‹ Petits poèmes en proseChapitre 45 sur 70 · À FRANZ LISZT · texte numérisé non relu

À FRANZ LISZT

u'est-ce qu'un thyrse? Selon le sens moral et poétique, c'est

un emblème sacerdotal clans la main des prêtres ou des prêtresses célébrant la divinité dont ils sont les interprètes et les serviteurs. Mais physiquement ce n'est qu'un bâton, un pur bâton, perche à houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit. Autour de ce bâton, dans des méandres capricieux, se jouent et folâtrent des tiges et des Heurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-là penchées comme des cloches ou des

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coupes renversées. El une gloire étonnante jaillit de cette complexité de lignes et de couleurs, tendres ou éclatantes. Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour à la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration? Ne dirait-on pas que toutes ces corolles délicates, tous ces calices, explosions de senteurs et de couleurs, exécutent un mystique fandango autour du bâton hiératique? Et quel est. cependant, le mortel imprudent qui osera décider si les fleurs et les pampres ont été faits poulie bâton, ou si le bâton n'est que le prétexte pour montrer la beauté des pampres et des fleurs? Le thvrse est la représentation de votre étonnante dualité, maître puissant et vénéré, cher Bacchant de la Beauté m\stérieuse et passionnée. Jamais nymphe exaspérée par l'invincible Bacchus ne secoua son thvrse sur les têtes de ses compagnes affolées avec autant d'énergie et de caprice que vous agitez votre génie sur les cœurs de vos frères. — Le bâton, c'est votre

LE Tin RSE. IV.)

volonté, droite, ferme et inébranlable; l<^ fleure, c'est la promenade de Notre fantaisie autour de votre volonté; c'est l'élément féminin exécutant autour du mâle ses prestigieuses pirouettes. Ligne droite et ligne arabesque, intention et expression, roideur de la volonté, sinuosité du verbe, unité du but, variété des moyens, amalgame tout-puissant e1 indivisible du génie, quel analyste aura le détestable courage de vous diviser et de vous séparer?

Cher Liszt, à travers les bruines, par delà les fleuves, par-dessus les villes où les pianos chantent votre gloire, où l'imprimerie traduit votre sagesse, en quelque lieu que vous soyez, dans les splendeurs de la Ville Eternelle ou dans les bruines des pays rêveurs que console Gambrinus, improvisant des chants de délectation ou d'ineffable douleur, ou confiant au papier vos méditations abstruses, chantre de la Volupté et de l'Angoisse éternelles, philosophe, poète et artiste, je vous salue en l'immortalité!

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