active t car les mots ne font rien aux choses; et quand le peuple a des chefs qui.gouvernent pour lui, quelque . nom que portent ces chefs, c'est tonjours une aristocratie.

De l'abus de l'aristocratie naquirent les guerres civiles et le triumvirat. Sylla, Jules César, Auguste, devinrent dansJe fait de véritables monarqiies ; et enfin, sous le despotisme de Tibère, l'État fut dissous. L'bistoire romaine ne dément donc pas mon principe ; elle le confirme.

LITAB III, GHAPITBE X. 221

donc remonter et serrer le ressort à mesure qu'il cède : autrement , l'État qu'il soutient tomberait en ruine.

Le cas de la dissolution de l'État peut arriver de deux manières.

Premièrement, quand le prince n'administre plus l'État selon les lois y et qu'il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable ; c'est que , non pas le gouvernement , mais rÉtat se resserre : je veux dire que le grand État se dissout , et qu'il s'en forme un autre dans celui-là , composé seulement des membres du gouvernement, et qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. De sorte qu'à l'instant que le gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu; et tous, les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d'obéir.

Le même cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent séparément le. pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en corps ; ce qui n'est pas une moindre infraction des lois , et produit encore un plus grand désordre. Alors on a , pour ainsi dire , autant de princes que de magistrats ; et l'État , non moins divisé que le gouvernement , périt ou change de forme.

Quand l'État se dissout , l'abus du gouvernement , quel qu'il soit , prend le nom commun d'anarchie. En distinguant, la démocratie dégénère en ochlocratie , l'aristocratie en oligarchie : j'ajouterais que la royauté dégénère en tyrannie : mais ce dernier mot est équivoque , et demande explication.

Dans le sens vulgaire , un tyran est un roi qui gouverne avec violence, et sans égard à la justice et aux lois. Dans le sens précis , un tyran est un particulier qui s'arroge l'autorité royale sans y avoir droit. C'est aini^i que les Grecs entendaient ce mol de tyran : ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes dont l'autorité n'était pas légitime '. Ainsi ti^ran et vsurpateiir sont deux mots parfaitement synonymes.

Pour donner différents noms à différentes choses, j'appelle

' Omnes enim et habeniuret dicuniur tyrannif qui potestate utuntur perpétuât in eaciviiate quœlibertate usa est, (Corn. Nep. inMiltiad. cap. 8.) Aristote, Mor, Nicom,, liv. VIII, c. iO, distingue le tyran du roi, en ce qae le premier gouverne pour sa propre utilité, et le second seulement pour Tutilité de ses sujets; mais généralement tous les auteurs grecs ont pris le m >t tyran dans le sens de monarque. (.Éd.)

222 DU CONTBAT SOCIAL.

tyran l'usurpateur de Tautorité royale , et despote l'osurpaleur du pouvoir souverain. Le tyran est celui qui s'ingère contre les lois à gouverner selon les lois ; le despote est celui qui se met au-dessus des lois mêmes. Ainsi le tyran peut n'être pas despote, mais le despote est toujours tyran.

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