‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 3)Chapitre 86 sur 362 · V. pour Homère, le chap. VIII · texte numérisé non relu

V. pour Homère, le chap. VIII

4. Analysé par Comparetti, Virg. nel med. et'o*, t. I, p. 8 sqq.

112 PÉtRARQUE ET VIRGILE.

Pétrarque, mais il est peu probable qu'il ne Tait lu : il en accepte, du moins, la donnée principale, qui fait de l'ensemble des aventures d'Énée une immense allégorie de la vie humaine. En ce point, il ne se montre pas plus avancé que Dante dans la lettre célèbre à Can Grande : sa critique personnelle, parfois si indépendante, reste accablée sous l'unanimité de l'opinion * ; la seule liberté qu'il prenne, c'est de se mouvoir à son gré dans l'allégorie virgilienne et de proposer sur les détails les interprétations qui satisfont le mieux sa raison ou sourient le plus à ses rêves.

Jeune encore, ayant entendu un jour « un monstre d'envie» attaquer Virgile, Pétrarque avait écrit une pièce de vers indignés pour faire connaître à ce Zoïle qu'il y avait de grandes vérités abstraites cachées sous les fictions des poètes. Ce n'est pas dans cette épître, d'ailleurs curieuse', qu'il faut chercher la pensée complète de Pétrarque ; on la trouve mûrie et développée dans une lettre de sa vieillesse, qui a bien des chances pour contenir l'exact résumé de ses réflexions morales sur Virgile. Francesco d'Arezzo lui ayant demandé de lui révéler les secrets de V Enéide dont il parlait dans son épître, Pétrarque répond à son jeune ami que ces explications sont choses douteuses et incertaines de leur nature : comment être sûr de l'intention d'écrivains qui composaient il y a mille ans et plus, et prétendre qu'ils ont voulu dire telle chose et point telle autre? Il peut y avoir, d'ailleurs, plusieurs sens cachés dans les mômes paroles, et peut-être quelques-uns auxquels l'auteur, en les écrivant, n'a point songé ; l'essentiel est d'en découvrir qui expriment des vérités morales, et cette découverte est à la fois plus facile et plus utile que celle même du sens certain que le poète a voulu y déposer. Sous le bénéfice de ces observations, Pétrarque consent à faire part

1. Poetanlium communis habet opinio (Op, 785). Sur les origines du procédé allégorique, v. Ebert, AUgem, Gesch, des Lût. desMiUelalters^f t. I, p. 286.

2. Epist, II, 11 (Op. II, p. 94-97). En voici quelques vers :

Aspice Virgilium : nunquid pueriliter unum ?

Terrarum caelique plagas et sidéra lustrât :

Ista palarrij quam multa latent/...

Quidpius Aeneas^ socius quid signal Achates f

Quid Venus ambobus mediae uelil obuia siluae?..,

Quo ferorf.hic nullum innenies sine legmine uersum

JL .»»

ALLEGORIE DB L ENEIDE. 113

à son correspondant de quelques-unes des explications dont son esprit» dit-il, s'est longtemps nourri*. Énée, pour lui, représente rhomme vraiment vertueux, épris de la perfection ; la fidélité d'Achate exprime 'la précieuse compagnie de la vertu et son active sollicitude. La forêt qu*ils traversent au premier livre est Timage de notre vie ; elle est pleine de ténèbres, de routes tortueuses et incertaines ; elle est stérile et inhospitalière, peuplée de bêtes fauves, qui sont les difficultés et les périls de tout.genre que Thomme rencontre dans Texistence ; elle a pourtant des charmes trompeurs, la fraîcheur des feuilles, le chant des oiseaux, le murmure des sources, figures de Tespérance fragile, des plaisirs éphémères et illusoires. A mesure qu'on avance, les halliers deviennent plus inextricables ; l'approche de l'hiver et de la vieillesse font le chemin fangeux, hérissé de bois mort, dépouillé de toute verdure. Au milieu de cette forêt, qui rappelle beaucoup plus celle de Dante que celle de Virgile', Vénus parait; c'est la volupté, qui nous assaille en efi'et plus vivement au milieu du chemin de notre vie. Si elle a pris le visage et l'aspect d'une vierge, c'est pour mieux tromper les hommes, qui, s'ils la voyaient telle qu'elle est en réalité, ne manqueraient pas de la fuir avec horreur. La déesse disparaît en un clin d'œil, pour indiquer que rien n'est plus rapide et plus fugitif que la volupté. Elle porte un vêtement de chasseresse, car elle va à la chasse des âmes... Pétrarque continue ainsi pendant de longues pages, soumettant au môme procédé d'analyse une foule de détails du poème ^, et cette lettre, qui est une de ses plus

1. Ego autem, quando id rogas et me fessum inclinata iam die de hospitio cogitaniem ad matutina negotia retrahis^ dicam breuilernon quod uerissimum electissimumque esse conlendam^ sed quod^ illa aetate quant nunc degis, cum eisdem quibus tu nunc curis ac studiis exercerer uarieque^ ut fert aetas illa, modo hue opinionibus agerer, modo illuc, nunc hoc, nunc illud occurrere cogitant i saepius occursabatj quodque cum coaeuis meis,.. saepius fabulabar (Sen. IV, 5(4); 0/9. 785). II y a diverses autres explications allégoriques de Virgile au livre II du Secretum et dans Ber, mem, III, 3 (Op. 443).

2. Je crois en effet que P. a été hanté ici par le souvenir de Tallégorie initiale du divin poème ; les mots même de son texte circa tempus uitae médium font songer au premier vers de Dante.

3. Les mythes proprement dits forment, parmi les explications de P., une catégorie spéciale, sur laquelle il y aura lieu de revenir au chapitre sur Homère.

P. DE NoLHAC. — Pétrarque, 8

longues, devient un véritable manuel pratique de Tinterprétation allégorique. On comprend, après Tavoir lue, le sentiment d^admiration et peut-être d'épouvante qu'éprouvait le bon

roi Robert après ses causeries poétiques avec Pétrarque, lui qui confiait plus tard à Boccace qu'il ne se serait jamais douté tout seul qu'il y eût tant de choses dans Virgile*.

Ces rêveries médiévales se sont prolongées beaucoup plus tard qu'on n'oserait le penser : Torquato Tasso, publiant le Rinaldo, en 1562, se croyait encore obligé de faire précéder le poème d'un avertissement où il attribuait une signification morale à chacun des épisodes ^ Ce travail, du moins, était possible à l'auteur de l'ouvrage, qu'il y eût ou non songé en le composant ; mais Pétrarque usait les ressources de son imagination à lutter contre la pensée de Virgile. En revanche, le document même où nous le surprenons appliqué à cette œuvre stérile, nous le montre, un peu plus loin, posant un curieux problème de critique virgilienne avec audace et intelligence. Après avoir minutieusement raconté l'histoire allégorisée de

Didon et d'Enée, qui exprime pour lui la chute de l'homme vertueux dans les péchés de la chair, il revient au récit littéral du poème et en examine les bases historiques. Voici le morceau, traduit dans toute sa naïveté, avec l'indication des sources de notre auteur et la revendication de ses découvertes: (( Didon, fondatrice et reine de Carthage, fut une femme parfaitement chaste. Si nous ne le savions d'autre part, il nous suffirait du témoignage qu'a laissé saint Jérôme, aussi savant en lettres profanes qu'en lettres sacrées, dans ce livre contre l'hérétique Jovinien qui regorge de tant de récits. Ajoutons que Didon et Énée n'ont pas vécu en môme temps et n'ont pu se connaître : Enée était mort depuis trois cents ans environ, quand Didon naquit, comme le sait bien quiconque a appris un peu de chronologie et d'histoire grecque ou punique, et n'a pas lu seulei^ent les commentaires sur Virgile, mais aussi les Saturnales, Au deuxième livre des Confes^

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