‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 24 sur 40 · POLICHINELLE A L INDEX · texte numérisé non relu

POLICHINELLE A L INDEX

VANT que le ministère se perde entièrement, résumons, s'il se peut, toutes ses ■grandes actions depuis son premier pas dans la carrière; mettons-les en bloc comme pour un jugement solennel : le jour du jugement est peut-être arrivé.

Ce fat M. Mangin qui le premier donna le signal du mouvement. M. Mangin n^avait pas encore écrit ses fameuses lettres ; il brûlait de se distinguer par une action d^éclat : il fit casser, pour commencer, les lanternes du Messager des Chambres au profit de la Galette. Telle fut la première action de vigueur dont le ministère eut à se louer.

Cela fait, la police en revint à ses anciennes habitudes d'inquisition impériale; elle revit l'Empire partout, comme si PEmpire était encore

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quelque part : au fond d'une bouteille d'eau de Cologne, sur un savon à faire la barbe, au milieu d'un foulard de coton, à plus forte raison sur le bronze. — Ceci est le père, ceci est le fils; voilà un aigle ! Et alors, de tout confisquer, de tout punir, de mettre en prison le moindre colporteur, jusqu'à ce qu'il se fût rencontré un- enfant de dix ans qui osât invoquer la loi contre M. le préfet de son département. Tel fut le second exploit de nos seigneurs.

Vous avez appris, il y a quelques Jours, comment les pistolets de poche sont tout à coup devenus suspects. Après l'épée d'un membre de l'Institut un jour de réception, il n'y a rien de plus inoffensif dans le monde qu'un pistolet de poche; depuis qu'on a imaginé de renfermer le salpêtre dans l'espace étroit de deux pouces environ, il n'est pas arrivé, que nous sachions, qu'un seul délit ait été commis avec cette espèce de jouet guerrier, qui n'est bon qu'à donner plus d'assu^ rance à celui qui le porte. Il en a été des pistolets de poche comme des foulards séditieux : on a fait une descente chez les marchands; on leur a tout pris, malgré les droits qu'ils avaient payés à la frontière.

Ce fut là sans doute une importante démarche; mais, pour mieux s'en rendre compte, il est utile

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de noter que, lorsque les pistolets furent interdits, on ne parlait depuis huit jours que d'assassinats et de vols ; chaque quartier avait son escalade, chaque faubourg avait son meurtre ; nous entrions dans les sanglants et délicieux récits des soirées d'hiver, au moment le plus formidable de cette bonne terreur qui fai-t trembler toute une maison pour les jours d'un époux ou d'un frère. Hommes de peu de foi, rendez les armes; apprenez à avoir plus de sécurité dans les murs de M. Mangin, fiezvous à sa police, et, si vous avez peur, ne demeurez ni aux Champs-Elysées, ni dans le nouveau quartier Poissonnière, ni dans la rue de l'Ouest, ni dans aucun de ces lieux funestes tout bordés de carrières profondes, de buissons menaçants ou de murs sans fin qui n'ont pas une porte, pas une lumière, pas un regard.

Nous ne parlons pas ici des jugements en police correctionnelle, des terreurs paniques de nos hommes d'Etat, des journaux arrêtés à la poste pour une nouvelle que savait toute la France, et enfin de ces pauvres rédacteurs de V Apostolique, honnêtes fanatiques en cheveux gras, attirés tout à coup au grand jour du tribunal, et accusés d'avoir parlé contre la Charte, comme s'ils savaient ce que c'est que la Charte ! Ce furent là d'innocentes victimes du dévouement prétendu de

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notre ministère pour ce qu'il appelait les libertés publiques; ses journaux à lui insultent chaque jour ces libertés précieuses, et il les protège, il leur cède le monopole de toutes ses bornes le soir; voilà une pauvre feuille que personne ne connaît, VApostolique, qui agit et qui pense pour les suisses de sacristie : que Y Apostolique soit puni, il a parlé contre la Charte! Après cela qu'on dise que vous n'aimez pas la Charte.

Passe encore pour ces capucins de robe courte qui S'étaient faits écrivains politiques ; ils n'en ont pensé ni plus ni moins qu'avant leur condamnation ; ils n'en ont été que plus fiers et plus zélés pour le même martyre. Le ministère a été bien plus injuste envers un autre capucin à toute barbe qui faisait les délices du Marais. Je le vois encore suspendu à la toiture, bonhomme réjoui, à rœil vif, au teint vermeil, tout entouré de coquilles, comme les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, bourdon au cou et bâton à la main, véritable Rembrandt de carrefour qui semblait jeter une bénédiction sur les brocs qui l'entouraient. Il était le patron de son paisible quartier. C'était la meilleure physionomie qui se pût voir. Les buveurs de la rue d'Angoulême le saluaient en entrant, en sortant ils le saluaient encore; il n'était pas de fort de la halle qui ne fût attaché,

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sans le savoir, à cette digne physionomie. — Eh bien ! ils ont traité ce malheureux comme une enseigne, ils Vont plus maltraité que les capucins de V Apostolique, ils Pont dépossédé sans enquête, sans plaidoiries, sans appel. L^aubergiste en pleurs, sa femme et sa jeune fille en pleurs, ont vu décrocher, par la main d'un agent de la police, cet antique tableau de famille, avec lequel l'aïeul de la maison avait fait sa fortune, qui gardait le seuil de son fils, qui vit naître ses petits-enfants. Adieu tout le renom du joyeux cabaret ! Quel nom prendra-t-il désormais? à quel saint se vouera-t-il? La police emporte son capucin , comme si c'était encore quelque descendant d'une secte abolie; toute la famille est en deuil, tout le quartier s'attriste : ôtez dans une rue de Madrid la sainte Madone que le peuple entoure de rubans et de fleurs, vous n'y porterez pas plus de douleur.

Ceci est un des plus grands exploits du minis^ tère, son Marengo ou son Fleurus : le fait s'est passé en plein jour. Pour les exploits cachés ou moins patents, il serait impossible de les raconter tous. La république des lettres surtout, comme on aurait dit sous M. de Louvois, et comme on n'osait pas le dire sous M. Rives, a été l'objet d'une sollicitude singulière. Toute l'attention s'est portée sur le théâtre; des drames, promis depuis

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longtemps, allaient être joués, on les a rejetés dans le néant; à quelques auteurs, par une cruelle ironie, on a dit : — Pour être joué, changez-moi tel homme, Jacques Clément, par exemple, et cet homme était toute la pièce. On a épuré la censure déjà si pure; bien plus, la censure, telle qu'elle était établie, a fait peur. Autrefois Fauteur dramatique était appelé à la mutilation de sa pièce; il avait le droit de la défendre en présence des censeurs, d'expliquer son idée, de refaire son vers, le droit de crier grâce au moins quand il était incisé trop avant; une circulaire du ministère de Tintérieur a changé tout cela. Le drame est seul à présent devant les juges, pauvre et nu, exposé à toute Fintempérie de leur raison, à tous les accidents de leur paresse, seul : ainsi Font voulu M. Rives et ses commis; après quoi, si la pièce est en vers, elle ne peut être jouée qu'à deux théâtres. Il existe une circulaire là-dessus : point de milieu entre le Théâtre-Français et FOdéon; voilà ce qu'on ^a fait pour les lettres, sans compter les croix d'honneur. Ce qui arrive à M. Crapelet n'est pas moins étrange. M. Crapelet est un imprimeur à la manière des Aide ou de Henri Estienne, tout amoureux de son art et ne songeant qu'à produire des chefs-d'œuvre, peu soucieux de tout le reste. Ce savant et infatigable investigateur

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des précîeiix manuscrits de la Bibliothèque royale publiait, depuis 1826, une très intéressante Co/lection des anciens monuments de Vhistoire et de la langue française; c^était un de ces beaux monuments élevés à la science de Thistorien et de Fantiquaire, pour lesquels la fortune d^un particulier ne peut suffire, et que les gouvernements se font honneur de protéger. Deux ministres avaient protégé cette collection jusqu^à ce jour; cette fois il en a été décidé autrement; la collection de M. Crapelet est suspendue jusqu'à nouvel ordre. Qu'importe au ministère un vieux livre du temps de Philippe le Bel ! Il a plutôt besoin d'un méchant pamphlet en sa faveur que d'un Missel de la reine Marguerite ou du T?^aité des gaiges de bataille à rencontre de plusieurs malfaicteurs qui se sont avancés par f aulx engins.

Ici, malgré nous, nous avons à parler d'une bien triste circulaire, toujours à propos des lettres. Quand nous disons une circulaire, c'est deux circulaires qu'il faudrait dire. La première a fait défense à tous les gens faisant vaudeville ou drame de fêter par quelque pièce de circonstance la fête de notre Roi. On n'a pas songé que même un mauvais couplet était toujours bon à la Saint-Charles, pourvu qu'on y parlât de dévouement et d'amour. On a envié aux poètes du second ordre la part qu'ils

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avaient autrefois aux munificences municipales ; on a privé le peuple de ces allusions royalistes qu'il aime tant; on a refroidi sans savoir pourquoi la verve de nos chansonniers, et lorsque quelques enfants perdus de cette littérature honnête et pauvre, pleurant leur Saint-Charles anéantie, ont sollicité du ministre de Tintérieur quelques secours qu'on ne refusait jamais, savez-vous comment on leur a répondu? On leur a répondu encore par une circulaire, par une lettre faite à l'avance, imprimée à l'avance, dans laquelle on leur dit, sans détour, qu'ils n'ont pas de secours à espérer et dans laquelle on leur parle d'hôpital! Le ministère n'a donc pas songé combien il fallait qu'un homme de lettres eût faim pour implorer ses secours! — Ouvrez vos rangs, pensionnaires politiques, écrivains gagés pour l'injure et l'insulte, journalistes de Paris et de province, dérobés à grands frais aux bureaux de la rue Sainte- Anne; ouvrez vos rangs, faites place au poète Gilbert; il va mourir à l'hôpital.

Voilà! voilà les grands exploits du ministère, et il me reste à vous conter le plus éclatant de tous.

Je le raconterai sans préparation, sans périphrase. Le ministère a proscrit Polichinelle! Il a tué Polichinelle, tué sans pitié et sans remords. Polichinelle renfermé dans sa cage comme dans l'unité.

Polichinelle dont Fhabit était en guenilles, Polichinelle francisé, hébété, lourd, le Polichinelle du boulevard, ils ont trouvé que c'était une homme politique, ils ont imaginé que c'était une voix populaire; ils ont tué Polichinelle; ils ont proscrit son chat fidèle; Tanimal en chair et en os n'a pas trouvé plus de grâce que l'homme de bois; ils ont fait à eux seuls, et en un jour, ce que n'ont jamais pu faire tous les princes de l'Italie, ce que n'ont pas fait Gênes et Venise : ils ont tué Polichinelle! Vous parlez de liberté de langage et de franchise d'opinion; que nous sommes heureux d'avoir des lois bien faites! Sans la loi, que serait devenue la liberté de la presse sous un ministère qui a peur du Polichinelle vulgaire, du Polichinelle français? Oui, l'Italie avec ses deux censures, l'Italie a échappé à cet outrage. Le peuple s'assemble sur la place, la noblesse et le peuple, le voilà; il se joue de tout, il se moque de tout le monde; il a des allusions et des noms propres; il entre chez le secrétaire cardinal; il se glisse comme Rabelais dans le palais du souverain pontife, il parle, il tonne, il éclate comme Rabelais; il rit et il mord, et le malicieux Italien applaudit ces saillies si pleines de verve et de sel. Polichinelle égratigne à tort et à travers, à droite et à gauche, bien plus cruellement que Molière ; il réunit à la fois le

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proverbe de Sancho, la panse de FalstaïF, le sarcasme de Pantagruel. L'Italie n'a pas besoin de journaux avec son Polichinelle, Polichinelle plus vieux que Dante, plus amusant que l'Arioste ! Avec Polichinelle, Fltalie n'a pas besoin d'une Chambre des députés; elle se passe de comédie et d'acteurs; elle se passe de tout. Insouciante et légère comme une nation qui a renoncé depuis longtemps à s'occuper de liberté, elle ne concevrait de révolution possible que si Ton exilait Polichinelle ou si l'on brisait Pasquin. Polichinelle et Pasquin, voilà la liberté que s'est réservée l'Italie, comme un roi qui se réserve un fief en abdiquant ; voilà pourquoi le Polichinelle italien est immortel; c'est encore de la liberté.

Mais, chez nous^ Polichinelle n'est qu'un jeu d'enfant, un spectacle d'oisifs dans une belle matinée d'automne, un gagne-pain de pauvre diable, rien de plus ; chez nous, une enseigne est une enseigne, un buste de bronze est un ornement de cabinet, un pistolet de poche est un meuble de luxe : voilà tout.

Tant pis donc pour ceux qui se font des fantômes de tout, qui vont se battre contre une ombre, et qui s'exposent à entendre crier dans les rues : Achete:{ le i^écit de la grande bataille remportée sur des moulins à ventî

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ous connaissez M. La Mésengère. Peutêtre est-ce là un nom inconnu pour vous, un son perdu dans Pair comme un vers romantique, un bruit rauque et disgracieux comme le monologue d'Hernani ; mais sans nul doute, si vous ne connaissez pas le nom, vous connaissez la personne; vous l'avez vue quelque part, vous Pavez vue partout : modèle grotesque, empesé , long et court , gras et fluet , toujours dans les extrêmes ridicules ; une large poche , une large tabatière, un habit large, un vaste chapeau, des hauts-de-chausse et presque des aiguillettes; une perruque! oh! une perruque rousse, à queue, relevée sur le front, pelée comme celle de Chapelain, une canne à pomme d'or, une bague à diamant, que sais-je? des bas chinés, deux

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montres, et, qui pis est, tout cela n'a pas mèma Favantage d'être un accoutrement d^ancien régime, et n^est même pas gothique; c^est le faux en accoutrement et en bien-être, le faux partout. Vive M. LaMésengère! brave homme, raide et rond. Mais pourquoi en parler si longtemps ? direz-vous. Pourquoi? C'est un homme de haute importance, qui porte des arrêts souverains. Si ce n'était qu'un juge du Marais, on n'en parlerait pas; mais c'est M. La Mésengère, entendez-vous!

Vous avez vu plus d'une fois M. La Mésengère, à la porte des vitriers de la rue Saint-Jacques, entre deux caricatures du camp de Boulogne et des tableaux de bravoure; sur les boulevards, à côté des Œuvres complètes de M. Jouy et du Théâtre de M. Gosse. Charlet a peint M. La Mésengère avec armes et bagages, lunettes sur le nez et nez au vent , prononçant ces mémorables paroles : Caporal , vene^ reconnaître !

Vous sortez : au coin d'une rue la foule est assemblée; elle regarde Polichinelle. Voilà Polichinelle et son chat, et son bâton, et le diable : les enfants sont émus, les bonnes d'enfants et les militaires se jettent de tendres œillades; tout au milieu du groupe vous découvrez M. La Mésengère qui fait de la littérature : « O Polichinelle dégénéré, s'écrie-t-il, Polichinelle affranchi de

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toutes règles , Polichinelle indigne d^être enlevé par le diable, Polichinelle avec un chat! » M. La Mésengère fait de la littérature dramatique en pleine rue, et la foule se presse autour de lui en disant : «Voilà un grand critique; voilà Fréron et Dussaulx ! » et vous fuyez de toutes vos jambes pour éviter M. La Mésengère et ses dissertations.

Vous continuez votre route. Il faut déjeuner chez Tortoni, un lieu fameux : buffets dressés, vins choisis, et un peuple qui parle d'or, et des prêtres en riches habits; Tortoni, le rendez-vous matinal de la société parisienne dans ce quelle a de mieux. Voilà qui va bien. Vous ne pensez déjà plus à M. La Mésengère ni à Polichinelle. Par hasard vous jetez un coup d'œil dans la rue, et chez le marchand de vin, ô surprise! voilà M. La Mésengère qui déjeune. Vive le cabaret pour M. La Mésengère, le cabaret d'autrefois! Molière et La Fontaine dînaient au cabaret, Chapelle allait au cabaret; toute la vie d'autrefois se passait au cabaret. Qu'est-ce que c'est que le café Tortoni? Oh! M. La Mésengère vous méprise bien fort, gens de luxe; il tient aux vieilles habitudes, aux vieux usages, à Tancien cabaret et à l'ancien Polichinelle. Chacun ses mœurs.

La promenade vient ensuite : le bois de Bou-

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logne quand le soleil est vif, que les arbres se CQuronnent de feuilles, que les brillantes calèches se promènent rapides comme le vent. En avant les jeunes hommes et les beaux coursiers anglais, et les femmes qui courent à bride abattue; tout s'enveloppe de bruit et de poussière : les chiens aboient, les armes brillent, le tambour bat aux champs, le roi. passe! la foule se presse et se heurte; place à la jeune France, à la génération nouvelle, aux députés de la France, à la poésie, aux armes revêtues du manteau presque royal î Noble fête, illustre cortège !

Quand tout à coup, à la suite d'un méchant fiacre, vous apercevez une pauvre calèche traînée par un cheval efflanqué; on sourit, on s'arrête, la calèche poursuit son pas ; elle est traînée par un seul cheval et conduite par un cocher aussi vieux que le cheval, revêtu d'une houppelande aussi vieille que le cocher; l'accoutrement du cocher fait plaisir. Figurez-vous qu'il a un pantalon et des bottes à revers î A qui donc ce noble équipage? à qui ce maigre coursier, ce cuir sans vernis, ces roues émincées? Eh ! mon Dieu ! c'est encore lui, c'est M. La Mésengère dans son équipage d'autrefois. Le cheval en arbalète, c'est cela ! Pauvre cheval, pauvre voiture, pauvre cocher! Il n'y a d'heureux cjuc le propriétaire de tant de biens. Il est traîné

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comme Fêtaient M. de Pompadour et le marquis de Cavoye, et M. le premier président, et toute ia cour des aides, et madame la baillie, et madame relue. M. La Mésengère est content; il suit le siècle à petits pas; aussi à Longchamps arrive-t-il toujours le jour de Pâques, et il demande où est la chapelle , la sainte abbaye, et il est désolé de ne pouvoir entendre cette année les cantiques du vendredi saint, chantés autrefois avec des voix si pures, si fraîches, si douces; et il est prêt à en pleurer, et il se promet bien de donner une double ration de fourrage et d'avoine à son cheval Tan prochain.

Pauvre homme en retard ! Il n'est pas le seul, et je n'en parlerais pas si je n'avais de bonnes raisons pour cela, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; mais c'est un homme qui a la plus extraordinaire des prétentions, le plus singulier pouvoir, le dirai-je? la plus incroyable profession qui se puisse imaginer, avec cette allure, avec ces mœurs, avec ce costume, avec ce front, ce crâne, ce cerveau, cette calèche, ce cheval et ce cocher. Laissez-moi donc continuer mon récit. On ne dit pas ce que fait M. La Mésengère quand il revient de la promenade; il y a des mauvaises langues qui prétendent que le digne gentilhomme va dîner avec un gigot en hachis; d'autres soutiennent

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qu^il va faire une partie de loto chez une marquise de la rue Quincampoix, qui le tint sur les fonts baptismaux dans Téglise Saint-Germain des Prés; on se perd en conjectures, il n'y a que nous qui sachions ce que va faire le vertueux gentilhomme dans la retraite de son cabinet; un cabinet impénétrable comme celui de Barbe-Bleue; vous donneriez bien, Madame, le joli bonnet que vous avez porté tout un jour pour le savoir; je suis désintéressé, moi, plus queM. LaMésengère, je vous le dirai pour rien.

Écoutez. Quand Pheure est venue et que M. La Mésengère a vu le monde et les belles manières devant les tréteaux de Polichinelle, au cabaret ou du fond de sa vieille calèche, il se renferme pour composer, mais composer quoi?

Il ne compose, en vérité, ni des sonnets, ni des ballades, ni des tensons, ni des poèmes épiques, ni des charades comme M. de Lignolles, ni des logogriphes pour le Mercure de France^ ni des bouts-rimés, ni des colonnes de vieux journaux, ni des sarabandes, ni des menuets, ni des prologues d'opéra, ni rien de ce qu'il serait, à son âge, en droit de composer.

Il compose vraiment quelque chose de plus extraordinaire, de plus noble, de plus utile, de plus grand, de plus petit, et ainsi de suite, jusqu'à

ce que VOUS ayez épuisé la fameuse lettre de M"''^ de Sévigné.

Il compose donc...

Mais, avant tout, il faut que je vous raconte en quels lieux on rencontre encore M. La Mésengère, quand on a le malheur de s'écarter des règles ordinaires du savoir-vivre et du bon sens.

On joue quelque part Ma Tante Aurore et le Tableau parlant; vous êtes forcé d^ conduire une vieille tante de province qui déteste Rossini et Mozart. On s'ennuie dans la salle aussi fort que vous vous ennuyez vous-même. Un seul homme pousse des cris de joie, des exclamations violentes; il se récrie, il tempête, il est dans Textase, il jette à tort et à travers la poudre de sa perruque.

C'est un dilettante du temps de M. Grétry.

C'est M. La Mésengère.

M. La Mésengère est encore cet honnête bourgeois qui se promène vis-à-vis un magasin de carrossier, le parapluie sous le bras, et qui dit, d'un landau anglais : Voilà un beau coupé! et d'un briska : Je voudrais bien que ce cabriolet fût à moi et pouvoir y atteler un bon cheval limousin.

C'est M. La Mésengère qui méprise les meubles en bois indigène et qui s'assied dans un fauteuil avant 'de Tacheter, qui dit à son tailleur : Mon

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ami , et qui rit tout haut quand on lui parle ^es manches à gigot ou autres termes qu^il trouve charmants.

M. La Mésengère s'arrête au bassin des Tuileries, crache dans Feau pour faire des ronds, et pétrit des morceaux de pain qu'il lance aux poissons rouges; il a des poissons rouges sur la table de sa salle à manger.

Quant à cela, je ne sais pas si je puis parler de rintérieur de M. La Mésengère. La loi est là qui s'y oppose. N'importe ! Je vous dirai donc que le cabinet de M. La Mésengère est orné de caricatures rouges et bleues, les personnages ont des phrases toutes faites qui leur sortent de la bouche; c'est d'un effet très divertissant.

Le salon est orné de bonnes copies de Vanloo, de Boucher, rose, blanc, joli; c'est un plaisir pour les petits enfants.

Plus, une guitare à cinq cordes, trouvée sur le champ de bataille de Fontenoy.

Pius^ sur les rayons de la bibliothèque, les Œuvres de Dorât, les Baisers de Jean Second^ les Idylles de Segrais, toutes les Enéides, excepté celle de Virgile, toutes les Iliades, moins V Iliade d'Homère. M. La Mésengère est un amateur déclaré des belles-lettres. Que voulez-vous ? C'est sa littérature, c'est son goût; c'est le dada sur lequel

il traverse Père présente; c'est tout ce qu^il sait des affaires de ce jour. C'est lui qui fait danser Mlle Taglioni sur le théâtre où meurt M"^^ Malibran, dans Otello. Interrogez-le, il confondra Odry avec M"^ Sontag; en revanche, il vous dira qu'il a été très lié avec le vieux Vestris, et qu'il a entendu la gavotte du premier. Quel anachronisme que M. La Mésengère !

Mais vous nem'écoutez plus, vous êtes distrait; vous voulez savoir enfin ce que fait M. La Mésengère dans son cabinet; je vais vous le dire, puisque vous le voulez absolument.

M. La Mésengère fait des modes !

Des modes pour aujourd'hui , pour demain , pour après-demain, pour la cour, pour la ville, pour Versailles, pour la province, pour Pontoise ; elles ont un grand succès à Pontoise. Oui, il fait des modes; il a fait plus d'une robe au corsage ample et bouffi , plus d'un habit étranglé parle haut et étroit par le bas; il a fait des coiffures, il a fait des chaussures, il en fait encore : c'est sa vie, c'est son drame, c'est son bonheur, c'est sa profession, son métier, son art; c'est lui tout entier, lui tout seul. La mode, c'est M. La Mésengère; M. La Mésengère, c'est la mode. Oui, luimême! Vous avez beau dire qu'il ne vit pas dans le monde, qu'il est en dehors de toute société;

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quMl ne peut pas savoir ce qui se passe dans votre salon, où il ne va pas, dans votre antichambre, où son laquais ne serait pas reçu; nous savons tout cela aussi bien que vous. Mais M. La Mésengère fait des modes depuis trente ans; il en fera jusqu'à la fin, jusqu'à ce qu'il voie revenir les vertugadins, objets de ses regrets, mollement portés sur des ailes de pigeon.

O Messieurs et Mesdames! méfiez -vous des tragédies du cardinal de Richelieu et des modes de M. La Mésengère.

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