‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 3 sur 130 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est un grand et beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa raison , les ténèbres dans lesquelles la nature

DISCOURS

Tavait enveloppé; s'élever au-dessus de lui-même; s'élancer par Pesprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l'univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile , rentrer en soi pour y étudier l'homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations.

L'Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde, aujourd'hui si éclairés, vivaient , il y a quelques siècles , dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique , encore plus méprisable que l'ignorance , avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun; elle vint enfin du côté d'où on Taurait le moins attendue. Ce fut le stupide musulman , ce fut l'éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin porta dans l'Italie les débris de l'ancienne Grèce. La France s'enrichit, à son tour, de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres : à l'art d'écrire se joignit l'art de penser ; gradation qui paraît étrange , et qui n'est peut-être que trop naturjelle : et l'on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle.

L'esprit a ses besoins , ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondements de la société, les autres en font l'agrément. Tandis que ïe gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés , étouffent m e.ux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés , leur font aimer leur esclavage , et en forment ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes; les sciences et les arts les ont affermis. Puissances de la terre , aimez les talents , et protégez ceux qui lea cultivent

* Les princes voient toujours avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités , dont l'exportation de l'argent ne résulte pas , s'étendre parmi leurs sujets : car, outre qu'ils les nourrissent ainsi dans cetti5 pe-

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Peuples policés, cultivez-les : heureux esclaves, vous leur devez ce goût délicat et fin dont vous vous piquez ; cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant et si facile ; en un mot , les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune.

C'est par cette sorte de politesse, d'autant plus aimabk qu'elle affecte moins de se montrer, que se distinguèrent autrefois Athènes et Rome dans les jours si vantés de leur magnificence et de leur éclat; c'est par elle, sans doute, que notre siècle et notre nation l'emporteront sur tous les temps et sur tous les peuples. Un ton philosophe sans pédanterie, des manières naturelles et pourtant prévenantes , également éloignées de la rusticité tudesque et de la pantomime ultramontaine : voilà les fruits du goût acquis par de bonnes études et perfectionné dans le commerce du monde.

Qu'il serait doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure était toujours l'image des dispositions du cœur; si la décence était la vertu , si nos maximes nous servaient de règle , si la véritable philosophie était inséparable du titre de philosophe! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble ; et la vertu ne marche guère en si grande pompe. La richesse de la parure peut annoncer un homme opulent, et son élégance un homme de goût: l'homme sain et robuste se connaît à d'autres marques; c'est sous l'habit rustique d'un laboureur, et non sous la doraire d'un courtisan , qu'on trouvera la force et la vigueur du corps. La parure n'est pas moins étrangère à la vertu , qui est la force et la vigueur de l'àme. L'homme de bien est un athlète qui se plait à combattre nu ; il méprise tous ces vils ornements qui géne-

titesse d'âme si propre à la servitude , ils savent très-bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge. Alexandre , voulant maintenir les Ichthyophages dans sa dépendance , les contraignit de renoncer à la pêche , et de se nourrir des aliments communs aux autres peuples ; et les sauvages de l'Amérique , qui vont tout nus, et qui ne vivent que du produit de leur chasse, n'ont jamais pu être domptés: en effet, quel joug imposerait-on à des hommes qui nV;ot besoin de rien * ?

* Ichthyophagos omnes Alexander vetuit piscibus vivere (Pline, JJt/st. nat , lib. vr, cap. a5; copié depuis par Solin (cap. 54)-

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raient l'usage de ses forces, et dont la plupart n'ont été inventés que pour cacher quelque difformité.

Avant que l'art eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles; et la différence des procédés annonçait, au premier coup d'œil , celle des caractères. La nature humaine , au fond , n'était pas meilleure ; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement^; et cet avantage , dont nous ne sentons plus le prix , leur épargnait bien des vices.

Aujourd'hui que des recherches plus subtiles et un goût plus iîn ont réduit l'art de plaire en principes, il règne en nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige , la bienséance ordonne ; sans cesse on suit des usages , jamais son propre génie. On n'ose plus paraître ce qu'on est; et, dans cette contrainte perpétuelle , les hommes qui forment ce troupeau qu'on appelle société , placés dans les mêmes circonstances , feront tous les mêmes choses, si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l'on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions , c'est-à-dire, attendre qu'il n'en soit plus temps; puisque c'est pour ces occasions mêmes qu'il eût été essentiel de le connaître.

Quel cortège de vices n'accompagnera point cette incertitude ! Plus d'amitiés sincères; plus d'estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. On ne profanera plus par des jurements le nom du maître de l'univers ; mais on l'insultera par des blasphèmes , sans que nos oreilles scrupuleuses en soient offensées. On ne vantera pas son propre mérite , mais on rabaissera celui d'autrui. On n'outragera point grossièrement son ennemi , mais on le calomniera avec adresse. Les haines nationales s'éteindront , mais ce sera avec l'amour de la patrie. A l'ignorance méprisée on substituera un dangereux pyrrhonisme. Il y aura des excès proscrits, des vices déshonorés;

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mais d'autres seront décorés du nom de verlus ; il faudra ou les avoir ou les affecter. Vantera qui voudra la sobriété des sages du temps; je n'y vois, pour moi, qu'un raffinement d'intempérance autant digne de mon éloge que leur artificieuse simplicité ' .

Telle est la pureté que nos mœurs ont acquise ; c'est ainsi que nous sommes devenus gens de bien. C'est aux lettres, aux sciences et aux arts , à revendiquer ce qui leur appartient dans un si salutaire ouvrage. J'ajouterai seulement une réflexion : c'est qu'un habitant de quelques contrées éloignées qui chercherait à se former une idée des mœurs européennes sur l'état des sciences parmi nous , sur la perfection de nos arts , sur la bienséance de iTos spectacles, sur la poHtesse de nos manières, sur l'affabilité de nos discours , sur nos démonstrations perpétuelles de bienveillance , et sur ce concours tumultueux d'hommes de tout âge et de tout état qui semblent empressés depuis le lever de laurore jusqu'au coucher du soleil à s'obliger réciproquement; c'est que cet étranger, dis-je , devinerait exactement de nos mœurs le contraire de ce qu'elles sont.

Où il n'y a nul effet , il n'y a point de cause à chercher : mais ici l'effet est certain , la dépravation réelle; et nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c'est un malheur particulier à notre âge ? Non , messieurs : les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journaliers des eaux de l'Océan n'ont pas été plus régulièrement assujettis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit, que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux.

Voyez l'Égypte , cette première école de l'univers , ce climat si

' « J'aime, dit Montaigne, à contester et à discourir, mais c'e&t avec- « ques peu d'hommes, et pour moy. Car de servir de spectacle aux grands, <v et faire à l'envy parade de son esprit et de son caquet , je Ireuve que « c'est un mestièr tresmesseant à un homme d'honneur. » (Liv. m, chap. 8.) C'est celui de tous nos beaux esprits, hors un *

* C'est probablenjîent Diderot, le seul homme de lettres avec lequel Rousseau était alors en étroite liaison. (Éd.)

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fertile sous un ciel d'airain , cette contrée célèbre d'où Sésostris partit autrefois pour conquérir le monde. Elle devient la mère de Ja philosophie et des beaux-arts , et , bientôt après , la conquête de Gambyse, puis celle des Grecs, des Romains, des Arabes, et enfin des Turcs.

Voyez la Grèce, jadis peuplée de héros qui vainquirent deux fois l'Asie, l'une devant Troie, et l'autre dans leurs propres foyers. Les lettres naissantes n'avaient point porté encore la cor ruplion dans les cœurs de ses habitants; mais le progrès des arts, la dissolution des mœurs, et le joug du Macédonien, se suivirent de près; et la Grèce , toujours savante , toujours voluptueuse, et toujours esclave, n'éprouva plus dans ses révolutions que des changements de maîtres. Toute l'éloquence de Démosthène ne put jamais ranimer un corps que le luxe et les arts avaient énervé.

C'est au temps des Ennius et des Térence que Rome, fondéepar un pâtre et illustrée par des laboureurs, commence à dégénérer. Mais après les Ovide , les Catulle , les Martial , et cette foule d'auteurs obscènes dont les noms seuls alarment la pudeur, Rome , jadis le temple de la vertu , devient le théâtre du crime , l'opprobre des nations, et le jouet des barbares. Cette capitale du monde tombe entîn sous le joug qu'elle avait imposé à tant de peuples, et le jour de sa chute fut la veille de celui où l'on donna d l'un de ses citoyens le titre d'arbitre du bon goût *.

Que dirai-je de cette métropole de l'empire d'Orient, qui par sa position semblait devoir l'être du monde entier, de cet asile des sciences et des arts proscrits du reste de l'Europe , plus peut-être par sagesse que par barbarie .^^ Tout ce que la débauche et la corruption ont de plus honteux ; les trahisons , les assassinats et les poisons, de plus noir ; le concours de tous les crimes , de plus atroce : voilà ce qui forme le tissu de l'histoire de Constantinople ; voilà la source pure d'où nous sont émanées les lumières dont notre siècle se gloritie.

Mais pourquoi chercher dans des temps reculés des preuves d'une vérité dont nous avons sous nos yeux des témoignages -sub-

* Pétrone, qui posséda d'abord toute la faveur de Néron, et dont î*> goût faisait loi dans tontes les fêtes et les amusements de sa cour, reçut le surnom à.'Arhiter elcfjautlarum, que la postérité lui a conservé. (JÎD.)

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fiistants? Il est en Asie une contrée immense, où les lettres honorées conduisent aux premières dignités de l'État. Si les sciences épuraient les mœurs , si elles apprenaient aux hommes à verser leur sang pour la patrie , si elles animaient le courage , les peuples de la Chine devraient être sages , libres et invincibles. Mais s'il n'y a point de vice qui ne les domine, point de crime qui ne leur soit familier; si les lumières des ministres, ni la prétendue sagesse des lois, ni la multitude des habitants de ce vaste empire, n'ont pu le garantir du joug du Tartare ignorant et grossier, de quoi lui ont servi tous ses savants .î* Quel fruit a-t-il retiré des honneurs dont ils sont comblés ? Serait-ce d'être peuplé d'esclaves et de méchants ?

Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit" nombre de peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations. Tels furent les premiers Perses : nation singulière, chez laquelle on apprenait la vertu comme chez nous on apprend la science; qui subjugua l'Asie avec tant de facilité, et qui seule a eu cette gloire , que l'histoire de ses institutions ait passé pour un roman de philosophie. Tels furent les Scythes , dont on nous a laissé de si magnifiques éloges. Tels les Germains , dont une plume, lasse de tracer les crimes et les noirceurs d'un peuple instruit, opulent et voluptueux, se soulageait à peindre la simplicité, l'innocence et les vertus. Telle avait été Rome même, dans les temps de sa pauvreté et de son ignorance; telle enQn s'est montrée jusqu'à nos jours cette nation rustique si vantée pour son courage, que l'adversité n'a pu abattre, et pour sa fidélité, que l'exemple n'a pu corrompre \

Ce n'est point par stupidité que ceux-ci ont préféré d'autres exercices à ceux de l'esprit. Ils n'ignoraient pas que dans d'autres contrées des hommes oisifs passaient leur vie à disputer sur le

' Je n'ose parler de ces nations heureuses qui ne connaissent pas même de nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces sauvages de l'Amérique dont Montaigne ne balance point à préférer la «impie et naturelle police , non-seulement aux lois de Platon , mais même à tout ce que la philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des peuples. Il en cite quantité d'exemples frappants, pour qui les saurait admirer : « Mais quoy ! dit-il, ils ne portent point de liault de chausses. » (Liv. i , chap. 30.)

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souverain bien , sur le vice et sur la vertu, et que d'orgueilleux raisonneurs, se donnant à eux-mêmes les plus grands éloges, confondaient les autres peuples sous le nom méprisant de barbares ; mais ils ont considéré leurs mœurs et appris à dédaigner leur doctrine

Oublierai-je que ce fut dans le sein même de la Grèce qu'on vit s'élever cette cité aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses lois , cette république de demi-dieux plutôt que d'hommes , tant leurs vertus semblaient supérieures à l'humanité ? 0 Sparte , opprobre éternel d'une vaine doctrine ! tandis que les vices conduits par les beaux-arts s'introduisaient ensemble dans Athènes, tandis qu'un tyran y rassemblait avec tant de soin les ouvrages du prince des poètes , lu chassais de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les savants!

L'événement marqua.cette différence. Athènes devint le séjour de la politesse et du bon goût , le pays des orateurs et des philosophes : l'élégance des bâtiments y répondait à celle du langage : on y voyait de toutes parts le marbre et la toile animés par les mains des maîtres les plus habiles : c'est d'Athènes que sont sortis ces ouvrages surprenants qui serviront de modèles dans tous les âges corrompus. Le tableau de Lacédémone est moins brillant. Là, disaient les autres peuples , les hommes naissent vertueux , et Vair même du pays semble inspirer la vertu. Il ne nous reste de ses habitants que la mémoire de leurs actions héroïques. De tels monuments vaudraient-ils moins pour nous que les marbres curieux qu'Athènes nous a laissés?

Quelques sages, il est vrai, ont résisté au torrent général, et se sont garantis du vice dans le séjour des Muses. Mais qu'on

^ De bonne foi , qu*on me dise quelle opinion les Athéniens mêmes devaient avoir de l'éloquence, quand ils Técartèrent avec tant de soins de ce tribunal intègre , des jugements duquel les dieux mêmes n'appelaient pas. Que pensaient les Romains de la médecine, quand ils la bannirent de leur république? Et quand un reste d'humanité porta les Espagnols à interdire à leurs gens de loi l'entrée de l'Amérique, quelle idée fallait-il qu'ils eussent de la jurisprudence? Ne dirait-on pas qu'ils ont cru réparer p,ir ce seul acte tous les maux qu'ils avaient faits à ces malheureux Indiens *?

• « Le roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, pourveut sagement <* qu'on "n'y menast aulcuns escholicrs de la Jurisprudence... Jugeant , avccques « Platon, que c'est une mauvaise provision de pais, que jurlsoonsuite^ et u médecins » Montaigne , liv. m , chap i3. (Ed.)

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écoute le jugement que le premier et le plus malheureux d'ent o eux portait des savants et des artistes de son temps :

« J'ai examiné, dit-il, les poètes, et je les regarde comme des , « gens dont le talent en impose à eux-mêmes et aux autres , qui « se donnent pour sages , qu'on prend pour tels , et qui ne sont « rien moins.

« Des poètes , continue Socrate , j'ai passé aux artistes. Per- « sonne n'ignorait plus les arts que moi ; personne n'était plus « convaincu que les artistes possédaient de fort beaux secrets, ft Gepèndanl je me suis aperçu que leur condition n'est pas meil- « leure que celle des poètes , et qu'ils sont , les uns et les autres, « dans le même préjugé. Parce que les plus habiles d'entre eux « excellent dans leur partie, ils se regardent comme les plus sages « des hommes. Cette présomption a terni tout à fait leur savoir à « mes yeux : de sorte que, me mettant à la place de l'oracle, et me H demandant ce que j'aimerais le mieux être , ce que je suis ou ce « qu'ils sont, savoirce qu'ils ont appris ousavoirque je nesaisrien, « j'ai répondu à moi-même et au dieu : Je veux rester ce que je suis.

« Nous ne savons , ni les sophistes, ni les poètes, ni les ora- « teurs , ni les artistes, ni moi, ce que c'est que le vrai, le bon « et le beau. Mais il y a entre nous cette différence , que, quoique « ces gens ne sachent rien , tous croient savoir quelque chose : « au lieu que moi, si je ne sais rien, au moins je n'en suis pas en « doute. De sorte que toute cette supériorité de sagesse qui m'est « accordée par l'oracle se réduit seulement à être bien convaincu « que j'ignore ce que je ne sais pas. »

Yoilà donc le plus sage des hommes au jugement des dieux , et le plus savant des Athéniens au sentiment de la Grèce entière , Socrate , faisant l'éloge de l'ignorance ! Croit-on que , s'il ressuscitait parmi nous , nos savants et nos artistes lui feraient changer d'avis? Non , messieurs : cet homme juste continuerait de mépriser nos vaines sciences; il n'aiderait point à grossir celte foule délivres dont on nous inonde de toutes parts, et ne laisserait, comme il a fait , pour tout précepte à ses disciples et à nos neveux, que l'exemple et la mémoire de sa vertu. C'est ainsi qu'il est beau d instruire les hommes.

Socrate avait commencé dans Athènes , le vieux Caton continua dans Rome , de se déchaîner contre ces Grecs artificieux et

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subtils qui séduisaient la vertu et amollissaient le courage de sesi concitoyens. Mais les sciences, les arts et la dialectique prévalurent encore : Rome se remplit de philosophes et d'orateurs; on négligea la discipline militaire, on méprisa l'agriculture, on embrassa des sectes , et l'on oublia la patrie. Aux noms sacrés de liberté, de désintéressement, d'obéissance aux lois, succédèrent les noms d'Épicure, de Zénon, d'Arcésilas. Depuis que les savants ont commencé àparaître parmi nous , disaient leurs propres philosophes, les gens de bien se sont éclipsés Jusqu'alors les Romains s'étaient contentés de pratiquer la vertu ; tout fut perdu quand ils commencèrent à l'étudier. 0 Fabricius! qu'eût pensé votre grande àme , si , pour votre malheur, rappelé à la\ie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras , et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes.^ « Dieux ! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits « de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modé- « ration et la vertu? Quelle splendeur funeste a succédé à la sim- « plicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces « mœurs efféminées ? que signifient ces statues , ces tableaux , « ces édifices? Insensés, qu'avez-vous fait? Vous, les maîtres des « nations , vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivo- « les que vous avez vaincus ! Ce sont des rhéteurs qui vous gou- « vernent ! C'est pour enrichir des architectes , des peintres , des « statuaires et des histrions , que vous avez arrosé de votre sang <c la Grèce et l'Asie ! Les dépouilles de Carlhage sont la proie d'un « joueur de flûte! Romains , hàtez-vous de renverser ces amphi- » théâtres; brisez ces marbres, brûlez ces tableaux ! chassez ces <c esclaves qui vous subjuguent , et dont les funestes arts vous « corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents; « le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et « d'y faire régner la vertu. Quand Cinéas prit notre sénat pour * une assemblée de rois , il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, « ni par une élégance recherchée; il n'y entendit point cette élo- « quence frivole , l'étude et le charme des hommes futiles. Que u vit donc Cinéas de si majestueux? 0 citoyens! il vit un spec- « lacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts ,

• Postquam docti prodicrunl, boni désuni Senec, ep. 93. Le même passage est cité par Montaigne, liv. i, chap. 24. (Éd.)

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«i le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel : l'assem- « Liée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander H à Rome et de gouverner la terre. »

Mais franchissons la distance des Ueux et des temps , et voyons ce qui ^est passé dans nos contrées et sous nos yeux ; ou plutôt écartons des peintures odieuses qui blesseraient notre délicatesse, et épargnons-nous la peine de répéter les mêmes choses sous d'autres noms. Ce n'est point en vain que j'évoquais les mânes de Fabricius; et qu'ai-je fait dire à ce grand homme , que je n'eusse pu mettre dans la bouche de Louis XII ou de Henri IV? Parmi nous , il est vrai , Socrate n'eût point bu la ciguë ; mais il eût bu, dans une coupe encore plus amère, la raillerie insultante, et le mépris, pire cent fois que la mort.

Voilà comment le luxe , la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de Theureuse ignorance où la Sagesse éternelle nous avait placés. Le voile épais dont elle a couvert toutes ses opérations semblait nous avertir assez qu'elle ne nous a point destinés à de vaines recherches. Mais est-il quelqu'une de ses leçons dont nous ayons su profiter, ou que nous ayons négligée impunément? Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science , comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant; que tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit , et que la peine que vous trouvez à vous instruire n'est pas le moindre de ses bienfaits. Les hommes sont pervers; ils seraient pires encore, s'ils avaient eu le malheur de naître savants.

Que ces réflexions sont humiliantes pour l'humanité! que no-' tre orgueil en doit être mortitîé ! Quoi ! la probité serait fille de l'ignorance ? la science et la vertu seraient incompaliblcs? Quelles conséquences ne tirerait-on point de ces préjugés? Mais, pour concilier ces contrariétés apparentes , il ne faut qu'examiner de près la vanité et le néant de ces litres orgueilleux qui nous éblouissent, et que nous donnons si gratuitement aux connaissances humaines. Considérons donc les sciences et les arts en eux-mêmes : voyons ce qui doit résulter de leur progrès ; et ne balançons plus à convenir de tous les points où nos raisonnements se trouveront d'accord avec les inductions historiques.

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