‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 34 sur 49 · DEPENSES · texte numérisé non relu

DEPENSES

Personnel fixe 865,309 fr. 97 c.

Personnel variable 254,874 89

Matériel 292,000 »

Dépenses diverses 189,703 »

Indemnités et pensions 124,000 »

Total 1,725,887 fr. 86 c.

1,725,887 francs 86 centimes! Chiffre énorme dans un temps, ne l'oublions pas, où les plus gros appointements ne dépassaient pas 12,000 francs et 4,000 francs de subvention.

Madame Damoreau ne touchait, en 1829, que 16,000 francs ; ses appointements furent portés à 24,000, à la suite d'un voyage en Belgique, où elle se trouvait si bien qu'elle n'en voulait plus revenir.

C'est M. Véron qui a introduit les traitements princiers

à l'Opéra; c'est sa prodigalité, qui a rendu la tâche de ses successeurs si difficile.

Les traitements des premiers sujets sont arrivés à un chiffre fabuleux :

Taglioni gagnait 36,000 fr.

Fanny Essler, 46,000

Carlotta Grisi 42,000

Cerrito 45,000

Rosati gagne aujourd'hui 60,000

Les chanteurs et les chanteuses sont encore plus royalement traités :

Duprez 70,000 fr.

Baroilhet 60,000

Marié 22,000

Bouché, une basse-taille de cathédrale. 25,000

Levasseur 45,000

Mario 30,000

Massol. 30,000

Serda 19,500

Mademoiselle Nau 20,800

Mademoiselle Falcon 50,000

Madame Gras 45,000

Madame Stolz 72,000

Mademoiselle Cruvelli (pour dix mois). 100,000

La mise en scène a suivi les appointements dans cette voie de dépenses extravagantes.

Le corps de ballets coûte 78,000 fr.

Les chœurs 83,000

En additionnant toutes les dépenses du personnel et du matériel, le budget arrivait au chiffre total de 1,750,000 à 1,800,000 francs! 10,000 francs par représentation! la subie

vention étant de 600,000 francs, ou 3,400 francs environ par soirée. Avant que la direction réalise un centime de bénéfice , la recette doit s'élever à 6,500 francs !

C'est le 3 août 1829 qu'eut lieu la première représentation de Guillaume Tell avec Nourrit, Levasseur, madame Damoreau. Les douze premières représentations produisirent 71,247 francs 40 centimes, c'est-à-dire 5,937 francs par représentation, qui, ajoutés aux 800 francs de location à l'année, forment un total de 6,737 francs, le même chiffre presque aujourd'hui.

A côté des recettes de Guillaume Tell, si nous opposons les recettes des douze premières représentations de Robert le Diable, de la Juive, des Huguenots, du Prophète, de Jérusalem, des Vêpres siciliennes, celles de Guillaume Tell leur sont bien inférieures.

De ces chiffres faut-il conclure que Rossini est au-dessous de Meyerbeer, d'Halévy, de Verdi? J'aurais bien de la peine à m'y résigner, surtout si , revenant à la charge , je fouille dans les comptes de l'Opéra ; et si je remonte à Tannée 1837, à cette année qui vit les débuts de Duprez et la reprise de Guillaume Tell, alors les douze premières représentations s'élevèrent à 121,000.

Rossini n'avait pas été trop mauvais prophète quand, interrogé sur le succès que Duprez obtiendrait à Paris : « Duprez i répondit-il, ne chante pas trop mal ma petite musique; mais je ne sais pas comment il chantera la grande. »

La grande ! Rossini désignait ainsi la musique de Meyerbeer. Il n'a jamais pardonné a son rival de gloire les trois ou quatre cents représentations de Robert le Diable, petite faiblesse qui nous a coûté bien cher, et qui perce dans toutes ses paroles* 11 était assailli à Bologne de directeurs

qui le suppliaient de rompre un silence si obstiné et si fâcheux pour l'art aussi bien que pour leurs intérêts:

— Faites comme moi , leur disait-il , attendez , attendez ; j'attends bien, moi... «

— Mais qu'attendez-vous donc ? lui demanda l'un d'eux.

— J'attends que les juifs aient fini leur sabbat.

Depuis 1830, l'Opéra italien et les théâtres secondaires ne payent plus de redevances à l'Opéra. En dehors de la subvention, qui, dans les dernières années, était de 600,000 francs, l'Opéra devait donc se suffire à lui-même. Les recettes à Ventrée et à l'année, qui, en 1827, n'étaient que de 762,837 francs, sont aujourd'hui de 1,100 à 1,200,000 francs... La location à l'année surtout, qui rapportait 800 francs seulement par soirée , rapporte de 2,900 à 3,200 francs. Le goût de la musique, ou, pour mieux dire, de l'Opéra, a gagné tout le monde : tout le monde veut avoir sa loge à l'Opéra, les uns une fois , les autres deux fois , les autres trois fois par semaine. Les notaires , les avoués , les agents de change qui veulent tenir leur rang, en ont jusqu'à deux ; une pour leurs femmes le lundi , le petit jour, et une pour leurs maîtresses le vendredi, le grand jour. La bazoche se case ordinairement aux secondes et aux troisièmes de face : elle mêle l'économie à la vanité. Pour la Bourse, rien n'est trop beau, rien n'est trop cher : la Bourse disputerait les premières loges, les avant-scènes aux ambassadeurs, aux ducs, aux marquis et aux lions. Par malheur, les avant-scènes appartiennent, les unes depuis des siècles, les autres plus récemment, à des locataires peu disposés à se dessaisir de leurs droits en faveur de la Bourse.

Ce sont , comme on sait , des loges d'hommes, une sorte de club avec accompagnement de chant et de danse. Chaque loge revient à peine à 7 ou 8,000 francs. C'est pour rien !

Je ne terminerai pas ce chapitre, émaillé de tant de chiffres, sans en ajouter quelques autres , pour l'instruction du lecteur.

Le lecteur connaît les traitements des étoiles du chant et de la danse, mais il ignore la part faite aux poètes, aux musiciens , aux auteurs de ballets. Pendant les quarante premières représentations d'un opéra en cinq actes, les droits d'auteur sont , pour le poète , de 250 francs; pour le musicien , de 250 francs. Après quarante représentations, ils tombent à 100 francs!

Pour un opéra en un ou deux actes, ils sont de 170 francs, et après quarante représentations, de 50 francs.

Rossini , Meyerbeer, Auber, Halévy, Verdi , sont traités comme M. Scribe, à la prime près de 1,000 francs par acte que touche M. Scribe , et à laquelle Rossini , Meyerbeer, Auber, Halévy, Verdi restent complètement étrangers.

La prime n'est pas en usage parmi les musiciens : Adam seul, qui vient de mourir trop tôt, l'appliquait à ses ballets; pour ses opéras, il restait dans le droit commun.

Le musicien reprend l'avantage sur le.pcëte dans la vente de la partition. Il touche les deux tiers, et le poète un tiers. Un opéra de Meyerbeer se vend 45 à 50,000 francs : 30,000 pour lui , 15,000 pour le poète ! Il n'y a pas un opéra qui contienne plus de 3,000 vers. Eh bien! à 3,000 vers, cela fait 5 francs par vers ! Le Fidèle-Berger ne les paye pas ce prix-là !

Page 1