CHAPITRE VII
Qui vid'ionostra gente aver pcr duce Varrone, il terzo gran lume romano...
(Trioiifo délia fama, III.)
Un des plus fameux continuateurs de Pétrarque, un de ceux qui, tout en dédaignant son souvenir, ont le mieux profité de ses efforts pour le dépasser, Lorenzo Valla, a jeté dans la préface aux Elegantiae un cri d'indignation magnifique contre l'ignorance de nos aïeux. Jamais n'ont été plus ardemment exprimés l'orgueil de l'intelligence humaine enrichie à nouveau par ses trésors longtemps oubliés et le mépris qu'inspiraient, aux générations nourries du génie antique, celles qui semblaient s'en être volontairement privées :« Pendant des siècles nombreux, s'écriait Valla, non seulement aucun homme n'a parlé en vrai latin, mais on n'a même pas lu véritablement les œuvres latines. Les amateurs de philosophie n'ont pas compris les philosophes, les avocats n'ont pas compris les orateurs, les légistes n'ont pas compris les jurisconsultes, en général aucun lecteur n'a su lire les livres des anciens! » Et l'écrivain, qui affirmait ne voir en de tels âges que les signes de la décadence, expliquait, en sa langue mordante et forte, comment tous les arts, la peinture,
la gravure, la sculpture, l'architecture, « avaient dégénéré avec les lettres et, comme elles, manqué de périr ' ».
A côté de ces pages, qui sont comme le manifeste définitif de l'Humanisme contre le Moyen Age tout entier, on pourrait placer un morceau non moins vigoureux de Pétrarque. Cent ans auparavant, l'initiateur du retour à l'Antiquité avait dressé lui aussi son réquisitoire contre le passé, pour tant de ruines accumulées, en même temps qu'il marquait sa propre place à la tête de ceux qui allaient travailler à les relever. C'est dans les Res memorandae que se trouve ce beau passage sur la perte de la littérature antique, un de ceux où Pétrarque se montre le plus conscient de son rôle de représentant de l'esprit nouveau^:
Sed quot preclaros uetustatis auctores, tôt posteritatis pudores ac delicta commemoro, que, quasi non contenta proprie sterilitatis infamia, alieni fructus ingenii ac maiorum studiis uigiliisque elaboratos codices intolerabili negligentia perire passa est, cumque nichil ex proprio uenturis daret, auitam hereditatem abstulit. Primum nempe Plinii opus, in quo, ut est apud Tranquillum >, omnia bella tractauerat que cum Romanis unquam gesta sunt, ex oculis nostris euanuit nec usquam superest, quod ego quidem talium satis ardens explorator audierim. Hoc autem, et quicquid in hanc sententiam questus sum, non ad minuendum post nascituri populi studium retuli, quin dolorem meum potius efFundens et etati curiosissime in quibus non oportet, rerum tamen honestarum prorsus incurioae, soporem ac torporem exprobrans. Equidem apud maiores nostros nichil queri-
1. Elégant lamm liiignae latinae lih. VI, éd. de Paris, 1544, p. 3. Valk acheva, en 1440, son ouvrage qui eut une énorme diffusion. Il en a lui-même apprécié la portée, dans sa lettre à Giov. Serra. V. Girol. Mancini, Vita di Lorenio Valla, Florence, 1891, p. 261 sqq,, et dans le volume de L. Barozzi et R. Sabbadini, Studi siil Panormita e sul Valla, Florence, 1891, p. 83 et 161.
2. Ce texte de Rer. mem. I, 2 (Op. 398) est d'autant plus intéressant à donner ici qu'il est presque illisible dans les anciennes éditions, par la multiplicité des fautes. J'ai pu conférer ma lecture du Par. 6069 I, f. 4, avec les épreuves de l'édition Henry Cochin et Léon Dorez.
3. Dans la notice qui précède les mss. de VHist. iiat. ; même allusion dans Fani. m, 18.
monie similis inuenio, nimirumque nichil similis iactura, cuius ad nepotes nostros, si ut augurer res eunt, forte nec sensus ullus nec notitia peruenisset. Ita apud alios intégra, apud alios ignorata omnia, apud neutres lamentandi materia. Ego itaque cui nec dolendi ratio deest, nec ignorantie solamen adest, uelut in confinio duorum populoru m constitutus acsimul a nte retroque prospiciens, hanc non acceptam a patribus querelam ad posteros déferre uolui '. Sed hec hactenus, loquax enim esse solet dolor.
Cette plainte éloquente a été inspirée à Pétrarque par le nom de Pline l'ancien, dont il ne se consolait pas d'ignorer V Histoire romaine perdue depuis l'Antiquité : Nec te, Plini Secunde Veronensis % a Tito-Liuio disiiingam, a quo nec aetate nec patria longinquus es \ Tuqiiidem,qiiamiiis eqiiestribusmilitiis industrie fil nctiis,.... una tamen tantam liber alibiis studiis operam dedisti, iit non nisi temere phira qtiis in otio, quant tu inter tain multas occupationes scripsisse memoretur. Ut enim minutiora sileam, xxxvij Romanae totidemque Naturalis historiae Jibros ad Vespasianum principem iiberrimaflorentissimaqiie sermonis elegantia descripsisti ^. Pétrarque admirait la variété des connaissances et la puissante activité intellectuelle de celui qu'il appelait uir curiosissimiis ' et en qui il voyait certainement un de ses modèles. Il était intéressant de rechercher l'exemplaire de Pline qu'il avait possédé et d'y trouver toutes fraîches les traces de son enthousiasme.
Ce volume, dont l'examen est particulièrement fructueux