LE REPENTIR
Ahasver attendri, s'arrêtant à ces mots.
Mit la main sur ses yeux et prit quelque repos. Mais bientôt, d'un regard et d'une voix plus fermes Renouant son récit, il reprit en ces termes :
« Pardonne cet instant de faiblesse. Tu vois Que le seul souvenir de ces maux d'autrefois
Suffit pour ranimer ces trop vives blessures. Dix-huit siècles en vain m'ont flétri de tortures ; Elles saignent toujours. Il en est des douleurs Qui nous ont fait verser les premiers de nos pleurs, Gomme des jours heureux du printemps de notre âge ; L'éternité ne peut en effacer l'image.
« Que te dire des jours qui suivirent ces jours?
Nuls coups aussi cruels n'en marquèrent le cours
Pourtant Dieu n'avait pas épuisé sa colère.
La meule attend le grain qu'on a battu dans l'aire.
Après avoir brisé mon coeur dans ses liens
Avec mes fils, ma femme et mes concitoyens.
Il fallait l'écraser au contact dur et rude
Et de l'homme et du temps et de la solitude.
Je croyais que j'allais vivre éternellement
Tranquille, après avoir subi ce châtiment.
« Quepuis-je encore souffrir? disais je; ma poitrine
N'offre plus une place à la flèche divine. »
Insensé 1 je croyais que j'avais tout souffert, Et je foulais déjà le seuil d'un autre enfer I
a Pour fuir plus promptement ce qui fut ma patrie
Je m'embarquai, roulant dans mon âme flétrie
La haine, la vengeance et la destruction,
Qu'un an plus tard Titus fit tomber sur Sion.
J'allai, sans perdre au loin ma course vagabonde,
Droit à Rome, ce centre et ce pivot du monde,
Ce gouffre insatiable où tout aboutissait;
Où For, le sang, l'honneur de tous s'engloutissait
Là, perdu dans les flots de cette foule immense.
Je voulus rebâtir ma nouvelle existence.
Et, sans être ébloui par toutes ces splendeurs.
Je repris à l'écart mon rêve de grandeurs.
« L'empire, me disais-je, appartient à la force.
Ce chêne antique est mort; il n'a plus que Técofce;
La sève des vieux jours ne monte plus au cœur ;
La vertu n'est qu'un nom et le glaive est vainqueur.