‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 2)Chapitre 107 sur 139 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quest' é quel Marco Tullio, in cui si mostra Chiaro quant' à eloquenzia e frutti e fiori. {Trionfo délia fama, III).

Cicéron est à la fois pour Pétrarque un modèle et un ami. L'enthousiaste propagande du grand Italien le fait sortir de l'admiration de convention où l'avait enfermé le Moyen Age et entrer dans la culture générale de l'esprit moderne ; il sera proposé désormais, et pour longtemps, à l'étude et à l'imitation de tout ce qui aspire au titre d'écrivain. Pétrarque l'invoque avec la ferveur qu'il mettrait à prier un saint de l'Église : « O père illustre de l'éloquence romaine ! ce n'est pas moi seulement qui t'exprime ma reconnaissance; c'est tout ce qui s'orne des fleurs du parler latin. C'est de l'eau de tes sources que nous arrosons nos prairies; c'est toi qui nous guides, toi qui nous soutiens, toi qui nous éclaires! Si peu que nous ayons de talent d'écrire, c'est à toi que nous le devons, c'est sous tes auspices que nous l'exerçons... » Comment soutiendrait-on que les Grecs égalent un si grand homme? Parmi les orateurs, Démosthène ne peut revendi-

I. o Romani eîoquii summe parens... (Fam. XXIV, 4; leçons du Par. 8568, f. 281). Lire avec cette lettre Fam. XXI, 10; Var. 25 ; Sen. XVI (XV), i. Cf. Pline, Hist. nat. VII, 31,9: Salue... facimdiae laiiarumque litterarum parens...

PÉTRARaUE ET CICÉRON

quer que la seconde place ' ; comme philosophe, Platon atteint peut-être Cicéron, mais ne saurait le surpasser; ainsi Pétrarque développe abondamment les comparaisons victorieuses que son ignorance des Grecs lui rend faciles.

Son culte est cependant aussi raisonné que sincère. La langue de Cicéron est pour lui un enchantement qui remonte aux impressions de son enfance : « A cet âge où je ne pouvais comprendre le sens des phrases, leur douceur et leur sonorité suffisaient à me retenir, et tout ce que je lisais ou entendais, qui n'était pas de Cicéron, me semblait rauque et dissonant \ » Les réminiscences d'un modèle aussi étudié apparaissent jusque dans ses vers italiens, où l'on ne s'attendrait pas à les trouver \ L'étendue et la variété de l'œuvre, qu'il découvre peu à peu, ont porté au comble son admiration 4. C'est par là surtout qu'il cherche à imiter son maître; il ne s'applique pas à reproduire sa forme, puisque, loin de frayer la voie aux purs Cicéroniens, il affirme, au contraire, son droit d'écrivain à se former un style indépendant et personnel. Les générations lettrées qui lui succéderont seront

1 . Dopo venia Demostene, che fuori È di speranza ornai del primo loco, Non ben contento de' secondi onori.

Tr. délia fama, III, v. 22. Cf. Salutati, Epist., éd. Novati, t. I, p. 338. Il est superflu de dire que P. ignore entièrement Démosthène.

2. At illa quiâeni aetate nihil intelligere poteram, sola me iierlorum dukedo qua^dam et sonoritas detinebat, ut quicquid aliiid uel legerem, uel audirem, raiicum mihi longeque dissonum uideretur. Erat hoc, fateor, in re pueri twn puérile iudicium (Sen. XVI, i ; Op. 946). Cf. De ign., Op. 1044 : Cuius apprime et ingénia et stilo semper àb adolescentia delectatus sum . . .

3. Cf. Enr. Proto, Siilla coniposiiione dei Trionft, Naples, 1901, p. 4 et passim.

4. Lihros innumero: uariis de rébus edidit pulcherrimos (Rer. mem. I, 2 ; Op. 396).

5. Suiis [stiliis] cuique fonnandus seruandusque est... (Fam. XXII, 2). Cf. Voigt^ Wiederbelebung 3, t. I, p. 33-35, et pour l'étude détaillée de la langue de P. le travail de Schneider, véritable index de ses incorrections, en tête de VHist. lulii Caesaris mentionnée plus loin. On aura surtout profit à lire l'examen neuf et con-

d'un avis tout autre et lui feront même expier, par un grandissant dédain, cette originalité recherchée par lui dans sa prose comme dans ses vers '.Le chemin rapide parcouru par l'Humanisme le laissera à grande distance de ces hommes qui ne voudront connaître qu'un seul modèle de style, Cicéron ^; Pétrarque restera supérieur à tous par l'effort qu'il a fait pour lire avec intelligence ces oeuvres initiatrices et pour s'en assimiler la pensée.

Le rôle d'enseignement philosophique et littéraire rempli à Rome par Cicéron, Pétrarque songe à l'assumer à son tour; en l'adaptant aux besoins de son siècle. On ne l'entend point, sans doute, exprimer cette ambition; mais l'éloge qu'il fait de son illustre guide prend par endroits un accent assez vif pour la laisser deviner. Il sait de quels côtés l'infériorité est inévitable, mais il ne désespère pas de retrouver ailleurs quelques avantages. Il ne peut avoir l'espoir de faire revivre Cicéron comme orateur ou homme d'État, bien que ses harangues d'ambassade, ses conseils épistolaires multipliés aux Papes, aux Empereurs, aux princes italiens, le rapprochent dans sa pensée de son modèle antique ^ Mais il possède quelque chose que Cicéron n'avait point, car les témoi-

cluant de Paul Hazard, Étude sur la latinité de P. d'après le livre 24 des Epist.fam. (dans Mélanges de F École Jr. de Rome, t. XXIV, 1904). L'auteur établit que la latinité de P. est beaucoup plus correcte qu'on ne l'a dit.

1. V. surtout pour la première génération de l'Humanisme après P., les témoignages de Vergerio et de Sicco Polenton (dans Solerti, Vite cit., p. 300 et 326) ; les réserves sur le mérite littéraire de P. s'accentuent après eux. Dans une lettre éditée par Sabbadini (Studi sul Panormita e sul Valla, Florence, 1891, p. 37), Antonio Panormita se permet d'écrire : Quis Robertiim regem coo^nosceret , nisi et a Petrarcha nescio quo non quidem poeta sed poetar uni simia uersibus celebratus sit?... Cette insolence est de 1427.

2 . Cf. Sabbadini, Storia del Ciceronianismo . . . nelV età délia Rinascen:(a, Turin, 1 886.

3. L'opinion publique n'hésitait pas à comparer aux Philippiques et aux Catilinaires ses Inuectiuae contra medicum. V. la grande lettre sur la mort de P. dans VEpistolario de Salutati, éd. Novati, t. I, p. 180.

gnages anciens refusent à ce grand homme le don poétique Plus tard, Coluccio Salutati renchérira sur ce parallèle et mettra son maître Pétrarque, pour la variété des connaissances et l'universalité du génie, au-dessus de tous les anciens sans exception ^

La vanité de Pétrarque le pousse sans cesse à se comparer à Cicéron. Tout ce qui peut offrir quelque analogie dans leur biographie ou dans leurs travaux, il le met en lumière avec complaisance. Il songe à ses habitudes personnelles, quand il montre tout ce qu'a dû le génie de Cicéron à sa retraite, loin des affaires publiques; tant de villas célèbres qu'il énumère lui rappellent celles qu'il a lui-même habitées, et il ne peut s'empêcher de penser que ses livres ont été composés dans les mêmes conditions que la grande œuvre didactique dont il trace ainsi le tableau : Oiiis pracclara otia uiri huiiis et solitudines gloriosas explicet atqiie aestimet, Arpina- ■tem, Cîimanam, Fompeianam, Formianain, Tusculanam ? Ibifundauit leges, ibi uallauit Academiam, ibi ornauit oratorem, ibi descripsit officia, ibi deorum formas ac naturas pinxit, ibi diuinationem radicem errorum multiplicum conuidsit, ibi bo?iorum ac malorum fines statuit, ibi ad philosophiam magnificentissime cohortatîis est\.. Ibidem mortem spernere, doJorem corporis patientia uincere, aegritudinem moestitiamque animi ratione depellere, cxtir-

1. P. met une insistance singulière à rappeler l'infériorité poétique de Cicéron. Cî. Fam. XXIV, 4; Rer. mem. I, 2 et II, 2 (Op. 410)... Eloqiientia illiirn sua in carminibus destituùuw, quod ipsuni aliqua nuuc etiani ex opusculis eius indicant (Op. 397)-

2. Cî."^ov2ii\, Epistolario diC. Salutati, t. I, p. 181, 335-342. Plus tard, et une seule fois, le chancelier de Florence a indiqué un avis contraire : Ista lumina florentina... P. scilicet et Bocaccius, quorum, opéra cuncta, nifallor, posteritas celehrahit ; qui tamen quantum ah illis priscis différant facultate dicendi millum arbitrer qui recte iudicare ualeat iguorare (Lettre de 1395, t. III, p. 84).

3. La phrase suivante, indiquant qu'il s'agit de VHortensius ou De laude phil., me semble une scholie marginale entrée dans le texte.

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pare morhos et morhorum causas, et... uirtiitem ad bene beateque îiiiiendum nulJis adminicidis egere, sed seseesse contentam docuit... Et cjuod alii aride ieiuneque garriunt \ id ille copiosissime florentissimeque dissertât, ut utilitati delectatio et maiestati rerum uerborum splendor ac dignitas non deessent. Accendit ergo uiri illius ingenium solitudo ^.. Le solitaire de Vaucluse, de Linterno et d'Arquà tire quelque orgueil d'avoir enflammé de même son propre génie. Il justifie aussi à maintes reprises ses goûts de bibliophile par ceux que professait Cicéron \ Il se plaît à signaler l'exemple et les aveux de son maître, pour excuser l'abandon et la familiarité extrêmes qu'il met, comme lui, dans ses lettres à ses amis ^. Sans cesse, en un mot, il se modèle sur l'écrivain romain, et sa vanité naïve ne néglige jamais de le faire savoir à ses contemporains, comme à la postérité.

Il a pour Cicéron une sorte de vénération affectueuse. Plus qu'en Virgile même, il trouve en lui un confrère, très glorieux sans doute, mais avec lequel une certaine familiarité est permise. Il lui adresse des lettres pleines d'allusions aux incidents de sa carrière et s'imagine par moment avoir vécu avec lui, avoir été du nombre de ses amis \ Cicéron, on le sait, a le don de nous faire connaître le milieu qui fut le sien, « et quand nous avons lu sa correspondance, nous pouvons dire que nous venons de visiter toute la société

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