CHAPITRE XVI
Que l'institution du gouvernement n'est point un contrat.
Le pouvoir législatif une fois bien établi , il s'agit d'établir de raénae le pouvoir exécutif; car ce dernier, qui n*opère que par des actes particuliers , n'étant pas de l'essence de l'autre , en est naturellement séparé. S'il était possible que le souverain , considéré comme tel, eût la puissance exécutive, le droit et le fait seraient tellement confondus , qu'on ne saurait plus ce qui est loi et ce qui ne l'est pas ; et le corps politique , ainsi dénaturé , serait bientôt en proie à la violence contre laquelle il fut institué.
Les citoyens étant tous égaux par le contrat social , ce que tous doivent faire , tous peuvent le prescrire ; au lieu que nul n'a droit d'exiger qu'un autre fasse ce qu'il ne fait pas lui-même. Or c'est
idées salutaires qu*il offrait seraient méprisées; mais que ce que ce nouvel écrit pouvait contenir d'impraticable, de dangereux pour une monarchie, serait précisément ce que l'on voudrait réaliser, et que de coupables ambitions s'étayeraient de cette grande autorité pour saper , et peut-être détruire l'autorité royale.
« Combien je murmurai de ces réflexions ! combien elles m'affligèrent ! Je respectai l'ascendant de l'amitié unie à l'expérience , et je me soumis. Ah! que j'ai bien reçu le prix de cette déférence! Grand Dieu! que n'auraient-ils pas fait de cet écrit ! comme ils l'auraient souillé , ceux qui , dédaignant d'étudier les écrits de ce grand homme, ont dénaturé et avili ses principes ; ceux qui n'ont pas tu que le Contrat social, ouvrage isolé et abstrait, n'était applicable à aucun peuple de l'univers ; ceux qui n'ont pas vu que ce même J.-J. Rousseau , forcé d'appliquer ces préceptes à un peuple existant en corps de nation depuis des siècles, pliait aussitôt ses principes aux anciennes institutions de ce peuple , ménageait tous les préjugés trop enracinés pour être détruits sans déchirements; qui disait, après avoir tracé le tableau le plus déplorable de la constitution dégénérée de la Pologne : « Corrigez, s'il se peut , les abus de votre constitution, mais ne méprisez «c pas celle qui vous a faits ce que vous êtes ! »
« Quel parti d'aussi mauvais disciples d*un si grand homme auraient tiré de l'écrit que son amitié m'avait confié, s'il pouvait être utile!
« Cet écrit, que la sagesse d'autrui m'a préservé de publier, ne le sera jamais; y ai trop bien vu et de trop près le danger qu'il en résulterait pour ma patrie. Après l'avoir communiqué à l'un des plus véritables amis de J.~J. Rousseau, qui habite près du lieu où je suis , il n'existera plus que dans nos souvenirs. »
Celte note se trouve à la fin d'une brochure que le comte d'Antraigues , député du Vivarais à l'assemblée constitjiante , et qui émigra dès 1790 , fit imprimer cette année même à Lausanne, sous ce titre : Quelle est la situation de rassemblée nationale? ( in-S» de Co pages.) Nous la reproduisons d'après M. G. PeT^tain , qui l'a ijubliée dans son excellente édition des OEuvres complètes deJ.-l. Rousseau, i Éd. )