PREMIÈRE PARTIE
Quelque important qu'il soit, pour bien juger de l'état naturel de l'homme, de le considérer dès son origine, et de l'examiner, pour ainsi dire , dans le premier embryon de Tespè^^e , je ne suivrai point son organisation à travers ses développements successifs : je ne lu'anclerai pas à recherche! dans le système animal ce qu'il put
DISCOURS SUR L*ORIGINE
être au commencement pour devenir enfin ce qu'il est. Je n'examinerai pas si, comme le pense Aristote, ses ongles allongés ne furent point d'abord des griffes crochues ; s'il n'était point velu comme un ours ; et si , marchant à quatre pieds (3) , ses regards dirigés vers la terre, et bornés à un horizon de quelques pas , ne marquaient point à la fois le caractère et les limites de ses idées. Je ne pourrais former sur ce sujet que des conjectures vagues et presque imaginaires. L'anatomie comparée a fait encore trop peu de progrès , les observations des naturalistes sont encore trop incertaines , pour qu'on puisse établir sur de pareils fondements la base d'un raisonnement solide : ainsi, sans avoir recours aux connaissances naturelles que nous avons sur ce point , et sans avoir égard aux changements qui ont du survenir dans la conformation tant intérieure qu'extérieure de l'homme , à mesure qu'il appliquait ses membres à de nouveaux usages et qu'il se nourrissait de nouveaux aliments, je le supposerai conforméde tout temps comme je le vois aujourd'hui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme nous faisons des nôtres , portant ses regards sur toute la nature , et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.
En dépouillant cet être ainsi constitué de tous les dons surnaturels qu'il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu'il n'a pu acquérir que par de longs progrès ; en le considérant en un mot tel qu'il a dû sortir des mains de la nature , je vois un animal moins fort que les uns , moins agile que les autres , mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se rassasiant sous un chêne , se désaltérant au premier ruisseau , trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas ; et voilà ses besoins satisfaits.
La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle (4) , et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais , offre à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce. Les hommes , dispersés parmi eux , observent, imitent leur industrie, et s'élèvent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes; avec cet avantage que chaque espèce n'a que le sien propre , et que l'homme n'en ayant peut-être aucun qui lui appartienne , se les approprie tous , se nourrit également de la plupart des aliments divers (5) que les autres animaux se partagent, et trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun d'eux-
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Accoutumés dès l'enfance aux intempéries de l'air et à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue , et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course , les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable; les enfants, apportant au monde l'excellente constitution de leurs pères, et la fortifiant par les mêmes exercices qui l'ont produite , acquièrent ainsi toute la vigueur dont l'espèce humaine est capable *. La nature en use précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfants des Citoyens; elle rend forts et robustes ceux qui sont bien constitués, et fait périr tous les autres : différente en cela de nos sociétés , où l'État, en rendant les enfants onéreux aux pères, les tue indistinctement avant leur naisance.
Le corps de l'homme sauvage étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages , dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables ; et c'est notre industrie qui nous ôte la force et Tagilité que la nécessité l'oblige d'acquérir. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? s'il avait eu une fronde , lancerait-il de la main une pierre avec tant de roideur ? s'il avait eu une échelle , grimperait-il si légèrement sur un arbre? s'il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course? Laissez à l'homme civilisé le temps de rassembler toutes ces machines autour de lui , on ne peut douter qu'il ne surmonte facilement 1 homme sauvage : mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore , mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l'un de l'autre, et vous reconnaitrez bientôt quel est l'avantage d'avoir sans ces^e toutes ses forces à sa disposition , d'être toujours prêt à tout événement, et de se porter , pour ainsi dire , toujours tout entier avec soi (6).
Hobbes prétend que Thomme est naturellement intrépide , et ne cherche qu'à attaquer et combattre. Un philosophe illustre pense au contraire , et Gumberland et Puffendorf l'assurent aussi , que rien n'est si timide que l'homme dans l'état de nature, et qu'il est toujours tremblant et prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe ,
* Par des expériences comparatives faites à l'aide du dynamomètre, la force des sauvages de la terre de Van-Diemen a été de beaucoup inférieure à celle des Anglais et des Français, dont tous les hommes des deux équipages ont été soumis à la même épreuve. Voyez le Voyage de Péron aux Terres Australes, tom. F'". (Éd.)
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au moindre mouvement qu'il aperçoit. Cela peut être ainsi pour îe^ objets qu'il ne connaît pas; et je ne doute point qu'il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui s'offrent à lui toutes les fois qu'il ne peut distinguer le bien et le mal physiques qu'il en doit attendre, ni comparer ses forces avec les dangers qu'il a a courir ; circonstances rares dans l'état de nature , où toutes choses marchent d'une manière si uniforme, et où la face de la terre n est point sujette à ces changements brusques et continuels qu'y causent les passions et l'inconstance des peuples réunis. Mais l'homme sauvage , vivant dispersé parmi les animaux , et se trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux , il en fait bientôt la comparaison ; et , sentant qu'il les surpasse plus en adressa qu'ils ne le surpassent en force , il apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours ou un loup aux prises avec un sauvage robuste , agile , courageux , comme ils sont tous , armé de pierres et d'un bon bâton , et vous verrez que le péril sera tout au moins réciproque , et qu'après plusieurs expériences pareilles , les botes féroces, qa\ n'aiment point à s'attaquer Tune à l'autre, s'attaqueront peu volontiers à l'homme , qu'elles auront trouvé tout aussi féroce qa' elles. A l'égard des animaux qui ont réellement plus de force qu'il n'a d'adresse , il est vis-à-vis d'eux dans le cas des autres espèces plus faibles , qui ne laissent pas de subsister; avec cet avantage pour l'homme que , non moins dispos qu'eux à la course, et trouvant sur les arbres un refuge presque assuré , il a partout le prendre et le laisser dans la rencontre , et le choix de la fuite ou du combat. Ajoutons qu'il ne parait pas qu'aucun animal fasse naturellement la guerre à l'homme hors le cas de sa propre défense ou d'une extrême faim , ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une espèce est destinée par la nature à servir de pâture à l'autre.
Voilà sans doute les raisons pourquoi les nègres et les sauvages se mettent si peu en peine des bêles féroces qu'ils peuvent rencontrer dans les bois. Les Caraïbes de Venezuela vivent entre autres à cet égard dans la plus profonde sécurité et sans le moindre inconvénient. Quoiqu'ils soient presque nus , dit François Corréal , ils ne laissent pas de s'exposer hardiment dans les bois , armés seulement de la flèche et de l'arc ; mais on n'a jamais ouï dire qu'aucun d'eux ait été dévoré des bêtes.
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D'autres ennemis plus redoutables , et dont l'honome n'a pas les mêmes moyens de se défendre , sont les infirmités naturelles , l'enfance, la vieillesse , et les maladies de toute espèce ; tristes signe» de notre faiblesse, dont les deux premiers sont communs à tous les animaux , et dont le dernier appartient principalement à l'homme vivant en société. J'observe même , au sujet de Tenfance , que la mère, portant partout son enfant avec elle , a beaucoup plus de facilité à le nourrir que n*ont les femelles de plusieurs animaux ^ qui sont forcées d'aller et venir sans cesse avec beaucoup de fatigue , d'un côté pour chercher leur pâture , et de l'autre , pour allaiter ou nourrir leurs petits. Il est vrai que si la femme vient à périr, l'enfant risque fort de périr avec elle; mais ce danger est commun à cent autres espèces dont les petits ne sont de longtemps en état d'aller chercher eux-mêmes leur nourriture ; et si l'enfance est plus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout est encore à peu près égal en ce point (7) ; quoiqu'il y ait sur la durée du premier âge , et sur le nombre des petits (8) , d'autres règles qui ne sont pas de mon sujet. Chez les vieillards, qui agissent et transpirent peu, le besoin d'aliments diminue avec la faculté d'y pourvoir ; et comme la vie sauvage éloigne d'eux la goutte et les rhumatismes, et que la vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent le moins soulager , ils s'éteignent enfin , sans qu'on s'aperçoive qu'ils cessent d'être , et presque sans s'en apercevoir eux-mêmes.
A régard des maladies , je ne répéterai point les vaines et fausses déclamations que font contre la médecine la plupart des gensen santé; mais je demanderai s'il y a quelque observation solide de laquelle on puisse conclure que , dans les pays où cet art est le plus négligé, la vie moyenne do l'homme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin. El comment cela pourrait-il être , si nous nous donnons plus de maux que la médecine ne peut nous fournir de remèdes? L'extrême inégalité dans la manière de vivre , l'excès d'oisiveté dans les uns , l'excès de travail dans les autres, la facilité d'irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensuahté, les aliments trop recherchés des riches , qui les nourrissent de sucs échauffants et les accablent d'indigestions , la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même souveul , et dont le défaut les porte à surcharger avidement leur
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estomac dans Toccasion, les veilles, les excès de toute espèce, ies transports immodérés de toutes les passions , les fatigues et l'épuisement d'esprit, les chagrins et les peines sans nombre qu'on éprouve dans tous les états, et dont les âmes sont perpétuellement rongées : voilà les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre simple , uniforme et solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains , j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature , et que l'homme qui médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, au moins de ceux que nous n'avons pas perdus avec nos liqueurs fortes ; quand on sait qu'ils ne connaissent presque d'autres maladies que les blessures et la vieillesse, on est très-porté à croire qu'on ferait aisément Thistoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins l'avis de Platon *, qui juge , sur certains remèdes employés ou approuvés par Podalyre et Macaon au siège de Troie, que diverses maladies que ces remèdes devaient exciter n'étaient point encore alors connues parmi les hommes ; et Celse rapporte que la diète , aujourd'hui si nécessaire, ne fut inventée que par Hippocrate.
Avec si peu de âources de maux , l'homme dans l'état de nature n'a donc guère besoin de remèdes , moins encore de médecins ; l'espèce humaine n'est point non plus à cet égard de pire condition que toutes les autres, et il est aisé de savoir des chasseurs si dans leurs courses ils trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs en trouvent qui ont reçu des blessures considérables très-bien cicatrisées, qui ont eu des os et même des membres rompus, et repris sans autre chirurgien que le temps, sans autre régime que leur vie ordinaire , et qui n'en sont pas moins parfaitement guéris pour n'avoir point été tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues , ni exténués de jeûnes. Enfin , quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée , il est toujours certain que si le sauvage malade , abandonné à luimême , n'a rien à espérer que de la nature , en revanche il n'a rien à craindre que de son mal ; ce qui rend souvent sa situation préférable d la nôtre.
* De Rep. lib. m, iom. VI, p. 301 , édit. de Deux-Ponts. (Éd.)
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Gardons-nous donc de confondre l'homme sauvage avee les hommes que nous avons sous les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une prédilection qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval , le chat , le taureau , l'âne même , ont la plupart une taille plus haute , tous une constitution plus robuste , plus de vigueur, de force et de courage dans les forêts que dans nos maisons : ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, et l'on dirait que tous nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n'aboutissent qu'à les abâtardir. Il en e^ ainsi de l'homme même : en devenant sociable et esclave il devient faible, craintif, rampant ; et sa manière de vivre molle et efféminée achève d'énerver à la fois sa force et son courage. Ajoutons qu'entre les conditions sauvage et domestique la différence d'homme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête : car l'animal et l'homme ayant été traités également parla nature, toutes les commodités que l'homme se donne de plus qu'aux animaux qu'il apprivoise sont autant de causes particulières qui le font dégénérer plus sensiblement.
Ce n'est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni surtout un si grand obstacle à leur conservation , que la nudité , le défaut d'habitation , et la privation de toutes ces inutilités que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peau velue , ils n'en ont aucun besoin dans les pays chauds , et ils savent bientôt , dans les pays froids , s'approprier celles des bêtes qu'ils ont vaincues : s'ils n'ont que deux pieds pour courir, ils ont deux bras pour pourvoir à leur défense et à leurs besoins. Leurs enfants marchent peut-être tard et avec peine , mais les mères les portent avec facilité ; avantage qui manque aux autres espèces , où la mère , étant poursuivie , se voit contrainte d'abandonner ses petits ou de régler son pas sur le leur Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers et fortuits de circonstances dont je parlerai dans la suite, et qui pouvaient fort bien ne jamais arriver, il est clair, en tout état de cause , que le premier qui se fit des habits
* Tl peut y avoir à ceci quelques exceptions : celle , par exemple , de cet animal de la province de Nicaraga, qui ressemble à. un renard, qui a les pieds comme les mains d'un homme, et qui, selon Corréal, a sous le ventre un sac où la mère met ses petits lorsqu'elle est obligée de fuir. C'est sans doute le même animal qu'on appelle tlaqnatzin au Mexique, el à la femelle duquel Laët donne un semblable sac pour le même usage.
DISCOURS SUR l'origine
un logement se donna en cela des choses peu nécessaires , puisqu'il s'en était passé jusqu'alors , et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance.
Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger, comme les animaux , qui , pensant peu , dorment , pour ainsi dire , tout le temps qu'ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin , ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal l'attaque et la défense , soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être celle d'un autre animal ; au contraire , les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse et la sensualité doivent rester dans un état de grossièreté qui exclut en lui toute espèce de délicatesse ; et ses sens se trouvant partagés sur ce point , il aura le toucher et le goût d'une rudesse extrême ; la vue , l'ouïe et l'odorat , de la plus grande subtilité. Tel est l'état animal en général, et c'est aussi, selon le rapport des voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute mer d'aussi loin que les Hollandais avec des lunettes ; ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les Espagnols à la piste , comme auraient pu faire les meilleurs chiens; ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment , et boivent les liqueurs européennes comme de l'eau.
Je n'ai considéré jusqu'ici que l'homme physique; tâchons de le regarder maintenant par le côté métaphysique et moral.
Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même , et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruira ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine ; avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'une choisit ou rejette par instinct , et l'autre par un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrUe, même auand il lui serait avantageux de le faire, et que
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riîomme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un ■ pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grains, quoique l'un et l'autre pût très-bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne , s'il s'était avisé d'en essayer ; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort , parce que l'esprit déprave les sens , et que la volonté parle encore quand la nature se tait.
Tout animal a des idées , puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées jusqu'à un certain point ; et l'homme ne diffère à cet égard de la béte que du plus au moins ; quelques philosopher ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête. Ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent hbre. La nature commande à tout animal, et la béte obéit. L'homme éprouve la même impression , mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de celte liberté que se montre la spiritualité de son âme ; car la physique exphque en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance , on ne trouve que des actes purement spirituels , dont on n'explique rien par les lois de la mécanique.
Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal , il y a une autre qualité très-spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation ; c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu; au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie , et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que tandis que la béte, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme, reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la béte même.^ 1!
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serait triste pour nous d'être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l'homme; que c'est elle qui le tire à force de temps de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c'est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs , ses vices el ses vertus , le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature (9). Il serait affreux d'être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais quil applique sur les tempes de ses enfants , et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originel.
L'homme sauvage , livré par la nature au seul instinct , ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être par des facultés capables d'y suppléer d'abord et de l'élever ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement animales (10). Apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux ; vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre , seront les premières et presque les seules opérations de son àme , jusqu'à ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développements.
Quoi qu'en disent les moralistes , l'entendement humain doit beaucoup aux passions, qui d'un commun aveu lui doivent beaucoup aussi : c'est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaitre que parce que nous désirons de jouir ; et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les passions à leur tour tirent leur origine de nos besoins , et leur progrès , de nos connaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature ; et l'homme sauvage , privé de toute sorte de lumières, n'éprouve que les passions de cette dernière espèce ; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques (11); les seuls biens qu'il connaisse dans luni vers sont la nourriture , une femelle et le repos ; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur et la faim. Je dis la douleur, et non la mort; car jamais l'animal ne saura ce que c'est que mourir; et la connaissance de la mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions que l'homme ail faites en s'éloignant de la condition animale.
DE l'inÉG^^LITÉ parmi LES HOMMES. 5?
Il me serait aisé , si cela m'était nécessaire , d'appuyer ce sentiment'par les faits, et de faire voir que chez toutes les nations du monde les progrès de l'esprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature, ou auxquels les circonstances les avaient assujettis , et par conséquent aux passions qui les portaient à pourvoir à ces besoins. Je montrerais en Egypte les arts naissant et s'étendant avec le débordement du Nil ; je suivrais leur progrès chez les Grecs , où Ton les vit germer, croître, et s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables et les rochers de TAttique , sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles del'Eurolas ; je remarquerais qu'en général les peuples du Nord sont plus industrieux que ceux du Midi, parce qu'ils peuvent moins se passer de l'être ; comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses en donnant aux esprits la fertilité qu'elle refuse à la terre.
Mais sans recourir aux témoignages incertains de l'histoire , qui ne voit que tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l'être? Son imagination ne lui peint rien; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main , et il est si loin du degré de connaissances nécessaire pour désirer d'en acquérir de plus grandes , qu'il ne peut avoir ni prévoyance ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent à force de lui devenir familier : c'est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions ; il n'a pas l'esprit de s'étonner des plus grandes merveilles ; et ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher la philosophie dont l'homme a besoin pour savoir observer une fois ce qu'il a vu tous les jours. Son àme , que rien n'agite , se livre au seul sentiment de son existence actuelle sans aucune idée de l'avenir, quelque prochain qu'il puisse être ; et ses projets , bornés comme ses vues, s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est encore aujourd'hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurer le soir pour le racheter, faute d'avoir prévu qu^il en aurait besoin pour la nuit prochaine.
Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus simples connaissances s'agrandit à nos regards ; et il est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par sts seules forces, sans le secours de la communication et sans l'ai-
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guillon delà nécessité, franchir un si grand intervalle. Comble» de siècles se sont peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir d'autres feux que celui du ciel ! combien ne leur a-t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre les usages les plus communs de cet élément! combien de fois ne l'ont-ils pas laissé éteindre avant que d'avoir acquis Tart de le reproduire î et combien de fois peut-être chacun de ces secrets n'est-il pas mort avec celui qui l'avait découvert! Que dirons-nous de l'agriculture, art qui demande tant de travail et de prévoyance , qui tient à tant d'autres arts, qui très-évidemment n'est praticable que dans une société au moins commencée, et qui ne nous sert pas tant à tirer de la terre des aliments qu'elle fournirait bien sans cela , qu'à la forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût? Mais supposons que les hommes eussent tellement multiplié que les productions naturelles n'eussent plus suffi pour les nourrir, supposition qui , pour le dire en passant , montrerait un grand avantage pour l'espèce humaine dans cette manière de vivre; supposons que, sans forges et sans ateliers , les instruments du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des sauvages ; que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle qu'ils ont tous pour un travail continu ; qu'ils eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins ; qu'ils eussent deviné comment il faut cultiver la terre, semer les grains , «t planter les arbres ; qu'ils eussent trouvé l'art de moudre le blé
de mettre le raisin en fermentation ; toutes choses qu'il leur a fallu faire enseigner par les dieux , faute de concevoir comment ils les auraient apprises d'eux-mêmes : quel serait après cela l'homme assez insensé pour se tourmenter à la culture d'un champ qui sera dépouillé par le premier venu , homme ou bête indifféremment , à qui cette moisson conviendra ? et comment chacun pourra t-il se résoudre à passer sa vie à un travail pénible , dont il est d'autant >plus sûr de ne pas recueillir le prix qu'il lui sera plus nécessaire ? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porteries hommes à cultiver la terre tant qu'elle ne sera point partagée entre eux , c'est-à-dire , tant que l'état de nature ne sera point anéanti ?
Quand nous voudrions supposer un homme sauvage aussi habile dans l'art de penser que nous le font nos philosophes ; quand nous en ferions, à leur exemple, un philosophe lui même, découvrant seul les plus sublimes vérités; se faisant par des suites
DE l'inégalité parmi LES HOMMES.
de raisonnements très-abstraits des maximes de justice et de raison tirées de l'amour de l'ordre en général , ou de la volonté connue de son créateur; en un mot, quand nous lui supposerions dans l'esprit autant d'intelligence et de lumières qu'il doit avoir et qu'on lui trouve en effet de pesanteur et de stupidité , quelle utilité retirerait l'espèce de toute cette métaphysique, qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec l'individu qui l'aurait inventée? Quel progrès pourrait faire le genre humain épars dans les bois parmi les animaux ? et jusqu'à quel point pourraient se perfectionner et s'éclairer mutuellement des hommes qui , n'ayant ni domicile fixe, ni aucun besoin l'un de l'autre, se rencontreraient peut-être à peine deux fois en leur vie , sans se connaître et aans se parler?
Qu'on songe de combien d'idées nous sommes redevables à l'usage de la parole ; combien la grammaire exerce et facilite les opérations de l'esprit ; et qu'on pense aux peines inconcevables et au temps infini qu'a dû coûter la première invention des langues : qu'on joigne ces réflexions aux précédentes , et l'on jugera combien il eût fallu de milliers de siècles pour développer successivement dans l'esprit humain les opérations dont il était capable.
Qu'il me soit permis déconsidérer un instant les embarras de l'origine des langues. Je pourrais me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M. l'abbé de Gondillaca faites sur cette matière *, qui toutes confirment pleinement mon sentiment, et qui peut-être m'en ont donné la première idée. Mais la manière dont ce philosophe résout les difficultés qu'il se fait à lui-même sur l'origine des signes institués, montrant qu'il a supposé ce que je mets en question, savoir, une sorte de société déjà établie entre les inventeurs du langage , je crois , en renvoyant à ses réflexions, devoir y joindre les miennes, pour exposer les mêmes difficultés dans le jour qui cx)n vient à mon sujet. La première qui se présente est d'imaginer comment elles purent devenir nécessaires ; car les hommes n'ayant nulle correspondance entre eux, ni aucun besoin d'en avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable. Je dirais bien, comme beaucoup d'autres, que les langues sont nées dans
* Voyez sa Grammaire, première partie, chap. 2. ( Ed. )
DISCOURS SUR L'ORIGINE
le commerce domestique des pères, des mères et des enfants ; mais, outre que cela ne résoudrait point les objections , ce serait commettre la faute de ceux qui, raisonnant sur l'état de nature, y transportent les idées prises dans la société , voient toujours la famille rassemblée dans une même habitation , et ses membres gardant entre eux une union aussi intime et aussi permanente que parmi nous , où tant d'intérêts communs les réunissent; au lieu que, dans cet état primitif, n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriétés d'aucune espèce , chacun se logeait au hasard, et souvent pour une seule nuit; les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement , selon la rencontre , l'occasion et le désir, sans que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu'ils avaient à se dire : ils se quittaient avec la même facilité (12). La mère allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin ; puis l'habitude les lui ayant rendus chers , elle les nourrissait ensuite pour le leur : sitôt qu'ils avaient la force de chercher leur pâture , ils ne tardaient pas à quitter la mère elle-même ; et , comme il n'y avait presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne se pas perdre de vue , ils en étaient bientôt au point de ne pas même se reconnaître les uns les autres. Remarquez encore que l'enfant ayant tous ses besoins à expliquer, et par conséquent plus de choses à dire à la mère que la mère à l'enfant, c'est lui qui doit faire les plus grands frais de l'invention, et que la langue qu*il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage ; ce qui multiplie autant les langues qu'il y a d'individus pour les parler; à quoi contribue encore la vie errante et vagabonde , qui ne laisse à aucun idiome le temps de prendre de la consistance ; car de dire que la mère dicte à l'enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des langues déjà formées, mais cela n'apprend point comment elles se forment.
Supposons cette première difficulté vaincue; franchissons pour un moment l'espace immense qui dut se trouver entre le pur état de nature et le besoin des langues ; et cherchons , en les supposant nécessaires (13), comment elles purent commencer à s'établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente : car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser