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LIVRE III, CHAPITBE XV

s'exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir euxmêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

Mieux l'État est constitué , plus les affaires publiques l'emportent sur les privées dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées; sous un mauvais gouvernement, nul n'aime à faire un pas pour s y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y fait , qu'on prévoit que la volonté générale n'y dominera pas , et qu'enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures , les mauvaises en amènent de pires. Sit/)t que quelqu'un dit des affaires de l'État, Que m'importe? on doit compter que l'État est perdu.

L'attiédissement de l'amour de la patrie , l'activité de l'intérêt privé , l'immensité des États , les conquêtes, l'abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du pe uple dans les assemblées de la nation. C'est ce qu'en certains pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l'intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et au second rang ; l'intérêt public n'est qu'au troisième.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale , et la volonté ne se représente point : elle est la même , ou elle est autre ; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants ; ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitive; ment. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. Le peuple anglais pense être libre , il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement : sitôt qu'ils sont élus, il est esclave , il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde.

L'idée des représentants est moderne ; elle nous vient du gouver- . nement féodal , de cet inique et absurde gouvernement , dans lequel l'espèce humaine est dégradée , et où le nom d'homme est

DU CONTRAT SOCIAL

en déshonneur. Dans les anciennes républiques , et même dans les monarchies , jamais le peuple n'eut de représentants ; on ne con* naissait pas ce mot-là. 11 est très-singulier qu'à Rome , où les tribuns étaient si sacrés , on n'ait pas même imaginé qu'ils pussent usurper les fonctions du peuple , et qu'au milieu d'une si grande multitude ils n'aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu'on juge cependant de l'embarras que causait quelquefois la foule , par ce qui arriva du temps des Gracques , où une partie des citoyens donnait son suffrage de dessus les toits.

Où le droit et la liberté sont toutes choses, les inconvénients ne sont rien. Chez ce sage peuple tout était mis à sa juste mesure : il laissait faire à ses licteurs ce que ses tribuns n'eussent osé faire ; il ne craignait pas que ses licteurs voulussent le représenter.

Pour expliquer cependant comment les tribuns le représentaient quelquefois , il suffit de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n'étant que la déclaration de la volonté générale , il est clair que , dans la puissance législative , le peuple ne peut être représenté ; mais il peut et doit l'être dans la puissance exécutive , qui n'est que la force appliquée à la loi. Ceci fait voir qu'en examinant bien les choses on trouverait que très-peu de nations ont des lois. Quoi qu'il en soit , il est sûr que les tribuns, n'ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais représenter le peuple romain parles droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du sénat.

Chez les Grecs , tout ce que le peuple avait à faire , il le faisait par lui-même; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux ; il n'était point avide ; des esclaves faisaient ses travaux ; sa grande affaire était sa liberté. N'ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits ? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins ' : six mois de l'année la place publique n'est pas tenable ; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air; vous donnez plus à

» Adopter dans les pays froids le luxe et la mollesse des Orientaux, c'est vouloir se donner leurs chaînes ^ c'est s'y soumettre encore plus nécessairement qu'eux.

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