LIVRE II, CHAPITRE VIII
former; le peuple ne peut pas même souffrir qu*on louche à ses maux pour les détruire , semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l'aspect du médecin.
Ce n'est pas que , comme quelques maladies boulever&ent la tète des hommes et leur ôtent le souvenir du passé , il ne se trouve quelquefois dans la durée des États des époques violentes où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus , où Thorreur du passé tient lieu d'oubli , et où l'État, embrasé par les guerres civiles , renaît pour ainsi dire de sa cendre, et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au temps de Lycurgue, telle fut Rome après les Tarquins , et telles ont été parmi nous la Hollande et la Suisse après l'expulsion des tyrans.
Mais ces événements sont rares ; ce sont des exceptions dont la raison se trouve toujours dans la constitution particulière de l'État excepté. Elles ne sauraient même avoir lieu deux fois pour le même peuple; car il peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbare , mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. Alors les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir ; et sitôt que ses fers sont brisés , il tombe épars et n'existe plus : il lui faut désormais un maître et non pas un libérateur. Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais.
La jeunesse n'est pas l'enfance. Il est pour les nations comme pour les hommes un temps de jeunesse, ou , si Ton veut , de maturité , qu'il faut attendre avant de les soumettre à des lois : mais la maturité d'un peuple n'est pas toujours facile à connaître; et si on la prévient , l'ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l'est pas au bout de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif ; il n'avait pas le vrai génie , celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu'il fit étaient bien , la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare , il n'a point vu qu'il n'était pas mur pour la police; il l'a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des Allemands , des Anglais , quand il fallait commencer par faire des Russes : il a empêché ses sujets de devenir jamais co qu'ils pourraient être , en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils
ne sont pas. C'est ainsi qu'un précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance , et puis n'être jamais rien. L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europe, et sera subjugué lui-même. Les Tartares , ses sujets ou ses voisins , deviendront ses maitres et les nôtres : cette révolution me parait infaillible. Tous les rois de l'Europe travaillent de concert à Taccélérer.