EN FUMEE
Tous les ans^ au printemps, je reçois un prospectus de la Société pour la propagation de Tincinération. En d'autres termes, on m'invite à me faire rôtir, non tout de suite, sans doute, mais quand le moment sera venu. Cette idée n'est pas souriante, mais elle est nécessaire. Le moment viendra où il faudra bien faire son choix, et si on ne le fait pas, la société se débarrassera de vous par les moyens ordinaires. Est-il vraiment moins désagréable d'être incinéré que d'être inhumé ? Je dirais que c'est une question de
goût. Comme je ne suis pas sensible aux questions accessoires qu'énumère le prospectus et que je ne transcris pas pour ménager la sensibilité nerveuse de mes lecteurs, je n'ai pas encore choisi. Le meilleur argument pour ne pas choisir est de se dire que des millions et des millions de personnes ayant pris avant nous le chemin de la terre, il n'y a aucune raison pour vouloir prendre celui du feu et de la fumée : les deux chemins d'ailleurs mènent au même but. Je me garderai donc de faire de la propagande, tout en reconnaissant que l'incinération est un mode plus propre, plus décent peut-être et qui, comm.e le dit le prospectus, « conjure le plus épouvantable des supplices, la possibilité du réveil après la mort apparente )>. Ceci est à prendre en considération. Il semble que cela n'ait encore touché qu'un petit nombre de nos contemporains notoires, si j'en juge par la liste des célébrités, que l'on nous donne, qui se sont fait incinérer. Après l'incinération de Moréas, j'avais eu un instant de sympathie pour ce mode de disparition, mais
En Fumée
les impressions s'effacent. Peut-être aussi qu'à mesure que l'on se rapproche du moment fatal, on aime moins aussi à y arrêter sa pensée. Pourtant, j'ai une philosophie assez ferme et, à de certains jours, je m'en irais très volontiers — en fumée !