INTRODUCTION
LE RÔLE DE PÉTRARaUE DANS LA RENAISSANCE
Le siècle dernier a beaucoup étudié Pétrarque. Son œuvre de poète s'est trouvée de mieux en mieux comprise, son caractère moral a subi, sans trop d'atteintes, les contestations les plu-s diverses, mais surtout l'initiateur de la Renaissance n'a cessé de grandir à mesure qu'on l'a connu davantage. Les travaux de l'érudition moderne viennent ainsi rajeunir le laurier du poète, qui reste le premier lyrique de l'Italie sans que personne puisse voir en lui le rival de Dante.
Son rôle historique s'en est trouvé fort élargi. L'écrivain, que revendiquait seule une littérature nationale, a pris place parmi ceux qui ont le plus contribué à notre civilisation présente et que tous les peuples ont le devoir d'honorer. (( Ce n'est pas seulement dans l'histoire littéraire de l'Italie, mais dans celle du monde civilisé, dans celle même du développement de l'esprit humain, que le nom de Pétrarque brille comme une étoile de première grandeur;
P. DE NoLHAC. — Pétrarque.
LE ROLE DE PÉTRARQUE
il n'aurait pas moins d'éclat, n'eût-il pas écrit un seul vers en langue italienne'. » Il semble utile d'indiquer l'action de Pétrarque sur la Renaissance, avant de rechercher les éléments de sa culture et les forces nourricières de son génie.
On a défini heureusement Pétrarque « le premier homme moderne ». Ainsi le désignait Renan, alors que la plupart des critiques ne voyaient encore en lui, avec Lamartine, que (c le plus accompli des poètes de sentiment ». Cette âme à la fois vigoureuse et sensible s'est cultivée avec une singulière indépendance. Pour la direction de sa pensée, Pétrarque échappe presque entièrement à l'influence de son siècle et de son milieu. Peu importe que les idées en lui ne soient pas originales, puisque ses aspirations le sont à un degré si rare ; c'est un poète, non un philosophe, qui va agir sur le monde et l'aider à se transformer.
Doué tout enfant d'un sens si fin delà beauté que la seule harmonie de la phrase de Cicéron suffit à l'enchanter, il dédaigne, avec la littérature du Moyen Age, les études qui mènent à la renommée et à la fortune, et ces sciences qui sont alors le point de départ de toute formation intellectuelle : la jurisprudence, la théologie, la philosophie scolastique. De la voie utilitaire où tout ce qui l'entoure, à Avignon, à Montpellier, à Bologne, le pousse à marcher, il est détourné par un sens poétique extrême, qui l'emportera toute sa vie sur ses autres facultés. Déjà, l'enthousiasme de ses premières lectures lui a révélé ses maîtres, les Anciens ; il n'en veut point d'autres, parce qu'il n'en goûte point d'autres, et les
I. G. Voigt, DU Wiederhelebung des classischm Alterthums ^ , Berlin, 1893, t. I, p. 22.
circonstances de sa carrière, qui, de plus en plus vont le libérer dans l'ordre matériel, lui permettre de suivre sa voie. L'imagination le transporte dans le monde de ses livres, le fait vivre en ce passé de sa race, où son patriotisme italien s'enorgueillit et s'exalte :
Gentèdi ferro e di valor armata, Siccome in Campidoglio al tempo antico Talora per Via Sacra o per Via Lata.
Son éducation s'achève lentement dans cette société idéale, qu'il reconstruit d'abord pour lui seul, et son esprit se modèle sur les écrivains qu'il prend pour guides. Sa personnalité y perd sans doute à nos yeux le relief qu'a gardé Dante, à peine initié à l'Antiquité ; mais ce qui, à distance, nous semble artificiel lui crée, pour son époque, une originalité très accentuée, très féconde, qui s'impose à l'étonnement, à la discussion, bientôt à l'admiration de tous.
S'il n'a pas le savoir encyclopédique d'un Vincent de Beauvais ou d'un Bacon, il offre à son temps l'exemple d'une culture toute différente, mais non moinsvaste, et saproduction littéraire en est l'exacte image. A la fois poète épique et lyrique, historien, géographe, moraliste, écrivain religieux, polémiste, orateur même, il montre en lui quelque chose de l'homme universel, tel que l'âge suivant va le connaître.
Ce caractère apparaît mieux en certains détails : Pétrarque est curieux d'art et sait lui-même un peu dessiner; il chante les vers provençaux ou ses propres chansons de langue vulgaire en s'accompagnant sur le luth; en dehors de ses livres, une foule de choses de la vie extérieure l'intéressent et le passionnent, de la pratique du jardinage à la théorie du gouvernement. La pleine Renaissance, celle de Léonard et de Michel-Ange, fournira des hommes plus complets; mais
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il compte déjà, à ce point de vue, parmi les puissantes figures italiennes des grands siècles.
Après s'être formé lui-même par l'Antiquité, Pétrarque est entré en guerre contre les fausses sciences et les mauvaises méthodes, soutenu par un amour ardent de la vérité et par ce dédain de l'ignorance générale, qui ne va pas sans un certain besoin de la braver. Ces deux sentiments, de noblesse inégale, mais chez lui d'égale force, ont inspiré ses longs travaux et dirigé ses polémiques.
L'astrologie régnait dans le monde scientifique d'alors ; elle était consultée par les princes, enseignée par les universités; l'Église, qui la tolérait quelquefois, reconnaissait la réalité de ces études, puisqu'elle en condamnait certaines pratiques comme l'œuvre du démon. La magie, de son côté, appuyée sur ses longues traditions orientales, inspirait un respect général. Astrologues et magiciens trouvent à la fois en Pétrarque un adversaire. Aidé deCicéron et de S. Augustin, fidèle surtout aux claires notions générales que l'esprit antique lui a communiquées, il s'élève au-dessus de l'explication démoniaque et voit dans les sciences occultes le produit de l'aberration ou de la malice humaines. Il ne croit ni aux horoscopes, ni aux songes ; toutes les recherches de ce genre sont pour lui bien autre chose que dangereuses, elles sont vraiment vaines et stériles.
Il faut quelque courage à ce poète pour dénoncer l'imposture des savants et la crédulité du public, pour se demander « si l'une est plus odieuse que l'autre n'est ridicule » ; et il y a toujours du mérite à supporter d'être seul ou à peu près seul de son avis. Pétrarque, en efi'et, est bien loin d'être soutenu par ses contemporains : à peine si quelques voix isolées lui font écho ; on verra même les humanistes, au
xv^ siècle, abandonner en partie le terrain qu'il a conquis pour la science rationnelle.
Au même combat, livré au nom du sens commun, se rattachent ses attaques contre la médecine. Il commence à les porter, sous forme épistolaire, devant le Pape ; puis, certaines représailles, que se permettent contre la poésie les médecins d'Avignon, font de lui un adversaire irréconciliable. Il ne nie pas, au reste, la science de la médecine, bien qu'il soit douteux pour lui que les Anciens eux-mêmes l'aient possédée ; mais les praticiens qui s'en réclament de son temps n'en ont point encore établi la méthode et exploitent, en attendant, la crédulité publique. Diverses lettres et quatre livres à'invectives contre un médecin contiennent le détail de cette polémique, qui permet d'entrevoir en même temps les idées de l'auteur sur les sciences de la nature.
Sans doute, il n'a pas cultivé ces sciences et il les a subordonnées outre mesure, dans sa pensée, à l'étude de l'homme moral, mais on peut presque dire qu'il en a aperçu les principes. Ses tentatives d'horticulture raisonnée qu'ont révélées ses notes, ses observations sur la vie des plantes et les circonstances qui peuvent l'influencer, sont déjà de celles qui serviront un jour à fonder la botanique. En des domaines voisins, n'a-t-il pas signalé avec mépris et colère la vanité des recherches de l'alchimie ? n'a t-il pas expressément laissé de côté les bestiaires, les lapidaires, et toute cette littérature légendaire des naturalistes du Moyen Age, qui encombre encore le Trésor de Latini ? ne s'est-il pas séparé même de Pline et des Anciens, à propos des fables qu'ils ont transmises et que l'expérience ne vérifiait point ? Cette attitude de Pétrarque, qui nous paraît si simple, eut quelque nouveauté ; elle servait indirectement les intérêts des sciences
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d'observation, qui allaient fournir àla Renaissance le champ de ses plus durables conquêtes.
Au charlatanisme des médecins et des alchimistes, s'ajoute celui des légistes. Ceux-ci vivent, à ses yeux, dans une science mesquine, sans horizon, dont le seul but est le lucre et la tromperie. Il se plaît à discuter, la plume à la main, avec le plus fameux juriste d'alors, son ancien maître, Giovanni d'Andréa, pour lui prouver au moins son insuffisance littéraire. Il voudrait voir, dit-il, la jurisprudence appuyée sur la philosophie et sur l'éloquence. Il a quelque idée des monuments du droit romain et n'ignore point tout à fait, sans être capable d'en mesurer l'importance, l'œuvre qu'ont accomplie les jurisconsultes dejustinien; mais la pratique de son temps le fait douter qu'elle suffise à l'enseignement. Une de ses lettres sur le sujet résume sa pensée en quelques mots: c( La science du droit, jadis nourrie par l'éloquence, est tombée d'abord à l'étude aride du droit civil et de l'équité; puis, décadence plus grave, à l'ignorance et au bavardage. La législation de nos pères, œuvre d'une réflexion profonde et d'un génie lucide, est incomprise ou trahie. La justice, qu'ils se sont efforcés de servir, devient une vile marchandise. Ils la défendaient et l'armaient de saintes lois; on la désarme aujourd'hui pour la prostituer. » Combien doit être estimée davantage, selon lui, l'œuvre de l'orateur et du moraliste, et comme gagnerait la science à se retremper dans ses sources !
Dans le champ philosophique, le débat prend encore plus d'ampleur. Pétrarque ne traite pas mieux les scolastiques de Paris que les décrétalistes de Bologne. Il considère bien la dialectique comme un excellent instrument de travail, « un degré pour s'élever plus haut » ; mais il s'irrite contre ceux qui font du syllogisme le but même de la science,
contre ces docteurs « gonflés de néant », comme il les appelle, héritiers indignes de S. Thomas et de maître Albert, disciples de Duns Scot et de la scolastique dégénérée.
Un des beaux dialogues où il s'entretient avec S. Augustin, et qu'il a surtout écrits pour lui-même, donne libre cours à ses sentiments : « Ce bavardage des dialecticiens, qui n'aura jamais de fin, fourmille de définitions embarrassées, matière d'éternelles disputes... Demandez à quelqu'un de ce troupeau la définition de l'homme ou de quoi que ce soit, il aura toujours une réponse prête ; allez-vous plus loin, il gardera le silence, ou bien, si l'habitude du développement lui donne audace et flux de paroles, sa façon de parler vous montrera qu'il n'a aucune connaissance vraie de la chose qu'il a définie. J'aime attaquer des personnages si dédaigneusement négligents et si frivolement curieux. Pourquoi travaillersans cesse dans le vide, ô malheureux, et vous exercer l'esprit sur de vaines subtilités ? Pourquoi oublier la réalité des choses pour vieillir parmi les mots, et, avec des cheveux blancs et un front ridé, vous occuper toujours d'enfantillages? Et plût à Dieu que votre folie ne nuisît qu'à vous seuls, et n'eût point gâté trop souvent les plus nobles des jeunes intelligences! »
Contre des gens aussi pleins d'eux-mêmes, la raillerie est l'arme la plus sûre. Bien avant Erasme, et presque avec sa maîtrise, Pétrarque se complaît à la manier. On se rappelle le morceau où il décrit la ridicule soutenance des thèses doctorales ; dans notre dialogue même, il fait appuyer ses idées hardiment par son saint interlocuteur : « J'avoue, dit celui-ci, qu'on ne peut rien trouver d'assez mordant contre ce fléau des études ». Il faut rendre, avant tout, à notre humaniste cette justice, qu'il ne s'est jamais payé de phrases et qu'il s'est habitué à chercher sous les mots des idées claires.
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Ce n'est là, d'ailleurs, pour ainsi dire, que le côté extérieur de la philosophie du temps. Si l'on va au fond des choses, on voit que Pétrarque s'en prend au principe d'autorité, avec une hardiesse que les philosophes de profession n'ont pas atteinte avant lui et une vigueur de polémique qui sera rarement dépassée. Il a lu quelques pages d'Abailard, mais il ne doit rien à ce grand précurseur. Les vrais maîtres de sa pensée ont suffi à lui apprendre le maniement de la recherche personnelle, oubliée, étouffée autour de lui. Les Averroïstes, si nombreux en Italie, se réclament d'Aristote non moins que les scolastiques, et si sa guerre aux premiers prend un caractère plus âpre, à cause de leur hostilité contre le christianisme, il n'a qu'un dédain général pour toute la philosophie de son siècle. On dira avec raison que la sienne est bien incomplète, réduite en fait à la seule morale, formée d'ailleurs à l'école de Cicéron, et reflet d'un reflet. En son temps, du moins, elle est bien à lui et à lui seul, et munie déjà des principes qui frayent à l'esprit humain la voie nouvelle.
Un peu embarrassé de s'en prendre à Aristote, que l'Antiquité tout entière recommande à son respect, il soutient d'abord qu'on ne connaît qu'un Aristote défiguré par les traductions et les commentaires. Du reste, qu'importent, dit-il, « les cinq syllabes de ce nom qui délecte le vulgaire » et cette autorité invoquée à tout propos ? « Certes, je trouve qu'Aristote fut un grand homme et fort savant; mais, après tout, ce ne fut qu'un homme; il a pu ignorer certaines choses et même beaucoup; bien plus (pourquoi le taire ?) Aristote a erré, même dans les matières les plus importantes. » Ces paroles et d'autres jetées au cours des livres de Pétrarque font époque dans Thistoire des idées ; il n'est pas indiflerent que l'Italie ait trouvé, au xiv^ siècle,
un esprit assez libre pour attaquer de front la plus haute autorité du Moyen Age, « le maître de ceux qui savent ».
Le besoin d'opposer un nom à celui d'Aristote, autant que l'étude de Cicéron et de S. Augustin, fait deviner à Pétrarque l'importance de Platon. Non seulement il le met à chaque instant en face du Stagirite, mais il proclame la sublimité exceptionnelle et la précellence de ses enseignements. Ce contempteur de l'autorité ne parle guère, il est vrai, que sur le témoignage de ses maîtres, car il a vu en latin bien peu de chose de Platon; la doctrine de l'Académie reste encore vague dans son esprit; cependant, là même, il apparaît comme ayant deviné toute une direction de la pensée moderne, et il est le premier à prendre position dans la grande bataille platonicienne qui va remplir le xv^ siècle.
Je n'ai pas à dire ici comment ses idées, si profondément imbues de libre examen, s'accordent avec sa foi et sa piété. Mais cet accord même n'est pas aussi surprenant, aussi en dehors des voies de la Renaissance qu'il peut sembler tout d'abord. Notre poète ne cherche dans la philosophie qu'un moyen pour devenir meilleur, et ce moyen, il le trouve, plus sûr et plus complet encore, dans la pratique de la vie chrétienne'. Beaucoup d'esprits très hardis du siècle suivant penseront comme lui. Il est telle prière éloquente de Pétrarque, où l'humaniste fait place au croyant; il s'agenouille « devant le Dieu des sciences, pour le préférer à toute étude et à tout enseignement », et cet accent se retrouvera aux lèvres de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole.
I . L'esquisse d'un Pétrarque chrétien, contre-partie ou complément de celui que nous présentons ici, est tracée par Henry Cochin dam Le frère de P. et le livre du Repos des religieux, Paris, 1903 (t. IV de la Bibliothèque littéraire de la Renaissance).
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De la science de son temps, Pétrarque fait table rase, ou peu s'en faut. Il y substitue l'étude pure et simple de l'Antiquité. Les hommes du Moyen Age sans doute ont lu et transcrit abondamment les ouvrages païens; mais chacun d'eux n'en a connu qu'un petit nombre, et aucun ne les a complètement compris. Les écrivains même dont l'érudition est la plus vaste, un Albertano de Brescia par exemple, ne font qu'entasser des citations, souvent travesties par l'interprétation qu'ils en donnent. Les maîtres de grammaire puisent dans les auteurs des exemples pour leur enseignement, les théologiens ou les philosophes leur empruntent des textes à l'appui d'un système; mais l'esprit antique, nul ne le pénètre et n'en soupçonne même la nature.
Certains Italiens, il est vrai, ont gardé avec vénération le souvenir des grands écrivains de Rome, défiguré dans la légende populaire et si vague chez les lettrés même. Le toscan Brunetto Latini, qui écrit en langue française, est du nombre de ces écoliers instinctifs de l'Antiquité; Dante surtout, par le respect qu'il témoigne aux maîtres de la Grèce et de Rome, dont la plupart ne sont pour lui qu'un nom, semble reconnaître en eux « les éducateurs éternels de l'humanité » ' ; mais eux-mêmes leur doivent peu de chose, due d'ignorance dans la vision du passé chez Latini ou chez Dante, et comme leur information est incomplète !
Il faut que notre poète paraisse pour qu'il se produise un mouvement durable et un intelligent retour vers les Anciens. On doit admettre que l'Italie y serait arrivée sans lui, puisque tout le Moyen Age italien vit de l'obscur désir
l. Gebhart, Les oripnes de h Renaissance en Italie, p. 144 (La tradition classique).
de la pensée antique ' ; ce pays, si profondément imprégné de la tradition classique, ne pouvait faire autrement que de retrouver un jour la voie perdue; mais, si l'on supprime de l'histoire intellectuelle du xiv^ siècle l'œuvre et l'action de Pétrarque, on peut se rendre compte du retard que cette marche aurait subi.
La littérature latine classique fut embrassée par lui dans son ensemble, comme elle ne l'avait été par personne depuis l'époque des Pères de l'Église. Il a consacré la meilleure partie de son temps et de sa fortune à en recueillir les restes. Il en a fait ensuite une étude et un classement, dont les grandes lignes sont demeurées acquises 'fe^: que nous acceptons encore aujourd'hui. Il a su établir entre les écrivains des distinctions que quelques-uns de ses successeurs n'ont pas faites avec autant de sûreté. Il n'a point célébré en bloc l'Antiquité et mis sur la même ligne tous les auteurs anciens. Il en est un petit nombre qu'il a lus à fond et relus sans cesse, Virgile, Cicéron, Horace, Tite-Live, les deux premiers surtout, « pour qui, dit-il, l'admiration l'avait mené à l'amour, et avec qui sa longue étude l'avait rendu tellement familier, qu'il ne pensait pas qu'on pût l'être autant avec des vivants ».
Ce qui l'a séduit dans la littérature antique, c'est le caractère d'œuvre d'art. Pour la première fois depuis des siècles, on n'en peut douter, la perfection de la forme a décidé des préférences d'un esprit. Cette recherche du beau pour lui-même et cette distinction établie entre des productions qui le révèlent inégalement, sont une des plus fécondes initiatives de Pétrarque ; en même temps, elles instituent de
I. Toute cette question, si importante pour notre sujet, a été reprise par Novati dans Linflusso del pensiero latino sopra la çiviltà italiana del medio evo^, Milan, 1899.
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nouveau, à la fin de ce Moyen Age qui ne l'a point connue, la critique littéraire.
Il nous plaît de proclamer que cette oeuvre considérable d'érudition et de pensée, dont l'importance apparaît davantage à mesure qu'on l'étudié de plus près, a été accomplie au nom de principes esthétiques et par un poète. Pétrarque rêve et compose en poète, même quand il se croit destiné à restaurer et à reproduire dans ses livres la science des Anciens, et cela seul l'empêche d'être un pédant, alors qu'il sacrifie le plus au pédantisme. Sa richesse d'imagination et sa puissance plus grande encore de sentiment ont vivifié sa recherche, soutenu son courage dans les difficultés de l'étude et donné à son rôle cette ardeur et cette continuité d'effort qui en assurèrent le succès.
La transformation de la pensée scientifique, qui est l'œuvre essentielle de la Renaissance, a commencé par la rénovation de la forme, et cette rénovation est née de l'enthousiasme, d'abord tout littéraire, ressenti par un poète d'Italie. C'est à son intime génie qu'il doit d'avoir été le premier de ces hommes qui, selon le mot d'Anatole France, « aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de l'éternelle beauté ».
A côté des chefs-d'œuvre, Pétrarque voulut mettre tous les ouvrages de l'ancienne latinité, quels qu'ils fussent, devinant que les plus humbles débris de l'édifice détruit par les siècles avaient du prix pour la reconstitution qu'il méditait. Il y comprenait les Pères, qui étaient pour lui « les anciens » de la littérature ecclésiastique, et il n'oubliait point les auteurs grecs, alors disparus de l'Occident, et
dont il parvint à se procurer quelques manuscrits et quelques ébauches de traduction. Que de désappointements dans cette recherche de livres ! que de cris d'indignation contre les âges barbares, destructeurs de tant de trésors! « Autant j'évoque de noms illustres de l'Antiquité, s'écriaitil un jour, autant je rappelle de crimes du temps qui les a suivis ! Accablé de la honte de sa stérilité propre, il a même laissé perdre les livres nés des veilles de nos ancêtres et le fruit de leur génie. Cette époque, qui n'a rien produit, n'a pas craint de gaspiller l'héritage paternel. » Il secoue la torpeur de ses contemporains, les rappelle au devoir qui leur incombe de sauver les restes derniers d'une civilisation pleine de grands exemples et de féconds enseignements. Il s'écrie en une phrase singulièrement consciente : « Je me trouve placé aux confins de deux peuples différents, d'où je regarde à la fois celui du passé et celui de l'avenir; et la plainte que nos pères ne m'ont pas fait entendre, je veux du moins la transmettre à nos descendants. »
Les livres sont le dépôt le plus certain de la pensée antique; c'est de ce côté qu'il convient de se porter d'abord pour la sauver et la répandre. Pétrarque en multiplie donc les copies et enrichit chaque année sa bibliothèque ; il veut que tous ses chers Anciens « habitent chez lui », où ils seront en sûreté. Il médite même de les mettre après sa mort à la disposition d'un public d'élite, qui saura conserver et enrichir cette collection, qui voudra surtout y chercher ce qu'il y a trouvé lui-même, non seulement des instruments d'étude, mais encore le délassement et la culture désintéressée de l'esprit. C'est la conception d'une bibliothèque publique moderne. Si cette idée n'aboutit point, il n'en a pas moins l'honneur de l'avoir exprimée et léguée à ce xv^ siècle, qui en a vu la réalisation première avec la donation de Bessarion à Saint-Marc de Venise.
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Pétrarque cependant n'est pas tellement absorbé par le «livre », qu'il n'envisage ce que nous appelons aujourd'hui l'archéologie. Il n'a point parlé des monuments de la Provence, déguisés sans doute à ses yeux, sous les appellations médiévales; mais, dans le voyage tant désiré qu'il fait à Rome à trente-deux ans, la grandeur des ruines dont il ne peut méconnaître l'origine lui cause une impression profonde. « Je craignais que les livres ne m'eussent fait concevoir une idée excessive de Rome et d'être désenchanté en la voyant. Bien au contraire : elle fut plus grande jadis et ses restes sont plus grands aujourd'hui que je ne me l'étais figuré par mes lectures. »
Il peut, dès lors, évoquer en son imagination, avec une force nouvelle, « le temps des aïeux » et tout ce passé plein de gloire que lui ont, d'une autre manière, raconté les historiens : « Nous avions coutume, rappelle-t-il à un ami, d'aller, après avoir parcouru l'immense ville, reposer notre fatigue aux Thermes de Dioclétien, et nous montions parfois sur les voûtes de cet .édifice jadis merveilleux; l'air y est sain, la vue libre, et nulle part on ne trouve plus de silence et de chère solitude... Nos promenades à l'intérieur des murs de la cité à demi détruite, notre repos en ces lieux, tout mettait sous nos yeux des monceaux de ruines ». Il narrait alors à son compagnon émerveillé les récits dont témoignaient ces vénérables pierres, joignant au souvenir des Brutus et des Camille celui des saints et des premiers martyrs, s'essayant à nommer les collines, les temples, les portiques, acceptant souvent, rectifiant quelquefois les erreurs populaires et les légendes des Mirahilia. Reconnaissons en lui un des premiers érudits qui aient eu le goût de la topographie de Rome ; surtout, saluons le premier poète qui ait médité avec l'esprit moderne devant ces ruines.
Au bonheur d'admirer ces débris se joint déjà chez Pétrarque le souci de les conserver. Il écrit à Paolo Annibaldi une lettre en vers pour le supplier de restaurer, de défendre au moins ces murs mutilés, qui ont résisté aux Barbares, mais que détruisent chaque jour l'abandon des Papes et la honteuse incurie des habitants : « Ce sera un honneur pour toi d'avoir sauvé des ruines, car ces ruines attestent quelle fut jadis la gloire de Rome inviolée ». Il se montre ici plus rapproché de nous que beaucoup d'humanistes des siècles brillants qui, pleins d'enthousiasme pour les livres et pour les objets d'art des Anciens, n'ont prêté nulle attention aux restes de leurs édifices ; il est plus avancé qu'Érasme lui-même, qui a visité Rome à trois reprises et habité l'Italie longtemps, sans faire une observation sur un monument antique'. La religion des ruines n'est peut-être qu'un sentiment du patriote ou qu'une rêverie du poète; elle le place pourtant au-dessus de ces princes, papes, prélats, grands amis des arts et des lettres. Mécènes généreux et convaincus, actifs promoteurs de la Renaissance, qui détruiront ou laisseront détruire les constructions romaines, sans qu'un seul élève la voix pour protester avec l'accent indigné de Pétrarque.
La curiosité de notre humaniste n'est pas moins en éveil sur d'autres points. Il achetait, nous dit-il, pendant son séjour à Rome, les médailles que lui apportaient les paysans et il y déchiffrait avec émotion le nom des empereurs. Moins zélé, moins bien placé aussi que son ami Rienzi, il ne recueillait pas les inscriptions ; mais il lui arrivait d'en lire, d'en citer même, et il se déclarait amateur « passionné » des statues antiques. Il n'y a, en tout cela, à vrai dire ? qu'un pressentiment des merveilleuses études que l'Italie
I, Erasme en Italie^, Paris, 1898, p. 65.
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réserve au xv^ et au xvi^ siècles : Flavio Biondo et Cyriaque d'Ancone laisseront déjà loin derrière eux les notions confuses de Pétrarque. Pour la recherche des manuscrits, au contraire, son zèle ne sera pas dépassé, non plus que le succès de ses découvertes, pas même au temps des Poggio et des Niccoli.
Ce fut un grand jour pour Pétrarque, et auquel, dit-il, il ne put longtemps penser sans pleurer, que celui où, sous le porche de Saint-Agricol d'Avignon, il entretint Nicolas Rienzi de la mission de Rome dans le monde. Il crut avoir trouvé en lui l'homme destiné à relever la République des ses misères et à renouveler, dans la politique, son antique splendeur. Lui-même se réservait de rajeunir la gloire littéraire de leur mère commune et de reprendre le travail interrompu de la penséé latine. Le rôle du poète fut moins chimérique que celui du tribun. Quand celui-ci tomba à mi-chemin, victime de sa politique à la Tite-Live, Pétrarque, bien que douloureusement atteint, ne suspendit point sa marche et remplit jusqu'au bout la tâche qu'il s'était fixée.
Son œuvre est calquée sur celle de l'Antiquité qu'il a exhumée. Elle manque d'originalité dans la forme et souvent dans le fond ; elle prépare toute une littérature d'imitation, qui entravera presque autant qu'elle servira le développement des littératures nationales ; mais cette imitation, malgré tout, est un grand pas en avant et une nouveauté d'une portée extrême. Elle contribue à former des générations rares et vigoureuses, qui vont mettre, de gré ou de force, les arts et les lettres au service d'un idéal oublié.
Les compositions de Pétrarque et celles de Boccace, qui fut son disciple, aident tout d'abord à maintenir au latin le caractère de langue littéraire par excellence. A la fin de sa vie, Boccace renie ses romans et, à partir du moment où il se met à rêver de poésie épique, Pétrarque attache beaucoup moins d'importance à ses « fragments vulgaires », qu'il traite volontiers de bagatelles de jeunesse (nugae). Celles de leurs oeuvres sur lesquelles comptent ces grands hommes pour arriver à la gloire sont celles qu'on ne lit plus aujourd'hui. En fait, leur calcul ne fut pas aussi faux qu'il a semblé; la plupart de ces travaux ont eu une popularité immense : « Quoi qu'on fasse, s'écriait Salutati, il faut reconnaître que Pétrarque est supérieur à Cicéron et à Virgile » ; et le bon chancelier de Florence consacrait de longues pages à développer son sentiment. Le siècle entier pensa comme lui et prit modèle sur cette puissante production latine, qui donnait de telles illusions. C'est pour avoir exercé une influence aussi forte, qu'elle tient aujourd'hui dans l'histoire des lettres la place de ces charpentes cachées qui soutiennent, sans qu'on y songe, les édifices et qu'il est indispensable d'étudier, si l'on veut bien connaître la construction.
La recherche d'art est aisément saisissable dans le style de Pétrarque. S'il traita de même, sous ce rapport, les deux langues dont il se servit, en latin il fut sûrement le premier « styliste » des temps modernes. Il remaniait et perfectionnait ses livres, remplissant de corrections les marges de ses manuscrits de vers ou de prose. On le voit bien dans les brouillons italiens conservés au ^Vatican, les plus anciens autographes de poète que nous possédions. La seconde rédaction de la Vie de Scipion révèle aussi des centaines de retouches de pure forme, destinées à augmenter la clarté du texte, à donner aux phrases toujours plus d'élégance ou de rapidité.
P. DE NoLHAC. — Pétrarque. 2
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Le résultat importe moins ici que l'effort dont l'exemple est donné. D'ailleurs, médiocre tant qu'on voudra, oratoire à l'excès, non exempte d'impropriétés et de fautes de grammaire, alourdissant les vers de prosaïsmes et mêlant à la prose des réminiscences de poètes, la langue latine de Pétrarque n'en a pas moins un caractère qui la fait goûter presque toujours : elle est originale. Il sait déjà que le style doit être l'homme même, puisqu'il veut qu'on y trouve un accent personnel (( comme dans la voix », et qu'il revendique pour chaque écrivain le droit de se former un langage. C'est la fin du latin monotone du Moyen Age gardé de toute fantaisie par la sévère éducation de la logique et que Dante lui-même n'a pas songé à libérer. Avec Pétrarque le sentiment individuel, la passion, la couleur envahissent la langue de la scolastique et la transforment. A cette émancipation nous devons le latin de Poggio, celui d'Ange Politien et celui d'Érasme.
La plupart des genres cultivés par l'immense littérature de l'Humanisme viennent plus ou moins directement de Pétrarque. Si l'épopée latine se nourrit désormais de l'imitation de Virgile, c'est qu'il l'a fait lui-même dans VAfrica. L'épître familière en vers, descriptive ou morale, dont il a reçu le modèle d'Horace, il la transmet à Philelphe toute préparée à rendre les sentiments d'un moderne. La bucolique allégorique, héritée d'ailleurs du passé, a un succès moindre; Pétrarque et ses successeurs immédiats sont ici les derniers représentants d'une forme littéraire qui disparaît, tandis qu'au contraire commence après eux cette grande production lyrique et élégiaque, dont ils ont à "peine fourni quelques essais. En revanche, l'épître en prose a été entièrement renouvelée par les recueils des Familiares et des Seniles ; narration familière, étude de politique, dissertation d'éru-
dition ou de morale, elle va fleurir sous divers aspects et se développer chaque jour davantage. Quant à l'exemple que l'auteur a donné, en recueillant et en préparant sa correspondance pour le public, il ne sera point perdu; chaque humaniste entendra laisser à la postérité le témoignage souvent insignifiant, parfois précieux, de ses études et de ses amitiés.
La composition historique tient une grande place dans l'œuvre de Pétrarque. Bien qu'il s'efforce de multiplier et de contrôler les sources et qu'il pratique ostensiblement la critique des témoignages, il travaille plutôt en moraliste qu'en historien. Passionné pour l'étude de l'individu, il demande surtout un enseignement au récit des actions des grands hommes. Il conçoit l'œuvre d'histoire tantôt comme une suite de portraits et d'anecdotes (^Res memorandae), tantôt comme une biographie (^De Viris illustribus), double forme qui aura dans la littérature de la Renaissance une égale fortune. On connaît surtout l'importance qu'y va prendre le genre biographique ; elle se lie à la fois à l'imitation des œuvres de Pétrarque et de Boccace, celui-ci inspiré déjà par celui-là, et au développement de l'idée de la gloire, auquel ils ont l'un et l'autre contribué.
Notre poète a, comme historien, un mérite particulier ; c'est à son De Viris qu'il faut faire remonter la première application de l'intelligence moderne aux légendes de l'antique Orient, tentative bien incertaine sans doute et parfois puérile, toute troublée encore par les traditions latines, mais qui n'est pas sans être digne de quelque attention, si l'on veut considérer l'insuffisance des renseignements dont disposait l'écrivain. Sur le terrain romain, il était plus sûr de ses pas. Il a retrouvé, on peut le dire, les sources de l'histoire de Rome. En remettant en honneur Tite-Live, qu'il regardait comme le premier historien national, et
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surtout en l'utilisant avec intelligence, Pétrarque a frayé la voie à un grand nombre d'oeuvres importantes. Si, pour divers motifs, esprit d'indépendance, par exemple, ou dédain de son propre temps, il s'est refusé presque toujours à raconter les événements contemporains, d'autres causes agissent en sens contraire sur l'esprit de ses successeurs ; mais la méthode des recherches, le ton du récit, la mesure même de l'imitation des Anciens, tout cela est déjà trouvé par Pétrarque et l'historiographie de l'Humanisme commence avec lui.
Les dialogues De contemptu mundi (Secretum), où se rencontre la plus intime confession de ses ambitions et de ses faiblesses, ne sauraient être imités des humanistes, aucun d'eux ne devant retrouver l'âme à la fois très haute et très inquiète de Pétrarque ; mais ses traités moraux ÇJe remediis utriusque fortunae, De uita solitaria, etc.) seront refaits à profusion, sous diverses formes. On verra reparaître, appliquée à tous les sujets, la dissertation morale, dont la matière est empruntée plus ou moins directement aux Anciens, semée de leurs citations, et où l'auteur va « de porte en porte » quêter les témoignages des poètes ou des prosateurs. Là, il est vrai, où Pétrarque, malgré son abus de la pensée d'autrui, se mettait lui-même tout entier et révélait à chaque instant son cœur, on ne trouvera plus que d'habiles développements ; les mots souvent tiendront lieu d'idées, et ce qui manquera le plus sera précisément la sincérité.
Un traité d'une extrême importance, le De ignorantia, par quelques-unes des questions qui s'y trouvent agitées, est un premier type de la grande discussion philosophique. Ultinerarium Syriacum, né du goût de l'auteur pour les voyages et pour les études géographiques, marque
une date dans la restauration prochaine de ces études, surtout par l'essai d'application des textes et des noms antiques aux régions modernes. Il n'est pas jusqu'au genre batailleur tant exploité des humanistes, l'invective, dont Pétrarque ne fournisse le modèle dans les Inueciiuae contra mediciim quemdam, les Epistolae sine titulo, YApologia contra Gallum. Ses imitateurs n'y ajouteront que l'ordure et la calomnie personnelle ; il y a déjà mis l'aveuglement de l'homme de parti et l'irritabilité de l'homme de lettres.
Pétrarque a fait naître encore une branche considérable du travail littéraire du xv^ siècle, la traduction du grec. Incapable de la cultiver par lui-même, il a obtenu d'un Calabrais et fait exécuter à ses frais une interprétation littérale de Y Iliade et de VOdyssée. Cette littérature mystérieuse des maîtres de Rome, complètement ignorée en Occident, il en a presque deviné l'importance. Les leçons de grec qu'il a prises du moine Barlaam, étant encore à Avignon, sont les premières qui aient été reçues par un humaniste ; s'il n'a pu arriver à la connaissance de la langue, il a essayé, à force de patients efforts, de goûter les œuvres les plus vénérables qu'elle ait produites. La traduction qu'il en fit faire, de concert avec Boccace, quelque informe qu'elle paraisse, n'en a pas moins révélé à ces deux précurseurs de l'héllénisme, et aussi aux premières générations de la Renaissance, le monde poétique d'Homère.
Une activité si variée et si large explique l'influence que subissent les contemporains de Pétrarque. Il obtient même des hommages qu'aucun lettré avant lui n'a reçus. Sa vanité exagère singulièrement l'importance du triomphe au Capitole, célébré avec un cérémonial antique usité pour d'autres que lui. Mais les honneurs lui viennent de toutes
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parts, et il se défend des sollicitations les plus flatteuses, pour sauvegarder sa liberté et sonloisir.il est certain que les princes les plus puissants l'attirent et s'estiment honorés de le recevoir. Il ne tiendrait qu'à lui de jouer un rôle prépondérant dans les conseils du Pape, où il a été si longtemps tenu en suspicion. L'enthousiasme qu'il suscite chez les gens lettrés est incroyable. Ses œuvres, parcimonieusement données au public, excitent l'attente universelle. Un vieux maître d'école aveugle parcourt l'Italie à pied, appuyé sur deux jeunes étudiants, pour rencontrer Pétrarque, embrasser ses genoux, baiser ce front sous lequel sont nées tant de pensées sublimes. Après sa mort, les humanistes lui gardent une sorte de culte. On connaît l'histoire de Leonardo Bruni qui fut, à peine adolescent, au milieu des guerres civiles de Toscane, enfermé dans un château fort où se trouvait un portrait du poète ; la vue de cette image vénérée et les méditations qu'elle lui suggéra suffirent, paraît-il, à lui inspirer la passion des lettres et décidèrent sa vocation. Tel, en d'autres temps, le saint peint sur un mur d'église enflammait un jeune homme pour le cloître.
Ce n'est pas dans le renouvellement de l'art que s'est exercée l'action de Pétrarque sur la Renaissance. Les grands artistes italiens du Trecento n'ont pas eu besoin, sans doute, pour exalter leur génie, des leçons ni des encouragements d'un écrivain. On peut cependant assurer qu'il n'est pas resté entièrement étranger au large mouvement qui s'accomplissait autour de lui.
Il a conservé des dessins, recherché et commandé des miniatures, tenu au nombre de ses trésors plus d'un tableau
de contemporain, par exemple cette Madone de Giotto, ft dont la beauté, dit-il en son testament, échappait aux ignorants et ravissait les maîtres de l'art ». Il a aimé et fréquenté des peintres. S'il ne caractérise point expressément l'œuvre des Giottesques, il a du moins, dans sa jeunesse, connu le maître florentin. Beaucoup plus tard, les peintres de Padoue, qui ont exécuté pour le palais des Carrare les portraits des Romains illustres, ont travaillé d'après ses conseils. Ne s'inspirait-il pas lui-même de la salle des hommes célèbres peinte par Giotto et qu'il avait vue à Naples dans le palais du roi Robert? C'est fort probable; mais il y portait un sentiment un peu difl'érent de la composition historique. Déjà à Avignon, quand il demandait à son ami Simone Martini de représenter des personnages anciens, celui-ci cherchait, pour lui plaire, à leur donner un costume tout autre que celui du xiv^ siècle.
Il serait difficile d'affirmer ici une influence directe et personnelle du poète ; toutefois, les premiers essais de symbolisme à la manière antique, qu'on trouve dans les fresques du temps ou dans la décoration des livres, doivent évidemment quelque chose aux changements intellectuels provoqués par Pétrarque et ses disciples. Il a rempli lui-même sa description du palais de Syphax, dans VAfrica, d'attributs et de motifs mythologiques que le Moyen Age ignorait. On ne lui doit rien de l'illustration de ses Trionfi, tant répétée au xv^ et au xvi^ siècle dans les peintures, les bas-reliefs, les tapisseries; mais comment supposer que les frontispices des manuscrits du De Viris illustrihus n'aient pas été imaginés par l'auteur? Cette noble figure de la Gloire sur son char, distribuant d'égales couronnes, aux princes, aux guerriers, aux écrivains, compte sans doute au nombre de ces types d'art nouveaux que vont réaliser les artistes et que le poète a pressentis.
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Cependant, au xiv^ siècle, les arts et les lettres ne se sont pas encore rapprochés. L'intelligence même d'un Pétrarque les tient séparés. Il se tait, en effet, sur l'architecture et sur la décoration de son temps ; aucune allusion ne lui échappe aux merveilleux monuments religieux et civils qui commencent, s'achèvent ou s'embellissent sous ses yeux. On sent que ce Florentin, fils de banni, qui n'a jamais voulu habiter Florence, a vécu, par cela même, hors du centre le plus actif de l'art italien. Pour la sculpture, qu'il préférait à la peinture, son sentiment de la beauté humaine lui dicte une esthétique fort juste; il distingue avec rigueur, par exemple, la valeur d'un ouvrage d'art de la richesse de la matière. Mais on aimerait trouver un mot plus précis, la preuve d'une sympathie prêtée aux efforts des maîtres de Pise, dont il a dû voir quelques ouvrages, ne fût-ce que la porte du Baptistère florentin. Bien au contraire, il mettra les sculpteurs fort au-dessous des peintres : « J'en ai connu quelques-uns, dira-t-il, mais de moindre renommée [que Giotto et Martini], car en cet art notre siècle est tout à fait inférieur. » Son indifférence laisse douter qu'il eût apprécié ou encouragé un Andréa Pisano.
Il contribue cependant, pour sa part, à ramener les esprits vers des œuvres longtemps dédaignées. Le plus ancien des écrivains de la Renaissance est aussi le premier à parler de l'art antique avec admiration. Il a vu à Rome et célébré par deux fois, en vers et en prose, les fameux dompteurs de chevaux du Quirinal, qu'il croyait de Phidias et de Praxitèle. Il a prêté attention aux statues et aux bustes des empereurs qu'il a rencontrés, avec leurs inscriptions, épars en Italie et dans la France méridionale. Une statue équestre importante, le bronze aujourd'hui détruit de Marc-Aurèle à Pavie, est décrite par lui, dans une lettre à Boccace, avec
l'enthousiasme d'un connaisseur. Il caractérise en quelques mots sobres et justes la vivante réalité des chevaux de Saint- Marc. Un fait surtout paraît concluant : les plus anciennes médailles italiennes fondues à la façon antique, bien antérieures aux essais de Pisanello, représentent les seigneurs de Carrare et ont été faites dans cette ville de Padoue où Pétrarque était mort entouré d'une vénération particulière ; les monnaies romaines réunies par lui, et qu'il a souvent célébrées pour leur noblesse et leur beauté, ne semblent pas étrangères à cette première tentative de restauration d'un art perdu.
L'art est indirectement intéressé à certains côtés nouveaux de l'action littéraire de Pétrarque. On serait embarrassé de dire à qui revient le mérite d'avoir révélé aux modernes la nature et le paysage. La Divine Comédie abonde en tercets descriptifs d'une puissance incomparable ; mais les brèves évocations de Dante, jetées presque toujours dans ses comparaisons, ne pouvaient avoir sur les lettres l'influence des morceaux très conscients et très complets de Pétrarque. Les descriptions qu'il a placées dans ses œuvres latines ont servi, plus que toute chose, à répandre, dans la littérature qui a suivi, le sentiment de la nature. Le premier il a cherché, après avoir regardé un paysage, à le rendre visible par des mots, à fixer, comme ceux d'une personne aimée, les traits d'un site parlant à son cœur. Cet art, qu'Énéas-Sylvius et d'autres humanistes allaient cultiver au xv^ siècle et que les langues modernes devaient, mais beaucoup plus tard, pousser si loin, apparaît déjà pleinement mûr dans le latin de Pétrarque.
Rappelons, entre cent exemples, les récits sur Vaucluse en prose et en vers, l'ascension du Mont Ventoux, le bain des femmes de Cologne dans le Rhin, les travaux rustiques
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au milieu des champs de Capranica, le coup d'œil sur la plaine lombarde du haut de la colline de S. Colomban, et, dans un ordre de composition tout différent, le groupement de souvenirs qui sert à raconter, dans VAfrica, la navigation d'une flotte antique le long de la rivière de Gênes. Quelques lignes sur la campagne romaine et la douce ondulation de ses horizons font de Pétrarque le précurseur de tant d'écrivains qui rivaliseront à la peindre et ne la rendront pas mieux que lui.
A la vision précise il ajoute un goût particulier du pittoresque, identique à celui qui a prévalu depuis et que l'Antiquité n'aurait pu suffire à lui inspirer. Il sent la poésie des lieux sauvages, des rochers, des forêts, des montagnes, et s'y abandonne avec enchantement ; il est tel spectacle grandiose de la nature dont il est impressionné si violemment que la direction de ses travaux, de sa conduite même, en est changée.
Quelque chose de plus subtil encore entre dans son amour des voyages. Il court le monde, ayant l'histoire présente à l'esprit. Il sait le charme mystérieux dont le passé a revêtu certaines contrées. Personne avant lui n'a exprimé ce sentiment tout moderne, l'émotion historique devant un site ou dans une ville témoin de grands événements. Cette émotion faite de souvenirs est, d'ordinaire, d'autant plus profonde qu'elle est mieux nourrie par l'étude, et elle n'est vraiment éloquente que chez les hommes pénétrés à la fois, comme Pétrarque, de poésie et d'érudition.
Il n'y a pas une originalité moindre en ses observations psychologiques. Il doit beaucoup sans doute à Sénéque et aux Pères; mais, de même qu'il peignait par des paroles justes les spectacles extérieurs qui frappaient ses yeux, il a cherché, en tenant la plume, à rendre un compte exact de
sa personne morale. Il a rédigé une lettre Ad posteras, où il nous renseigne sur la couleur de son teint et les variations de sa vue, à plus forte raison sur les aptitudes et les qualités qu'il se reconnaissait. Cela seul permettrait de dire que la littérature autobiographique, au sens complet du mot, commence avec lui, et le ferait désigner comme un précurseur de Montaigne.
La lecture de tant d'autres lettres et traités, dans lesquels il s'étudie ou se livre sans cesse, n'a pas tout le charme qu'on pourrait attendre, surchargés qu'ils sont de citations et de réminiscences étrangères. Il est un ouvrage pourtant qui se lit d'un bout à l'autre, où la sincérité est incontestable et l'accent plus ému qu'ailleurs. Ce sont les dialogues avec S. Augustin, que le poète intitulait son « Secret » et qui sont les « Confessions » véritables de son cœur et de son génie. Les demandes du saint fouillent impitoyablement dans la conscience du fidèle, et celui-ci répond, se défend ou s'accuse, avec une simplicité touchante, avouant à la fois celle des passions dont on est le plus fier, l'amour de la gloire, et ceux des défauts qui coûtent le plus à reconnaître, les petitesses de la vanité. Depuis le livre de S. Augustin, qui l'a inspirée, aucune œuvre n'a révélé à ce degré l'intimité d'une âme, et cette âme se trouve, une des plus délicates et des plus complexes qui aient jamais existé.
La Renaissance doit encore à Pétrarque l'influence qu'il a exercée sur les mœurs. Laissons de côté ici la prodigieuse popularité du Can^oniere et ce qu'elle a visiblement ajouté au rôle de la femme et de l'amour. Parmi les idées que le poète s'est proposé de répandre, il en est une qui peut suffire, à elle seule, pour transformer un milieu moral, l'idée de la gloire. Pressenti par quelques écrivains du Moyen Age, elle n'est avant Pétrarque le mobile prinçi-
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pal d'aucune vie et personne n'en développe même une conception précise. Il la tire de l'Antiquité, qui lui en a fourni à la fois la théorie sous mille formes et les plus frappants exemples. L'histoire lui a fait toucher du doigt la trace que laissent sur la terre les grands esprits et les grandes œuvres. A son tour, il veut avoir place parmi ces (( hommes illustres », qu'il sent à ses côtés malgré les siècles et qui ne cessent point d'appartenir, en quelque façon, à l'humanité vivante. Il poursuit la Fama,
Che trae l'uom di sepolcro e 'n vita il serva.
Cette idée prend la direction de sa conduite : « C'est la gloire qui est le but de mes travaux, écrit-il à chaque instant. Dès l'enfance, j'ai désiré avant toute chose l'immorta litéde mon nom ». Son jeu de mots continuel sur Laura et le laurier n'est pas seulement un symbole de sa double passion; c'est le symptôme d'une obsession parfois maladive, mais dont l'excès même a quelque chose de fécond. La recherche de la gloire, que les Anciens lui ont apprise, il s'efforce de l'inspirer autour de lui, il la conseille à ses amis, à ses disciples, aux princes, et jusqu'aux Papes; il la prêche dans tous ses livres, il s'en fait le propagateur et comme l'apôtre. Il offre à l'usage de tous un ressort nouveau de l'effort individuel. C'est lui, et non pas Dante, qui a vu clairement corne Tnom seterna, et qui ensuite l'a fait voir à son temps.
En substituant à l'idéal chrétien et certainement plus pur du Moyen Age des modèles jusqu'alors oubliés, Pétrarque est devenu le maître de l'Italie du xv^ siècle, où Tite-Live et bientôt Plutarque serviront à former les caractères de plusieurs générations, où l'histoire ancienne passera aisément du cabinet d'étude sur la place publique et dans les
camps, où les tyrans prétendront se modeler sur César, et les condottieri sur Scipion. Dans cette Italie prochaine, dont ses amis les Correggio, les Carrara, les Visconti même, réalisent autour de lui les premiers types, il assigne au lettré de profession son rôle social : c'est avant tout le dispensateur de la gloire.
Plus encore que les arts plastiques, la poésie, par les louanges dont elle dispose, peut satisfaire pleinement ce désir d'immortalité qui inspire, à l'avenir, l'homme d'État ou l'homme de guerre. L'honneur premier doit être réservé, bien entendu, à celui qui le distribue, à ce favori des Muses, qui mérite de participer, comme Pétrarque l'a fait lui-même, au laurier des triomphateurs. Dans la vie ordinaire, l'humaniste est le conseiller du prince ou de la république ; il tient la plume et prend la parole en leur nom, et ces charges lui reviennent uniquement à cause de sa connaissance de l'Antiquité et de sa pratique du beau langage. Pétrarque aurait pu déjà occuper cette place, briguer ces fonctions, s'il n'avait trop sincèrement aimé la solitude, et si, d'autre part, les princes de son temps avaient eu, pour l'employer sérieusement dans leurs affaires, autant de confiance en ses lumières que d'admiration pour son éloquence.
Une forme raffinée de l'activité humaine, la littérature, a repris possession du monde avec Pétrarque. Les œuvres didactiques du Moyen Age, les compositions en langue vulgaire de certains centres poétiques d'alors ou les puissants efforts des génies isolés, ne ressemblent que de loin à la production littéraire des siècles modernes! Dès le xiv^ siècle, nous nous sentons moins dépaysés : voilà un grand public lettré qui se forme, des ouvrages qui circulent, et en même temps les rivalités d'école, les enthousiasmes de coterie, le
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goût du succès, le jeu des petites vanités et l'élan des camaraderies loyales. Tout cela paraît ou se développe, grâce à Pétrarque et à ses amis. Il est le premier « homme de lettres » et se meut déjà dans un milieu à son image.
Mais ce n'est là que le moindre aspect d'un rôle qu'il faut regarder de plus haut. En conversant en latin avec des gens instruits de tous pays, particulièrement de France et d'Allemagne, « en répandant de tous côtés dans l'Europe émerveillée ses lettres, ses poèmes, ses traités, il adonné aux nations occidentales, liées jadis par la théologie, un lien tout autre, philosophique et littéraire ; dans cette Europe, sujette encore au pouvoir ecclésiastique et féodal, il a fondé une puissance nouvelle, hors de l'Eglise et de l'État, toute morale, toute moderne, la République des lettres'. »
Il a provoqué enfin, dans les systèmes d'éducation, une rénovation qu'il est impossible de passer sous silence. Après lui, inévitablement, les jeunes générations commencent à s'élever à l'école des Anciens. Des maîtres Italiens, pleins de ses livres et de son esprit, tels que Guarino de Vérone etVictorin de Feltre, esquissent la théorie nouvelle et en tentent les premières applications. Les humanités vont sortir de l'Humanisme. Quand elles triompheront avec tant d'éclat au xvi^ siècle, dans les pays transalpins, Erasme, Vivés, Budé, Mélanchthon ne seront, à certains égards, que les continuateurs de Pétrarque. Le détail, la forme, la méthode didactique, mainte chose importante restait à trouver après lui ; il n'avait jeté que des notions générales, et il était fort mal doué pour les mettre en système. Mais il avait clairement montré l'Antiquité comme la source de tout un enseignement littéraire et moral, et rendu possible qu'on y puisât désormais.
I. Carducci, Opère, t. I, p. 251 {Discorso presso la tomba del Petrarca).
Ces pages suffisenl, semble-t-il, à rappeler quel genre de reconnaissance mérite Pétrarque. Il est du petit nombre des esprits auxquels nous devons tous quelque chose de notre vie intellectuelle. Il ne faut pas, pour le mesurer, considérer sa science, bornée et insuffisante sur tant de points; il faut juger sa grandeur à celle des idées qu'il a semées et dont l'Europe n'a pas encore, après des siècles, cessé de nourrir sa pensée.