LIVRE III, CHAPITRE ï
qui serve à la communication de l'État et du souverain , qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans rhomme Funion de l'âme et du corps. Voilà quelle est, dans l'État, la raison du gouvernement, confondu mal à propos avec le souverain , dont il n'est que le ministre.
Qu'est-ce donc que le gouvernement ? Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l'exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique.
Les membres de ce corps s'appellent magistrats ou rois, c'est-à-dire , gouverneurs ; et le corps entier porte le nom de prince ^ Ainsi ceux qui prétendent que l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est point un contrat ont grande raison. Ce n'est absolument qu'une commission, un emploi, dans lequel , simples officiers du souverain , ils exercent en son nom le pouvoir dont il les a faits dépositaires , et qu'il peut limiter, modifier et reprendre quand il lui plait. L'aliénation d'un tel droit, étant incompatible avec la nature du corps social , est contraire au but de l'association.
J'appelle donc gouvernement ou suprême administration l'exercice légitime de la puissance exécutive , et prince ou magistrat l'homme ou le corps chargé de cette administration.
C'est dans le gouvernement que se trouvent les forces intermédiaires , dont les rapports composent celui du tout au tout ou du souverain à l'État. On peut représenter ce dernier "rapport par celui des extrêmes d'une proportion continue, dont la moyenne proportionnelle est le gouvernement. Le gouvernement reçoit du souverain les ordres qu'il donne au peuple ; et, pour que l'État soit dans un bon équilibre , il faut , tout compensé , qu'il y ait égalité entre le produit ou la puissance du gouvernement pris en lui-même, et le produit ou la puissance des citoyens, qui sont souverains d'un côté et sujets de l'autre.
De plus , on ne saurait altérer aucun des trois termes sans rompre à l'instant la proportion. Si le souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des lois, ou si les sujets refusent
* Cest ainsi qu'à Venise on donne au collège le nom desérénîssime prinee^ même quand le doge n'y assiste pas.
DU CONTBAT SOCIAL.
d'obéir , le désordre succède à la règle , la force et la volonté n'agissent plus de concert, et l'État dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans l'anarchie. Enlîn , comme il n'y a qu'une moyenne proportionnelle entre chaque^ rapport, il n'y a non plus qu'un bon gouvernement possible dans un État : mais comme mille événements peuvent changer les rapports d'un peuple, non-seulement différents gouvernements peuvent être bons à divers peuples , mais au même peuple en différents temps.
Pour lâcher de donner une idée des divers rapports qui peuvent régner entre ces deux extrêmes, je prendrai pour exemple le nombre du peuple , comme un rapport plus facile à exprimer.
Supposons que l'État soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps , mais chaque particulier, en qualité de sujet, est considéré comme individu : ainsi le souverain est au sujet comme dix mille est à un; c'est à-dire que chaque membre de l'État n'a pour sa part que la dix-millième partie de l'autorité souveraine , quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l'état des sujets ne change pas, et chacun porte .également tout l'empire des lois , tandis que son suffrage , réduit à un cent -millième, a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alors le sujet restant toujours un , le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D'oij il suit que , plus l'État s'agrandit , plus la liberté diminue.
Quand je "dis que le rapport augmente , j'entends qu'il s'éloigne de l'égalité. Ainsi , plus le rapport est grand dans l'acception des géomètres , moins il y a de rapport dans l'acception commune : dans la première , le rapport , considéré selon la quantité , se mesure par l'exposant ; et dans Tautre, considéré selon l'identité, il s'estime par la similitude.
Or, moins les volontés particulières se rapportent à la volonté générale, c'est-à dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit augmenter. Donc le gouvernement, pour être bon , doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux.
D'un autre côté, l'agrandissement de l'État donnant aux dé-, positaires de l'autorité publique plus de tentations et de moyens d'abuser de leur pouvoir, plus le gouvernement doit avoir de force pour contenir le peuple, plus le souverain doit en avoir à