‹ Petits mémoires de la vie littéraireChapitre 59 sur 60 · THÉÂTRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE

Nous avons eu pendant la saison 1907- 1908, au Mercure de France^ un critique théâtral bizarre et quelque peu anachronique : il n'était ni moralisateur, ni pédant, ni raseur ; il avait de l'esprit, il savait filer une anecdote ; quand une pièce était ennuyeuse il sautait par-dessus à pieds joints et racontait une belle histoire de son crû sur l'auteur ou sur n'importe quoi ; c'était en un mot un prodige.

Ajoutez que l'on ne savait pas si sous le masque de M. Maurice Boissard ne se cachait pas le comte de Montesquiou, la comtesse de Noailles, la duchesse de Rohan, M. André Hallays ou le diable-vauvert lui-même, et que M. Boissard prenait une place

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occupée précédemment par le poète arméniophîle André Fontainas et où il fut remplacé (Dieu sait comment, car personne plus ne lit la chronique dramatique du Mercure) par le poète belge A.-F. Hérold. (Au fait, est-ce Hérold qui était avant, Fontainas après ? Est-ce Fontainas qui est belge, Hérold qui est arméniomane ? L'histoire littéraire ne le saura point, et pour ma part, je suis ignorant de ces choses.) Enfin M. Boissard était un être délicieux, et il est bien regrettable qu'il ne veuille plus nous distraire.

Avant d'être critique dramatique, M. Boissard débuta au Mercure par un article de souvenirs sur la Comédie-Française qui fit scandale au Foyer de la Maison Claretie, Molière, Georges Berr and C*. On verra plus tard dans ces quelques pages le plus précieux des documents sur ce temple sacré de la démence cabotine. Pour le moment, elles sont oubliées. Cependant, lorsque l'article parut, le directeur du Mercure reçut d'un lecteur, ex-comédien devenu commerçant en province, la lettre suivante. (Un ami de M. Boissard^ qui la vit un jour dans des papiers, en prit une copie que nous lui avons dérobée. Nous nous décidons aujourd'hui à publier ce papier, en souhaitant que M. Boissard et son ami ne soient point gênés par notre curiosité bavarde) :

Bordeaux, 10 février ipoj.

Monsieur le Directeur,

On m'a fait lire V article que vous ave^i publié sur la Comédie-Française et il m* est venu à l'idée de vous fain une proposition. En 1866 fêtais à Paris, faisant du théâtre, et les pièces où je jouais vous sont certainement connues : Le Secret des Cavaliers, le Vieux Boulevard du Temple, les Orphelins de la Charité, les Viveurs de Paris, le Maître d'école, etc. Si vous m^avie^ vu dans les Orphelins de la Charité ! On ne fait plus de piêas comme ça, j'en suis bien sûr. Mais vous le savent ce m sont pas toujours les bons qui réussissent. Après avoir consacré au théâtre quinze années de ma vie, je me mariai, les enfants vinrent, et il fallut songer à devenir plus positif. A la suite d'une tournée, je repris à Bordeaux le fond du père de ma femme. Ce fut un dur moment à passer, alle^ ! Avec quelle mélancolie j'enfermai dans ma malle de tournées u qui me restait de mes costumes et de mes perruques, fai eu la curiosité de les revoir il y a quelque temps. Il ri y avait presque plus de cheveux. Monsieur. L'image de la vie, comme dit le poète I Enfin, le calme vint, fe suivais de loin mes anciens comarades, fen parlais le soir au café, on m'écoutait avec intérêt, et vous me croire:^ si vous vouIct;^, il m'est arrivé souvent de me croire encore devant

le public. T avais laissé h Paris un brave garçon, ami iT enfance, qui avait commencé par faire des pièces de théâtre et qui a fini comme commis à l'Assistance publique. Il avait conservé des relations avec nos anciens camarades devenus fameux, eux I II allait les voir dans leur loge après les avoir applaudis grâce aux- billets quils lui donnaient, et il m'écrivait ses impressions, me donnait des nouvelles, etc. Cela me tenait au courant, me r^ouissaity me faisait plus près de tout ce monde que f avais si bien connu. Or, c'est là que je voulais en venir, mon ami est mort il y a quelque mois, et enlisant votre article j'ai pensé que ses lettres pourraient peutêtre vous intéresser. Elles traînaient au fond de l'armoire à ma femme, à côté de vieilles affiches du Grand Théâtre de Bordeaux ^ quand je jouais Trente ans ou la Vie d'un joueur, avec mon nom en vedette. Quel succès, quand j'y pense l Je fus rappelé quatre fois et on m'attendait à la sortie pour me voir. Nous avons classé ces lettres, ma femme et moi, et elles sont toutes prêtes. Je n'ai pas voulu me mêler de faire un choix. Ma partie à moi, c'est le théâtre, et s'il fallait en parler vous pourrieT^ vous fier à mai. Mais ici je me récuse. Vous pourre:^ choisir dans ces lettres ce qui vous semblera bon. Ce que vous fere'}^ sera bien fait. Soyei^ sûr qu'il ne s'y trouve rien d^inexact. Mon vieux camarade avait horreur du scandale, de la calomnie. Personne de plus délicat, de

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plus discret. Il se contentait de noter soigneusement a qu^on lui racontait sous le sceau de V amitié ou ce quil surprenait dans les conversations. Il est mort pauvre et honnête après avoir vécu méconnu. Pardonne^ à mon émotion tris légitime. Je suis sûr que vous dire:(^ comme moi, en lisant ses lettres : un noble cœur a guidé la main qui les a écrites. Dans l'espoir que mon offre vous agréera, je vous

prie

Albert Dornay,

Ex-artiste de V Ambigu et dê^ grandi théâtres de Carcassonne et de Bordeaux.

P. S. — Fous series;^ bien aimable dente diie aussi où jouait ce M. Delcbelle dont vous parle:^ dans votre article (i).

N'est-ce pas un beau document sur « l'état d'âme » de M. Albert Dornay ? Et M. Dornay ne vous semble-il point un personnage remarquable^ sympathique et charmant à la fois ?

Ah! LE théâtre! le théâtre !! le théâtre !!!

(i) M. Boissard, à propos de M. Mounet-SuUy, avait rappelé Tcxemple de M. Delobelle, un des personnages de Fromont jeune et Risîer aine, « soupant seul» de trois^uarts, dans sa mansarde ».

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