Petits maîtres
Ce livre n'est pas un livre de critique. On n'y trouvera ni dates ni discussions au sujet de grimoires archéologiques, ni thèses artistiques, aussi intolérantes qu'inutilement échafaudées.
Au surplus, la critique existe-t-elle ?
Je sais bien que récemment on imagina
de lui accoler l'épithète « scientifique ».
Même on proposa pour elle des méthodes
certaines et conduisant à la connaissance
du réel avec la rigueur d'une déduction
algébrique. L'application de ces procédés au plus grand génie poétique du siècle a fait scandale, mais n'a convaincu personne.
Un peu plus tard, M. Dubreuil découvrait une étroite parenté d'esprit entre Buffon et Sully Prudhomme, en constatant que, sur cinq mille mots pris dans chacun d'eux, le nombre des termes désignant les êtres ou les choses se trouvait identique.
Le procédé parut puéril autant qu'ingénieux. C'était cependant faire sur les mots ce que la critique scientifique d'Emile Hennequin avait tenté sur les idées. Un système valait l'autre.
Certains, et non les moins autorisés, ont cru trouver des lois immuables régentant le développement de la pensée humaine.
IMPRESSIONS ET CRITIQUE
M. Taine a énoncé la loi de l'influence du milieu social ou séculaire, et réduit logiquement l'histoire de l'art à n'être plus qu'une histoire naturelle. Il a fallu l'admirable talent de ce maître, pour donner con- I sistance à une semblable thèse. M. Taine eût été fort en peine d'annoncer avec précision la prochaine évolution du roman français. Je doute pourtant qu'il ait existé témoin [ plus sagace ou mieux informé. Quant à l'in- , fluence des milieux, comment en admettre la prépondérance dans le siècle qui vit simultanément Alexandre Dumas père, Balzac et George Sand, pour ne citer que ceux-là ?
L'excès de la vie scientifique fut sans doute l'origine de ces tentatives: A force
de croire aux merveilles de la physique et du calcul, on a voulu traiter toutes les questions avec leur aide.
Il faut pourtant se décider à admettre que si certitude fut incomplète, toujours perfectible et dénuée de critérium, c'est bien celle des sciences naturelles. Quant aux sciences dites exactes, les unes, comme la géométrie, reposent sur des assertions gratuites qui en font chanceler le fondement ; les autres, telles que Talgèbre ne sont que des procédés de raisonnement, n'ayant pas plus de certitude par eux-mêmes que n'en pourrait avoir un syllogisme.
Enfin, avant tout essai d'application de méthode scientifique ou autre, il serait bon de se demander si la critique peut être une
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science au sens précis du terme. Je ne le crois pas.
Une science, pour être digne de ce nom, doit posséder un objet défini et des moyens de connaissance de cet objet toujours d'égale valeur et susceptibles de contrôle.
En quoi la critique possède-t-elle Fun ou l'autre?
Elle a, dit-on, pour objet, la définition de l'Art.
Qu'entendre par là? L'Art est-il donc un bloc, défini et analysable? Quoi de plus variable, de plus en dehors des prévisions et des désirs? Je sais bien qu'à nulle époque on n'a tant parlé d'écoles. Il y a le naturalisme, le mysticisme, le décadentisme, le symbolisme, sans parler des combinaisons
et des fusions possibles ; mais vienne le génie espéré, voilà Fart différent et Ton parlera d'autre chose.
Il n'y a pas de règles pour arriver au beau, pas plus qu'il n'y a de beau absolu. Le beau ,est une perception personnelle, variable avec les êtres et les objets : en vouloir définir les limites semble aussi monstrueux que de chercher à restreindre la diversité du type humain.
Quant aux moyens de connaissance de la critique, où les découvrir, quel contrôle en existe?
On donne pour raison dernière : « J'ai vu, j'ai trouvé, j'ai ressenti... » C'est d'une jolie fatuité. Mais est-on même sûr d'avoir ressenti, trouvé ou vu, comme on le dit, et
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si rimpression fut telle aujourd'hui, serat-elle semblable dans dix ans? De quel droit, alors, ériger en dogme une opinion personnelle, que le temps emportera ?
Non, la critique n'est pas et ne peut être une science. Elle est moins et mieux que cela.
Enlevons-lui sa férule de magister, ses dogmes d'esthétique intransigeants, ses généralisations intempestives : elle se réduit alors à un plaisir charmant et délicat à Fusage des esprits que distrait la fréquentation des idées. C'est une façon d'évoquer du fond de son fauteuil les grands hommes et les grandes œuvres, de les métrer avec ses opinions du moment, ses préjugés de passage, et de vivre les émotions qui en résultent.
Plaisir d'égoïste, en vérité, mais d'égoïste raffiné, qui adore se retrouver lui-même sous le couvert des autres. En faire l'histoire serait presque raconter la psychologie de l'égotisme. Le xviii^ siècle, ce paradis des perfectionnements et du bibelot, l'a créé. Le nôtre, plus brutal en ses appétits, y a sottement ajouté ses affirmations cassantes. La culture du moi, prêchée par M. Barrés, lui donne enfin une renaissance et l'allure de flirt sceptique qu'il n'aurait pas dû quitter.
Plaisir aussi toujours renouvelé. L'âme se modifie et s'affine. Elle varie ses jouissances, suivant le temps, l'heure et le cours des choses. C'est l'éternel mouvement de vie auquel rien ne résiste. Les sensations
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diffèrent : ce qu'on aimait s'oublie. En ]*evanehe, des découvertes enchantent, et la désillusion même qu'on sait prochaine ajoute à l'acuité de l'impression.
M. Prudhomme faisait jadis les lois pour avoir le plaisir de les démolir. Nous sommes tous un peu M. Prudhomme :
chaque démolition d'idée amène un allégement et le sentiment très net d'un pas fait vers l'avenir.
Ce serait donc folie que de gâter par des allures de pion la joie de grapiller, le long des haies, les fruits qui nous conviennent. Gardons-nous des absolus ; s'ils existent, ils sont au-delà de nous et encore inaboi'^ dables. Nulle critique ne les découvrira. Les désirer est bien ; y croire est mieux ;
les vouloir imposer serait d'une tyrannie insoutenable et inutile.
Un grincheux prétendit que le seul bonheur de la route consistait à rentrer chez soi. Peut-être avait-il raison : c'est l'heure où commence la vie des souvenirs.
Dans les notes qui suivent, j'ai voulu me rappeler ce pays délicieux, trop ignoré de nous, qui est la Hollande. L'ai-je vu tel qu'il est, ou l'âme encore obscurcie par les conventions reçues ? — Cela importe peu !
Quand le temps aura passé, je l'imaginerai sans doute autrement. Un jugement d'art n'a de valeur que momentanée. Si l'on revient toujours à ce jeu, c'est que, sem hlable à la fumée des cigarettes, il est toujours changeant... et toujours vain.
ADRIEN BRAU^VSR
Il J'adore Brauvver.
• Peut-être, dans ce curieux attachement, faut-il faire la part de Tattrait du mystère. Ses toiles sont rares : on ne sait rien de lui; le peu qu'on en raconte est incroyable. Sans aucun doute, il fut quelqu'un. Les menus potins de l'histoire aussi bien que ceux de la vie courante reposent .toujours plus ou moins sur une vérité, et, si l'histoire a bâti un roman avec l'existence de Brauwer, c'est qu'il y donna matière.
Mettons au reste que tout soit pure fantaisie dans sa biographie : elle est si bien Brauwer qu'il la faudrait garder. Dans ces aventures extraordinaires, je retrouve en entier ce peintre malicieux et charmant, à la touche si leste, et gaie, et lumineuse 1 Brauwer est un anachronisme, un coin du XVIII* siècle égaré au temps de Rembrandt et de Rubens. De Tépoque de Voltaire, il a l'insouciance et la légèreté d'âme sans y joindre le philosophisme décevant ou poseur. C'est un amuseur bon enfant : il est à courte vue, mais si joyeusement jeune qu'on ne le comprendrait pas raisonnable ou raisonnant. On dira de lui qu'il est char-» mant; il a tant de grâce qu'on oublie de dir€ ce qu'il est : un grand peintre.
Voici quelle put être sa vie : tant pis s'il n'en fut pas ainsi.
Tout jeune, le grand Hais le recueille comme élève , l'enferme sous un toit , l'exploite, signe ses toiles et le nourrit de taloches en vivant de ses tableaux.
Un beau jour, il déguerpit.
N'allez pas croire qu'une fois délivré il exhalera sa rancune et accusera la société : l)oint, les bonnes heures sont destinées à faire oublier les mauvaises et non à les rappeler. 11 arrive chez Rubens, accueilli en ami, déjà renommé. Vie de grand seigneur, amours à falbalas : mais les soies des princesses fré- <juentant l'atelier du maître flamand paraissent vraiment trop délicates à chiffonner. Adieu grandeurs, adieu beautés!
J'aime mieux ma mie^ 6 gué !
et Brauwer s'enfuit chez le boulanger voisin dont il courtise la femme.
Entre temps, on le prend pour un autre, on le jette en prison. Puis libre, le voici courant vers Paris, Paris la ville lointaine qui déjà semble agiter des grelots de folie. Rubens l'adore, Rembrandt l'admire, c'est la gloire à laquelle il tourne le dos, en allant vers la France : qu'importe ! adieu et bon voyage! Reviendra-t-il? qui le sait! Fut-il heureux? certes oui.
Tel fut Brauwer. Il a faim, tant pis; on lui sert un festin, quel régal ! Mais au courant des chemins, ildessine, s'égaye à jouer avec les couleurs. Qu'un rayon de soleil descende dans sa prison, il s'en empare, le
met au bout de son pinceau, le broie avec ses pâtes ; de la lumière et de Tesprit, il est l'x tout entier, et il ne faut lui demander rien autre, car il n'a pas cherché plus, mais 1 ayant cherché, Fa trouvé pleinement.
H[ En voulant décrire Brauwer, je m'aperçois qu'il y en a deux : celui qui signait Hais et celui qui signait Brauwer : un monde les sépare — en apparence.
Le premier, par principe, et peut-être aussi par raison coercitive, met un grand air romantique sur de petits sujets. Il a des touches larges, des coups d'ombre révolutionnant les visages ; il plaque des chevelures légendaires et manie gravement les contrastes avec lesquels Hais brutalisait la \ue. Dans un coin seulement se niche
quelque verroterie à jour tranchant, trop soigneusement décrite : c'est la gaminerie de rélève qui s'amuse à mettre son vrai nom sur la toile, ne fût-ce que pour permettre plus tard aux acheteurs mystifiés de connaître enfin la vérité.
Chez le second, au contraire, plus de hautes volées, mais des scènes minuscules baignées dans une couleur rousse. Les chevelures s'y sont faites plébéiennes et naïvement réelles. Plus de contrastes, mais je ne sais quelle lumière contenue dans chacun des tons. Triomphalement enfin la verroterie s'étale, présageant Gérard Dow, méticuleusement propre et soignée. Celui-là est le vrai Brauwer, le Brauwer qui, courant les champs, s'est amusé à peindre
comme il lui plut, au hasard des rencontres de voyage.
Du premier, voici le fumeur : imaginez un homme au visage tiré, à la peau rousse, à la chevelure noire qui s'embroussaille. Grâce à cette dernière, faite en toison et allongeant prodigieusement Fovale du visage, le modèle a pris soudain une ampleur de bouffonnerie inattendue. A surprendre sa bouche ouverte, on éprouve une envie .de figurer la même grimace : ce n'est plus He plaisir de fumer que nous voyons là, c'est aussi le triomphe de la convoitise et du bonheur de bien vivre. Pourtant la fumée tirebouchonne dans l'air avec des zigzags un peu lourds, allant rejoindre celle de la pipe, légère et aérienne, tandis que
des deux mains l'homme serre convulsivement un flacon de verre à demi rempli. De quel geste naïvement désolé et protecteur il le contemple! et n'y a-t-il pas autant de béatitude extatique dans l'emprise des mains que dans l'allongement du visage?
Certes oui, on dirait d'un Hais, mais avec un peu plus peut-être, et beaucoup moins. Un peu plus : des roux, des bruns dorés jetés comme par mégarde et qui recouvrent la toile d'une patine réchauffante, les reflets d'argent du verre de bouteille, finement enlevés dans leur exactitude méticuleuse, ce fourneau de pipe allumé dans lequel le feu brille ; minuscules détails que le maître eût sans doute oubliés, et dont l'ensemble étonne, tant il contraste avec le procédé
de groupement par masses si docilement appliqué.
Beaucoup moins aussi : qu'est devenu le mystérieux des toiles du maître? oiù donc l'inachevé, ce je ne sais quoi de trouble que produisait Hais avec un sourire ou un geste? Rien de semblable ici : le fumeur fume et boit, c'est tout. Encore n'a-t-il la bouche ouverte que parce que le mouvement est amusant. Brauwer a appris à représenter le geste : mais, au lieu du type, il nous sert l'anecdote. C'est plus aisé, et plus distrayant : quoi qu'on fasse, c'est un degré descendu.
Cette anecdote, comme elle s'étale librement chez le second Brauwer, envahit son œuvre, change ses toiles en tableautins, et
ses visions en pochades! Le maître parti, voici rélève en goguette. Et qui pourrait lui en vouloir ? Cela est si joliment coloré, si chaud au regard, si précis sans recherche ni maniérisme! Toute la Hollande miniaturiste sortira de cette œuvre, et jamais elle n'en dépassera la perfection.
Les sujets? n'importe lesquels, ceux de la vie courante, et qu'on heurte au coin des rues.
Deux étudiants, au col fripé, aux cheveux tombants, dérangés dans le tumulte du jeu : l'un d'eux, très fier de sa moustache naissante, s'épuise à la retrousser devant un miroir, tandis que l'autre, aux lèvres vierges, les dents découvertes dans un rire de moquerie, montre du doigt le
duvet trop court et l'inutilité de pareils efforts.
Une autre fois, ce sera chez le chirurgien du village. Très grave et très lent, la tête surmontée d'un chapeau merveilleusement digne, le praticien charcute l'épaule d'un patient déguenillé. Celui-ci, le corps pelotonné sous la douleur, les cheveux défaits, la bouche grande ouverte, crie à gorge perdue et rien n'est si amusant que le contraste du patient hurlant et de l'aidechirurgien tranquillement occupé à macérer sur une table un emplâtre de sa façon.
En vérité, c'est peu; moins suffîraitencore, tant la toile est égayée par les lumières et les tonalités exquises. Tous les objets sont imprégnés de soleil, presque uniformément,
et ce sont des détails pleins d'amusement, les escabeaux, les poteries, les gobelets...
Adieu les fonds d'un vert indistinct dont Hais proscrivait si sévèrement les notes brunes! Désormais les rouges remportent.
Des rousseurs apparaissent dans les visages, sous les cheveux, et jusque sur les murailles. Tout est réchauffant et modéré, d'un jour tranquille qui caresse : presque jamais les jaunes de Rembrandt, mais très souvent un éclat de cuivre, ou de verre qui souligne Téclairement et amuse les yeux.
C'est la grâce jointe à l'observation nette, à une facture d'irréprochable sûreté, et l'on oublie celle-ci pour ne songer qu'à celle-là. Cela est au reste bien indifférent à Brauwer. Adieu et bon voyage 1 quand on a
îtant d'esprit au bout du pinceau, la gloire •est indiscrète et on lui fait la nique. Qu'importe ceci ou cela, pourvu que la gaieté reste I
Elle est restée.
\ La gaieté est le lien qui unit les deux ' Brauwer dont j'ai parlé, si différents en somme; quel que soit le thème, je la retrouve en eux pimpante, toute de jeunesse et d'insouciance. C'est par elle qu'ils touchent au xviii* siècle et mériteraient d'avoir connu les parfaits dévergondages de cette époque poudrée. Par une exception inattendue, c'est une gaieté saine, mais non grossière. Il n'y a rien en elle des kermesses, ni des truanderies de Steen. Elle éveille le sourire, comme une pointe mali-
cieuse. Jusque dans les scènes de cabaret, on y découvre autre chose que l'ivrognerie pour boire. Peut-être faut-il en faire honneur à Hais dont l'influence serait restée, peut-être tout uniment à l'incorrigible bonne humeur native du peintre. A quoi bon le rechercher ? La gaieté de Brauwer est une marque, comme la chaleur des tons qu'il utilise, et je ne saurais en vérité décider quel est le meilleur des deux Brauwer, qu'a été ce peintre charmeur, puisque chez l'un et chez l'autre je découvre les mêmes tendances à l'esprit et à la lumière.
Mieux vaut le suivre au décousu, vagabonder à sa recherche comme lui-même vagabondé toute sa vie. Ce serait mêmel une plaisante étude que de découvrir les
aventures de Brauwer en rétablissant la chronologie de ses toiles. Mais il n'en sera jamais rien. Brauwer n'est point seulement charmant, il est mystérieux.
Quoi que nous fassions, nous nous heurtons à sa légende, et c'est tant mieux! En regardant ses toiles, j'éprouve un plaisir spécial à l'imaginer à mon gré gamin en maraude, grand seigneur flamand, ou flâneur courant les champs et les villes sans souci du lendemain.
Ne rien savoir au juste, oublier les dates pour contempler seulement, voilà le charme. Une seule chose est certaine : c'est que Brauwer riait et que son rire a animé sou* dain la Hollande, revêche, qui fut celle de son temps.
Tel apparaît Terburg, en un coin du nusée de la Haye :
Imaginez un visage allongé et d'expression glaciale. Les yeux sont fixes et dépourvus de lueur, mais ils restent démesurément ouverts et absorbés par l'œuvre même de la vision. Au-dessous d'eux, le nez droit, légèrement effilé; puis une bouche grande ! <it sans lèvres qu'ombrage une fine mous- I tache brune. Le menton aussi descend trop, s'abaisse presque sans plissures de chair,
étant fait d'une seule pièce et certifiant la rigidité du caractère.
On dirait vraiment d'une tête de puritain ! et tout concourt à fortifier cette impressiori première ; la perruque — somptueuse perruque de gala — s'épendant en boucles nombreuses sur les épaules et diminuant le front comme pour en accentuer l'entêtement, le rabat de dentelle blanche d'une immaculée raideur, l'attitude du modèle enveloppé dans un manteau de drap sombre, les nœuds des souliers aux coques droites et sans poussière, enfin cette couleur noire du vêtement dont la sévérité s'accroît grâce à la transparence de l'air et au clair jour se jouant sur les fonds de la toile.
Profil et maintien de prédicant : silhouette
l'aidie et légèrement prétentieuse d'homme (le robe. Il n'y a point de gaîté sur les lèvres, ni de charme dans le maintien. La bouche ne parle pas. Le regard n'interroge pas. Le personnage pourrait être un reclus de Port-Royal, un pasteur Gomariste, ou un conseiller au Parlementa c'est Terburg !
Et voici que, devant ce portrait, je me rappelle, stupéfait, l'œuvre délicieuse du peintre, toute en attraits mystérieux, en grâces déjà minaudières.
C'est d'abord un cortège de femmes, la
; plupart en robes de satin blanc, coiffées
, avec des bandeaux qui découvrent le front
et des boucles parachevant l'ovale du
• visage. Autour du cou, les unes et les
autres portent la guimpe de dentelle, pas encore chiffonnée, mais suffisamment basse pour découvrir la nuque ou la naissance de la gorge. Chacune aussi a des doigts fuselés, une sorte d'allongement dans les traits qui accroît son énigme.
Elles passent devant mes yeux, gracieuses, avec des attitudes ravies. Celle-ci joue de la viole, une autre lit, cette autre encore agite avec un frisson d'envie les perles d'un collier. Et derrière elles suit un monde d'amants discrets, cavaliers pleins de jeunesse conquérante et si fiers d'être en galante aventure !
Ils sont de toutes sortes, timides et balbutiant leur première déclaration, certains les yeux levés, séduisants, causeurs ; la
plupart chantent avec leurs maîtresses, sachant combien à travers les mélodies se glissent aisément les paroles d'amour et les serments éternellement doux, — éternellement trompeurs...
Où trouver mieux rendus l'adorable sensation des aveux à demi échappés dans l'inutile conversation, le charme d'une liaison commençante, l'approche d'un bonheur espéré, mais pas encore conquis? Nulle autre part ne se reverra tant d'habileté à décrire l'émotion à fleur de peau qu'amènent le frôlement d'une main, le contact d'une étoffe ou simplement le froufrou d'une robe que d'un geste doux la femme adorée ramène contre elle, comme pour se garder d'une passion devinée !
C'est encore Terburg, tout cela, mais un Terburg si différent du Terburg de la Haye, que je me prends à douter de la réalité de Fun deux.
Comment croire à la vérité de ce portrait d'homme austère, sans jeunesse et sans sourire, après avoir découvert dans Tœuvre du maître, et si bien analysée en son essence subtile, l'indéfinissable attrait de l'intrigue inachevée?
Peut-être fut-il ainsi. La Hollande intolérante et puritaine, qui était la Hollande de son temps, a pu jeter sur ses épaules le manteau noir qui l'assombrit. Quoi qu'on veuille, son âme n'est point là.
A étudier un peintre ou un auteur préféré, se gagne une sorte d'accoutumance
-de son être, si bien que peu à peu une image purement idéale se substitue, dans la vision de Tesprit, à la réalité historique. On ne retrouve plus Fhomme véritable, mais un autre plus adéquat à l'œuvre analysée, — conception éloignée du réel, plus vraie sans aucun doute.
Je voudrais dire ici quel Terburg j'ai ainsi rêvé...
Il vécut tout d'abord à Zwolle,non loin d'Arnheim.
Vie familiale et sans gaîté.
Pourtant l'art l'accueille presqu'au berceau.
Il est fils de peintre et il peint.
Il est aussi au cœur de la Hollande et, malgré tout, ne perdra jamais plus l'inspiration méthodique et la minutieuse probité de celle-ci.
Et ce fut une formation lente, mais irrésistible, qu'amenèrent en lui l'existence même de ceux qui l'entouraient, la contemplation journalière du pays où il grandissait.
Ceux qui l'entouraient !
Voulant en parler, il semble que je n'aie qu'à ouvrir l'œuvre même de Terburg portraitiste pour les surprendre dans leurs attitudes coutumières.
Ce sont tous gens sévères, commerçants rigides, patriotes sans dynastie à défendre, sans autre réelle patrie que la mer, — la
mer impitoyable qui ronge leurs terres, et menace leurs villes.
Les hommes portent le vêtement noir,s'enveloppent dans de longues capes sombres, dernier vestige des modes espagnoles : ils sont banquiers, marchands, armateurs et, par manière de passe-temps, j théologiens. Grâce à eux, Venise n'est plus en Italie, mais bien à Amsterdam.
Et ce n'est point seulement la Venise commerciale qui se retrouve là, mais aussi la Venise terrorisée, cauteleuse, perpétuellement divisée qui fut celle du XVI* siècle. Car un protestantisme desséchant étend son ombre sur tous, ferme les âmes, tue la poésie et le songe, transforme la vie en geôle, la liberté de pen-
ser en la pire des servitudes de l'esprit.
Êtes-vous pour Calvin ou pour Zwingle ? Dieu est-il pour tous, ou n'y a-t-il point des prédestinés? Tel est le problème torturant que chacun soulève et qui agite la Hollande. A force de discuter l'autre monde avec passion, le monde réel a disparu, la vie est moins un bonheur qu'une obligation. Plus de rêve, rien que des nécessités. Tout est austère et commandé. Les affaires ont pris une apparence de devoir imposé, et le luxe lui-même conserve aux demeures un aspect de cloître.
A ce régime, la famille s'est enveloppée de je ne sais quelle austérité sans remède. Les femmes n'apportent aucune gaieté dans leur intérieur si minutieusement
soigné. Elles aussi sont vêtues de noir, ont les cheveux cachés sous un bonnet et le corsage voilé par une guimpe. Point d'autre occupation que le nettoyage et le prêche. C'est le règne de la conscience inexorable et orgueilleuse d'elle-même, de la loi sans miséricorde, de la pitié sans amour.
Sans doute, le père de Terburg a vu l'Italie. Mais, s'il en connaît Fart, c'est pour en condamner la licence. Les madones l'ont révolté : elles ont des visages d'hier, des sourires sans réserve, et elles sont « La Vierge ».
J'imagine dès lors Terburg écoutant les leçons paternelles :
— Copie le vrai, non point parce que
c'est le beau, mais parce que la sincérité est un devoir, en art aussi bien que dans la vie.- Il faut mettre autant de droiture dans une toile que dans tout autre acte de l'existence. L'exactitude est la loi du peintre: en peinture comme en morale, le beau n'est que la probité du bien.
Ainsi entouré et conseillé que pourrait être Terburg, sinon l'artiste de parfaite conscience ?
- L'art qu'on lui enseigne ne peut vivre sans modèle. En dehors de la scrupuleuse restitution de celui-ci, aucun désir ne s'y ajoute. Au surplus, le portrait est presque une mode nationale, c'est un luxe grave et par suite s'accommodant des puritanismes du jour. Par une aimable hypocrisie, en se
faisant représenter, ces pères austères s'imaginent entrer plus tôt dans la postérité et gagner du respect. Bref, le métier est bon, il est moral... et Terburg fait des portraits.
Portraits soignés, d'une idéale persévérance d'exécution. Les accessoires y sont peu nombreux, mais traités avec autant de soin que le personnage. Aucun détail omis, aucune difficulté qui ne soit abordée franiL chement et sans défaillance d'exécution. I Et voici que déjà Terburg est initiateur, '' montre la voie dans laquelle marcheront plus tard Van Mieris, Netscher et Van der Neer. C'est l'art consciencieux, si méticuleusement traité qu'il approchera de la photographie et que les grandes simplifi-
cations provoquées par la lumière y feront le plus souvent défaut : c'est aussi l'art délicat par excellence, tout entier dédié aux raffinés que ravissent un ton joliment posé, un coin de réalité lestement enlevé.
Avec Terburg, du reste, nous ne sommes pas au tableautin. C'est bien une toile à laquelle il travaille. S'il s'acharne au rendu, c'est par éducation intellectuelle. Il est de son temps et, loin de chercher une voie nouvelle ou un succès de douteux aloi^ applique simplement les règles de la morale puritaine.
Pourtant, au sortir de Zwolle et de l'atelier paternel, lorsqu'au jour tombant, Terburg se promène dans la campagne, ce sont devant lui les merveilleux lointains
de la Hollande, d'une saveur si particulière.
A perte de vue, la plaine verdoyante s'enfuit; elle meurt à l'horizon, coupée çà et là seulement par les barres d'argent que font les canaux endormis. Parfois, groupés en cercle, des chênes aux futaies centenaires interrompent l'énorme monotonie du sol. Un silence plane au-dessus des i prairies sans limites.
I L'eau se devine partout, mettant une f humidité continue dans l'air, et cela donne I aux colorations une netteté qui jamais ailleurs ne se retrouvera. Tout ressort dans la claire transparence de l'atmosphère, les feuilles des arbres qui tremblent sous les if passages de brise, les détails des fermes et
les longues herbes frissonnantes, inclinées sur les talus des canaux.
Puis, lorsque le soleil tombe, le brouillard se lève, jetant sur toutes choses son manteau. C'est alors une féerie de couleurs : des roses, des verts indistincts, des jaunes mourants, des gris surtout, tonalités d'une finesse adorable et si nettes, qu'involontairement le désir vient de les reformer sur la palette. Aussi, par cela seul qu'il est de son pays et qu'il l'aime, Terburg les recherchera-t-il en se remettant à Tœuvre.
Vous les retrouverez alors, ces verts, faisant un fond derrière ses personnages, mettant autour de la sécheresse didactique du portrait une sorte d'ambiance et le
vague de Tair. Vous les retrouverez aussi dans les guimpes de ses femmes, ces gris si transparents que Ton voudrait les soulever pour découvrir au dessous Tétoffe ! La passion de la nuance discrète et rare sera désormais la marque de Terburg.
Elle le suivra où qu'il aille, de même que la morale paternelle restera toujours le dogme fondamental de son art. Et vraiment, mettez un peu plus de jeunesse, Loins de gravité professionnelle dans le portrait delà Haye, vous aurez sans doute le Terburg de cette époque. Sans un hasard •heureux, peut-être serait-il demeuré tel : on l'eût connu peintre délicat, exécutant •sobre et quelquefois dépourvu de grâce, à ^coup sûr l'un des plus excellents portrai-
listes de son époque. Cela aurait-il été Terburg? Encore une fois, non.
Le rêve manque, qui doit animer l'âme et lui donner la vitalité : et sans rêve, que serait la réalité, sinon un paysage sans lumière ou un marbre sans contours ?
Le rêve vint d'Espagne.
Et ce fut un rêve charmant, prolongé^ d'autant plus goûté qu'il s'éloignait plus des réalités premières.
Adieu les austérités, les rigorismes intolérants, et la froide piété du pays natal I On est ici, en vérité, très catholique : mais quelle religion plus que celle-là sût comprendre l'amour et presque l'encourager?
C'est l'Espagne de Philippe IV et de Vélasquez. On est au temps où les peintres s'amusent à être ambassadeurs à leurs moments perdus. Quoi qu'on veuille, en cette €Our, les mœurs, le luxe et jusqu'à la langue elle-même, si colorée! parlent d'amour. Amours mystérieuses, enveloppées le dangers peu terribles et de discrétions encourageantes, amours à rendez-vous où l'on ^s'attend dans l'ombre d'un pilier d'église et en priant la Vierge, où des femmes voilées vous jettent des billets, où les liaisons se nouent sans suite, au décousu des heures, ^d'autant plus charmantes...
Terburg, tout d'abord est étonné. Il est arrivé grave, gardant sous ses allures puri- Itaines je ne sais quelle grâce distinguée
lui attirant la faveur. 11 a accompagné des diplomates et quelque chose lui est resté de leur dignité conventionnelle. Mais voici bientôt que tant de froideur s'envole : le train des choses l'emporte, et comment Terburg résisterait-il ?
Justement parce qu'il fut moins habitué à ces galantes aventures, il s'y livre à cœur défendant avec une volupté délicate : il les recherche, les adore.
Aimer, être aimé, enfin voici le rêve!
Rêve charmant, je l'ai dit, et inattendu.
Dès lors, Terburg note au passage l'inoubliable charme ressenti. Par plaisir, cette fois, et sans considérations graves ou arrière-pensées d'idéal, il interprète ses
bonheurs fugitifs, ayant encore Famé remuée.
Parfois, sans doute, il fera des portraits — n'est-ce pas son métier? — mais le plus souvent, aux heures perdues où, pour l'artiste, peindre et songer sont une même chose, il revient d'instinct à ces émotions nouvelles et écrit ses souvenirs. Il le fait dans la langue artistique qui lui est propre, avec les mêmes soucis de réalité, les mêmes iélégances de ton que jadis. Aussi, combien ■différent de celui de la Haye, ce Terburg, raffiné, tout aux minuties et aux vains plaisirs de l'amour !
Emportés par son sourire, ses contemporains l'aduleront. Le xvii® siècle, si grave, verra son hypocrisie subjuguée et dira de
lui qu'il est « le peintre des bambochades » . D'autres l'appelleront le peintre du satin. A coup sûr, il fut celui du flirt, ou mieux et tout simplement Terburg !
Je cherche à décrire l'œuvre de ce Terburg : mais, brusquement, les mots défaillent. Le sujet en est tout en nuance, et il semble que la précision du terme suffise à les voiler.
C'est l'histoire de l'amour mondain, de la passion survenue pour un joli jour tombé sur une jolie tête, passion qui durera peutêtre une journée seulement, et qu'une causerie suffira à faire mourir, comme elle a suffi à l'éveiller.
Ce sont les curiosités indiscrètes, les émotions qui se soupçonnent sans s'avouer, les amusements du marivaudage, les bonheurs de ïk peu près et de l'impromptu.
Quelle femme n'a point goûté ce délice qui consiste à décacheter une lettre d'ami et à la garder ouverte, sans la lire, jouissant à la fois de ce qu'elle contient et de ce qu'elle pourrait contenir?
Cela est Terburg, — et il est encore le peintre des soies, des robes à reflet, des étofTes à tons chatoyants. Les unes et les autres sont de grand style, à plis lourds, tombant cependant avec je ne sais quelle grâce inexpliquée.
Il affectionne les moires blanches qui miroitent sans éclat violent, les velours
noirs et les fourrures grises qui encadrent la chair divinement. Son bijou préféré est un collier de perles. De sa palette sortent de& rouges et des gris qui lui sont propres, et tout le sujet est parfois noyé dans un fond verdàtre d'exquise douceur, qui donne le sentiment de l'espace et va cependant en s'éclairant vers le bas comme si la scène était illuminée par une rampe.
Quel joli roman à tirer de la lecture de Terburg, et comme il eut l'entente des inconséquences du cœur !
Celui-ci est un cavalier de haute mine. Il porte le justaucorps de velours noir à manches brodées d'or, le rabat de dentelle fine, les culottes grises et les bottes à grands chaudrons. Il est peut-être un peu
fat, mais à coup sûr du meilleur monde. Cela se voit à la façon dont il porte les revers, à la grâce souveraine avec laquelle il a jeté sur le parquet son chapeau à plumes, sans pitié pour celles-ci, ni crainte de les friper.
Il est très jeune aussi : c'est presque un novice. Ses éperons sonnent. trop haut, les moustaches sont absentes et il n'ia pas encore arboré la perruque. Dix-huit ou vingt ans, — l'âge où l'on veut aimer à tout prix et conquérir.
Ne croyez point qu'il fasse ici une visite banale. La lettre où il s'annonçait est encore sur la table près de laquelle il est assis. .
J'ai tort: ce n'est point la lettre, mais
seulement Tenveloppe. Encore lorsqu'il est entré, en a-t-on bien vite caché l'adresse. Quant au reste, cette jolie missive où humblement il suppliait pour obtenir une audience, je l'imagine déjà posée dans le coffret à serrure secrète, ou peut-être tout uniment dans le corsage de celle à qui il l'adressait.
Même on a voulu répondre par un refus, entamer la guerre de billets si amusante et si vaine, car à côté de l'enveloppe je vois le chandelier, la cire, tout ce qu'il fallait pour dire non.
Vaines défenses ! cet amoureux juvénil est arrivé avant l'heure, et bien lui en a pris. Il est entré ! Maintenant il chante... avec Elle I
Une romance composée par lui sans aucun doute.
Vous les entendez, n'est-ce pas! ces jolis vers à rimes légères où, sous prétexte de bergeries et de moutons, Tircis avoue son amour. Il semble presque que nous allons retrouver le sonnet d'Oronte :
Belle Philisj on désespère Alors qu'on espère toujours!...
. Et Elle, toute droite, chante les réponses. Une émotion involontaire fait palpiter sa gorge nue. Elle se croit dans un rêve, tant les mots du poème, sous leur forme déguisée, répondent bien à ses désirs inavoués.
Tout à coup, voici le passage difficile.
La déclaration, pour être poétique et rimée à la mode du temps, est devenue si claire qu'aucun doute n'est plus permis.
Regardez! — le cavalier a rougi, et s'obstine à lire sa musique avec acharnement, tout en la sachant par cœur. Elle, s'est arrêtée brusquement et le regarde, interdite. Que faire? faut-il se fâcher, le mettre à la porte, ou cHcore faire semblant de ne rien entendre, ou tout uniment pleurer?
Le hasard a ainsi de ces coïncidences.
Très doucement, la porte s'est ouverte, et la soubrette montre sa tête. Elle écoutait derrière et, voyant les choses prendre pareille tournure, elle n'y a pas tenu et, au risque d'une algarade, regarde quel est Monsieur !
Au moins, sur le fauteuil de sa maîtresse, le chien qui sait son monde — c'est un chien •de race — a fermé les yeux. Il n'aboie pas sottement à pareille musique, sachant très bien que la mélodie n'a rien à faire dans l'aventure.
Cela s'appelle Une leçon de musique ; — les catalogues ont ainsi de ces ignorances.
En les regardant, lui, ce cavalier d'élégance si jeune ! elle, si jolie dans son étonnement sérieux, ne vous vient-il pas le désir de connaître la suite de leur visite et s'ils s'aimeront enfin?
Heureusement Terburg est encore là, nous renseignant.
Vous pensiez peut-être qu'Elle s'attendrirait : point. Cela aurait été trop logique
et pas assez féminin. Ayant à donner son cœur ou à mettre Faudacieux à la porte, elle n'a pas hésité et a choisi la porte.