Sen. XVI, I {Op
3. Univ. de Padoue, ms. 1490. Ce ms. présente, par sa note d'acquisition du mois de février 1325, le plus ancien autographe du poète. Marco Girardi a cru pouvoir reporter cette note à 1326, supposant que P. se servait du comput florentin ah incarnatione {La nuova data scoperta dal s. P. de Nolhac nella vita del P., Padoue, 1892); je viens d'exposer les raisons qui maintiennent cette date, en établissant que P. usait du comput a natiuitate {P. à Bologne au temps d'A^o Visconti, dans le vol. P. e la Lombard ia, Milan, 1904, p. 90).
4. Virgile de l'Ambrosienne. Ce ms. resta volé à P. de 1326 à 1338.
de l'Europe et y entretenait un mouvement intellectuel considérable. Mais, si elle était plus intelligente et plus amie des lettres que Pétrarque ne veut le laisser croire, c'est qu'elle ne l'était point au sens où le jeune homme l'aurait voulu. Il est peu probable qu'il ait pu profiter alors de la « librairie » du palais : bien que Jean XXII l'enrichît activement, la collection n'était point ouverte aux personnes étrangères, comme lui, à la curie; il n'y eût presque rien trouvé d'ailleurs des auteurs qu'il cherchait uniquement'. Dans le monde ecclésiastique et juridique d'Avignon, où les luttes de l'ambition et les études « lucratives » tenaient tant de place, il devait rencontrer peu d'écho à son enthousiasme désintéréssé réservé aux belles œuvres littéraires. Les lettrés sincères étant fort rares, il n'en appréciait que .mieux des prélats tels que le cardinal Colonna et son neveu, le cher évêque de Lombez, Jacopo Colonna. Il compta aussi comme une bonne fortune la connaissance d'un vieux jurisconsulte italien, Raimondo Soranzo, qui avait réuni chez lui beaucoup de livres anciens. Le vieillard ne lisait guère, il est vrai, en dehors des ouvrages de droit, que les histoires de Tite-Live ; mais comme Pétrarque était, malgré son jeune âge, plus instruit que lui sur l'Antiquité et lui rendait maint service pour l'interprétation de son auteur favori, Soranzo le prit en amitié, le traita en fils et le laissa puiser librement dans sa bibliothèque, lui prêtant, lui donnant même des livres \
On voit à cette époque notre poète pratiquer volontairement le métier de copiste, transcrivant pour son usage les
1. Cf. Ehrle, Historia hihlioth. Rom. pontificuvi tum Bonifatianae tum Auenionensis, t. I, Rome, 1890, p. 136 sqq. Sur le mouvement des arts à Avignon à la même époque, on connaît les travaux de Mûntz, de Faucon et de Labande.
2. Sen. XVI, I (Op. 948). Je crois avoir retrouvé le Tite-Live qui servit aux études de P. et de Soranzo.
ouvrages qui lui tombent sous les mains Sa carrière commence à peine ; il n'a pas de grandes ressources et les bénéfices ecclésiastiques ne sont pas encore venus ; il ne peut acheter ni faire copier tout ce qu'il lui plairait de posséder ; sa plume le lui donne à peu de frais, et il paie sa fatigue en pénétrant mieux le texte dont il se procure ainsi un exemplaire.
Les voyages de jeunesse de Pétrarque sont pour lui l'occasion d'utiles recherches. Quoique beaucoup moins prolongés qu'on ne le dit d'ordinaire \ ils l'ont cependant conduit fort loin et lui ont permis d'explorer bon nombre de bibliothèques. Pendant son séjour à Lombez, il semble avoir fait plus de poésie que d'érudition ; mais le voyage de Paris et de Belgique, en 1333, fut de toute façon particulièrement fructueux. Dans la ville qu'il reconnaît la « nourrice des études de son temps ' », il trouva un milieu nou-
1. La lettre qui nous parle de ces copies dit aussi que P. n'en fit pas longtemps :
Feci forte olim taie aliquid, diuii chiin labentis temporis ditior uidehar, quae tamen incertissimae omnium fugacissiniaeque diiiitiae suiit(Fam. XVIII, 12).
2. Ma chronologie des voyages est d'accord, dans les grandes lignes, avec celle de Koerting. Il est regrettable qu'après le travail de ce biographe on ait réimprimé encore, en de bons livres, le récit de prétendus voyages en Belgique et en Suisse en 1329 et d'une navigation, par elle-même bien invraisemblable, en 1337, le long des côtes d'Espagne et d'Angleterre, en traversant le détroit de Gibraltar. Tous ces faits reposent sur de fausses interprétations. Je crois, par e.xemple, que les fameux vers à'Epist. I, 7 {Op. II, p. 84), où est l'allusion a l'Océan Atlantique, se rapportent simplement au long séjour du poète en Gascogne, chez Jacopo Colonna, évêque de Lombez. D'autre part, les lettres Fiuii. I, 4 et 5, aux deux Colonna, écrites de Lyon un 9 août, au retour de ï unique voyage de P. dans les pays du nord, sont antérieures non de quelques années, mais de quelques jours à celle qu'il envoie d'Avignon, le 18 août, à Tommaso Caloria (Fani. III, 2). Enfin, je crois avoir élucidé la question du voyage en Suisse, au chap. VI, à propos de César.
3. Ronia atque Parisius, altéra ?nundi caput et urhiuni reoina, nntrix altéra nostri temporis studioruin... (Fain. IV, 7). Une partie des textes de P. sur la France est réunie par J.-V. Leclerc, en des pages où l'exactitude laisse parfois à désirer. (Disc, sur rèlat des lettres au XIV^ siècle, t. XXIV de VHist. litt. de la France, Paris, 1852, p 564 sqq. et passiiu).
veau pour lui et une activité intellectuelle singulière. Les savants italiens et français de l'Université, avec lesquels il se lia, lui montrèrent des collections de livres et l'accompagnèrent dans les boutiques des libraires. Peut-être y rencontra-t-il le P. Dionigi da Borgo S. Sepolcro, et reçut-il alors de lui les Confessions de saint Augustin, comme un remède contre les passions de sa jeunesse'. En tout cas, Roberto de' Bardi, qui fut chancelier de Notre-Dame, dut l'introduire dans la bibliothèque de la Sorbonne, dont l'organisation venait d'être récemment réglée et où les étrangers pouvaient être admis \
Vers la même époque, un autre grand bibliophile que Pétrarque connut personnellement, Richard de Bury, visitait à plusieurs reprises la capitale de Philippe VI et, en reconnaissance des joies studieuses qu'il y avait trouvées, l'appelait Paradisum mundi Parisius : « J'aimais tellement cette ville, ajoutait-il, que le séjour m'y paraissait toujours trop court. Là sont des bibliothèques plus agréables que des chambres embaumées de parfums; là se trouve un verdoyant verger de toutes sortes de livres ^; ... là j'ai ouvert ma bourse, en ai dénoué les cordons et jeté l'argent d'un cœur allègre, pour retirer de la crasse et de la poussière d'inappréciables volumes ^ » Pétrarque dut ressentir les
1. Fam. IV, I ; Sen. XV (XIV), 7. Dionigi da S. Sepolcro a enseigné à l'Université de Paris, du moins entre 131 7 et 1329 (Denifle et Châtelain, Cartularium Univ. Par., t. II, p. 502). Denifle le trouve à Todi, le 27 septembre 1329, et conteste l'assertion de Fracassetti ; mais Dionigi aurait pu revenir à Paris en
2. Ce règlement De lihris et de Jihrariis avait été mis en vigueur en 1321. (Cf. Delisle, Le cabinet des mss., t. II, Paris, 1874, p. 182 sqq.)
3. Virens uiridarium uniuersorum uohiminum. Les indications qui suivent désignent les livres de philosophie, astronomie, théologie, grammaire, etc.
4. The PhilohiUon of Richard de Bury, éd. Ernest-C. Thomas, Londres, 1888, p. 69-71. Passage mal interprété par Cocheris, éd. du Philohihlon^ Paris, 1856.
mêmes impressions. S'il n'a pas voulu, comme l'évêque de Durham, en consigner le souvenir et s'il a préféré peindre surtout dans Paris « la ville des disputes, avec sa bavarde rue du Fouarre il faut en chercher sans doute la raison dans son hostilité contre la France et dans le perpétuel dénigrement de ce pays que sa politique sentimentale allait bientôt lui inspirer.
Il continue sa route par les provinces du nord du royaume, que la guerre ne désole point encore, et par les Flandres. Il fait de longues journées à cheval, s'isolant volontiers de ses compagnons de route pour méditer et lire en un de ces livres qui ne le quittent point ^ Mais sa curiosité favorite est toujours en éveil. 11 sait déjà par expérience que, dans les couvents, il a des chances de trouver des ouvrages inconnus ; le long du chemin, dès qu'il aperçoit un monastère de vieille mine: « Qui sait, dit-il, s'il n'y a pas là quelque chose de ce que je désire? » Il se détourne, quitte la chevauchée et va se faire ouvrir la bibliothèque ^
Il ne semble y avoir jamais rencontré des livres abandonnés en aussi piteux état que ceux dont Boccace faisait, un jour, à ses amis la description lamentable ^ ; il ne paraît pas non plus qu'il ait reçu mauvais accueil dans un de ces couvents; et, toujours demeuré fort ami des moines, il ne leur prête point cette morgue d'ignorance et cette
1. Contentiosa Pariseos ac strepiduliis straminum iiictis (De ignor., Op. 105 i).