SUR LE PROJET DE PAIX PERPÉTUELLE. 27S
mettaient chaque jour à la veille d'une guerre qu'il redoutait, ou; à laquelle il aimait mieux contribuer une fois avec tous les autres , afin de s'en délivrer pour toujours. Le roi de Suède voulait s'assurer de la Poméranie, et mettre un pied dans l'Allemagne. L'électeur palatin, alors protestant, et chef de la confession d'Augsbourg, avait des vues sur la Bohême, et entrait dans toutes celles du roi d'Angleterre. Les princes d'Allemagne avaient à réprimer les usurpations de la maison d'Autriche. Le duc de Savoie obtenait Milan et la couronne de Lombardie, qu'il désirait avec ardeur. Le pape même , fatigué de la tyrannie espagnole , était de la partie au moyen du royaume de Naples qu'on lui avait promis. Les Hollandais, mieux payés que tous les autres, gagnaient l'assurance de leur liberté. Enfm, outre l'intérêt commun d'abaisser une puissance orgueilleuse qui voulait dominer partout , chacun en avait un particulier, très- vif, très-sensible , et qui n'était point balancé par la crainte de substituer un tyran à l'autre, puisqu'il était convenu que les conquêtes seraient partagées entre tous les alliés -, excepté la France et l'Angleterre , qui ne pouvaient rien garder pour elles. C'en était assez pour calmer les plus inquiets sur l'ambition de Henri IV. Mais ce sage prince n'ignorait pas qu'en ne se réservant rien par ce traité, il y gagnait pourtant plus qu'aucun autre ; car, sans rien ajouter à son patrimoine , il lui suffisait de diviser celui du seul plus puissant que lui , pour devenir le plus puissant lui-même ; et l'on voit très-clairement qu'en prenant toutes les précautions qui pouvaient assurer le succès de l'entreprise, il ne négligeait pas celles qui devaient lui donner la primauté dans le corps qu'il voulait instituer.
De plus, ses apprêts ne se bornaient point à former au dehors des ligues redoutables, ni à contracter alliance avec ses voisins et ceux de son ennemi. En intéressant tant de peuples à l'abaissement du premier potentat de l'Europe, il n'oubliait pas de se mettre en état par lui-même de le devenir à son tour. Il employa quinze ans de paix à faire des préparatifs dignes de l'entreprise qu'il méditait. Il remplit d'argent ses coffres , ses arsenaux d'artillerie , d'armes , de munitions; il ménagea de loin des ressources pour les besoins imprévus : mais il fit plus que tout cela sans doute en gouvernant sagement ses peuples , en déracinant insensiblement toutes les semences de divisions, et €n mettant un si bon ordre à ses finances , qu'elles pussent fournir à tout sans fouler ses sujets r