‹ Pétrarque et Jacques Colonna: évêque de LombezChapitre 3 sur 3 · XXII. Les Trionfi de Pétrarque et la Comédie de Dante · texte numérisé non relu

XXII. Les Trionfi de Pétrarque et la Comédie de Dante

XXIII. La poésie patriotique et la poésie religieuse dans le Canzoniere.

XXIV. Pétrarque et Boccace; la prose italienne au xiv' siècle. XXV. Caractère et influence de Pétrarque.

Il suffit de parcourir ce programme pour y apercevoir deux lacunes considérables. Pétrarque, en dehors de son rôle historique et politique, n'a été étudié que comme poète italien. Ses œuvres latines d'humaniste et de savant (philosophie et théologie), correspondant à deux des caractères essentiels assignés à la Renaissance, ont dû, faute de temps, être renvoyées à Tannée prochaine; et par-

tant la dernière leçon n'a pu présenter qu'une conclusion partielle, au sujet de Tinfluence de celui qu'on a nommé à juste titre « le premier homme moderne. »

Au reste, ce n'est pas précisément pour donner une juste idée de ce cours que j'en détache les trois leçons consacrées à Jacques Colonna. Si tel avait été mon but, j'aurais choisi plutôt toute autre partie du programme qu'on vient de lire, et particulièrement les cours où j'ai dû aborder les questions les plus hautes et les plus intéressantes sur les caractères de la Renaissance et sur les origines du lyrisme moderne.

Mais j'avais d'autres visées. J'ai voulu simplement présentera mes concitoyens une étude biographique sur un des évêques les plus distingués par le talent et par la vertu de la province ecclésiastique de Toulouse. J'ai été heureux de satisfaire en même temps le désir de quelques amis qui, ne pouvant écouter mes leçons, voulaient en lire quelques-unes, et j'ai tâché à cet effet de reproduire, sauf quelques changements indispensables et quelques additions dans les textes cités, la forme même des trois simples entretiens que j'ai employés à raconter les relations de Pétrarque avec l'évêque de Lombez,

Je n'ai pas dit encore tout ce que j'aurais voulu comme biographe de Jacques Colonna. Le court intervalle qui sépare une leçon de l'autre ne permet ni de pousser les recherches bien loin, ni de peser tous les détails avec une attention rigoureuse; de plus, l'enseignement public ne donne pas beaucoup de latitude pour la citation des textes originaux. J'ai laissé échapper probablement quelques inexactitudes; par exemple, on me fait remarquer qu'à la page 42 (note 2) j'ai mis la ville et l'abbaye de Gimont précisément à la place Tune de l'autre. J'avais deux documents inédits, dont je n'ai pas même osé faire mention, sur l'administration de Jacques Colonna à Lombez. Je les publierai peut-être un peu plus tard dans la Revue de Gascogne^ avec une traduction complète des lettres et des poésies de Pétrarque qui concernent son illustre ami, pour continuer d'acquitter, selon mes moyens, la dette de mon pays envers un homme de bien trop longtemps oublié.

Institut catholique de Toulouse, 28 juin 1880.

KT

JACQUES COLOM A, ÉVÊQUE DE LOIfBEZ.

Messieurs,

J'ai promis à là fin de ma dernière leçon, et le programme distribué ici avant ma leçon d'ouverture (1) promettait déjà une étude aussi complète que possible des rapports de Pétrarque avec la province de Toulouse, et de sa liaison avec Jacques Golonna, évêque de Lombez. Je viens tenir cette promesse. Je serai, plus tard, très sobre de détails, même sur les événements les plus importants de la vie de Pétrarque; je veux être minutieux sur celui-ci. Vous comprenez que cette complaisance n'a qu'un motif, le patriotisme local; mais loin de m'en faire le moindre reproche, vous partagerez ce sentiment. J'ai le droit d'y compter, après ma leçon sur Pétrarque

(1) 11 a été publié dans la Rwui de Gascogne de déeembra dernier, t. xx, p. 535.

â Montpellier, dont la seule annonce attira, mardi dernier, un si grand concoufs, surtout de jeunes gens, qui ne m'en veulent pas, j'espère, d'avoir profité de Toccasion pour les prêcher un peu... Oui, Messieurs, tout ce qui touche de près ou de loin au sol natal, à ce beau Midi dont Toulouse est la capitale, nous séduit et nous attache, vous et moi. Et nous ne devons pas en rougir. Je tiens avec l'antiquité que c'est œuvre pieuse et méritoire de rechercher les souvenirs de sa patrie : Pius est patriœ facta re ferre labor. Je tiens de plus que la petite patrie nous fait aimer la grande, bien loin de nous en détacher, comme l'imaginent d'odieux et ridicules sophistes. Jq tiens même que parmi les signes du temps il n'y en a guère de plus rassurant que le goût de plus en plus prononcé des études d'histoire provinciale; et cela pour plusieurs raisons dont je ne veux toucher qu'une : ces études obligent à rechercher le détail, le dernier détail des faits, c'est-à-dire la réalité, la vérité, l'histoire, — trop souvent remplacée par d'ambitieuses et funestes synthèses, œuvre de l'esprit de parti. Notre siècle, dans son orageuse traversée, a eu le tort de jeter à la mer, comme un bagage inutile, ce lest salutaire qu'on appelait les principes. Du moins il prétend encore croire aux faits. Eh bien, gloire à Dieu ! les faits, étudiés avec une persévérance infatigable, avec une bonne foi absolue, peuvent nous rendre les principes : on en a vu plus d'un exemple.

Je dois vous avouer aussi que, pour ma part, quand j'abordai Pétrarque pour la première fois, voilà plus de vingt ans, il m'attirait presque uniquement comme chanoine de Lombez; je Téludiai à ce titre dans un mince travail, que je ne citerais pas s'il n'avait été trop loué par tel critique ordinairement très sûr, mais que l'amitié a égaré sur ce point. Mon travail sur Pétrarque à tombez (1) était fort incomplet et déparé par plus d'une erreur. Je veux donc tâcher de mieux

(I) tiewe d'Aq^ainef l. u, IWl, p. 889, 372»

traiter le même sojet^ aujourd'hui que j'ai étudié pfais à fond Pétrarque tout entier.

Mais ma visée principale est de vous révéler Jacques Golonna^ un homme admirable, bien oublié dans notre Sud- Ouest dont il a été l'honneur : car s'il n'y est pas né, ce que j'ignore — il a bien pu y naître, puisque sa mère en était, — il y a passé la dernière année de sa belle vie; il y est mort, courbé saintement, modestement, lui, jeune, brillant, poète, orateur, prince romain, sur sa tâche laborieuse de pasteur d'une des plus humbles églises de France.

Mais voilà bien des réflexions préliminaires et un nouvel exemple de ces fâcheux exordes qui empêchent de commencer. Hâtons-nous de rejoindre Pétrarque au moment où il fait la connaissance de ce personnage destiné à exercer tant d'influence sur sa vie.

Vous avez vu le grand poète florentin naître dans Texil d'Arezzoen 1504, grandir à l'Incisa, faire ses premières études à Carpentras, de douze à quinze ans et de 1315 à 1319, et son droit à Montpellier de 1319 à 1323, puis à Bologne de 1323 à 1326 (1). Au mois d'avril de cette année, la mort de son père le ramène, avec son frère Gérard, à Avignon, où ils pefdent encore, au bout de peu de temps, leur excellente mère (2). Us entrent l'un et l'autre dans la cléricature en se faisant tonsurer, ce qui les rend capables de recevoir des bénéfices ecclésiastiques sans charge d'âmes. Vers la fin de la même année aussi, à ce qu'il paraît, Pétrarque devient l'ami de Jacques Colonna, tout récemment arrivé de Bologne, où il venait d'achever ses études de droit. Ecoutons notre poète :

(1) Fracassetti, Cronologia e^mparata tulla vita di Fr. Petrarcaf en fête de sa trad. italienne de Lettere di Fr. P. (Florence, 1863, 1. 1, p. 164 el ss.)

(2; J'abandonne sur ce point M. FraeassettI, qni croit qne la môre de Pétrarqoe

8ur\écnt plosieurs années à Petracco. Mais j'admets, comme résultant dn Panegyri^

eum in funere matris de Pétrarque, qu'elle ne monrat pas avant son mari, quoi

qu'en aient dit plusienrs biographes italiens et l'abbé de Sade {Mém* sur FélraffUif

. I, page 53-54). Voyez Méziôres, Pétrarque (1868), p. 13-15,

je reprends le texte interrompu dans mon avant-dernière leçon; je cite VEpitre à la postérité, où Pétrarque se révèle à nous, vous le savez, avec une simplicité qui n'est pas sans grandeur :

Je fus trois ans à Bologne; j'y suivis tout le corps du droit civil, et plusieurs auguraient bien de mon succès si j'avais persévéré. Mais j^abandonnai entièrement cette étude, dès que je n'y fus plus tenu par la volonté de mes parents. Ce n'est pas que je fusse insensible à la majesté des lois, qui est grande assurément, et qui nous rend toute l'antiquité romaine, mes délices. Mais l'usage des lois est profané par la perversité des honmies : aussi je me fatiguai d'apprendre jusqu'au bout (perdiscere) une science dont je n'aurais pas voulu me servir malhonnêtement; m'en servir honnêtement eût été presque impossible, et si je l'avais entrepris, mon honnêteté eût passé pour ignorance. Aussi à l'âge de vingt-deux ans je rentrai chez moi. J'appelle chez moi cet exil d'Avignon, où je m'étais fixé dès la fin de mon enfance; car l'habitude a presque la même force que la nature. C'est donc là que je commençai à être connu et que mon commerce fut même recherché par de grands personnages. Je ne comprends pas pourquoi, je l'avoue, et j'en suis aujourd'hui fort étonné. Mais alors je ne m'en étonnais pas et avec l'inconsidération démon âge je me croyais très digne de tout honneur. Je fus recherché surtout par la grande et généreuse famille des Colonna, qui fréquentait alors ou plutôt qui honorait la cour pontificale; ces nobles romains m'attirèrent près d'eux et me traitèrent avec des égards que je ne suis pas sûr de mériter, même aujourd'hui, mais qu'alors je ne méritais certes pas. Cet homme illustre et incomparable, Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dont je ne sais si j'ai vu ou si je verrai jamais l'égal, me conduisit en Gascogne au pied des Pyrénées (1]...

Nous n'irons pas plus loin aujourd'hui dans la vie de Pétrarque et de son ami. Ce morceau comporte un assez grand nombre d'explications utiles. Il me suggère d'abord un repentir. J'ai dit la dernière fois^ avec les biographes de Pétrarque et avec Pétrarque lui-même, qu'étudiant en droit il n'avait

(1)... Ab illnstri et incomparabili yiro Jacobo de Golimina, Lomberienn tune «piscopo, cai nescio an parem viderim sea visoras sim, io VaseoDiam dactus rab ^ollibns Pyreneis. Epiit, ad poster.

pas ou presque pas étudié le droit. C'est sans doute exagéré. Si à Montpellier il ne s'était occupé que de littérature, ~ en quoi il avait, outre les excuses que j'ai plaidées pour lui, cette autre excuse qu'il était encore presque un enfant, bien peu mûr pour des travaux sérieux, — il n'en fut pas de même à Bologne. Il est vrai que son aversion pour la jurisprudence ne cessa point; mais enfin, faisant de nécessité vertu, il s'y appliqua peu ou prou, puisqu'il fit concevoir à ses maîtres de belles espérances sur son avenir.

De plus, bien qu'il n'eût pas terminé le long cours d'études requis alors pour arriver à la licence et qu'il ne fût probablement pas même bachelier ès-lois, on le considéra d'abord à Avignon comme une façon de jurisconsulte; et il profita de cette réputation. Pauvre, ayant vu fondre les maigres restes de son patrimoine entre les mains de tuteurs inhabiles ou infidèles, né tenant guère de son père d'autre héritage que quelques ouvrages de Cicéron — trésor inappréciable pour lui, vous le savez, mais qui ne pouvait le nourrir, — il plaida quelquefois, sans goût, non sans succès. L'Amour lui reproche, dans une de ses Canzoni, d'avoir débuté par ce métier d'avocat, par cet art « de vendre des paroles ou plutôt des mensonges, »

Da vender parolette anzi menzogne (!)•

Mais, vous le pensez bien, il ne fut pas longtemps attaché au barreau. Les meilleurs juges s'en affligeaient, et le premier jurisconsulte d'Avignon, Oldrado de Lodi, que le Pape avait attiré de Padoue pour être le conseil de la Cour pontificale, ne le rencontrait jamais sans lui faire des reproches en le traitant de déserteur des lois. « Qu'y faire? répondait Pétrarque, on ne saurait aller contre la nature, et la nature m'a fait ami de la solitude et non du forum (2). »

(1) RirMf part, ii» eanz. QuelVantico mio dolee empio iignort,

(2) Epi$t, fam.^ 1. iv, 10.

OÙ se portait donc Tactivité de son esprit si richement doué et qui entrait alors dans la période de son libre et entier développement? Les études classiques, la poésie et l'éloquence latines, la philosophie morale, Horace et Virgile, Cicéron et Sénëque, lui prenaient bien des heures. Il puisait dans la bibliolbèque il'un vieux docteur en droit, Raimond Soranzo, ' qu'il récompensait en lui interprétant mille passages historiques, précieux pour lïntelligence des lois, mais fermés alors à la plupart des juristes (1). Et puis il commençait à sacrifier aux muses italiennes etàfréqu^nter le beau monde d'Avignon.

C'était une assez dangereuse école pour notre poète et pour son jeune frère, qui vécut toujours avec lui dans une iatimité sans nuage. Avignon, où l'innombrable personnel de la cour pontificale avait fait affluer, sous le pape gascon Clément Y, l'argent et le luxe, les gens d'affaires et les gens de plaisir, était devenue un centre de corruption tfop fameux. Les choses ne changèrent pas sensiblement sous Jean XXII, dont on ne peut nier pourtant les mœurs austères et le caractère énergique. La licence n'avait d'égale, dans cette ville, que la superstition, qui se manifestait surtout par une vraie épidémie de sortilèges et d'envoûtements. Dans le meilleur monde régnait une galanterie parfois décente, mais souvent fort suspecte, pour ne rien dire de plus. Pétrarque, sans doute, était éloigné des excès où se déshonoraient beaucoup de ses pareils, par la noblesse de son génie et de son âme, par son profond esprit religieux, par le souvenir toujours vivant des leçons de sa mère, par les habitudes sévères de sa vie. Mais ces habitudes changèrent alors sous Tinfluence des cercles joyeux et frivoles, qui applaudissaient à sa bonne grâce et à ses talents. Ecoutez, Messieurs, ce qu'il disait luimême de sa vie de jeunesse, près d'un demi-siècle plus tard,

(1) C'est do SoraDzo qae Pétrarque tenait le traité de Cicéron De gloriat qui fut perdu par son institnteiir Conveimotoi comme je Tai dit dans ma cinquième leçon, d'après Peir. EpUt, Senil. x?i» 1.

dans une lettre adressée à son frère Gérard, alors chartreul depuis trente ans à Montrieui, près de Marseille :

Te souviens-tu, mon frère, quelle fut autrefois notre vie et comme nos âmes étaient tourmentées par des plaisirs laborieux et mêlés tu sais de quelles amertumes I Oui, tu t'en souviens, je pense, pour te féliciter de ton affranchissement, et pour compatir à Tesclavage qui enchaîne encore ton frère de ses lourdes entraves et lui a mis presque répée au flanc et la corde au cou; de sorte que c'en serait fait de moi si la main puissante qui t'a rendu la liberté ne m'avait préservé de me perdre. Tu prieras, mon frère, pour que Dieu m'aflTranchisse à mon tour et nous accorde la même heureuse fin, comme il nous a fait naître des mêmes entrailles : j'aurais dû te précéder, je ne rougirai pas de te suivre. Te souviens -tu, dis-je, quelle était notre recherche pour l'élégance de nos habits, souci qui me trouble encore, je l'avoue, mais qui diminue chez moi de jour en jour; quels ennuiij nous donnait ce travail de s'habiller et se déshabiller, cette tâche incessante du matin et du soir; quelle crainte pour un cheveu qui menaçait de sortir de son rang, pour ces boucles artistement enroulées et que le plus léger vent pouvait déranger; quelle attention à éviter, par devant et par derrière, toute rencontre fâcheuse qui aurait pu mettre la moindre tache sur l'éclat de nos vêtements ou en déranger les plis harmonieux. Ohl vraiment, soins inutiles des hommes et surtout des jeunes gens! Pourquoi tant de soucis, en eflFet T Pour plaire aux yeux d'autrui! et à quels yeux? à ceux d'une foule d'hommes qui certes nous déplaisaient fort...

Là-dessus, une citation de Sënèque et nn trait de la vie d'Hortensius. Après quoi Pétrarque continue :

Que dirai-je de nos souliers, inventés pour protéger les pieds, et qui les mettaient à la torture et les martyrisaient? Certes, les miens auraient fini par ne plus remplir leur office en aucune manière, si averti enfin par la nécessité je n'avais mieux aimé blesser un peu les regards d'aUtrui que de briser mes os et mes nerfs. Que dirai-je des fers à friser, et des tourments de la coifiure? Combien de fois notre sommeil n'a-t-il pas été retardé, puis rompu avant l'heure par ce dur travail I Quel valet de bourreau nous aurait infligé de pires supplices que nos propres mains ? Combien de fois le miroir nous révélait des sillons fâcheux sur nos fronts échaudés pendant la nuit, de sorte que l'envie de montrer nos cheveux nous «menait à être

~8 — obligés de cacher notrô visage I Plaisirs pour les patients que tout cela, mais souvenirs fâcheux pour qui en est revenu, incroyable folie pour qui n'en a pas fait Tépreuve I En y repensant, comme tu dois aimer cette large chaussure qui défend le pied sans le serrer, cette chevelure taillée ras, cette couronne de cheveux qui ne dérange ni les yeux ni les oreilles, cette robe toute simple facile à acquérir et à garder, qui ne gêne pas plus à mettre qu'à ôter, et qui défend l'âme de l'orgueil comme le corps du froid I Que tu es heureux d'avoir goûté d'abord ces amertumes ! Et pour en venir à des choses plus graves, rappelle-toi aussi, pour augmenter ta reconnaissance envers Dieu, quelles fatigues, quelles veilles nous supportions pour faire connaître notre folie et devenir la fable du peuple (1)!...

Là suite parle des vers d'amour qu'ils s'essayaient à composer Tun et Tautre; mais ce détail doit être postérieur pour Pétrarque au jour d'avril 1327 où il vit Laure pour la première fois, dans une église d'Avignon, et où son cœur, pour la première fois aussi, selon son témoignage, cessa d'être libre. Et déjà il avait trouvé dans l'amitié de Jacques Colonna, avec un secours assuré pour sa vie matérielle, u n précieux appui pour sa dignité morale. Comme vous le ver* rez bientôt par les textes, le jeune gentilhomme avait distingué Pétrarque dans le cours de ses études à Bologne, toutefois sans faire sa connaissance. Heureux de le retrouver à Avignon, il le rechercha et ne tarda pas à se lier intimement avec lid. Mais il dut le quitter pour aller à Rome, où il avait été nommé chanoine de Saint-Jean de Latran, et où une action extraordinaire ne tarda pas à lui mériter l'épiscopat. Avant de vous la raconter, je vous dois quelques détails sur sa famille. ^

Vous avez rémarqué avec quelle attention Pétrarque vante la noblesse des Colonna et fait ressortir ce détail, qu'ils fréquentaient alors la cour pontificale. C'est que vingt-cinq ans auparavant ils étaient encore ennemis déclarés du Saint-Siège et accablés d'excommunications et d'anathèmes.

(1) E^U senti. XV, 5(oIim Var%ar,)i voir sur U date la note de M. Fracassetti, Leitert iènili, u» p, 416.

Les Golonnâ étaient— je pourrais dire sont encore r— une des plus illustres maisons du patriciat romain. Mais si je rapportais les opinions émises sur leur origine^ je m'exposerais au reproche de vouloir égayer à tout prix un sujet aussi grave; tout au plus mes citations vous convaincraient que les généalogistes d'outre-monts n'ont rien à envier aux nôtres en fait d'imagination et de complaisance. Pour eux, les Golonna descendent de l'empereur Trajan (à cause de la colonne Trajane); que dis-je? de Marias, et c'est bien, il faut en convenir, l'ancêtre le mieux choisi pour cette race courageuse, flère et turbulente. Mais les mieux informés ne s'arrêtent pas là; ils remontent à Hercule libyque (les colonnes d'Hercule!), à Saturne, à Gham, fils de Noé! On ne saurait croire la quantité de grands hommes, de saints et de saintes, de papes, de cardinaux, qu'ils enferment ensuite, avec la même intrépidité d'affirmation, dans leurs cadres généalogiques (1).

Tout cela est absurde et, du reste, relativement nouveau. Au temps de Pétrarque, les Golonna, chefs des gibelins de Rome, comme leurs rivaux les Orsini étaient les chefs du parti guelfe, se vantaient d'appartenir de naissance à l'Empereur d'Allemagne et d'avoir émigré en plein moyen âge des rives du Rhin aux bords du Tibre. Ge qu'il y a de sûr, c'est que dès le xi"" siècle ils figuraient parmi la noblesse romaine et qu'en lOSO une héritière de Palestrina porta cette seigneurie au seigneur de Labicum ou La Golonna, fief primitif de cette noble race (2). Ge qui est également acquis, c'est le témoignage du fameux jurisconsulte Jean d'Andréa déclarant au xiv' siècle qu'il n'y avait plus de son temps que deux maisons d'anciens citoyens romains, les Golonna et les Ursins ou Orsini (5).

(1) Voir, outre les auteurs cités par l'abbé de Sade (t. i, p. 98), la très curieuse Historia délia augustissima famiglia Colonna, Venezia, Turrini, 1658, in-fol. Le premier livre va de Cbam à Marins seulement (p. 1-68).

(2) A. Nibby, Ànalisi storieo-topografieO'antiquaria délia earta de*dintomi di Roma (R., 1887), t. ii, p. 164.

(3) Comment, in Décrétai. Bonif. VIII (rubr. de Scismat., 1. 5, tît. 3) : Hodie non sont nisi du» domos aniiquorum civium, domus de Colomna et domus dé Ursinis.

A Poccasion de leurs flefs placés dans le patrimoine de Saint-Pierre, les Colonna, vassaux parfois indociles, eurent de nombreux démêlés avec les papes. Cependant le père de notre évêque de Lombez, Etienne Colonna, avait commencé par jouir de leur faveur. Honorius IV l'avait nommé général à trente ans et il justifia ce choix en réduisant Pérouse révoltée. Il fut également honoré par Nicolas IV et par saint Célestin; mais tout changea quand celui-ci eut déposé la tiare et qu'elle fut échue à Boniface VIIL Les Colonna protestèrent audacieusement contre Tabdication de Tun et l'élévation de l'autre, et ils soutinrent, avec le poids des excommunications, une vraie, une terrible croisade, qui aboutit à leur soumission forcée et à leur ruine complète.

Dans cette lutte acharnée, leur principal champion avait été Etienne Colonna, aidé de ses cinq frères, parmi lesquels deux cardinaux et un hardi capitaine, Sciarra, dont le nom était réservé à une sinistre célébrité. Privés de leurs biens et de leurs charges, ils s'enfuirent où ils purent. Etienne se retira chez l'ennemi le plus déclaré de Boniface VIII, chez Philippe le Bel. Il eut même, dit-on, le malheur de lui conseiller celte odieuse expédition sur Anagni, où Nogaret et Sciarra firent le Pape captif et où Sciarra poussa l'insolence jusqu'à le frapper à la joue de son gantelet de fer.

C'est à la cour du roi de France qu'Etienne épousa Gaucerande de Flsle-Jourdain.

Ce nom nous transporte, vous le savez. Messieurs, en pleine Gascogne-Languedocienne. Le père de Gaucerande, Jourdain IV, baron de l'Isle-Jourdain, n'était pas le premier venu. Il travaiUait avec persévérance à grossir Thérilage féodal de ces braves seigneurs de l'Isle qui portaient dans leur nom le souvenir vivant des croisades. Il savait exploiter à cet effet et la faveur croissante du roi et les alliances utiles. Après la mort de Faydide, sa première femme, qui lui avait donné la seigneurie de CazauboQ en Armagnac, il avait épousé une riche

héritière, Vaquerie de Montélimart; et il maria ses filles, les sœurs de Gaucerande, au seigneur de Gaumont, à uq fils du comte de Gomminges, au comte d'Astarac, au vicomte de Narbonne (1). Vous voyez jusqu'où pouvait aller Faction du gen- . dre d'Etienne Golonna, et vous êtes tout préparés à voir monter un de ses petits-fils sur un siège épiscopal de la Gascogne.

Mais cet évêché fut accordé avant tout au mérite, à un mérite sans pair; de plus, il fut, pour ainsi dire, conquis à la pointe de Tépée, par une aventure héroïque dont je ne vous ferai pas longtemps attendre le récit.

Absous, puis réhabilités et relevés par la clémence des trois successeurs de Boniface VIII, et surtout comblés d'honneurs par Jean XXII, les Golonna s'étaient presque unanimement voués à sa cause, et pour la première fois ils marchèrent sous les bannières du pape contre les aigles impériales dans la guerre déclarée par le Saint-Siège à Louis de Bavière. Ge triste empereur avait rallié autour de lui, avec les. restes du parti gibelin, des aventuriers de tout pays et surtout des moines mendiants schismatiques. G'est à lui que le fougueux Occam écrivait : Défende me gladio, défendant le calamo, et que s'attachaient tous ces cordeliers en délire qui traitaient le pape d'hérétique pour avoir déclaré que les frères mendiants, malgré leur vœu de pauvreté, devenaient propriétaires de leurs aliments au moins par la consommation. Tels étaient les théologiens d'Etat de Louis de Bavière. En envahissant l'Italie, ce prince s'attira une bulle d'excommunication (% octobre 1327) et l'interdit entra à Rome avec lui. U se trouva, du reste, assez d'apostats pour y faire le service religieux, et même pour y suivre contre le souverain pontife une procédure dérisoire, qui aboutit à une sentence de déposition, au nom du clergé romain, contre celui que Louis de Bavière appelait injurieusement Jacques de Gahors ou le Prêtre- Jean. Pour couronner cette œuvre d'iniquité, Louis créa un anti-pape sous le nom

(1) p. Anselme, Bist. des grands off. de la cour,, t. ii, p. 714.

de Nicolas V; c'était un cordelier révolté, dont le règne faillit se ternainer d'une façon grotesque : une personne quMl avait épousée autrefois et qui lui avait permis de la quitter pour entrer dans Tordre de Saint-François, obtint contre le prétendu pape une sentence qui Pobligeait à la reconnaître comme sa femme. Je me hâte d'ajouter que ce religieux dévoyé répara bientôt ses torts en se réconciliant avec l'Eglise.

Au moment où Rome voyait ces scandales, la meilleure partie du clergé avait fui, et la plupart des fidèles étaient dans une déplorable incertitude. Il importait de leur faire connaître la bulle fulminée par Jean XXII contre l'Empereur. Mais l'entreprise semblait impossible dans une ville entièrement occupée par les troupes impériales. Or, le 22 août 1328, un jeune chanoine, accompagné de quatre hommes masqués, se rendit sur la place de San Marcello et y lut d'un bout à l'autre, devant un rassemblement d'un millier de personnes, le document pontifical. Puis, prenant la parole, il affirma, dans les termes les plus énergiques, la fausseté des accusations portées contre le pape, et la nullité des procédures faites contre lui au nom du clergé de Rome, alors que les principaux chapitres et tous les religieux avaient quitté la ville à cause de l'interdit; et il s'offrit à prouver son dire par raison et même, au besoin, par l'épée, en lieu neutre. Après quoi, de ses propres mains, il afficha la bulle sur la porte de San Marcello, et, montant à cheval, il gagna sans encombre le château de Palestrina; tandis que Louis de Bavière, prévenu un peu tard, perdait sa peine à le faire poursuivre et se vengeait sur l'effigie du souverain pontife, brûlée en pleine place publique pour crime d'hérésie.

Par cet acte d'audace chevaleresque, Jacques Colonna, qui n'était pas encore dans les ordres sacrés, — ce qui rend moins étrange sa proposition relative au duel judiciaire, — Jacques Colonna avait lavé, autant qu'il était en lui, la tache imprimée à son nom dans la guerre livrée par ses parents à

Boniface VIIL Tous les chrétiens du temps avaient maudit Tatlentat d'Anagni et Toutrage infligé par Sciarra au vicaire de Jésus-Christ; tous avaient éprouvé Phorreur si éloquemment exprimée par Dante :

f Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni, — et Christ captif dans son vicaire; — je le vois bafoué une seconde fois; — je vois le vinaigre et le fiel se renouveler — et Christ mis à mort entre des larrons vivants. >

Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso E nel Vicario suo Cristo esser catto.

Veggiolo un'altra volta esser deriso; Veggio rinnovellar Taceto e*l fêle, E tra vivi ladroni esser anciso (1).

Mais il faut bien Tavouer, sauf cet attentat sacrilège et universellement honni, la noblesse, le courage, les malheurs des Colonna obtinrent Tadmirationetla pitié des contemporains. L'histoire s'est faite longtemps complice de cette indulgence et semble même avoir condamné le belliqueux pontife. Elle a oublié que les Colonna furent ses agresseurs injustes et insolents; qu'ils abusèrent indignement de la force qui les rendait si dangereux pour la tranquillité de Rome; que Boniface, quoi qu'en ait dit le grand poète gibelin, écho de vains bruits populaires, n'employa que des moyens légitimes dans leur énergie contre des vassaux rebelles, qui étaient en même temps les ennemis de l'ordre public. Aujourd'hui le procès est revisé. On ne refera pas, dans l'ensemble, la vengeresse Histoire de Boniface VIII, due à l'un des esprits les plus larges, les plus sympathiques, les plus hbéraux de l'Italie contemporaine, à don Louis Tosti, moine du Mont-Cassin.

Sans doute on peut différer d'opinion sur la place et le rôle que marquait à la Papauté, dans les temps modernes, le progrès naturel de la civilisation. Mais telle n'est pas la question de Boniface VII(. Ce n'est pas une question de convenance et d'opportunité; c'est une question de justice. Il reçut de ses

(1) Purgat. G. XX, 80-90.

prédécessears le ponti/ftat politique, grande et noble institotion qui avait fondé Tindèpêndance de l'Italie et sauvé la civilisation de PEurope; dépôt séculaire, où s'unissaient les promesses divines, le vœu des peuples chrétiens, le travail naturel des forces sociales et Tœuvre personnelle des plus vaillants défenseurs delà justice sur la terre. Pour garder intact ce dépôt altaqué par le mensonge, la ruse et la violence, Boniface refusa toute concession et tout compromis. Il sut combattre et souffrir pour cette sainte cause, jusqu'à la mort, que dis-je? jusqu'à Toutrage et au soufflet.

Nous tous, catholiques du xix"" siècle, qui avons applaudi constamment aux héroïques efforts, aux glorieuses défaites de Pie IX, gardons-nous de blâmer Boniface YIII, gardons-nous même de le plaindre. Battu sur le terrain des faits, il est resté vainqueur sur le terrain de la conscience. Il garde cette gloire de n'avoir trahi ni son droit, ni son devoir. C'est un de ces vaincus immortels, grâce à qui subsiste le règne de Dieu ici-bas; un de ces imprudents, de ces obstinés, de ces aveugles, qu'on accuse de tout perdre et sans qui tout serait perdu : car tout est perdu quand la conscience abdique, et rieu ne l'est tant que rhonneur est sauf!

Ainsi le coup de main de la place San Marcello purifla le nom si compromis des Golonna. Je ne prétends pas d'ailleurs que le jeune et brillant chanoine de Saint-Jean de Latran eût un mandat en forme des membres de sa maison. Quelquesuns servaient l'empereur, et linfortuné Sciarra Colonna prit une part active à son couronnement dans Rome : infortuné, en effet, qui mourut peu après poursuivi, ce semble, par une vengeance mystérieuse et sans avoir vu finir les souffrances de son exil. Etienne Colonna lui-même, malgré son grand cœur, n'avait peut-être pas dépouillé tout à fait le vieil homme. Mais la bravoure de son Giacomo ne pouvait qu'exciter son admiration, sa joie, sa fierté paternelles. A son retour dans Avignon, le jeune homme fut accueilli par d'una-

Dimes applaudissements. Le pape loi devait bien une récom* pense. L'évêché de Lombez venai} de vaquer par la translation de son premier titulaire, Arnaud-Roger de Comminges, à révêché de Clermont. Jean XXII le donna à Jacques Colonna en lui accordant, d'abord, une dispense d'âge (il n'avait pas trente ans, et c'était alors l'âge exigé par les canons), et puis un intervalle d'un an pour se faire ordonner; son frère, le cardinal Jean Colonna, était nommé en attendant administra- *teur du diocèse.

Mais tout ce que je viens de dire fait apprécier le courage du nouvel évêque et non les autres vertus qui le rendaient encore plus digne de cet honneur.. Ecoutons, à ce sujet, Pétrarque louant son ami avec un parfait désintéressement, longtemps après sa mort et l'extinction de toute sa branche :

Vers rage de vingt-deux ans je devins Tami et Thôte de cette illustre, mais, hélas! trop infortunée famille Colonna^ qui aura toujours mon respect et mes regrets. Je passai près d'elle presque toute ma jeunesse, mes années de printemps. Je dus ce bienfait à cet homme incomparable, Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dont le souvenir me sera toujours aussi doux que triste. Le monde n'était pas digne de lui, Jésus- Christ le réclamait et il n'a pas tardé à le ravir à la terre pour le rendre au ciel... Il m'avait vu à Bologne lorsque j'étais encore presque un enfant, et comme il me le dit plus tard, mon extérieur l'avait favorablement prévenu, bien qu'il ignorât encore d'où j'étais; il me savait seulement écolier comme lui. Car il s'appliquait à ces études que j'abandonnai, tandis qu'il les poursuivit jusqu'au terme le plus honorable {la licence ou le doctorat)^ et tout jeune encore, mais par un vrai mérite, il fut élevé à l'épiscopat. Revenu pour ce motif à ce qu'on appelle la cour romaine, il m'y revit (car j'étais destiné dès l'origine à cette rude prison), il me retrouva lorsque mes joues se couvraient de leur premier duvet; et, après s'être informé exactement de ma condition, il m'admit enfin dans sa compagnie. Je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu de plus aimable et de plus suave. Nul n'égala Jacques Colonna en gravité, en amabilité, en sagesse, en bienveillance; nul ne fut plus modeste dans la bonne fortune, plus ferme et plus courageux dans le malheur. Je ne parle pas par ouï dire, mais en témoin. En éloquence, il n'{^-

— levait pas de rival : il tenait les cœurs dans sa main, et soit qu'il parlât au clergé ou au peuple, il menait où il voulait les âmes de ses auditeurs. Dans ses lettres et dans sa conversation, il avait une clarté merveilleuse : à le lire ou à l'entendre on voyait le fond de son cœur, et l'on n'avait jamais besoin d'explication, tant l'expressiqn obéissait fidèlement à la pensée. Que dire de son incomparable affection pour les siens, de sa libéralité infatigable pour ses amis, de son inépuisable charité pour les pauvres, de son afiBsibilité pour tout le monde? Cet homme, d'un mérite achevé, si ad unguem, pour employer un mot d'Horace, avait encore une telle dignité d'extérieur et de manières, qu'en le voyant seulement entre mille autres vous l'auriez reconnu pour un prince. Il m'eut à peine entretenu deux fois qu'il m'enveloppa des filets de sa grâce et de son éloquence, au point de s'emparer de mon âme tout entière pour n'en sortir jamais, même après sa mort. Il était alors au moment de partir pour son évèché de Gascogne; ignorant sans doute le droit qu'il avait acquis déjà de me commander, il me pria d'être du voyage, soit par une confiance que je ne pouvais justifier, mais qui venait de son habileté à lire les sentiments sur le visage, soit qu'il fût content de mon esprit et charmé de mes rimes italiennes, où je dépensais alors toute ma verve de jeunesse. J'obéis, je partis (1).

Messieurs, nous partirons avec les illustres voyageurs, nous les accompagnerons à Toulouse et à Lombez. Mais j'ai déjà trop usé et abusé de votre complaisance pour aujourd'hui, et je vous propose de remettre la partie à mardi prochain.

(1) Nnllas fliovirogravior, noUos alacrior, nallas sapientior, nnllas melior» nal- Ins aul in prosperis modestior, aut fortior in adversis atqoe constantior... Jam in eloqnentia nullas par; corda hominum habebat in manibas; sive ad clerom, sive ad popalam sermo esset^ qaoconqne sibi libnisseï, animos anëientiom rapiebat. Jam et in epistolis et io qaotidiano colloquio, tam clams nt com eam vel légères vel audires, cor ejus introspiceres... Inerat et in suos sine exemple charitas, in amicos liberalitas indefessa, inexhaasta pietas in paaperes, affabilitas in omnes... Epist, seniL (Fracassetti) xti, 1 (olim xt, 1» éd. Basil., p. 1017).

Messieurs,

Nous avons aujourd'hui un voyage à faire, vous le savez, et je crains que vous n'ayez rêvé à ce propos d'une partie de plaisir. Je vous préviens, quoiqu'un peu tard peut-être, que c'est tout autre chose. Je vous avouerai même qu'en m'occupant ces jours-ci, dans la solitude de mon cabinet de travail, à réunir et à grouper les textes relatifs au voyage et au séjour de Pétrarque à Lombez, j'ai été effrayé, alarmé, découragé du morcellement, de l'émiettement de ces menus détails. Il me semblait à peu près impossible d'en faire un ensemble présentable. Pour ne pas céder au découragement et à la tentation de vous rendre vos billets, il m'a fallu appeler à mon secours ces belles maximes de constance, de force d'âme, de suite et d'unité dans la conduite de la vie, que Zenon et Descartes inculquent à leurs disciples. J'ai dû surtout me rappeler ce que je sais dès longtemps, ce que j'ai dit la dernière fois, de votre patriotisme local, pour me persuader que vous ne voudriez à aucun prix vous ennuyer en pays toulousain. Je me suis répété, de plus^ qu'il faut bien quelquefois, même dans l'enseignement supérieur, s'arrêter aux plus humbles faits. Certes, les tableaux d'ensemble plaisent davantage au professeur et aux auditeurs; on aime mieux toucher les hautes cimes, saisir de grands effets, porter des jugements sommaires et fixer des lois générales, que de s'aveugler à distinguer les atomes, les grains de poussière d'un

récit minutieux. Mais j'ai peut-être abusé des synthèses ambitieuses dans mes premières leçons de cette année. Il faut maintenant, ne serait-ce qu'à litre de réparation, faire de l'analyse bien humble, et même, aujourd'hui et la prochaine fois (deux fois ne sont pas coutume), bien décousue. Nous trouverons un peu plus tard. Dieu aidant, un juste équilibre entre les visées exagérées d'une sorte d'histoire littéraire a priori et le terre-à-terre d'une chronique découpée à petits morceaux. Et peut-être arriverons-nous, sans négliger les faits particuliers qui seront au contraire notre ressource et notre appui, à donner quelque unité et quelque intérêt à nos leçons prochaines sur l'action de Pétrarque dans la philosophie, la théologie, la politique, la philologie, la poésie de son temps et des siècles suivants.

Donc (deajacla est, nous partons d'Avignon et nous allons à Lombez par la route suivie constamment alors, Montpellier, Narbonne et Toulouse. Oh! je sais bien que c'est un charmant voyage, pour peu qu'on le fasse à la belle saison et en aimable compagnie. Et nous sommes au printemps : car c'est vers la fin de mars 1330 que nos voyageurs se mirent en route; et ce devait être une enviable société que celle de ces deux hommes, dont l'un gardait comme un reflet de l'antique grandeur romaine, dont l'autre portait avec lui l'avenir de la poésie nouvelle. Mais je ne suis pas poète ici — non plus qu'ailleurs, du reste. Je suis historien, soucieux avant tout d'exactitude et d'authenticité. Il me faut des textes positifs et formels. L'aimable poète a beaucoup écrit sur luimême, il a consacré à sa propre personne (et je ne lui en fais pas un reproche) près de la moitié de ses volumineux écrits; il nous a laissé dans ses lettres une autobiographie, qu'il ne s'agit que d'extraire pièce à pièce et de reconstituer dans sa liaison et son unité : travail, pour le dire en passant, qui a séduit ui^ de ses meilleurs éditeurs italiens, le professeur

Marsand (1), mais qui aurait besoin d'être repris en sousœuvre et achevé dans des proportions beaucoup plus vastes pour nous donner un Pétrarque en pied, un Pétrarque vrai et vivant, décrit et raconté par lui-même. Mais enfin Pétrarque, qui nous a dit tant de choses de sa vie, n'a pourtant pas jugé à propos de faire le journal de son expédition d'Avignon à Lombez et de nous transmettre ses impressions de voyage. Il n'y a dans ses lettres que quelques phrases éparses sur son séjour en Gascogne, et celle assurance qu'il a visité Narbonne et Toulouse avec attention. Il serait facile, mais dangereux, d'appeler l'imagination au secours de l'histoire. Il serait plus sérieux de décrire, d'après les documents et l'archéologie, les hommes et les choses que Pétrarque et Jacques Colonna ont dû voir et admirer ou blâmer dans ces régions. Sans renoncer tout à fait à cette ressource, ne craignez pas que j'abonde en ce sens, et que je vienne vous pré-* senter une façon de voyage d'Anacharsis en Grèce, je veux dire en Languedoc, au commencement du xiv* siècle. Ce travail, du reste, a été déjà fait bien ou mal. Il existe un ouvrage assez étendu (cinq volumes in-8**) sous ce titre : Viaggi di Petrarca, publié en 1820 par le professeur milanais Ambr. Levati. Les Italiens l'estiment encore comme ce qu'ils ont de plus complet sur la vie entière de Pétrarque : car (vous poiivez en juger déjà par ce que nous avons vu de sa carrière, et la suite justifiera davantage encore ce point de vue) sa vie fut un voyage, dans le sens le moins métaphorique possible, une suite à peu près continuelle de déplacements. Le premier livre de cet ouvrage est précisément consacré au voyage de Lombez, et il tient près de deux cents pages. Malheureusement c'est de tout ce roman historique la partie la plus romanes-

(l) Memorie délia vita di Fr. Petrarcaf ch'egli stesso ne lascià ecritte nelle opère eue latine, dans la magnifique édition des Rime de Padoue 1819-20, 3 vol. gr. in-4«. {]e travail a été reproduit depuis dans une foule d'éditions de Pétrarque, par exemple celles de Le Monnier (Florence, 1845, 1847, 1851, 1854, etc., avec le commentaire de Leopardi). On peut le lire aussi dans on petit yoK à'Àutobiografie de la Collection diamant (Florence, Barbera, 1859.)

que et la moins historique, et Fauteur n'a eu en main que , des livres d'histoire générale très insuffisants pour le renseigner sur le vif des événements et des personnages locaux. Il n'a consulté ni Dom Vaissète, ni le Gallia christiana, ni le P. Anselme; il n'a pas su le premier mot de la famille maternelle de l'évêque de Lombez... Gardons-nous donc, tout en lui accordant un rapide coup d'oéil, de nous attacher à lui. Ici, comme presque partout ailleurs, notre seul vrai guide sera Pétrarque même, avec les documents contemporains.

Son silence absolu a laissé au professeur Levati le soin de nous apprendre qu'au départ les pèlerins se réjouissaient fort, et de voir des pays nouveaux, et de les parcourir dans la plus belle saison de l'année, « qui revêtait les bois de feuillage et les prairies d'herbes et de fleurs et inspirait aux oiseaux d'amoureuses chansons (1). » Pour peu que le temps ait été pluvieux, ce qui n'a jamais été rare dans nos printemps du Midi, les impressions des voyageurs ont dû être assez éloignées de ces gracieuses images; et je serais porté à croire qu'il en alla de la sorte, vu les souvenirs peu agréables physiquement que Pétrarque a gardés de cette expédition.

A Montpellier, on suppose que les magistrats et l'Université en corps sont venus au-devant de ces hôtes illustres, et que Pétrarque a eu le plaisir (si c'en était un pour lui) d'embrasser un de ses anciens professeurs de droit.

Narbonne, je l'ai dit, fut visitée soigneusement par notre poète : lui, si épris d'antiquités romaines, ne put manquer d'étudier celles qui décoraient alors, beaucoup plus richement qu'aujourd'hui, cette vieille cité : le capitole gallo-romain y subsistait encore, il n'a été démoli qu'au milieu du xv* siècle; on y admirait aussi, comme un travail digne de la grandeur du peuple-roi, le Pow5 septimm ou septuple pont, qui allait de Narbonne à Capestang en traversant le lac interposé (2). Jacques

(1) Levati, Viaggi di Petr., 1. 1, p. 33.

(3) J'emprunte ces détails à i'abbé de Sade, Mém, sur Pétr,, t. f, p. 151.

Colonna reçut sans doute Thospitalité du vicomte de Narbonne, qui avait épousé une sœur de sa mère, Jeanne de risle-Jourdain (1).

A Toulouse, il a dû être accueilli par notre second archevêque, Guillaume de Laudun, transféré de Vienne en 1327 ^ ce siège devenu archiépiscopal depuis dix ans. Vous le savez, en effet, c'est en 1317 que le pape Jean XXII, en même temps qu'il diminuait le diocèse de Toulouse par la création sur son territoire de nouveaux évêchés (celui de Lombez par exemple), relevait l'importance de ce siège en le séparant de la province ecclésiastique de Narbonne pour l'élever au titre métropolitain. C'est assurément un des faits les plus remarquables de notre histoire ecclésiastique provinciale, et il a donné lieu à bien des commentaires contradictoires. Dans ce siècle troublé, les passions politiques, les haines de parti envenimèrent presque toujours les appréciations en ce qui concerne les actes de l'autorité pontificale, et nous nous ressentons encore de ces injustices. On a bientôt dit que l'histoire réforme les arrêts mal fondés des contemporains : l'histoire est œuvre humaine, sujette aux mêmes incertitudes et aux mêmes erreurs que tous les autres emplois de notre activité; de sorte qu'il y a bien des noms et bien des faits tirés en sens contraire après des siècles dans l'arène de l'histoire, comme ils l'étaient sur le terrain de l'opinion contemporaine. On a trouvé toutes sortes de motifs humains peu glorieux à ces créations ecclésiastiques du pape de Cahors. Je doute qu'il soit utile ou sûr d'argumenter sur des intentions; le seul parti raisonnable est peut-être de juger les faits en eux-mêmes et dans leurs conséquences nécessaires. Or, les érections de nouveaux diocèses furent très utiles à nos contrées : elles y multiplièrent les centres actifs et féconds de vie religieuse, intellectuelle et commerciale, en faisant naître des villes où il n'y avait que des villages; elles améliorèrent l'administration ecclésiastique

(1) p. Anselme, Hist, des grands offieierst t. ii, p. 714.

en décomposant d'immenses diocèses, trop vastes pour la sollicitude d'un seul pasteur, et en éloignant le danger moral résultant pour les dignitaires de TEglise d'énormes revenus accumulés sur la même tête : tentation d'avarice et de cupidité, périlleuse toujours, plus redoutable encore à cet âge de transition et de trouble, et à laquelle n'avait pas su résister le dernier évêque de Toulouse, Gaillard de Preissac, neveu de Clément V, déposé par Jean XXII.

Le premier archevêque de Toulouse, nommé par ce dernier pape en 1317, fut au contraire un homme de vertu et de talent. Il se nommait Jean-Raimond de Comminges, fils du comte Bernard VII. Jacques Colonna l'avait vu à Avignon; car son mérite le fit élever aux honneurs de la pourpre et il quitta son siège pour la cour pontificale, où il rendit de grands services. On raconte à sa gloire qu'il refusa hautement, dans le conclave qui suivit la mort de Jean XXII, la promesse qu'on lui demandait de maintenir le séjour du Saint-Siège en France : ce qui lui aurait fait manquer la tiare. Il avait été remplacé à Toulouse, je l'ai déjà dit, par Guillaume de Laudun, contemporain du passage de Pétrarque (1).

Deux choses durent frapper notre poète et son compagnon dans la nouvelle ville archiépiscopale. Pétrarque, si dévoué aux études de littérature antique, Colonna, qui avait parcouru la France et l'Italie pour demander la science aux écoles les plus célèbres, accordèrent certainement leur attention la plus sympathique, d'abord à notre Université, qui était alors dans une période d'accroissement et d'activité renaissante. Car un an avant (juillet 1329) avaient été publiés les Statuta pro reformatione Universitatis lolosanœ, qui réglèrent son organisation complète et définitive d'après les us et coutumes consacrés par les papes. Quel dommage que Pétrarque ne nous ait pas transmis son avis motivé sur les professeurs et les étudiants de cette époque lointaine ! Nous pouvons induire

(l) Snr tous les faite relatifs à Tarcfievôché de Toulouse, GalL christ,, t. xiii.

cependant de quelques paroles de lui qu'il en reçut une impression très favorable; car dans une des lettres de sa vieillesse, dont j'ai déjà cité des extraits, insistant sur le thème cher à tout vieillard, Umdator temporisacti: — «Mes enfants, tout dégénère, » — mais y insistant certes avec une incontestable vérité à cette triste époque de décadence universelle, il vantait Montpellier et Toulouse pour les avoir visités autrefois, et il déclarait que ces villes avaient bien décliné dans leur prospérité commerciale et dans leur activité scientifique.

Mais qu'avait-il pensé de l'autre institution qui dut particulièrement le frapper à Toulouse, du Collège de la gaie science, qui devint trois siècles plus tard l'Académie des jeux floraux? Je suppose d'abord qu'elle n'a pu passer inaperçue pour notre voyageur.

Le professeur Levati raconte qu'il arriva tout juste le !•' mai à Toulouse, comme pour assister à la fête des fleurs (1). Se non è vero, è ben Irovato. Mais remarquez pourtant que c'est assez vraisemblable. Nos voyageurs sont partis d'Avignon à la fin de mars, et ils n'ont dû arriver à Lombez que peu avant le 1" juin, puisque Pétrarque dit expressément qu'il y a passé Vété. Ne croyez pas d'ailleurs que le collège de la gaie science ait chômé en 1330. L'institution était encore dans la ferveur et l'activité exubérante de la jeunesse. Vous savez qu'elle ne datait que de Sept années; c'est en 1323 que sept bourgeois de Toulouse, réunis au pied d'un laurier (ce trait seul aura fait tressaillir Pétrarque), dans un verger de la rue des Augustines, et prenant le titre de très gaie compagnie des sept troubadours de Toulouse, avaient convoqué pour la première fois les poètes du Languedoc à une joute poétique (2). Je vous lirai, non pas cette lettre de convocation un peu trop longue, mais de préférence une page publiée trente ans après par un survivant, chancelier du gai consistoire, Guillaume Molinier,

(1) Viaggi di F. Petr., t. i, p. 65.

(2) M. de Pons&D, Eût» de VÀeadémie des leu» floraux (Toalonse, 1764), p. 14.

- séparée qu^elle exprime également et avec plus de précision l'esprit de Tinstitution primitive.

Le docte chancelier donne jusqu'à cinq raisons pour lesquelles la gaie science a été inventée. Je passerai sous silence les deux dernières (la concision du vers et les ressources qu'il ofifre à la mémoire), mais je recommande à votre attention, messieurs, la première et la principale : « Pour que l'homme, en récitant ou en lisant, se récrée, et apprenne des mots heureux, et par belles chansons mélodieuses donne à son cœur joie et allégresse; car par joie et allégresse maints soucis sont étouffés. Et de plus on porte mieux le poids du travail quand parfois on se donne soûlas et déport. Car Un' est pas déserteur du travaU, — celui qui prend déport pour mieux souffrir travail. »

Esta sciensa foc atrobada... per so que recitan e legen hora s'ea déporte, e los motz entenda e aprenda, e yssamens per qaes hom per bels chaos melodioses e plazens se done en son coratge gaug e alegrier : quar per gaug e per alegrier son mant cocirier apremegut, e ysshamens quar hom porta plus leu tôt trebalh cant alcunas vetz se dona solas e déport. Car a trebalh no fug ni falh qui pren déport per miels sofrir trebalh.

Voici maintenant deux autres motifs de l'invention de l'art poétique : « Pour fuir l'oisiveté, qui est la mère du péché et du vice, car, selon Caton, long repos est aliment dépêché. — Pour qu'on puisse et ose déclarer et exprimer son désir et sa volonté, ce que parfois on ne pourrait ou n'oserait faire autrement : car telles paroles sont agréées sous forme poétique qui seraient repoussées sous une autre forme. »

.... E per so que per ociozetat en pecat ni en vici hom no caja. Quar, segon que ditz Catos, loncz repaus es noyrimens de pecatz. — E per so qu*om puesca e auze declarar e expressar son dezirier e sa voluntat, laquai cauza per aventura estiers no poyria o no auzaria : quar per maniera de dictât son alqunas paraulas grazidas, que fora dictât serian desgrazidas (1).

(1) Las flors del gay saber estiers dichas las Leys d'amors (Monuments de la littérature romaoe depuis le xiv« siècle, publiés par M. Gation-Arnoult), Toulouse (1848), 3 vol. in-4o, t. i, p. 10.

Eh bien, messieurs, Pétrarque aurait-il été choqué de ce quHl y a d'incomplet dans l'esthétique toulousaine? aurait-il réclamé en faveur de l'idéal poétique, à peine entrevu par cette théorie d'apparence mesquine et positive? Je ne sais> et à vrai dire, j'en doute. Oubliez la métaphysique littéraire de notre xix« siècle. Après tout, Boileau n'aurait guère demandé davantage, et Malherbe, vous le savez, ne s'est pas même élevé si haut. Au fond, n'est-ce pas la définition populaire et pratique de la poésie que ce nom de gai savoir? N'est-ce pas sa raison d'être la plus frappante que ce besoin de soulm et de confort parmi les épreuves et les fatigues de l'existence? N'est-ce pas enfin sa meilleure apologie contre les utilitaires de tous les temps et de toutes les couleurs que cette naïve maxime rimée : A trebalh no fug ni faUh Qui pren déport per miels soffrir trebalh ? Mais ce que Pétrarque aurait approuvé, non sans être ému, non sans rougir peut-être, comme un homme qui s'entend dire son secret, c'est cette remarque plus naïve encore : Les vers servent à exprimer les désirs qu'on ne pourrait ou qu'on n'oserait déclarer autrement. Vous vous rappelez ici le mot si plaisant du Barbier de Séville : « Ce qu'on n'oserait pas dire on le chante. » Je trouve autant de vérité, avec un sens plus sérieux et plus profond, dans la remarque de Molinier que dans la boutade de Figaro. — Si Pétrarque entendit après cela les poésies, d'ordinaire très pâles et très besogneuses, qu'inspirait ce programme officiel, il aura constaté la décadence irrémédiable de cet art dont il a montré l'apogée dans le groupe des poètes provençaux chantés au quatrième chapitre de son Triomphe de l'amour. 11 aura probablement entrevu la vérité si glorieuse pour sa muse : la lyre des troubadours est brisée et ne rend plus de sons; du moins il n'en sortira plus une seule de ces grandes harmonies qui entrent dans le trésor poétique de l'humanité; la. lyre italienne, grâce à Pétrarque surtout, va lui succéder dans le concert de la poésie moderne et préluder à des destinées plus hautes et plus durables,

Ne m'accusez pas de trop m'attarder à ce qui n'est après tout qu'une hypothèse. Elle a an moins l'avantage de nous faire saluer en passant un des événements littéraires du xiv* siècle, celui qui marque la période de déclin de la poésie du midi de la France : nouvelle preuve après tant d'autres que ce siècle est bien chez nous un siècle de transition mais non pas, comme en Italie, de renouvellement littéraire. Cette hyifothèse est d'ailleurs si naturelle qu'elle s'est imposée nonseulement à Levati, mais au meilleur biographe de Pétrarque, à Tabbé de Sade (1), et à l'un des derniers historiens des trou* badours, M. Baret (2). Il est certain que Pétrarque a bien connu les poètes du midi de la France; et il est difficile de croire qu'il ne les ait pas étudiés surtout quand il commençait à cultiver la poésie italienne, c'est-à-dire précisément au temps où nous sommes, aux années qui suivirent la première apparition de Laure. Il dut profiter de l'occasion qu'il eut à Toulouse et à Lombez de demander aux survivants de la poésie provençale les secrets de leur art si raffiné. Il a pu en particulier connaître et voir de près, soit un gentilhomme de l'Aslarac (l'Astarac est compris en partie dans l'évêché de Lombez) qui prit part à la fondation du gai consistoire et dont M. Noulet a retrouvé le titre féodal et les titres poétiques, Bernard de Panassac, seigneur d'Arrouéde (3); soit un de ceux qui succédèrent aux fondateurs dans la même académie, Pierre de la Selva, docteur en droit deSamatan, une ville qui touche à Lombez.

Nous voici rendus au terme de notre voyage, après ces retards bien excusés par l'intérêt nîajeur qui s'attache à la plus célèbre et à la plus aimable institution de Toulouse.

J'ai déjà dit que Lombez avait été détaché du diocèse de

(1) Mém. sur Pétrarque, l. i, p. 154.

(2) Les Troubadours et leur influence sur la littérature du Midi de V Europe CParis. Didier, in-lSI}.

(3) Etudes sur quelques troubadours du xive siècle, I. Bernard de PanassaCt 6 p. in-8o (extr. des Mém. de l'Acad. des sciences de Toulouse,)

Toulouse par Jean XXII, qui Térigea en évêché suffragant de celte métropole, en même temps que Saint-Papoul et Rieux et peu avant Lavaur et Mirepoix; Boniface VIII avait déjà fait de même pour Pamiers. Le diocèse de Lombez était formé de cent paroisses, faisant partie les unes du comté de Comminges, les autres du comté d'Astarac. Vous savez que les familles comtales de ces deux pays étaient alliées Tune et l'autre à celle de Colonna.

Parmi les cent paroisses du diocèse de Lombez, plusieurs, mais surtout Samatan,dont on remarque encore aujourd'hui la rivalité fière et peu sympathique avec sa voisine, avaient plus d'importance que la ville épiscopale au moment de la création du siège. Mais Jean XXII choisissait l'église la plus antique, la plus vénérable, et aussi (ce qui était de règle pour lui) une église monastique, dont les religieux devenus chanoines formaient le chapitre cathédral. Or, Lombez était certainement un des plus anciens centres de la civilisation ibérienne dans l'Aquitaine primitive. Son nom, où il estdifQcilede méconnaître des éléments qui se retrouvent souvent dans la toponymie de l'Espagne et de la Novempopulanie, voulait dire probablement vieille ville. Cette place était déjà déchue de son rang avant la conquête romaine, et elle ne reçut pas d'évêché dans la première organisation ecclésiastique de la Gaule. Mais elle fut évangélisée plus tard par un de ces évêques régionnaires dont les tombes vénérées marquent çà et là les localités les plus modestes d'un mystérieux caractère de noblesse chrétienne. Ce patron toujours inyoqué s'appelait, d'après la tradition populaire, qui le faisait venir d'Orient, Majan le pèlerin. Il fut enseveli dans un oratoire voisin de l'église paroissiale de Sainte-Marie de Lombez; mais son corps n'y était plus quand le pape vint changer le titre de cette église : dès le ix* siècle il avait été enlevé, par un de ces pieux larcins dont on écrivait l'histoire et dont on fêtait l'anniversaire, et il reposait dans l'abbaye de Villemagne en Bas-Languedoc,

Je dois maintenant vous dire comment Téglise Sainte-Marie était devenue monastique. Un duc d'Aquitaine, Raimond dit Raflnel, la donna pour le salut de son âme et pour la rémission de ses nombreuses iniquités — ce sont à peu près ses termes — aux moines de Saint-Tiberi au diocèse d'Agde, dès le ix"" siècle. Dono hcum qui appeUalur Lombes situm in territorio tolosano super rivulum Save, in quo est ecdesia consecrata in honore genitricis Dei Mariœ et oratorium non longe posiium in quo rcquiescitChristiconf essor Majanus (1). Lombez appartint ainsi aux Bénédictins; mais deux siècles plus lard, en H20, l'abbé, dégagé sans doute déjà par l'éloignement ou par des circonstances inconnues du monastère de Saint-Tiberi, donna son église au prévôt de Saint-Etienne et à l'évêque de Toulouse, et dès lors Lombez fut desservi, comme Saint-Etienne, par des Augustins. — C'est donc avec ces religieux que Jean XXII organisa la nouvelle cathédrale, qui devait renfermer 28 prébendes inférieures et 12 places de chanoines, parmi lesquels quatre avaient le titre de dignités, savoir : le prévôt, l'archidiacre, le sacriste (ou curé) et le préchantre, qui avait la direction du chant : le chant eut toujours une grande importance en pays toulousain et spécialement à Lombez. J'ai eu le plaisir de retrouver quelques détails sur la musique de cette cathédrale et de publier même des notes pour servir à l'histoire des serpents de Lombez (2). Il s'agit de serpents de cuivre, inconnus aux naturalistes, mais qui ont fait du bruit, beaucoup de bruit, dans nos sanctuaires, du xvr siècle au xix% et qui ont cédé leur place temporairement à l'ophicléide, qui ne valait pas mieux. Ceci soit dit en façon de parenthèse : car le xiv« siècle se passait encore de ces monstrueux ronfleurs.

Le souverain pontife avait pu faire d'un couvent un chapitre et d'une abbatiale une cathédrale; mais il n'était pas si

(1) GalU christ., t. xiii; Instrum. EceL Lumbar., p. %61, ;9) Remu de Gascogne, t. zi? (187oj, 457.

aisé de faire d'un village mince, pauvre, humide, un séjour agréable; et à l'arrivée de son second évêque, Lombez n'en était pas encore là. Je n'examine pas si cela est venu depuis. Dans la bulle de fondation de cet évêché, bulle qui n'a été publiée ni par le Gallia ckrisliana, ni par V Histoire de Languedoc, ni par V Histoire de la Gascogne, mais dont j'ai vu plusieurs copies, Jean XXII avait mis à la suite du nom de Lom< bez cette explication plus ou moins flatteuse : quemdecoramus nomine oppidtdi, — « que nous honorons du nom de bicoque, » traduisait familièrement un savant prêtre de ma connaissance qui a travaillé toute sa vie à l'histoire de Lombez, sa patrie, et qui est mort sans en avoir écrit un chapitre. Mais il ne se permettait qu'en très petit comité des traductions aussi compromettantes, et je l'ai vu prêt à s'armer en guerre contre mon excellent ami M. Bladé, qui avait osé écrire de cette ville épiscopale : «bourg fiévreux et sans caractère. » A Dieu ne plaise que je brave ici de telles susceptibilités patriotiques, toujours dignes du plus grand respect ! Mais à titre d'historien, je dois dire que jusqu'à la fin de l'ancien régime, Lombez, agrandi pourtant et renouvelé par ses évoques, ne parvint pas à se faire une réputation brillante : témoin l'adage que savaient tous les abbés du dernier siècle et que Maury, grand- vicaire à Lombez de M. de Fénelon, petit-neveu de l'auteur du Télémaque, aimait à répéter : BeaU qui habitant urbes — Prœter Saint'Papoul et Lombez.

Que devait-ce être de la ville, du pays et des habitants, le jour où Jacques Colonna et Pétrarque y abordèrent? Ecoutez ce que ce dernier écrivait à son ami quelques années plus tard :

... Par combien de prièi^s et de caresses ne m'avez- vous pas pressé (en rougiriez-vous maintenant!) devons accompagner au pied des Pyrénées I A vrai dire mon cœur me poussait à vous suivre plus que votre autorité ne m'entraînait.... Et vous alors, vous vous étonniez chaque jour de mon énergie à la fatigue, à moi né et nourri dans les loisirs littéraires; surtout à une saison de Tannée qui était peu

favorable, par des routes raboteuses, dans un pays inculte et (ce qui nous gênait plus que tout le reste) avec des personnes grossières et fort éloignées de nos moeurs (1).

Terres incultes! cela a cessé depuis longtemps. En ce qui regarde la culture, le mouvement qui créait des villes nouvelles au milieu des forêts défrichées, àTépoque même où nous sommes, et dont je vous dirai bientôt quelque chose, n'a pas peu contribué à mettre en pleine valeur les rives de la Save si fertiles en blé. Quant à la saison, Pétrarque, qui se plaignait du vent d'Avignon (vous savez le proverbe : Avenio ventosa, sine vento venenosa, mm vento fastidiosaj, trouvait chez nous ce vent ù' autan, qui n'est pas aimable en été; d'ailleurs les orages, si fréquents aux environs de l'Océan et des Pyrénées, l'effrayaient, il nous a fait l'aveu de cette faiblesse. Il oppose encore, dans une de ses épîtres senties, où il rappelle son séjour en Gascogne, le ciel orageux de la contrée à la compagnie très sereine dont il y jouit : cœlo sœpe turbido, sed serenissimo comitatu (2). Si donc ce souvenir lui resta toujours cher et délicieux, il serait téméraire d'en faire honneur aux Ueux eux-mêmes; c'est à i'évêque et à ses entours qu'il faut rapporter ces longs regrets de notre poète :

Cet incomparable Jacques Colonna, alors évêque de Lombez, dit-il dans TEpitre à la postérité, me conduisit en Gascogne au pied des Pyrénées. J*y passai un été presque céleste, grâce à l'amabilité de I'évêque et de ses compagnons; de sorte qu'au souvenir de ce temps, je ne puis m'empêcher de soupirer (3).

La conversation de I'évêque était spirituelle et joyeuse. Il aimait à plaisanter amicalement Pétrarque de ses petits travers. Il lui reprochait d'avoir peur du tonnerre; il s'amusait de ses cheveux blancs : car Pétrarque commença à grisonner avant l'âge de vingt-cinq ans. Il s'en consolait, non sans un grain de pèdantisme, en se vantant d'avoir cela de commun

(1) Famil., I, 5, Lettre du 9 août 1333 (Fracassetli, Lettere di F. P., t. i, 80).

(2) Senil. x, 2 (Dans Pracassetti, Lettere senili, t. ii, p. 85).

(3) ... Sobcollibufl PyreDeis, œstatem prope cœlestem mnlta etdomint eteomitam jacunditate transegi, ut semper teoipas il lad memorando sospirem.

avec les plus grands hommes : César, Virgile, et jusqu'à Numa Pompilius ! Il n'était pourtant pas exempt à ce sujet de toute coquetterie : Tair de sagesse que lui donnaient ses cheveux gris lui agréait, avoue-t-il, mais il n'aurait voulu rien perdre de cette fraîcheur de jeunesse dont il était alors fort soigneux. Il aimait à être cru plus jeune que son âge, et c'est tout au plus s'il peut se flatter de n'avoir jamais menti dans l'intérêt de cette prétention peu faite pour son sexe (1).

Mais à ces agréments mondains, qui faisaient aimer la compagnie de l'évêque de Lombez, se joignaient des vertus solides, par où il aurait pu être cité comme le modèle des évoques. Il avait été préparé dès l'enfance à la vie sacerdotale; on assure qu'il porta toujours l'habit clérical, et que dans sa première jeunesse il eut l'honneur de prêcher les cardinaux réunis en conclave (2), et vous n'avez pas oublié le magnifique éloge que Pétrarque a fait de son éloquence. Mais enfin l'atmosphère des écoles et celle des cours, où s'étaient écoulées ses plus belles années, n'étaient pas une garantie d'austérité morale et de ferveur religieuse pour un évêque de trente ans. C'est précisément par là qu'il surprit les témoins de sa vie pastorale, et surtout Pétrarque, dont je ne me lasse pas de citer le témoignage. Voici ce qu'il écrivait, après la mort de l'évêque, à son frère, le cardinal Colonna :

Né loin de sa patrie (Rome), pendant le très glorieux exil de son père, il fit entendre ses premiers vagissements dans un pays lointain. Enfant d*un naturel admirable, il passa ses plus tendres années sans vous, ou s'il fut avec vous, vous étiez alors tous deux à cet âge qui n'est capable ni d'un vrai jugement, ni d'une affection solide... Devenu jeune homme, dans son incroyable amour pour les lettres, que personne n'a aimées avec tant de passion, il se hâta de voyager en tout sens, tantôt en Italie, tantôt en France. Ainsi, toujours courant, cherchant dans les pays les plus divers à étancher sa noble soif, et se plongeant pour ainsi dire à toutes les sources du savoir,

(1) FamiLf i, 5; Yl, 3.

(2) Je ne trouve ce fait qae dans la très suspecte Historia délia famiglia Colonnai p. 193.

il se condamna jusqu'à Tâge mûr à un exil volontaire. Après quoi, il parvint avant le temps à Tépiscopat, l'admiration qu'excitait son mérite lui obtenant une facile dispense d'âge. Et il remplit cette charge de telle manière que tous les gens de bien rougissaient de voir un si grand homme sur un siège si modeste; tous, excepté lui, car, entièrement dégagé de tout mouvement d'ambition ou de cupidité, et content de son sort, il honorait profondément la dignité épiscopale, et non-seulement il ne désirait pas monter plus haut, mais il rejetait et maudissait toute pensée de ce genre, et regardait le faîte des honneurs comme un vrai précipice. . . Devenu évêque, dans sa sollicitude sincère pour le troupeau qui lui était confié, il vous quitta le plus tôt qu'il le put et se hâta de gagner son siège, sans se laisser effrayer par un si grand changement d'état et de séjour. Nourri parmi le luxe et les délices de Rome, il passa d'un front serein et d'une âme toujours égale aux forêts des Pyrénées. Aussi son arrivée parut changer l'aspect des lieux, bien loin que son nouveau séjour le fît changer de visage, et il semblait moins être passé en Gascogne que la Gascogne entière paraissait passée en Italie (1)... Je fis ce voyage avec lui, et le seul souvenir de ce temps me rend heureux, quand je me rappelle sa simplicité dans une si haute fortune, son humilité avec des talents si rares, et son admirable modestie avec la noblesse de son extérieur; quand je me rappelle surtout sa fidélité à remplir exactement toutes les cérémonies de l'Eglise, et dans un si jeune évêque une gravité que des vieillards même auraient enviée plutôt qu'ils n'auraient espéré d'y atteindre.

Evidemment Tintimité de Pétrarque avec le saint évêque était tempérée par ce profond respect dont vous sentez ici Paccent. Rarement^ malgré la complaisance du prélat pour les rimes italiennes de son hôte, il lui aura parlé de son malheureux amour. Nous verrons bientôt que Jacques Colonna s'amusait même à prendre Laure, Tobjet de ses chants enthousiastes, pour un personnage imaginaire.

Pétrarque épanchait plus librement son cœur avec deux hommes de la suite de Tévêque. Il faut bien que je vous dise

(l) Inter romanas opes ac delicias enutritus, ad Pyreneos saUus, serenissima fronte et aeqaissimo animo traDsivil : ita ut adventu ejns non tam sna quam locorum faciès rnntata, nec tam ipse in Vasconiam quam Vasconia omnis in Italiam transisse vidorentar. Ep.fam., iv, 13(olim6, éd. Genève, 1601; p. 156).

quelque chose ici, messieurs, de ces amitiés de notre poète, puisqu'elles débutèrent à Lombez. Les deux amis sont toujours appelés par Pétrarque, même dans sa correspondance, où leurs noms reviennent souvent, Lélius et Socrate (1). Làdessus les commentateurs se sont mis en train et ont multiplié les explications ingénieuses et souvent ridicules. Ainsi Tassoni, plus connu comme auteur de la Secchia rapita que comme annotateur (à la vérité peu révérencieux) des vers de Pétrarque, a prétendu, en s'apitoyant sur l'ignorance de ses prédécesseurs et en se flattant d'être le premier à voir clair dans cette énigme, que Lélius était Etienne Colonna, le père de l'évêque, et que sous le nom de Socrate le poète personnifiait Laure, ou plutôt son amour pour Laure, cet amour tout vertueux et confit en sagesse. Cela est aussi extravagant — l'abbé de Sade a bien raison de le dire — que les imaginations du P. Hardouin, pour qui Lalagé, dans Horace, était la religion chrétienne, et Lavinie, dans l'Enéide, l'Eglise de Rome. L'abbé de Sade a parfaitement retrouvé l'état civil des deux amis de Pétrarque. Mais écoutons d'abord ce qu'en dit ce dernier, dans les vers du Triomphe d'amour qui ont si bien égaré le Tassoni :

Poco era fuor délia comune strada

Quando Socrate et Lelio vidi in prima :

Coii lor più lunga via convieii ch*io vada.

quai copia d*amici I che nè'n rima

Poria nè'n prosa assai ornar, nè'n versi,

Se come de' virtù nuda si stima.

Con questi duo cercai monti diversi,

Andando tutti tre sempre ad un giogo :

A questi le mie piaghe tutte apersi.

Da costor non mi puo tempo ne luogo

Divider mai (siccome spero e bramo)

Infin al cener del funereo rogo (2) .

(1) Sur ces deux hommes voir l'abbé de Sade, Mémoires, 1. 1, p. 158 et snir., et M. Fracassetti, notes aux Lettere di F. P., 1. 1.

(2) Trionfo d'am.t cap. iv.

J8 VOUS citerai, malgré' ses imperfections, une traduction française recommandée par ua nom d'auteur d'origine méridionale :

A peine du chemin m'écartai-je un moment

Que j'aperçus d'abord Léliuset Socrate;

Il convient qu'avec eux je reste longuement.

Honorables amis, jamais vers, prose ou rimes

Ne pourront dignement vanter votre vertu !

Tous trois de plusieurs monts nous gagnâmes les cimes.

Je leur dis les secrets de mon cœur abattu.

Ni le temps, ni le lieu, ni la funèbre absence.

Ne purent séparer d'eux mon fidèle cœur.

Je les aime toujours et garde l'espérance

De les aimer encor dans un monde meilleur (1).

Lélius s'appelait de son vrai nom Lello, fils de Pietro Stefano; il était romain et, selon l'expression de Pétrarque, romain par son caractère antique non moins que par sa noble origine. D'une famille gibeline et dévouée aux Colonna, il fut attaché de bonne heure à la personne de l'évêque de Lombez, et il y a tout lieu de croire qu'il était un de ces masques qui lui firent cortège au coup de main de la place San Marcello. Après la mort de ce saint prélat, il devait s'attacher au cardinal Jean, retrouver quelquefois Pétrarque à Vaucluse, le recevoir à Avignon et entretenir avec lui un commerce de lettres jusqu'à sa mort.

Autant qu'il est permis d'en juger à distance, Lélius était surtout un parfait gentilhomme, d'une exquise courtoisie, d'ailleurs. plein de sens et de science, mais peut-être un peu bouillant, puisqu'il fallut que Pétrarque s'employât plus tard à le réconcilier, après une brouillerie fondée sur un faux bruit, avec Socrate. Ce dernier, son nom l'indique, devait personnifier la sagesse. Nous savons de plus- qu'il était fort aima-

(1) SonnetSf caniones, ballades, sextines, épîtres, églogups Pt triomphes de Pétrarque, trad. en vers, par Je comie Anat. de Monlesquiou (Paris, 1843, 3 vol. in-8«), l. III, p. 117.

ble, fort instruit et musicien habile; et pourtant il était né dans une contrée que Pétrarque appelle sauvage, en Belgique, non loin de Bois-le-Duc, dans la Campine, un pays bien connu aujourd'hui au moins par les touchants récits d'Henri Conscience. Il se nommait Louis, mais on ignore son nom de famille, si tant est qu'il en eût un. 11 était du même âge que Pétrarque et un peu plus jeune que Lélius. Ami de bon conseil, fermement attaché à l'honneur et à la vertu, sans ignorer les faiblesses humaines, il pouvait consoler l'amour souffrant de Pétrarque par le Non ignara malt de la reine de Carthage. Aussi* voyez l'amicale leçon qu'à son tour lui envoie notre poète, quelques années plus tard, quand son cœur commença de se détacher de ses rêves dangereux :

Je t'en prie, je t'en conjure, et je m'adresse la même exhortation à moi-même....; si tu n'as pas encore apaisé les orages de ton cœur (quant à moi j'ai conscience de mon trouble], chassons enfîïi tout ce qui nous inquiète, fixons une bonne fois nos âmes toujours flottantes, n'hésitons pas à exécuter, quoique bien tard, ce que nous avons trop renvoyé d'un jour à l'autre. Car enfin, si un voyageur s'était levé tard à cause d'un lourd sommeil ou des fumées du vin ou de la fatigue, tu ne lui conseillerais pas sans doute de rentrer dans sa chambre, parce que le soleil est déjà levé, et d'y prolonger son repos jusqu'à la nuit'. Tu lui conseillerais plutôt de hâter sa marche, de doubler le pas et de regagner par effort ce que le sommeil lui a dérobé. Nous sommes des voyageurs, tu le sais, et il nous reste une route immense, et l'heure est déjà tardive : car nous avons dormi notre matinée; secouons-nous donc avec d'autant plus d'ardeur, crainte d'être surpris dans nos retards. Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus, mais le temps presse, et à bon entendement et à vaillant coeur ce peu suffira. Adieu (1).

Qu'en dites-vous, messieurs ? Les amis de ce temps-là valent-ils ceux du nôtre ? Et vous seriez-vous attendus à cette édifiante homélie de Pétrarque, à ce mrsum corda adressé

(1) ... El nos (si recolis) viatores samas, et immensam nobis superest iter, et hora jam tarda esi: nostrum enim mane dormivimas. Que vigilantius exnrgendam est, ne cunctanles forte nos ^mors?) opprimai... Epist. fam» v, i3.

par un homme jeune encore, et mondain, et faible, à un de ses pareils? Ah! celte foi simple et robuste n'est plus de notre temps, je le sais trop, en dehors des âmes privilégiées, courbées par choix et par règle sous le joug de Dieu. Et pourtant je crois bien que là, dans ce christianisme profond et pratique, était le secret de ces amitiés d'autrefois, qui résistaient à tous les chocs, traversaient sans naufrage toutes les tempêtes, et survivaient même à la mort. Amitiés fortes, parce qu'elles avaient leurs racines dans la vertu et dans Dieu même; amitiés salutaires, parce qu'elles étaient une association de secours et d'appui mutuels dans la voie rude du devoir; amitiés nobles, parce qu'elles s'alimentaient à ce que l'âme humaine renferme de plus sublime, la foi et la prière. Je vous le demande, messieurs, ces amitiés, où les trouve-t-on aujourd'hui, en dehors des solitudes que le monde ignore et que Dieu bénit? Qu'elles renaissent du moins parmi vous, jeunes gens que réunit ce foyer d'études allumé par l'EgUse au milieu de ce siècle sans foi. Oui, malgré le progrès des funestes doctrines qui condamnent l'amitié, comme tous les sentiments, comme tous les devoirs, à n'être plus qu'instinct aveugle ou calcul intéressé et à s'éteindre au seuil de la tombe, rendez-nous ces couples d'amis chrétiens qui s'aidaient, qui se soutenaient, qui se donnaient la main l'un à l'autre pour franchir bravement tous les obstacles et arriver ensemble, toujours forts, toujours purs, toujours unis, jusqu'au pays de la jeunesse et de l'amour éternels !

Messieurs,

Nous sommes restés à Lombez; et quoique les textes de Pétrarque relatifs à son séjour dans cette ville ne soient pas fort nombreux, je ne les ai pas épuisés. Il est vrai qu'en revanche j'ai consacré une partie de ma leçon dernière à Toulouse, dont mon auteur ne disait rien. Aussi quelquesuns d'entre vous m'ont-ils accusé, fort amicalement d'ailleurs, d'avoir prodigué la broderie où l'étoffe me manquait et d'avoir rempli en vrai gascon les lacunes de mon sujet. C'est ma faute, sans doute, messieurs, et j'aurais dû vous présenter autrement cet épisode de Toulouse et du Collège du gai savoir. Mais je tiens a dire que ce n'en était pas moins à mes yeux une partie essentielle, et non la moins intéressante, de ce cours consacré à la fois à Pétrarque et à l'histoire littéraire de son temps. C'était mon devoir dédire quelque chose d'une institution toulousaine qui marque la dernière période de cette grande poésie méridionale, de cette lyrique des troubadours, dont Pétrarque est l'héritier. Je l'ai fait bien incomplètement certes, bien mal peut-être, mais je l'ai fait par raison et non par caprice.

Achevons maintenant cette « saison céleste» que notre poète a passée parmi nos pères, et nous tâcherons de suivre ensuite ses relations avec le pieux évêque de Lombez jusqu'à la mort de celui-ci.

La vie édifiante et l'humeur enjouée de Jacques Colonna charmaient Pétrarque, non moins que l'amitié plus épa-

nouie et plus mondaine de Lélius et de Socrate. Mais à ses aimables plaisanteries, à ses railleries sans fiel, Tévêque faisait succéder au besoin les graves propos, les pieux discours, les discussions littéraires. Il aimait à causer de Tantiquité sacrée et profane, qu'il avait étudiée avec autant de passion que Pétrarque lui-même; il lui arrivait souvent, par exemple, de mettre sur le tapis ce problème, insoluble sans doute, mais qu'il était d'accord avec son ami à vouloir résoudre, quoique chacun d'eux y apportât une solution différente : Quel est celui des écrivains catholiques qui mérite la palme par-dessus tous les autres? Jacques Colonna répondait : Saint Jérôme. Il avait peut-être puisé cette opinion dans la société d'un de ses plus chers et plus illustres maîtres de Bologne, Jean d'Andréa, qui fit un livre exprès pour la soutenir, sans compter d'autres témoignages qu'il prodigua de son goût et de sa dévotion pour le saint docteur. Ce jugement fut depuis celui d'Erasme, et il devint assez commun parmi les renaissants, à cause des travaux philologiques de Jérôme, de sa vie d'études et de sa brillante latinité. Vous ne serez pas étonnés pourtant, messieurs, d'apprendre que Pétrarque, tout en appréciant aussi bien que pas un ces divers mérites, mettait un nom au-dessus de celui de Jérôme; son âme, à la fois si aimante et si élevée, et les faiblesses même de son cœur, lui faisaient préférer Augustin; les Confessions devinrent, nous le verrons, sa lecture favorite et le modèle d'un de ses plus intéressants ouvrages, le Secret, qui constitue lui aussi un épanchement et un aveu, tout pénétré de grâce et de lumière divines. Jacques Colonna avait beau faire valoir les grands services que le solitaire de Bethléem a rendus à l'Eglise, Pétrarque trouvait à l'évêque d'Hippone des titres encore supérieurs. « Les étoiles, disait-il, sont nombreuses et toutes différentes de grandeur et d'éclat : l'une s'appelle Jupiter, une autre Vesper, une autre Arcture; mais Augustin est le soleil de l'Eglise. » Il finissait pourtant par cette con-

clusion pacifique : « Là où le choix n'offre aucun danger, on peut laisser à chacun la liberté de son jugement. »

Je prends ces détails dans deux lettres de Pétrarque (1), écrites assez longtemps après au canoniste Jean d'Andréa; ces lettres m'apprennent aussi que ce professeur contribua, un peu plus qu'il n'aurait voulu, à l'amusement de nos quatre amis pendant ce séjour à Lombez. Un mot d'abord de ce vénérable personnage. Jean d'Andréa, natif de Mugello, aux portes dn Florence, professa plus de cinquante ans le droit canon et il était, ou peu s'en faut, le roi des décrétistes de ce siècle où l'étude des lois ecclésiastiques prit une importance toute nouvelle; son talent personnel consistait surtout à concilier les textes du droit qui paraissent se contredire. Ses contemporains étaient dans la stupeur de trouver tant de science dans un si petit corps, car il était de stature fort chétive; ils ne vantent pas moins ses mœurs austères et sa grande piété. Tout au plus lui ont ils reproché parfois quelque péché de vanité littéraire, qui justifie ici comme ailleurs, hélas! la parole de l'Apôtre : Scientia inflat. Nous verrons du reste que cette science avait bien des lacunes (c'est peut-être pour cela précisément qu'elle n'était pas modeste). Ce maître des docteurs, flambeau, censeur, règle de bonnes moeurs,

Rabbi doctorum, lux, censor, normaque morum,

(c'est un vers de son épitaphe que je trouve dans les Prœnotiones canonicœ (2) de votre compatriote Doujat), ce professeur éminent avait formé à la science du droit, outre une multitude de docteurs, qui occupèrent les premiers postes de l'Eglise, une doctoresse, sa propre fille Novella; et il l'avait rendue si habile qu'elle pouvait, quand son père était détourné par quelque affaire imprévue, le remplacer dans sa chaire; seulement, si l'on en croit un témoignage du siècle suivant, celui de

(1) Famil. iv, 15 et 16 (Fracass., Lettere, 1. 1, p. 558), olim 9 et 10. {"Z) Lib. V, c. 6 (Ed. Venet. 1717. p. 442).

Christine de Pisan en sa Cité des dames, « afin que la biauté d'elle n'empeschast la pensée des oyants, elle avoit une petite courtine devant elle (1). »

Quant au père, c'était quelquefois par un vain étalage d'érudition classique qu'il éblouissait des auditeurs trop peu instruits pour contrôler ses citations. Malheureusement pour lui, il s'avisa de régenter de cette façon, quoique à distance, l'un de ses plus chers élèves, devenu évêque de Lombez. Jacques Colonna se serait probablement contenté de sourire des bévues de cet homme qui n'avait que le tort de sortir de son domaine, où il pouvait braver les contradicteurs. Mais Pétrarque avait moins de déférence pour ce docteur qui ne lui avait pas enseigné grand'chose malgré son bon vouloir, et le loisir de l'évêché de Lombez devait être fatal à ces pédanteries venues d'outre-monts. Nous n'avons plus ni les écrits en langue vulgaire que Jean d'Andréa fit tenir à l'évêque, ni les réponses que celui-ci lui fit adresser par Pétrarque; mais des lettres de ce dernier de date plus récente permettent d'en juger. Pétrarque s'évertue à lui remontrer qu'il avait eu tort de placer Platon et Cicéron parmi les poètes; il lui fait connaître Plante dont il n'avait aucune idée; il lui fait voir quelle distance sépare deux poêles qu'il regardait comme contemporains : Ennius, l'ami du grand Scipion, et Stace, le flatteur de l'empereur Domitien. Et il ajoute :

Voilà pour vous matière à une réponse, et plus longue peut-être que vous ne vous y attendiez. Pourtant si vous me le permettiez, j'aurais encore une autre chose à vous dire. Je me souviens bien de vous ravoir dite déjà, mais avec cette réserve qui convenait à mon âge, alors que tout jeune homme, me trouvant en Gascogne, je critiquais les écrits italiens que vous adressiez de temps en temps à Jacques Colonna, que j'avais suivi dans cette contrée comme je Taurais suivi jusqu'en Ethiopie. Alors je parlais en enfant à peine affranchi de la férule; aujourd'hui je suis homme, et je dois parler

(1) Cité par rabbé de Sade, Mém, sur Pétrarque, t. i, p. 4â.

d'un autre ton, si pourtant vous me le permettez. Que répondezvous? vous souriez? soit : la permission est accordée. Ecoutez donc, mon père; approchez l'oreille de mes lèvres pour que personne ne nous entende; je ne parle qu'à vous, je ne veux que vous pour juge de votre propre cause. Si un autre vous faisait les mêmes reproches que moi, je me porterais votre défenseur.. . L'amour explique et doit faire excuser ma hardiesse... Dans vos oeuvres vous vous attachez trop à paraître. Vous dépouillez des livres que vous ne connaissez pas, et par temps vous en mêlez quelque chose à votre texte. Les écoliers applaudissent; étourdis de tant de ooms d'auteurs, ils vous proclament un puits de science, comme si vous aviez lu tous les livres dont vous connaissez le titre. Mais les savants distinguent ce qui appartient à chacun... C'est une gloriole puérile de faire montre de sa mémoire (1)...

Il y en a long encore sur ce ton; mais vous entendez la note et vous appréciez la sagesse et Tesprit de ces critiques, où Ton saisit sur le vif la différence entre Férudition postiche et pédantesque du moyen âge finissant, et la science classique, trop complaisante et trop débordante encore quelquefois, mais bien sérieuse et bien sincère, des vrais humanistes de la Renaissance.

Allons-nous quitter Lombez sans y cueillir aucun autre souvenir historique du passage de Pétrarque? Il le faut bien, puisqu'il ne nous en a pas appris autre chose. Il m'eût été bien agréable, je Favoue, de vous faire connaître la société indigène, dont il ne dit que du mal, mais en réservant sans doute les exceptions légitimes. La famille maternelle de Tévêque habitait les environs. Gaucerande sa mère vivait encore probablement; n'était-elle pas alors à Lombez ou à Tlsle-Jourdain? Son frère Agapit fut archidiacre de Lombez, mais peut-être quelque temps seulement après ce premier voyage de Jacques.

(1) Famil. iv, 5 (olim 9) Quod olim, dum in Vasconiae partibus adolesceos

agerem, verecande quidem, ut illam setatem decuit, libi scripsisse recolo, cum valgaribus scriptis tois offenderer qase adeam cajus supra memini, Jacobum de Colnrona, interdum ea tempeslate mittebas, cujus me amor, sicut in eas terr^^ traxer^t, sic i'q iËthiopiam traxisset...

Un de leurs oncles était seigneur de la petite ville de Mauvezih dans le diocèse; leur tante Tiburge, dame de Pibrac, s'y était peut-être transportée, après son second mariage avec le comte d'Astarac. Mais sil'évéqueet lepoète italien ont accueilli à tombez ces seigneurs et ces nobles dames, s'ils ont reçu rhospitalité dans les châteaux dePIsle, oùnaciuitsainlBertrand, de Caumont, où devaient naître les d'Kpernon et les La Valette, Thisloire l'ignore et l'ignorera probablement toujours. Le dernier biographe de Pétrarque parle d'excursions plus lointaines et plus poétiques dans les Pyrénées (1); mais le texte des lettres latines auquel il renvoie n'en dit pas un seul mot. Si j'avais le loisir de développer une hypothèse, en la donnant pour telle, comme j'ai fait la dernière fois à propos du gai consistoire, je conduirais tout simplement nos illustres voyageurs vers quelque petite ville en construction dans le pays; je tâcherais de dire ce qu'ils ont pu penser de l'événement, non littéraire il est vrai, mais civil et social, qui domine l'histoire de notre sud-ouest à cette époque. Je parle des bastides ou villes neuves qui se fondèrent en si grand nombre de 1250 à 1350 dans ces contrées. Il y en a plusieurs dans le diocèse piême de Lombez, et elles sont de la fin du xni' siècle: Gimont (2), Meilhan, Viilefranche-d'Astarac, la Bastide- Savès. De celle-ci la date est inconnue, même de l'homme qui sait le mieux l'histoire de ce curieux mouvement, M. Alcide Curie Seimbres, de Trie (3). Si je ne repoussais pas toute apparence de fiction, je pourrais la rapporter à l'épiscopat de Colonna. Quoi qu'il en soit, il est difficile que le poète florentin n'ait pas été frappé quelque part de ce spectacle singulier : la naissance d'une

(1) L'abbé F. Fuzet, Pétrarque, ses voyages, ses amis, son repentir (Lérins, 1874, in-S»), p. 45. —J'ai fait, dans une leçon pr(*céd«nte, l'éloge de ce livre, dont il est bien à désirer qu'il paraisse une nouvelle édition plus correcte.

(2) Gimont était dans le diocèse d'Aucb, mais sur la limite de celui de Lombez, et Tabbaye fondatrice était dans ce dernier.

(3) Voyez son Essai sur les villes fondées dans le sud-ouest de la France, aux xiii® et xive siècles, sous le nom générique de bastides, dans le t. x (1872) des Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France.

ville, décidée d'avance, décrétée, publiée à son de trompe dans tout un pays; et à jour fixe, la bastide dessinée sur le sol, au cordeau, dans tous ses détails : rues droites, parallèles et perpendiculaires les unes aux autres, aboutissant à des portes et laissant au milieu la place, un vaste quadrilatère bordé de rues couvertes pour la facilité du commerce; — emplacement uniforme pour chaque maison, et tranches de terre également divisées pour jardins et cultures, le tout à titre de bail emphytéotique, à charge de redevance annuelle; — à peu de distance de la place, l'église, monument grandiose de la foi chrétienne et de la vie communale, avec un clocher destiné à signaler bien loin la ville nouvelle. Et là-dedans une population venue d'un peu partout, cherchant et trouvant une liberté plus complète, une vie plus commode, des garanties nouvelles d'activité, d'aisance et d'avenir. C'était le tiers-état définitivement organisé et reconnu. Pétrarque, ô poète trop enfoncé peut-être dans l'admiration exclusive de cette antiquité que vous retrouviez, que vous reconstruisiez si laborieusement, qu'avez-vous pensé de cette vie municipale de nos bons aïeux de Gascogne? Peut-être cela vous a-t-il paru mince et obscur en face de ce fantôme de la grandeur de Rome qui hantait votre génie rêveur et poétique ! Mais alors tant pis pour vous ! votre idolâtrie de la République romaine vous jouera bientôt un méchant tour, en vous jetant dans l'aventure sans issue d'un tribun enthousiaste. Peut-êtreaussi l'idée chrétienne du travail et de l'association, si supérieure àl'idéal antique, a-t-elle frappé votre âme si religieuse; peut-être avez-vous compris que l'esprit nouveau, si visible dans les grandes universités où s'écoula votre jeunesse, se manifestait d'une façon non moins féconde dans ces fondations urbaines, qui appelaient les déshérités de ce monde aux pures joies du travail Ubre et rémunérateur, de la vie civile et religieuse, de l'activité politique, artistique et littéraire.

L'été s'est écoulé, l'automne même a commencé son cours,

et sans doute le ciel de nos beaux jours, si semblable au ciel de ritalie, a réconcilié quelque peu notre poète avec ce climat sous-pyrénéen qui lui avait fait une impression si pénible. Mais la pensée inquiète qui le possède déjà ne lui permet pas de s'attacher ici ni ailleurs. Et puis, Jacques Colonna est rappelé par les affaires de sa famille à Avignon, où son père va bientôt arriver de Rome. Pétrarque doit raccompagner. Il rentra donc dans la ville des papes vers la fin de Tannée 1330, et, sur la présentation du prélat son ami, il devint aussitôt rtiôte et le familier des Colonna, et surtout du cardinal Jean, frère de Tévéque de Lombez. Je reprends TEpître à la postérité :

Au retour de Lombez, je demeurai avec son frère Jean Colonna, cardinal, un grand nombre d'années, et je trouvai en lui non un maître mais un père, ou plutôt (car ce n'est pas encore le vrai mot) un frère très affectueux; pour mieux dire, j'y fus avec moi et vraiment chez moi.

Pétrarque nous dépeint encore cet excellent homme dans vingt passages de ses lettres. Je cite un ou deux traits :

Les passions n'atteignent pas sa grande âme; mais il n'est pas dur et austère au point de ne pas compatir aux erreurs humaines (1).

Sa maison est l'asile des lettres. Là se réunit presque C(mstamment tout ce qu'il y a d'hommes instruits en Europe (litteratorum hominum nostri orbis conventus) (2).

C'est là en effet que Pétrarque put satisfaire, en interrogeant des savants de tout pays, son incroyable soif de savoir et augmenter la somme de ses connaissances, vraiment prodigieuse pour son siècle. Mais les meilleures ressources de cette société venaient encore des membres mêmes de Tillustre et hospitalière maison Etienne Colonna, à peine arrivé de Rome, décrivait à Pétrarque charmé les restes de la vieille ca-

(1) Famil. m, 21 (et non pas i?, 22, comme l'indique l'abbé de Sade^.

(2) Peirarchae De ignorQntia sui ipsius et multorumf dans les œuvres laL, éd. B^sil., f. 1041,

pitale du monde, qu'il espérait visiter bientôt et où il devait retrouver, comme guide, le vieux gibelin. Un frère d'Etienne, un des tenants de la lutte soutenue contre Boniface VIII, Jean de San Vito, lui contait les voyages qui avaient rempli ses années d'exil et augmentait par là ce besoin de changement qu'avaient déjà développé dans notre poète le désir de s'instruire et l'inquiétude naturelle d'un amour malheureux.

L'occasion allait venir de satisfaire cette envie. L'évêque de Lombez devait bientôt partir pour Rome et tâcher de pacifier les querelles entre les Orsini et les Colonna, qui s'étaient rallumées plus vives que jamais et qui désolaient la ville et ses environs. L'aîné des fils d'Etienne, appelé aussi Etienne Colonna, tenait la campagne et le succès couronnait son courage et son habileté. Mais Jean XXII songeait à faire cesser la guerre civile, et le pieux évêque de Lombez, malgré l'humeur mal dissimulée de son père, voulait se faire l'agent de cette œuvre pacifique. Toutefois, comme il était obligé de retarder son voyage, Pétrarque, après lui avoir fait promettre quil ne partirait pas sans lui, exécute alors une de ces grandes excursions qui donnent à sa vie le caractère d'une odyssée dix fois renouvelée. Il voit Paris et Aix-la-Chapelle, d'où il envoie au cardinal Jean des impressions de voyage (1) aussi curieuses pour nous que pour lui : j'y reviendrai dans une leçon particulière sur Pétrarque voyageur. Le 9 août 1333, sur le point de revoir Avignon, ce lieu de son martyre, il s'arrête à Lyon et apprend que Jacques Colonna est parti pour Rome sans lui! Il lui écrit une lettre touchante (2). Mais sitôt rentré dans l'hospitalière demeure de ses protecteurs, il sut que son ami avait dû partir à l'improviste, pour arrêter la fureur des Orsini qui avaient à venger de cruelles défaites.

Pendant qu'il s'y employait avec autant de bonheur que de zèle, le pape Jean XXII, honorant par de grands et saints

(1) Famil. 1,3 et 4.

(2)Id., 6.

désirs la fin de sa carrière, intimait une croisade qui ne devait jamais s'exécuter. Mais les esprits et les cœurs s'exaltèrent et on espéra voir, comme trois siècles auparavant, les nations de l'Europe chrétienne en marche vers l'Orient pour la dèhvrance du tombeau de Jésus-Christ. La France devait donner l'exemple, et Philippe de Valois était le chef de la guerre sainte. L'imagination de Pétrarque se monta plus qu'une autre à ces nobles projets, et c'est à son meilleur et à son plus saint ami, à l'évêque de Lombez, qu'il adressa cette admirable inspiration de son génie et de sa foi, cette canzone célèbre, dont je ne puis vous lire aujourd'hui qu'une ou deux strophes : ,

Toi que le ciel attend, âme heureuse et belle, toi qui vas revêtue et noa chargée comme nous de notre humanité, chère et fidèle servante de Dieu (1) ! Pour t'adoucir désormais le rude voyage d'icibas à son royaume, voici venir à ta barque, éloignée déjà d'un monde aveugle et tournée vers un port meilleur, un vent d'occi lent, doux auxiliaire, qui, à travers cette obscure vallée où nous pleurons nos fautes et celles d'autrui, la conduira, libre des vieilles entraves, par le droit chemin, vers le vrai orient que regarde sa proue!

Peut-être les pieuses et ardentes prières et les saintes larmes des mortels sont arrivées devant la céleste miséricorde. Peut-être aussi ne furent- elles jamais capables de détourner de son cours la justice éternelle; mais ce roi tout bon qui gouverne le ciel tourne les yeux par pitié vers le lieu sacré où il fut mis en croix; aussi souffle-t-il dans la poitrine d'un nouveau Charles la vengeance dont le long retard nous a été si funeste que l'Europe en soupire depuis longues années; il vient au secours de son épouse aimée, tellement qu'au seul bruit de cette nouvelle Babylone tremble et s'inquiète.

Que les mortels qui habitent entre la Garonne et les monts, entre

(l) aspettata in ciel, beata e bella Anima, cbe di nostra umanitade Vestita vai, non corne Taltre carca...

C*est l'abbé de Sade qui le premier a identifié celte « âme benreuse et belle » avec l^évêque de Lombez. J'avoue avec M. Atl. Hortis {Scritti inediti di Fr. Petrarcat Triesto, 1874, gr. in-8\ p. 201) que c'est au fond une conjeclure, mais je suis le iorreni des critiques italiens en l'acceptani comme une quasi-certitude.

le Rhône ou le Rhin et les ondes amères suivent les drapeaux très chrétiens...

Je ne puis aller plus loin. Mais soyons fiers de trouver la pensée et le nom du pieux évêque associés à cette ode splendide, toute frémissante de l'enthousiasme qui devait inspirer encore dans les temps les plus dégénérés de la Renaissance la muse de l'épopée et imposer au monde moderne, pour type de l'héroïsme épique, les héros des croisades. Oui, messieurs, soyons-en fiers, d'autant plus que cet enthousiasme pour la guerre sainte est l'un des caractères les plus frappants de la vie et de la poésie reUgieuses dans les temps modernes. Il subsiste, malgré les progrès du paganisme littéraire et du rationalisme historique, jusqu'au milieu du xvn* siècle; je pourrais vous le montrer encore très vivant dans la forte génération qui précède le règne personnel du roi-soleil. Mais bientôt Boileau vient se moquer des « palmes idumées ». 11 est dans son rôle : il poursuit une rime banale, un lieu-commun usé. Mais en même temps, messieurs, il constate, sans s'en douter, l'affaiblissement d'une des plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur, — la passion religieuse, — et Uéclipse des plus nobles inspirations du génie, — la poésie et l'art chrétiens.

Peu après, le pape de la croisade était mort. On lui avait donné pour successeur, sur le noble refus du cardinal de Comminges de s'engager à retenir la cour pontificale en France, ce bon Benoît XII qui répondit aux votes du conclave réunis sur sa tête par la phrase célèbre : Avete eletlo un'asino (1). Pétrarque se hâta de lui faire entendre, dans une épître latine que nous étudierons plus tard, les vœux de Rome réclamant son époux après une trop longue absence (2). Le pape ne devait ,

fl) Villani, I. xi, c. 21. C'est pir distraction que M. Rm. Gebhart, dans son élégant tableau des Origines de la Renaissance en Italie (Hachette, 1879, in-12, p. 71), attribue ce mot à un cardinal autre que l'élu.

(2) Petr. Opéra, ad. Basil., p. 1331. Dom. Rosseiti en a publié une traduction ea vers italiens d'I go. Monlanari

pas exaucer ces prières; mais loin de s'offenser des reproches que lui adressait le poète, il sembla vouloir le récompenser en lui accordant le 25 janvier 1335 un canonicat de Lombez, que le cardinal, son prolecteur, avait demandé pour lui, sans doute sur l'initiative de Tévéque. C'était le premier bénéfice obtenu par Pétrarque; la lettre pontificale, publiée par l'abbé de Sade (ce qui i-éfute surabondamment le doute d'un autre biographe de Pétrarque (1) sur la réalité de son canonicat de Lombez, doute déjà réfuté par un témoignage formel de notre auteur que nous verrons tout à l'heure), la lettre pontificale renferme un bel éloge de la science et des mœurs de l'impétrant, qui est désigné comme chapelain et commensal du cardinal Jean Colonna (2). Elle lui assure en même temps l'expectative de la première prébende qui vaquera dans la même église.

Cependant l'évêque de Lombez pressait Pétrarque de venir le rejoindre à Rome. Il lui écrivait à ce propos une lettre à la fois amicale et moqueuse, que nous n'avons plus, mais que l'on a pu reconstituer quant au sens sur la réponse du poète : « Vous vous jouez du monde, lui disait-il, en faisant semblant d'aimer saint Augustin, tandis que vous n'aimez que les philosophes et les poètes païens; — et en soupirant pour Laure, tandis que vous ne désirez que le laurier poétique personnifié sous ce nom. — Et vous vous êtes joué de moi en me disant que vous souhaitiez ardemment de venir à Rome, tandis que vous n'avez cure de mon impatience de vous y recevoir. » Tel était l'esprit de Jacques Colonna, tout plein, au dire de Pé-

(1) J. Blmard de la Bastie, Mém» âur la vie de Pétr*, dans les Mémoires de Vàc. desinscr. et helles' lettres, 1742.

(2) Litterœ canonicatus lomberiensis.

Dilecto filiv) Francisco Petrachi de Florenlia, canonico lomberiensi, salutem. Litterarum scientia, morum honestas et alla multiplicia mérita probitatis super quibus apud nos fide digno cominendaris testimonio nos inducunt «t tibi [nos] reddamus ad gratiam libérales... Necnoo consideratione dilecti filii nostri Joannis S. Angeli diaconi cardinalis, pro te capellano continno commensali suo nobis super boc humiliter supplicantis gratiam facere specialem, canonicatum ecclesiae lumberiensis... tibi oonfeiimus... (De Sade, t. ni. Pièces justificatives, no 13.)

trarque, d'une ironie socratique et plus que socratique (1). Le poète calomnié si amicalement se défendit avec vigueur sur le chapitre de saint Augustin et sur celui de Laure (voué verrez ce dernier point dans une très prochaine leçon); quant au retard de son voyage, il le justifia très bien par les exigences de son noble patron. Sa lettre est de décembre 1355,

C'est un an après qu'il se mit enfin en route, et naviigua de Marseille à Cività-Vecchia, incognito, sous le costume de pèlerin. Au débarquement, il trouva les voies interceptées par des troupes qui tenaient la campagne : les Orsini venaient de rompre la trêve que le pape leur avait imposée depuis dpiw ans. Il se rendit alors chez un beau-frère de révoque de Lombez, Orso d'Anguillara, au château de Capranica, bâti dans un site pittoresque d'où le regard se porte sur le lac Vico et sur le mont Soracte. Il le décrit lui-même avec un grand charme dans une lettre au cardinal Jean (2), que je suis obligé, aujourd'hui du moins, de passer sous silence.

C'est dans cet agréable séjour que l'évêque de Lombez vint le rejoindre au mois de janvier. Après avoir joui ensemble de l'hospitalité du comte d'Anguillaraet des aimables.prévenances d'Agnès Colonna, que le poète nous peint comme une merveille de grâce et de vertus, ils se rendirent enfin à Rome dans le courant de février 1337. Là, Pétrarque, sans négliger l'étude des monuments de la ville éternelle, s'employa, de concert avec son illustre ami, à négocier la paix entre les deux partis belligérants. Il obtint en même temps, par ses vives instances, la réconciliation d'Etienne Colonna avec son fils, l'évêque de Lombez, à qui le vieux gibelin avait bien de la peine à pardonner son intervention en faveur des Orsini.

« J*en atteste Dieu, disait à Pétrarque le terrible guerrier; je

ne soutiens la guerre que par amour de la paix, je n'ai pas d'autre

(1) nia festivitate Socratiea, qaam ironiam ipoeaot, qao in feoere imc Socrati ^idem oedis. FanUL, ii, 9.

(2) Famil. ii, 12.

motif. Ma grande vieillesse, mon cœur que je sens refroidir dans ma poitrine de fer, ma longue méditation des vicissitudes de la vie, me rendent avide de repos : mais j'ai pris l'inébranlable résolution de ne pas fuir le travail et la peine. Je préférerais des jours plus tranquilles; mais si le sort le veut, je descendrai au tombeau en combattant, plutôt que d*apprendre à servir dans ma vieillesse. » Etienne Colonna, ému, s'arrêta un instant, puis il reprit : « On parle de l'héritage que je laisserai à mes fils... Ohl regardez-moi et retenez mes paroles. Plaise à Dieu que je laisse à mes fils quelque héritage I Mon désir ne se réalisera pas : le destin ne le veut pas, je le dis avec tristesse : l'ordre de la nature sera renversé, et je serai l'héritier de mes fils. » En prononçant ces lugubres paroles qui devaient si exactement se vérifier, le père des Colonna cacha dans ses mains son visage inondé de larmes (1).

Vous verrez en effet. Messieurs, qu'après la peste d'Avignon et la révolution romaine de Rienzi, le vieux Colonna resta seul comme pour achever d'expier, en pleurant ses sept enfants, la malédiction mystérieuse qui pesait sur sa race. Heureux l'évêque de Lombéz d'être parti le premier et de n'avoir pas subi ces douleurs, que l'ingratitude de Pétrarque devait rendre encore plus dures! Mais n'anticipons pas.

Après quelques mois de séjour à Rome, le poète se remet en mer. Il paraît, par une longue épître en vers qu'il adressait un peu plus tard à l'évêque de Lombez, qu'il ne revint pas d'abord à Avignon et qu'il alla droit vers les Pyrénées (2). Peut-être (c'est une conjecture de l'abbé de Sade) vint-il prendre possession en personne de son canonicat de Lombez. Ce second voyage en Gascogne, qui aurait été le dernier — car il ne faut tenir aucun compte d'une fiction (3) qui nous le représente plus tard à la cour de Gaston-Phébus — n'est

(1) Fuzet, Pétrarque, p. 75-76 {Family yiii, 1).

(2) Epist, (Carm,) 1. i, in 0pp. éd. Basil., p. 1336-1339; et avec la traduction ïMiienna en versi sciolti de Fr. dall'Ongaro, dans les Poésie minori del Petrarca, éd. Dom. Rossetli (Milan, 1829-34), t. m, sez. xxi, ep. ii.

(3) L. T. (Latapie) d'Asfeld, Souvenirs hist. du château de Henri IV, 3e édit., (Pau, 1841, in-12), p. 261-265. Et à la page 268, Tauleur a bien osé écrire : « Quand on se pose comme historien, il faut n'avancer que des faits authentiques. »

d'ailleurs aucunement assuré. Mais nous voyons qu'iltraversa l'Espagne, vit le détroit de Cadix et gagna la Grande-Bretagne, sans parvenir à fermer sa blessure et à calmer son cœur.

Je glisse sur les autres événements de la vie de Pétrarque, qui précèdent les derniers jours de son ami, l'évêque de Lombez : le séjour à Vaucluse, solitude poétique et laborieuse où il va se dérober aux dangers d'Avignon; le couronnement au Capitole (8 avril 1340) que je vous raconterai bientôt, et, au retour, Taccueil que font au poète lauréat les nouveaux seigneurs de Parme, les Correggio, dont il avait soutenu les droits, avec succès, devant la Cour pontificale. Le comte d'Anguillara, comme sénateur, avait mis le laurier sur la tête de Pétrarque. Jacques Colonna n'était plus à Rome, et le poète lui avait exprimé, dans une lettre touchante (1), les regrets que lui causait, dans une fête si solennelle, l'absence d'un ami si cher. De son côté, l'évêque de Lombez, du fond de la Gascogne, voulut féliciter Pétrarque, et il lui adressa un sonnet que nous avons encore. Pétrarque nous l'a conservé avec la réponse qu'il y fit, bien tard il est vrai, plusieurs années après la mort du pieux évêque. Je dois vous citer ces deux pièces.

Le^ sonnet de Jacques Colonna lui a mérité une place dans l'histoire de la littérature italienne. L'un des annalistes patentés de la poésie toscane, Crescimbeni, a cru devoir noter dans ce petit poème une grande intelligence des règles et beaucoup de dispositions et de naturel (2). Ce dernier mot a pourtant besoin d'explication. Il faut ici être indulgent pour être juste; on doit tenir compte à l'évêque de Lombez des habitudes très artificielles qui dominaient de son temps dans la lyrique

(1) Famil.f iv, 6. La lettre est écrite d'Avignon le 16 février 1341. L'évêque J. Colonna était reparti pour Lombez dès 1340, après sept ans de séjour à Rome.

(2) Commentarii.., intorno alla sua istoria délia volgar poesia (Roma 1710, 6 vol. in-4«), t. II, part, ii, p. 85-86. Egli eraniolto intendente délia maniera di compor loscano, e v'avcva grande inclinazione e franchezza. — On verra plus bas une appréciation plus sévère.

sérieitsé et dont le génie même de Pétrarque ne sait pas toujours s'affranehir. Mais nous ne pouvons que trouver étranges ces idées d'atomes devenus des langues et de cris perçants poussés jadis par les hommes et qui ressuscitent pour servir d'interprète aiii sentiments joyeux de Tami de Pétrarque.

Se le parti del corpo mio distrutte, E ritornate in atomi e faville Per infinita quantità di mille, FossiïK) lingue ed in sermon ridutte;

E se le voci vive e morte tutte Che più che spada d'Ettore e d'Achille Tagliaron mai chi risonar udille, Oridassen corne yerberate putte :

Quanto lo corpo e le mie membra foro Allègre, e quanto la mia mente lieta, Udendo dir che nel romano foro

Del novo degno florentin poeta Sopra le tempie verdeggiava alloro, Non porian contar ne porvi meta (1).

J'ai essayé de reproduire le sens général de ce sonnet dans une traduction en vers, que je vous soumets, messieurs, au risque de paraître à vos yeux « le dernier des humains, — celui qui cheville. »

Si mon corps se changeait, par le temps émietté, En atomes semés dans la nuit éternelle, Dont chacun, animé d*une forme nouvelle, Fût une langue, un cri sans cesse répété;

Si chacun des sanglots de notre humanité Qui, pareils au tranchant d'une lame cruelle, Déchirèrent jamais une oreille mortelle, Renaissait et criait comme un enfant fouetté :

(I) Ce ftODDei se trouTe dans la Giunta, à la fin de la plupart des éditioos des jRtme de Pétrarque.

— salis auraient beau s'unir, ils ne pourraient encore Exprimer mon triomphe et mon profond émoi, chantre harmonieux dont Florence s'honore,

Des poètes du jour le modèle et le roi, Alors que la nouvelle arrive jusqu'à moi Du laurier verdoyant dont Rome te décore !

Pétrarque répondit, sur les mêmes rimes, ce qui peut faire excuser un certain défaut de netteté et de liaison :

Mai non vedranno le mie luci asciutte (1), etc.

Ici, j'emprunte une traduction (2) dont j'ai déjà profité; mais comme elle m'a paru quelquefois trop insuffisante, j'ai essayé de l'améliorer et n'ai réussi qu'à la gâter peut-être. Je suis donc intéressé à vous dire encore : Excusez les fautes de l'auteur.

Je ne verrai jamais sans un œil humecté, Sans ce trouble du cœur où Tamour se révèle, Cet écrit de ta main, où ta flamme étincelle Et que l'amitié tendre elle-même a dicté (3).

Ton esprit a vaincu ce monde, et Ta quitté.

Mais du ciel il m'envoie une douceur nouvelle : Si mon luth, détendu par une mort cruelle.

Résonne de nouveau, c'est par ta volonté (4).

Je voulais te montrer d'autres lauriers encore (5). Mais, ô mon noble ami, qui te ravit à moi?

Quel douloureux destin te frappe à ton aurore?

Il ne pourra du moins te soustraire à ma foi.

Je te vois par mon cœur, par mes vers je t'honore.

Et ma pauvre âme en pleurs s'apaise près de toi.

(1) Rime, partie m, à la fin.

(2) Celle de M. Anat. de Montesquiou.

(3) Muratori s'étonne que le poète eût trouvé dans le sonnet de son ami « tanta tenerezza d'affetto e di pietà. » Noos verrons que Pétrarque en avait fait la même appréciation dans sa coirespondance.

(4) < Mensonge flagrant, dit Tassoni» Pétrarque ayant écrit tant de rimes après la mort de Laure. •» Tassoni n'a pas songé à se demander si le présent sonnet n'a pas été fait avant toutes ces rimes, quelque temps après le fatal événement.

(5) 11 ne s'agit pas ici d'un poème projeté en l'honneur de Jacques Colonna, comme l'a cru Leopardi, mais de deu\ nouveaux chants de VÀfricaf comme nous le dira bientôt Pétrarque lui-même.

Cette chute respire la tendresse et la douceur résignée qui sont ordinaires à Pétrarque; mais dans ce qui précède, il me semble que le dessin est vague. C'est une réponse, e tanto basti, dit le bon Muratori (1).

Pétrarque mit en tête de son manuscrit, qui a été retrouvé (2) avec ses ratures (curieux sujet d'études sur lequel nous reviendrons un jour ou Tautre) : Responsio mea sera valde. Ces mots renferment un reproche que le poète, que Tami s'adresse à lui-même, pour avoir manqué, par trop de lenteurs, à un devoir bien cher; comme je vous l'ai déjà dit, il n'avait pas répondu à son ami vivant. La mort de Jacques Colonna eut lieu à Lombez en septembre 1341. Je marque nettement cette date, parce qu'elle manque au Gallia christiana. Atteint de sa dernière maladie, il avait fait arriver de la cour pontificale d'Avignon à la fin d'août la permission de faire testament, requise alors par les lois ecclésiastiques. Et dès le 1" octobre de la même année, le Regeste de Benoît XII nous montre les bulles de son successeur Antoine, abbé de Fontfroide (3).

Quand Colonna mourut dans son humble évêché gascon, Pétrarque était depuis quelque temps retiré dans une agréable maison de campagne, qu'il avait achetée près de Parme. C'est là, vous l'entendrez tout à l'heure, qu'il reçut la fatale nouvelle. Les lettrés qu'il écrivit à cette occasion nous ont déjà fourni plusieurs traits de la physionomie et de la vie de Jacques Colonna. Voici deux faits qu'il importe de ne pas omettre, parce qu'ils prouvent bien que Pétrarque ne flattait pas son saint ami en nous le représentant pur de toute ambition et tout dévoué à sa pauvre église. Pendant qu'il était encore à Rome, occupé à rétablir la paix, le patriarchat d'A-

(1) Le rtme .., le considéra zioni d*Aless. Tassoni e le ossefvazioni dit. A. Muratori, Modena, 1700, in-4", p. 600. — Edit. de Padoue (L. Carrer), 1826, in-8o,i.ii, p. 444. Tassoni prétend, avec sa vivacité ordinaire, que ce sonnet ne vaut pas la peine qu'on se mette en frais poar le commenter.

(2) Voir l'une des deux éditions que je viens de citer.

(3) Sade, Mém, sur Pétr., t. ii, p. 29; Fracassetti, Lettere, t. i, p. 549.

quilée vint à vaquer, et les vœux communs de la noblesse et du peuple le désignèrent pour ce poste éminent. Mais il se hâta d'écrire au cardinal son frère pour rejeter d'avance toute ouverture à ce sujet. Il en fut de même à propos de sa prochaine élévation au cardinalat, qui était déjà résolue; malgré la partialité des cardinaux gascons et français de la cour pontificale contre les Italiens, son mérite lui avait gagné tous les suffrages. La lettre qu'il adressa sur ce sujet à Jean Colonna et que celui-ci fit tenir à Pétrarque inspire à notre poète la plus vive admiration pour la modestie profonde et la vraie philosophie de son ami (1).

Je dois maintenant vous citer avant tout, messieurs, la lettre à Jean d'Andréa, où Pétrarque raconte comment lui arriva la funèbre nouvelle :

Plein de dégoût pour le tumulte de la vie du siècle, l'illustre évêque avait fui son vénérable père, ses frères et sa patrie, et, regagnant son église, il s'était enseveli au fond de la Gascogne. Sa vie avait toujours été noble et irréprochable; mais, sur la fin de ses jours, comme s'il en eût prévu le terme si fatalement rapproché, il se montra surtout prêtre pieux, vraiment évêque. Séparé alors de lui par une grande distance, je jouissais des douceurs du repos dans la Cisalpine et dans cette petite terre d'où je vous écris...

Ecoutez, messieurs, j'ose vous recommander la curieuse page que je vais vous Ure comme un chef-d'œuvre de narration.

. . . I^a renommée m'avait apporté quelque bruit de sa maladie; mais, ballotté entre la crainteet l'espérance, j'attendais des nouvelles plus certaines. Je frémis encore en traçant ce récit. L'endroit même est sous mes yeux. C'est ici que je le vis, la nuit, dans un songe. Personne ne l'accompagnait. Il traversait le petit ruisseau qui borne mon jardin. Je vais à lui tout étonné; je lui fais mille questions : d'où venait-il? où allait-il? pourquoi tant d'empressement? pourquoi voyager seul? Et lui, sans répondre aux autres questions, avec ce sourire et cette douce parole que je lui connaissais : « Vous vous

(I) FamiLf iv, 12 (olim 6).

souvenez, me dit-il, qu'autrefois, lorsque vous étiez avec moi outre Garonne, les orages des Pyrénées vous étaient insupportables? J'ea suis las à mon tour, et je m'en vais à Rome pour ne plus revenir. » En disant ces mots, il était arrivé à grands pas au bout de mon domaine; je le suppliais de m*emmener. Il me repoussa doucement de la main par deux fois; et tout à coup, changeant de voix et de visage : « Cessez, dit-il, je ne veux pas que vous m'accompagniez cette fois. » Je fixe alors mes regards sur lui : à sa figure pâle et sans couleur, je reconnais un mort. Plein de frayeur et de tristesse, je m*écrie. Réveillé au même instant, j'entendis expirer le son de ma voix. Je notai le jour, je racontai mon rêve à mes amis présents, je récrivis à d'autres. Vingt-cinq jours après, je reçus la nouvelle de sa mort. En confrontant les dates, je vis qu'il m'était apparu le jour même où il quitta cette vie pour jouir du bonheur céleste, comme je le souhaite et comme je l'espère (1).

Je ne veux pas faire de réflexion sur cette histoire merveilleuse, mais vous me permettrez de vous communiquer, messieurs, celle du plus voltairien des biographes de Pétrarque. «Ces exemples sont fréquents, dit M. Vienne l (2); les matériaUstes n'osent plus les nier, mais ils les expliquent à leur manière, » c'est-à-dire sans doute fort mal. Pétrarque lui-même, tant sa religion, très sincère pourtant et très vivante, était éloignée de tout ce qui peut sentir la superstition, semble s'arrêter à ne voir qu'une coïncidence fortuite dans ce songe et dans un autre du même genre qu'il raconte à son grave correspondant de Bologne.

Au risque de quelques redites, je vais vous citer encore ,deux ou trois extraits des lettres écrites par Pétrarque à l'occasion de la mort de son ami, et d'abord de sa longue lettre au cardinal Jean Colonna :

Les dangers de sa famille et de sa patrie avaient appelé votre frère d'Avignon à Rome. Je l'y rejoignis, sur ses pressantes invitait) Famil.j v, 7. Cette lellre est datée do 27 décembre, et M. Fracassetti la rapporte à 1343. Mais il faut, je crois, la placer en 1344, à cause de la mention qu'y fait Pétrarque du transfert des restes de Jacques Colonna de Lombez à Rome au bout de (rots ans.

(2) Pétrarque et son siècle^ dans la Revue contemporaine du 1^' et du 15 avril X852 (t. I de la collection, p. 205).

tions, après avoir obtenu, non sans peine, votre agrément. Je crois que Dieu permit ce voyage pour que je fusse Theureux témoin des admirables qualités qu'il déploya dans sa conduite, pendant la paix aussi bien que pendant la guerre. Après avoir employé sept ans "au service de sa patrie, avec tant de dévouement et de courage que Rome le reconnaît pour Tunique sauveur des restes de sa gloire et remercie encore sa cendre du bonheur qu'elle lui doit de n'avoir pas été réduite en cendres, il revint enfin auprès de vous. Il ne s'arrêta que le temps de vous dire, pour la dernière fois, tout ensemble salut et adieu. Prenant pitié du veuvage de son église, avide de solitude après tant de temps passé dans le tumulte d'un grand peuple, désireux de vivre enfin pour lui après avoir vécu pour sa patrie et pour ses amis, il se transporta de nouveau à son évêché, où il mena une vie très active et très édifiante; et en triomphant de lui-môme comme il avait su jusque-là triompher des autres, il sanctifia ses derniers jours devant Dieu et devant les hommes. Enfin, après un an à peine, dans la force de la jeunesse, il a été transféré des orages de cette vie au port du repos, au royaume de la félicité.

Le poète ajoute :

Deux villes bien peu comparables entre elles se partageront ce qui reste ici-bas du défunt. Rome gardera la haute et immortelle renommée de son citoyen; Lombez, les os vénérables de son évêque, et jamais, si je ne me trompe, la Providence ne donnera à cette église un titre plus glorieux, si toutefois vous voulez bien le lui laisser à jamais. On me dit, en effet, que vous songez à transporter ses restes à Rome : je ne voudrais ni vous le conseiller, ni vous en dissuader, pour ne pas paraître envier un si cher trésor, soit à la ville dont je suis citoyen, soit à l'église dont je suis chanoine (1).

Cette lettre fut écrite de Parme, le 5 janvier 1342. Comme vous le voyez, Pétrarque était encore alors chanoine de Lombez; mais il dut résigner ce bénéfice quelque temps après et au plus tard en 1346 pour recevoir un canonicat à Parme (2).

(1) Famil. iv, 12 (olim 6).... Lomberiensis eeclesia veneraoda pontificis ossa ser* varet, nnllam, nisi fallor aagnrio, celebriorem titulum omnibus seculis habitura, si tamen id illi propriam ac perpetoum permiseris. Aadio enim te de transfereadis Romam reliquiis cogitare, qaod suadere nec dissuadere propositam est, ne illam ant arbi in quacivis, aut ecclesiae in qaa canonicus sum, invidisse videar.

(2) Il devint archidiacre de la même église en 1350. L'abbé de Sade (t. ii, p. 33) a cra qae ce dernier bénéfice lai avait été conféré dés 1341; des documents publiés depuis en Italie ont fixé les dates exactes. Fracassetti, Lettef€, t. ix, p. 397.

Vous voyez de plus qu'à cette date de janvier 1342 le corps de Jacques Colonna était encore à Lombez. Mais nous savons par une phrase de la lettre déjà citée à Jean d'Andréa qu'il fut transféré au bout de trois ans à Rome, au tombeau de ses ancêtres (1); de sorte que Lombez ne garda rien de lui. 11 paraît que cette bonne ville voulut du moins avoir pour évêque, après Jacques, son frère Agapit, déjà archidiacre de réglise de Lombez. Mais il fut désigné en même temps par le pape pour l'église de Luni, et il accepta ce siège, où il fit admirer trop peu de temps ses vertus et où, après une mort prématurée, il eut pour successeur un de ses frères, nommé Jourdain, en souvenir du comte de l'Isle-Jourdain, leur aïeul maternel (2).

C'est surtout en écrivant à Lello Stefano, qui avait très probablement reçu à Lombez le dernier soupir de son maître bien-aimé, que Pétrarque exhale sa douleur et fait parler son admiration :

Nous avons trop vécu, cher Lélius; nous aurions dû mourir avant que Dieu nous enlevât ce bon maître, ce père si indulgent, cet homme utile au monde, nécessaire à nous, glorieux à sa patrie; le bâton de son vieux père, la consolation de ses sœurs, la joie de ses frères, Fespoir de ses amis, la terreur des ennemis, le miroir des bonnes mœurs, le temple des vertus, le portrait vivant de Thonnêteté, l'hôte des lettres, T amateur des études, le révélateur des intelligences, le juge le plus éclairé du mérite; d'ailleurs sans envie, pieux, doux, modeste, sobre, affable, constant, courageux, juste, généreux, magnifique, prudent. Hélas I je m'épuise à le louer, et je ne sais rien dire qui réponde à d'aussi nobles vertus... Ahl combien de fois et avec quel bonheur j'avais pensé à ce jour que je croyais prochain, qui devait me voir passer des Apennins aux Pyrénées pour jouir, de sa

(1) ReliqaisB ejns Bomam anno demum tertio reportatae sunt. Fam. v, 7. Voyez ci-dessus, p. 56, note 1.

(2) Historia delVaug, fam. Colonna, p. 191-193. Ce livre très peu exact place la nomination d'Âgapit au siège de Luni en 1344 et suppose que Jacques devint alors même, à son défaut, évéque de Lombez. Je corrige cette chronologie si fautive, sans être sûr de ma correction. Agapit, d'après le même livre, serait auteur de trois ouvrages: Idea episcopalis; — De divina providentia; — De natura populorum mundû

présence, comme il m'y avait invité par la lettre la plus affectueuse, et pour lui présenter deux gages modestes mais sincères de ma vénération : le laurier romain dont j*ai été couronné quoique indigne, et dont il m'avait félicité déjà en m'adressant de si loin un sonnet, où il témoignait sa joie avec une exquise élégance; et puis, deux nouveaux chants de mon Africa (1). Mais le^Tout-Puissant a trompé mon attente et je n'ai pas mérité de voir un jour si heureux. Et maintenant à quel dessein m'arrêterai -je? que déciderai-je de moimême? que ferai-je (2)?...

A ces incertitudes s'arrête l'histoire de Pétrarque dans ses rapports avec Jacques Colonna. Et maintenant, messieurs, nous reviendrons sur nos pas pour étudier une autre de ses affections. Après Tamitié de Tévêque de Lombez, qui fut peut-être la meiUeure sauvegarde de son âme et de sa dignité morale, nous étudierons son amour pour Laure de Noves, cet amour trop célèbre, qui éveilla sans doute son génie poétique, mais qui n'en fut pas moins son inquiétude, son tourment et la plaie douloureuse de son cœur, pendant une grande partie de sa vie.

(1) Ces mots éclaircissent un vers obscur du sonnet de Pétrarque cité plus haut (p. 53). Mais ni Castelvetro, ni Tassoni, ni Muratori, ni Leopardi n'ont songé à consulter ce passage de ia correspondance, qui avait pourtant été cité par un des plus anciens commentateurs des jfttme, Gesualdo ^Venise, 1541, in-4<>, p. 342). Je noterai à ce propos que le bon Gesualdo trouve le sonnet de l'évêque de Lombez « leggiadro e pieno d'amore. »

(2) Famil. v, 13 (olim 7).

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