‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 42 sur 130 · LIVRE II 5 CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE II 5 CHAPITRE VII

parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n en sauraient être entendus. Or, il y a mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloignés sont également hors de sa portée : chaque individu, ne goûtant d'autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt particulier , aperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent les bonnes lois. Pour qu'un peuple naissant pût goûter les saines, maximes de la pohtique et suivre les règles fondamentales de la raison d'État, il faudrait que l'effet pût devenir la cause ; que l'esprit social , qui doit être l'ouvrage de l'institution , présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu'ils doivent devenir par elles. Ainsi donc le législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement , c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre , qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.

Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesse , afin que les peuples , soumis aux lois de l'État comme à celles de la nature, et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l'homme et dans celle de la cité , obéissent avec liberté, et portassent docilement le joug de la félicité publique.

Cette raison sublime , qui s'élève au-dessus de la portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels , pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieux , ni d'en être cru quand il s'annonce pour être leur interprète. La grande âme du législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierre , ou acheter un oracle , ou feindre un secret commerce avec quelque divinité , ou dresser un oiseau pour lui parler à l'oreille , ou trouver d'au-

* E veramente^ dit Machiavel, tnai nonfii alcuno ordinatore di îeggi straordinarie in un popolo, che non ricorresse a Dio, perche altrimanti non sarebbero accettate ; perche sonomolti boni conosciiiti da uno prU' dente, i qualinon hanno in se raggioni evidenti dapotergli persuadera ad altrui. Discorsi sopra Tito Livio, liv. L c. xi.

DU CONTRAT SOCIAL

très moyens grossiers d'en imposer au peuple. Celui qui ne saura que ce'a pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien passager ; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque toujours subsistante, celle de l'enfant d'Ismaél qui, depuis dix siècles, régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd'hui les grands hommes qui les ont dictées ; et tandis que l'orgueilleuse philosophie ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs , le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables.

Il ne faut pas, de tout ceci, conclure avec Warburton que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun , mais que, dans l'origine des nations. Tune sert d'instrument à l'autre.

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