‹ Petits mémoires littérairesChapitre 10 sur 47 · QUATRIÈME ACTE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ACTE

Industrie, négociation, hausse, faillite, avoués, deux milliards, bordereau, la Bourse, compte courant, déroute, compagnies, actionnaires, rentes, bilan, monnaies, impôts, contentieux, arrérages, canaux, commission, circulation, surveillance, émissions, expéditions, six cent mille francs, douze cent mille francs, succursales, estimations, coupures, espèces, recouvrements, billets, taux, sommes, or, argent, billon, millions, la Bourse, la Bourse, la Bourse, etc , etc., etc.

Sainte-Beuve avait un faible pour M. Emile de C,\raidin. Ses Lettres à la Princesse l'attestent en vingt

endroits. Était-ce afTaire de relations personnelles seulement ? Non ; cet esprit réservé se sentait attiré par cet esprit agressif. La prudence aime l'audace. Les gens d'intérieur se mettent volontiers aux fenêtres pour voir passer les bruyants militaires Supposons que Sainte-Beuve n'ait pas connu M. de Girardin et n'ait pas échangé avec lui le pain et le sel de la princesse Mathilde Demidofî, il s'en serait néanmoins occupé, il l'aurait lu et il en aurait parlé, n'eùt-ce été que pour faire niche à Yérou.

Au cours des deux articles qu'il lui a consacrés sur le tard dans ses Lundis, on remarque une tendresse qui se traduit presque ingénument

« Il paraît difficile, dit-il, de conquérir ce nom à la littérature, et cependant c'est ce que je voudrais faire jusqu'à un certain point. »

Après beaucoup de peine, Sainte-Beuve parvient à rassembler deux ou trois petites citations, qu'il essaie do faire passer pour des exemples de style qui s'ignore.

Qui ne se rappelle cet homme gras et rose, aux cheveux blonds naturellement frisés, aux yeux bleus, la tête légèrement renversée par l'envahissement de l'estomac et du ventre ? C'était Ernest Picard. Il ressemblait vaguement à un Jules Janin rajeuni ; il avait comme Janin un épanouissement de santé, un débordement de bien-être.

Ernest Picard restera comme le t^pe d'une certaine bourgeoisie particulière à l'empire. Tout était bourgeois en lui, dans le sens bon du mot. Et d'abord son nom bourgeois de Picard ; j'affirme qu'il lui eût été

(liffioilo (le s'appeler autrement. Pour moi, je ne le vois point SOUS le nom de Valença}' ou de Noirmont.

Picard ! et comme correctif Ernest. Avec cela, de l'argent plein son berceau, une jeunesse enjouée. A trente ans, il ne lui manquait rien pour incarner le parfait bourgeois de Paris. Eh bien ! si, il lui manquait d'être... actionnaire du Siècle. 11 le devint bientôt, — et dès lors il fut complet.

On le poussa dans la politique plutôt qu'il n'y entra de son gré. Il avait été bon avocat, il fut bon député. Il avait le sens pratique des choses, un jugement droit, l'habitude des affaires et sa belle humeur tranchant sur le tout. On sait la situation exceptionnelle qu'il se fit du premier coup à la Chambre, par la vivacité de ses Interruptions, la' prestesse de ses apostrophes, l'àpropos et le mordant de ses répliques. Il s'y acquit bientôt une réputation d'enfant terrible.

D'opinion bien caractérisée, on ne lui en connut pas, il n'en afficha pas. Jules Favre a dit : « Son idéal était la vérité, la justice, la liberté. » Avec de pareilles phrases on ne se compromet jamais et l'on évite bien des explications. Aussi chacun des biographes et des portraitistes d'Ernest Picard l'a-t-il un peu arrangé à sa fantaisie.

Un de ceux-ci, M. Platel, a fait de lui, avec plus ou moins de vraisemblance, unjoli sceptique.

« Au fond du cœur, dit-il, M. Picard trouvait que tout allait mieux qu'il ne le disait à ses amis politiques. Il ne désirait pas vivement la' chute de ce gouvernement qui, en lui donnant le monopole d'une opposition maligne, lui faisait une situation pleine de charme. 11 avait la popularité sans craindre des rivaux. »

Et encore :

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« M. Picard avait apporté dans le commerce de la politique rhonnêteté que ses ancêtres avaient dans leur boutique. Possédant à merveille tout le solfège oratoire, il a redit, sans notes vibrantes, l'éternelle chanson d'opposition qui séduisit nos pères et séduira nos fils, »

Quelquefois, pour être juste, la chanson de M. Ernest Picard haussait le ton. 11 vibrait alors. On l'entendit bien dans la séance du 19 mars 1861, lors de sa revendication d'un conseil municipal électif.

— Paris est aux Parisiens comme la France est aux Français ! s"écria-t-il ; quand nous rendrez-vous Paris?

— Nous ne vous le rendrons jamais, répondit M. Billault.

— Nous le reprendrons, alors ! riposta Ernest Picard.

A ce moment, il eut quelque chose d'un Mirabeau de la rue des Bourdonnais,

Peut-être ne croyait-il pas être si bon prophète, ou du moins prophète à si courte échéance.

Les événements de 1870 arrivèrent, précipités comme l'ouragan. Ernest Picard se trouvait tout désigné pour le pouvoir.

On a apprécié diversement son rôle pendant ces jours néfastes. L'opinion presque générale est qu'il fut, comme plusieurs autres, au-dessous de sa tâche. Ce qui lui fit surtout défaut, ce fut la foi républicaine. Il agissait sans conviction. On ne fait pas de bonne besogne dans ces conditions-là.

A la dernière heure, il lâcha pied, laissant Paris se débrouiller comme il le pourrait, et il alla se réfugier à Versailles.

Pouvait-il agir autrement ? L'avenir répondra, et

peut-être d'une façon sévère. L'avenir est exigeant, parce qu'il est désintéressé ; l'avenir rêve des hérojsmes souvent irréalisables ; il se complaît dans des attitudes de Romains mourant sur leurs chaises ciirules. Depuis longtemps on ne fabrique plus de ces chaises-là à Paris. Encore une industrie que les chemins de fer ont ruinée !

En résumé, le temps de la guerre fut un mauvais temps pour Ernest Picard. Le pauvre homme y perdit momentanément ses belles couleurs ; il y gagna des amertumes inconnues et des rancunes étranges contre les hommes généralement.

Le cataclysme passé, il se remit peu à peu de son ébranlement et redevint non pas tout à fait l'homme qu'il était autrefois, — la secousse avait été trop forte, — mais l'homme d'heureuse chance qu'il fut toujours. 11 vécut à nouveau sur son ancienne opposition et en recueilltt des récompenses inattendues. Après avoir été l'enfant terrible de l'empire, il fut l'enfant gâté de la république. Et cependant quelle grise mine ne lui faisait-il pas ! Cela alla un jour jusqu'à réclamer le rétablissement du cautionnement pour les journaux.

Que n'a-t-il pas été ? Ou n'a-t-il pas atteint ? La répubhque a fait successivement d'Ernest Picard iln ministre de l'intérieur, un ministre des finances, un ambassadeur, un sénateur. On est allé jusqu'à lu offrir le gouvernement de la Banque de France, — mais il a refusé.

Le bonheur l'a poursuivi jusqu'au'seuil de la tombe, car il est mort le jour même du fameux 16 Mai. C'était ce qui s'ai)pêlle fausser la compagnie et décliner les responsabilités au moment le plus difluMle.

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