CHAPITRE IV
Son frère. — Son fils. — Sa fille et son petit-fils. — Idée qu’il se forme de l’amitié. — Son dévouement pour ses amis. — Sa générosité et sa bonté dans ses rapports avec eux. — Pétrarque et Boccace.
L’homme qui aime une femme pendant vingt et un ans, et qui la pleure pendant dix ans, après qu’elle est morte, sans avoir jamais obtenu d’elle aucune faveur, témoigne par cela même de son inclination naturelle pour les sentiments doux et affectueux. Pétrarque, en effet, a l’âme tendre. Sous la grâce de ses manières et de son langage on devine une profondeur réelle de sensibilité. Nous verrons mieux encore comment il sait aimer, en étudiant ses rapports avec sa famille et avec ses amis.
Jeune homme, il témoignait pour son père plus que de la déférence, lorsqu’il sacrifiait ses goûts aux désirs paternels en se consacrant, malgré sa répugnance, à l’étude du droit. A l’âge de vingtdeux ans, il subissait encore cet ascendant, dans
148 LA FAMILLE ET LES AMIS DE l'ÉTRARQUE.
la crainte d’affliger Petracco, et n’osait se livrer à ses éludes préférées qu’après la mort de celuici. Et quand plus tard il revenait sur les souvenirs de sa jeunesse, s’il exprima plus d’une fois le regret d’avoir consumé, à Montpellier et à Bologne, sept années de sa vie en travaux stériles, jamais il ne lui échappa une parole de ressentiment ni même de blâme contre le père aveugle qui méconnaissait sa vocation en voulant faire de lui, malgré lui, un jurisconsulte. Les vers touchants qu’il composa en l’honneur de sa mère, en nous apprenant combien il la regretta, nous disent assez à quel point il l’aimait.
Après la mort de ses parents, il ne restait pour toute famille à Pétrarque que son frère Gérard, plus jeune que lui de trois ans, étudiant comme lui de l’Université de Bologne, et avec lequel il revint en 1326 s’établir à Avignon. Malgré le témoignage formel de Léonard Arétin et de Gamurrini, malgré le contrat de mariage d’une fille de Petracco, que Baldelli a retrouvé et publié, j’ai peine à croire, comme j’ai déjà eu occasion de le dire, que Pétrarque, qui n’oublie aucun des siens, qui parle même d’un frère qu’il perdit enfant, ait eu une sœur sans jamais parler d’elle. Ou il y a ici quelque confusion de noms, comme il s’eft est déjà produit une à propos de la mère de Pétrarque, et le Petracco du contrat de mariage cité par Baldelli, n’est pas le père du poète ; ou
il faut supposer que sa fille était née avant son union avec EJelta Canigiani, par .conséquent illégitime, qu’elle ne connut jamais ses frères, et que ceux-ci ne la considérèrent jamais comme une sœur. En tout cas, dans le panégyrique de sa mère, Pétrarque dit positivement qu’elle ne laisse après elle que deux enfants, Gérard et lui. Ailleurs, il rappelle à un de ses amis qu’il n’a qu’un frère *.
Pétrarque et Gérard vécurent ensemble à Avignon, pendant plusieurs années, dans une étroite intimité, occupés des mêmes plaisirs, partageant leur temps entre la société des femmes, la composition de quelques poésies d’amour et le soin de leur toilette. C’étaient alors deux jeunes gens à la mode, aux cheveux soigneusement frisés, qui portaient des vêtements d’une blancheur éblouissante, des souliers étroits, et qui rivalisaient d’élégance avec les gentilshommes les plus ralfinés. Pétrarque s’arracha de bonne heure à cette vie frivole dont plus tard il se moquait lui-même, sans aucune indulgence pour ses erreurs de jeunesse*. Son frère, qui n’avait pas comme lui pour s’en défendre le goût de l’étude et la passion des lettres, s’y oublia plus longtemps. 11 parut même s’y oublier si bien que Pétrarque en conçut de graves inquiétudes sur son
* Carissimum unicumque pignus habeo germanum ( Famil XVI, 9. Édit. Fracassetti).
s Famil., X, 5.
avenir et crul un moment le mal irréparable 1 . Un esprit viril comme le sien ne pouvait supporter que des défauts qu’on pardonne à un jeune homme, à condition qu’il s’en corrigera, persistassent jusqu’à l’âge mûr. Gérard l’inquiétait par sa légèreté et par une ignorance dont il ne faisait aucun effort pour sortir 2 * . A trente-quatre ans, il vivait encore en oisif et en épicurien. Mais un de ces malheurs qui régénèrent les âmes le fit rentrer en lui-même et le porta tout à coup à une de ces résolutions extrêmes qui suivent les grands désespoirs. Il perdit une femme qu’il aimait, et il alla ensevelir son chagrin dans la chartreuse de Montrieu, en 1342. Depuis lors il vécut saintement et courageusement. Pétrarque avait un fond de piété trop sincère pour ne pas se réjouir d’une telle conversion. Peut-être même y aida-t-il par ses entretiens avec son frère, auquel il tint souvent un langage sérieux, comme on peut le voir par le récit de leur ascension en commun au mont Yentoux, et par la nature toute religieuse de ses consolations, s’il est vrai qu’il ait composé pour lui un de ses sonnets les plus pathétiques 5 . En tout cas il entretint avec lui, jusqu’à la fin de sa vie, une correspondance affectueuse ; il l’encouragea dans ses sentiments pieux, il le félicita de son courage, il témoigna
1 Famil., XVI, 9.
5 Famil., XVII, 1 .
* Voyez Sonnet 90, P., M. L.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. -151 une sollicitude constante pour tout ce qui le touchait et lui laissa, en mourant, une marque particulière de son amitié.
Gérard a-t-il envie de lire un livre qui réponde à l’état particulier de son âme, Pétrarque
lui envoie un exemplaire des Confessions de saint
Augustin , qu’il a fait copier à son intention 1 . Gérard se hasarde-t-il lui-même, pendant ses longues heures de solitude, à écrire quelques réflexions personnelles sur la philosophie morale, Pétrarque lui fait compliment non-seulement de ses idées, mais de son style, et l’engage à s’exercer encore ainsi, salis prétention littéraire, uniquement pour mieux fixer et mieux approfondir ses propres pensées*. Pétrarque apprenait avec joie les progrès que son frère faisait dans la sainteté, il alla en juger de ses yeux dans une .visite qu’il lit au monastère de Montrieu, et il éprouva une des plus grandes jouissances de sa vie lorsque, par hasard, dans un souper chez l’évêque de Padoue, il entendit raconter par deux chartreux les actes de courage qu’avait accomplis Gérard, à l’époque delà peste. L’ancien libertin d’Avignon s’était transformé sous l’influence de la vie claustrale. Cet ami du plaisir avait embrassé avec joie les pratiques les plus sévères de son ordre et, dans une circonstance difficile, il avait poussé jusqu’à l’héroïsme
* Famil., XVIII, 5.
* Famil., XVII, 1 .
152 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, le sentiment du devoir. Le prieur de son monastère prenait la fuite, par peur de la peste, et l’exhortait à s’enfuir aussi. Gérard répondit qu’il resterait au poste où Dieu l’avait mis, et comme on cherchait à l’épouvanter en lui disant que s’il mourait de l’épidémie il n’obtiendrait peut-être pas de sépulture, il reprit que le soin de sa dépouille lui importait peu et ne regardait que ceux qui lui survivraient. 11 demeura, en effet, à son poste; il vit mourir successivement les trente-quatre religieux de son monastère;- il assista aux derniers instants de tous, il leur rendit les derniers devoirs, il les ensevelit de ses propres mains et, avec un chien, il survécut seul à cette effroyable mortalité 1 . Pétrarque se souvenait encore de ce beau trait, lorsque avant de mourir, il écrivait à son frère une lettre à la fois triste et tendre où il lui exprimait le regret de passer ses derniers jours si loin de lui, de 11 e plus conserver l’espérance de le revoir, et où, avec la générosité qu’il apportait dans toutes ses relations, il mettait à la disposition de Gérard le triple d’une somme que celui-ci lui avait demandée pour les cas imprévus*. Ainsi se termina cette correspondance dans laquelle les deux frères avaient échangé, pendant plus de vingt ans, les sentiments les plus affectueux et les plus délicats.
1 Famil., XVI, 2.
» Seuil., XIV, 6.
On ne s’étonne pas que Pétrarque ait connu l’affection fraternelle. Mais il semble que, dans sa situation, avec ses dignités ecclésiastiques, il lui ait été interdit de connaître d’autres joies plus vives encore, les joies de la paternité. Était-il permis à un chanoine de Lombez, à un archidiacre de Parme, de devenir père? Il le fut cependant, et ce n’est pas une des particularités les moins curieuses de son amour pour Laure, qu’au moment où il éprouvait pour elle une passion si vive, il fût capable de chercher ailleurs ces plaisirs des sens qu’elle lui refusait obstinément. C’est une histoire analogue à celle d’un grand écrivain de notre siècle qui, au sortir du salon d’une femme célèbre qu’il était réduit, malgré lui, à aimer platoniquement, se dédommageait dans des amours plus faciles des privations qu’il subissait auprès de sa maîtresse 1 . Les sens non satisfaits prennent quelquefois leur revanche un peu grossièrement. Pétrarque avoue du reste qu’il avait un tempérament de feu; que, jusqu’à l’âge de quarante ans, il ne croyait pas qu’on pût se passer du commerce des femmes, et que, même après qu’il eût résolu par un effort de vertu de renoncer à elles, vers sa quarantième année, dans toute la force de l’âge, il fut, pendant longtemps,
1 Voir les piquantes révélations de M. Sainte-Beuve, toujours si bien informé, sur les amours de Chateaubriand.
fl.
154 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, assailli par les tentations les plus violentes. Cette disposition particulière explique assez pourquoi l’amour tout éthéré de Laure ne lui suffisait pas.
On ne sait pas quelle est la femme qui le consolait ainsi des rigueurs de sa maîtresse, on ne sait meme pas s’il n’y en eut pas plusieurs qui le consolèrent successivement. Il ne fait allusion qu’une seule fois à ces amours cachées, il en parle en termes réservés qui permettent de croire, à son honneur, qu’il ne s’attacha qu’à une seule personne, mais qui ne permettent cependant pas de l’affirmer. En 1351, trois an^ après la mort de Laure, il retourna à Avignon qu’il avait quittée, depuis la fin de l’année 1547. Dans une lettre datée de cette ville, il raconte qu’il y retrouvait une amie (c’est sa propre expression) qui essayait de faire revivre d’anciens droits sur lui, qui assiégeait sa porte le jour et quelquefois la nuit, qui ne pouvait croire à sa continence et qui se plaignait d’être délaissée pour une rivale, tandis que Pétrarque en l’abandonnant obéissait à l’engagement qu’il avait pris avec lui-même de rester chaste *. Celte femme qui s’acharnait à sa poursuite devait le connaître depuis longtemps, et le bien connaître, puisqu’elle avait le secret de ses faiblesses et qu’elle ne le croyait pas capable de supporter le célibat. C’était sans doute la mère de ses deux enfants, du fils qui
1 Importune fores obsidet arnica (Famil., IX, 3. Édit. Fracassetti).
lui naquit en 1557, et de la fille qui vint au monde vers 1545, comme le suppose avec raison l’abbé de Sade, et non en 1557, ainsi que le croyait Squarzafico *. Pétrarque eut tout de suite les sentiments d’un père. Quoique la présence d’un fils dans sa maison pût être pour lui un grave embarras, peut-être même un obstacle à sa fortune, il n’hésita pas à se charger de son premier enfant, et il s’occupa de son éducation avec une sollicitude toute paternelle.
Ce fils, qui s’appelait Jean, fut emmené par son père en Italie, de très-bonne heure, peut-être dès le le voyage qu’y fit Pétrarque en 1545, pour remplir une mission auprès de la reine de Naples. Ses premières années d’études se passèrent, sous des maîtres différents, à Parme, à Vérone et à Padoue*. On ne sait guère ce qu’il fit avant 1548. Cette annéelà, Pétrarque, qui songeait à s’établira Parme où il achetait une maison, le confia à un grammairien de cette ville nommé Gilbert. En le recommandant à son nouveau précepteur, il insistait surtout sur les avantages moraux d’une bonne éducation ; il désirait qu’on fît de l’enfant un homme instruit, mais il désirait plus encore que par une habile direction, en mêlant adroitement la douceur et la sévérité, les caresses et le fouet, — car il n’avait aucune répu-
1 En t357, Pétrarque avait renoncé depuis sept ans au moins à l'amour des femmes. >
* Famil., XIII, 2.
156 LA FAMILLE ET LES AMIS DK PÉTRARQUE, gnance pour les punitions corporelles, — on fît de lui un honnête homme 1 . Il devinait déjà sans doute, d’après ce qu’il savait de son fils, qu-’on aurait quelque peine à lui inspirer le goût de l’étude et qu’il fallait se borner à lui inculquer, si on le pouvait, l’amour du bien. Il s’inquiétait aussi de l’avenir, il craignait de le laisser sans ressources, s’il venait à mourir. brusquement, et l’amour paternel le décida à tenter quelques démarches auxquelles il ne se serait jamais résigné pour lui-mcme*. Il quitta l’Italie en ioM, emmenant avec lui le jeune Jean qu’il présenta à la cour d’Avignon, et pour lequel il demanda un bénéfice. Il obtint d’abord en sa faveur un acte de légitimation que l’abbé dç Sade a retrouvé dans les registres de Clément VI, et qui le désigne sous le nom de Jean Pétrarque, écolier florentin, «né hors « mariage d’un homme libre et d’une femme libre*. » Puis il lui fil donner un canonicat à Vérone, où il savait d’avance qu’on le recevrait avec bonté. Mais le futur chanoine n’avait pas quinze ans, et en l’envoyant prendre possession de son poste, son père l’adressait à un de ses anciens maîtres, Renaud de Villefranche, qu’il chargeait de continuer une éducation jusque-là un peu stérile.
1 Fa mil., Vit, 17 .
* Famil., XIII, 2.
5 De soluto genitus et soluta (Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, t. III, pièces justificatives, 18).
A ce moment il n'espérait plus guère éveiller chez Jean le goût de l’étude, quoiqu’il le désirât encore; mais il conservait l’espérance de développer en lui des sentiments honnêtes. Il n’a pas de mauvaises inclinations, écrivait-il à Renaud, mais il est très-timide, et, en ma présence, il n’ose rien dire. Cela lient sans doute à la conscience qu’il a de son ignorance. -Sur ce point, ajoutait le père, je ne puis me faire aucune illusion. « Je n’ai jamais vu personne qui eut plus « d’horreur pour les lettres que lui; il ne hait ni ne « craint rien tant qu’un livre ; c’est là son unique en- « nemi 1 . » Ailleurs il disait : « Un livre lui fait le « même effet qu’un serpent*. Ni prières, ni caresses, « ni menaces, ni coups de férule n’y peuvent rien. » Quelquefois Pétrarque essayait de le stimuler par l’ironie. Il l’apostrophait, par exemple, en lui disant : « Prends garde de voler sa renommée à ton voisin Vir- « gilc. »Mais le jeune homme se contentait de rougir avec embarras sans répondre 5 . Le père se consolait en pensant qu’il réussirait au moins à faire de lui un lioinme de bien. « Tous ne peuvent pas être des Cicé- « rons ou des Platons, écrivait-il, des Virgiles ni des « Ilomères; mais tous peuvent être bons. J’aime mieux « un homme sans lettres que des lettres sans homme*.»
1 llominein nullmn vidi magis a litteris abhorrentem ; neminein odit mit metuit, præler librum : ilium unicum liostem habet (Famil. , XIII, 2) . a Librum horret ut colubrum {Famil., XIX, 17). s Famil., XIII, 2.
4 Non possunt sane oinnes Cicrrones esse vel Platones, non Vir—
Malheureusement cet espoir fut déçu. Les mauvais instincts de son fds s’étaient révélés et accrus avec l’âge. Obligé de quitter en 1554 son canonicat de Vérone, parce que Can grande délia Scala, seigneur de la avilie, ne pardonnait pas à son père l’étroite liaison de celui-ci avec Azzo de Corrége que les Scaligers . considéraient comme un traître, Jean Pétrarque se réfugia à Milan dans la maison paternelle où tous ses vices parurent au grand jour. En 1558 il était à Avignon, avec un des meilleurs amis de son père, Simonide, qui rendait de lui un témoignage favorable. Mais Pétrarque qui le connaissait mieux, qui l’avait vu de plus près, n’osait plus se lier à ces apparences de conversion ; il en soupçonnait la sincérité, il s’en défiait comme d’une ruse de guerre employée pour lui arracher de l’argent 1 . Deux lettres de lui, dans lesquelles il s’ouvre avec abandon sur ce sujet, nous apprennent tout ce que son cœur paternel eut à souffrir de la conduite d’un enfant dénaturé. 11 s’était figuré que son fils deviendrait un jour l’honneur, la joie de sa maison, le compagnon assidu de ses travaux, et il le voyait tourner le dos à la science, à la vertu, se plonger dans la débauche, s’endormir dans l’oisiveté ou n’en sortir que pour sc révolter contre l’autorité paternelle*. Il s’en plaignait
gilii vel Homeri, boni esse autem possunt omnes... malo virum sine litteris quam litteras sine viro ( Famil XIX. 17).
• Famil., XVII, 2.
* Famil., XXIII, 12.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 159 d’autant plus qu’il avait surpris en lui quelques étincelles d’intelligenee et quelques velléités de sagesse. L’abbé de Sade a cru, sans preuves suffisantes, en interprétant avec trop de liberté un passage de la correspondance de Pétrarque, que Jean s’était dégradé au point de s’associer aux domestiques' de son père pour dévaliser la maison que celui-ci habitait à Milan, près de l’église de Saint-Ambroise 1 . Pétrarque fut, en effet, volé par ses gens, mais il ne dit nulle part que son fils ait trempé dans leurs brigandages. Si ce malheureux enfant eût ajouté le goût du vol à ses autres défauts, son père ne l’eût sans doute pas oublié dans la lettre si douloureuse, où il rappelle, avec un accent de tristesse navrant, la longue lutte qu’il a soutenue dans son intérieur contre des habitudes et des sentiments absolument incompatibles avec les siens.
Jamais père et fils ne se ressemblèrent moins. Pendant que le père travaillait jusqu’à seize heures par jour, sans prendre d’autre repos que celui des repas et du sommeil, le fils vivait dans une oisiveté ou plutôt dans une torpeur absolue. 11 ne donnait signe de vie que pour railler les sentiments généreux, les amitiés fidèles et enthousiastes de son père. C’était un jeune homme revenu de tout, sceptique et indifférent en toutes choses, qui traitait de
'Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, t. III, p. 523;
‘ Pamil., XXII, 12.
100 LA FAMILLE ET LES AMIS L)E PÉTRARQUE, faiblesse toutes les croyances, même la croyance en Dieu, qui ne parlait qu’avec un mépris hautain de tout ce qu’il y a de cher et de sacré pour le commun des hommes. À la fin , l’âme tendre et honnête de Pétrarque se révolta contre tant d’impudence. Il avait supporté celle perpétuelle insulte aux affections et aux convictions de toute sa vie, tant qu’il lui restait une espérance de ramener son fils au bien. Mais quand il perdit jusqu’à l’espoir, il éclata avec la violence que mettent quelquefois dans l’expression de leurs antipathies ou de leur indignation les âmes les plus généreuses. « L’amour est vaincu, respect rance épuisée, ma patience est à bout, écrit-il à « Jean, après l’avoir chassé de chez lui. Mon seuil « ne peut te supporter, les murs de ma maison ne « peuvent te contenir, mon toit ne peut te couvrir ni « mes oreilles t’entendre, ni mes yeux te voir 1 . » Son fils lui est devenu insupportable. Il a été si choqué et s: irrité, depuis des années, parles scènes intérieures dont il a été le témoin et la victime, qu’il en est venu à prendre en grippe jusqu’à la démarche du jeune homme, jusqu’à sa voix, jusqu’à sa manière de remuer les mains, de froncer le sourcil, de secouer la tête, jusqu’aux moindres mouvements et aux moindres altitudes de son corps. Mais Pétrarque a trop le
1 Victus amor, exhausta spes, consumpta paticntia mea est, nec ferre te meum limen potest, nec inurus capere, nec tectum tegere, nec audire auras, nec viderc oculi ( Famil WH, 7).
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. IfiJ cœur d’un père pour que la pitié et Patlendrissemenl ne percent pas à leur tour sous l’irritation même la plus légitime. La lettre qu’il commence avec colère sc termine par des paroles touchantes. 11 invoque, en finissant, la clémence divine, il ne peut se résigner à croire qu’«à l’àge de son fils les vices soient incurables, et il espère encore qu’il lui sera donné un jour de le voir revenir corrigé et repentant dans les bras paternels.
Eut-il réellement cette joie? Quelques passages des lettres de sa vieillesse le font supposer. Mais s’il revit son fils et le trouva heureusement changé, ce fut pour le perdre aussitôt. La peste emporta Jean Pétrarque à Milan, en 1561, à l’àge de vingt-quatre ans, le jour même où on lui rendait le bénéfice qui lui availété autrefois conféré, puis enlevé à Vérone. Tout en le pleurant, son père né pouvait s’empêcher de penser et d’écrire que cette mort le c» délivrait lui-même d’un long souci 1 . » La-conversion du jeune homme, s’il y en eut une, ne lui paraissait peut-être pas bien solide. Peut-être aussi cette conversion n’est-elle qu’une illusion paternelle qu’il aimait à se- faire, en vieillissant, pour diminuer l’amertume de ses souvenirs. Dans, le premier moment où il voit les choses sous leur vrai jour, il éprouve malgré lui comme un
* Deo gratias, qui me longo labore, sed non sine dolore liberavit (Var. xxxv).
162 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, soulagement, il sent une inquiétude et un poids de moins dans sa vie. Plus tard, au contraire, lorsqu’il est plus loin des soucis que lui a causés son fils, il pense moins aux soucis et regrette davantage son fils. Il se figure même volontiers qu’il n’a manqué à ce malheureux enfant qu’une plus longue vie pour devenir un homme de bien. Jean est mort « au moment « où il s’amendait, » écrit-il à un de ses amis, à l’excellent Simonide « Mon fils t’aimait tendrement, lui « écrit-il encore peu après, et dans son affection pour « toi je voyais la preuvedes progrès de sa raison. «Puis il s’attendrit à ce souvenir. Un cri de douleur échappe au père trahi et trompé dans ses affections. « Vivant, «je le haïssais en paroles, dit-il; mort, je l’aime, je « le tiens dans mon cœur, je l’embrasse dans ma « mémoire et je le cherche des yeux, hélas ! en vain*. » Comme on voit à ces simples mots que la blessure est profonde et qu’elle est restée douloureuse ! Je ne répondrais pas que Pétrarque eût toujours été habile dans ses procédés d’éducation , qu’il n’eût pas, par exemple, trop exigé d’une nature un peu molle, qu’il ne l’eût pas découragée de la lutte en lui demandant trop d’efforts; je ne suis pas bien sûr qu’il n’ait pas effarouché un jeune homme enclin au plaisir en exa-
1 Seuil., I, 1.
* Quem viventem vcrbo oderam, defunctum mente diligo, corde teneo complectorque memoria, quæro oculis heu ! nequidquam (Seuil., I, 2).
garant la sagesse et la vertu qu’il attendait de lui. Peut-être aussi n’a-t-il pas assez caché son mépris pour tous ceux qui n’aimaient pas les lettres , peutêtre a-t-il blessé, d’une manière irréparable, par quelques paroles ironiques, une âme timide, qui se serait plus librement ouverte devant un juge moins sévère. Les gens très-instruits et très-laborieux se laissent quelquefois aller à traiter de haut les ignorants et les paresseux. Mais en tout cas, si Pétrarque commit quelqueerreur dans l’éducation de son fils, ce ne fut à coup sûr qu’uqp faute de jugement. Son amour pour cet enfant , son désir de faire de lui un homme et un chrétien, sa sollicitude paternelle percent fréquemment dans sa correspondance et restent pour nous hors de doute.
Sa fille Françoise lui donna plus de consolations que son fils Jean. Il la maria, probablement vers 1365, quand elle avait vingt ans, au Milanais François de Brossano, et il passa presque tout le reste de sa vie dans la société du jeune ménage. Françoise égayait la maison paternelle par son aimable caractère et par les joies de la maternité. Il nous reste une lettre de Boccace , où celui-ci parle des deux époux avec beaucoup de charme, et nous entr’ouvre la porte de leur intérieur. Boccace allait à Venise, sachant bien qu’il n’y trouverait pas Pétrarque, le regrettant, mais instamment appelé par d’autres amis et désirant connaître aussi la fille et le gendre du poète qui y
164 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, démoliraient . En roule, il rencontre François de Brossnno, il est tout de suite gagné par les manières du jeune mari , par son visage tranquille, par scs paroles mesurées, par sa douceur, et il félicite Pétrarque de s’être donné un tel fils. Sa satisfaction augmente lorsque dans l’intérieur de la ville, il se présente chez Françoise. Elle le reçoit si gracieusement, elle lui fait avec tant de délicatesse les honneurs de la maison de son père, qu’il se retire enchanté et touché jusqu’aux larmes d’un si cordial accueil. L’arrivée d’une enfant met le comble à l’émotion de Boccace : pendant qu’on lui offre les livres et tout ce que renferme l’appartement, il voit venir à lui une petite fille qui s’approche doucement , qui lui sourit d’avance et qui finit par se jeter dans ses bras 1 .
Outre celte enfant, Françoise eut un fils, qui naquit à Venise en 1566, et qui mourut à Pavieen 1568, à Page de deux ans et quatre mois, pendant que son grand-père assistait à Milan au mariage de Violante, fille de GaléasVisconti,avcc Lionel, filsdu roi Édouard d’Angleterre. Pétrarque s’était attaché à ce petit être comme les vieillards s’attachent d’ordinaire aux enfants de leurs enfants; il avait pour lui toutes les câlineries et toutes les caresses de l’aïeul le plus tendre; il admirait son intelligence, sa beauté, son grand air. Il prédisait tléjà que le jeune Frances-
* Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, t. lit. Pièces justificatives, 35.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 1fi5 chino serait aussi bel homme, mais plus intelligent que son père. 11 était charmé qu’on trouvât une grande ressemblance entre les traits 'de l’enfant cl les siens propres. Il aimait à voir revivre son image dans cette fraîche et riante figure. Ceux qui ne connaissaient pas sa fille Françoise ne pouvaient lui faire plus de plaisir que de le prendre lui-même pour, le père de son petit-fils. 11 le pleura amèrement. Ni sa philosophie, ni ses sentiments religieux, ni sa force d’âme naturelle n’arrêtèrent l’explosion de sa douleur. Il avait beau se dire que son cher Franceschino venait de conquérir sans efforts, presque sans souffrance, la vie éternelle; les regrets prenaient le dessus. Quoi qu’il fît pour se roidir contre le chagrin, il sentait que la mort lui avait enlevé une joie, une espérance, la consolation de ses vieux jours. Cette perte d’ailleurs lui en rappelait une autre, celle de sonfds. Mais combien il lui paraissait plus dur de voir mourir un enfant auquel il ne devait que des jouissances, qui ne lui avait causé aucun chagrin, dont le sourire charmait sa vieillesse! «Ceux qui meu- « renl ainsi en pleine innocence, disait-il, en faisant « un triste retour sur la conduite de Jean Pétrarque, « nous les regrettons, nous les pleurons plus que s’ils « avaient vécu plus longtemps pour nous désobéir et « nous affliger *. » Dans sa douleur, il allait jusqu’à se
1 Seuil., IX, 9.
lüG LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE.
demander s’il avait jamais aime quelqu’un, si quelqu’un avait jamais rempli sa vie autant que ce garçon de deux ans. II voulut qu’il restât un souvenir durable de ses regrets, il lit élever à Franceschino un petit mausolée de marbre dans l’église de Saint-Zénon à Pavie, et il composa lui-même les douze vers latins qu’on y grava en lettres d’or. « Hôte nouveau du « monde, dit l’inscription, j’avais à peine de mon « tendre pied atteint la roule et le seuil dur de la « vie fugitive. François était mon père, Françoise ma « mère; à leur suite j’obtins le même nom sur les « fonts du baptême. J’étais un bel enfant, douce « consolation de mes parents, maintenant leur cha- « grin. Cela seul rend mon sort moins gai. Pour le « reste, je suis heureux, moi qui ai trouvé les joies « de la vie véritable, de la vie éternelle, si vite, si face cilement. Deux fois le soleil et quatre fois la lune « avait fait le tour de l’univers,, quand la mort ou « plutôt la vie se présenta à moi. La ville de Venise « m’a donné à la terre, Pavie m’y a enlevé. Je ne m’en « plaindrai pas, car de là je devais être rendu au a ciel »
1 Vis «lundi novüs hospes iter, vitæque volantis Attigerain tenero limina dura pede.
Feanciscus genitor, genitrix Franscisca ; seculus Hos de fonte sarro nomen idem tenui.
Infans formosus, solamen dulce parentum,
Nunc dolor ; hoc uno sors mea læta minus.
Ca-lern sum felix, et verse gaudia vitæ
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 1G7 Il y a dans ccs vers trop d’antithèses , comme dans beaucoup d’autres poésies de Pétrarque. Mais ils n’en sont pas moins l’expression d’une douleur vraie. La pensée qui les a dictées est une pensée touchante. L’âme d’où ils sont sortis s’ouvre à tous les sentiments tendres, à toutes les souffrances comme à toutes les joies qu’amènent avec elles les affections humaines. Peu de grands hommes ont eu la jouissance d’aimer, de sortir d’eux-mêmes, de s’attacher aux autres au même degré que Pétrarque. Ni la science, ni les affaires, ni la sévérité de ses principes, ni l’austérité croissante de ses habitudes n’ont un instant desséché son cœur. Sa sensibilité était comme une source vive qu’aucune .sécheresse ne peut tarir. Nous venons de voir comment il savait aimer les siens, comment dans sa vieillesse *1 s inclinait encore tout en larmes sur la tombe d’un enfant. Nous allons voir maintenant avec quel dévouement, avec quelle chaleur de cœur, avec quel oubli de toute préoccupation personnelle, il a su, pendant sa longue vie, se donner tout entier à ses amis.
Nactuset æternse, tain cilo, tam facile.
Sol bis, luna quater llexum peragraverat orbem :
Obvia mors, fallor, obvia vita fuit.
Me Venetum terris dédit urbs, rapuitque Papia :
Nec querar, hinc cœlo restituendus eram.
{foesie minori del Petrarca, vol. III, appendice i, épigraphe 4. btit. Rnsselti). . '
Il nous dit quelque part qu’il avait pour l'amitié plus d’inclination naturelle que pour toute autre chose 1 . Ce fut, en effet, le sentiment le plus durable de son existence. Il avait eu des amis, avant d’avoir une maîtresse, et il en eut encore après qu’il eut complètement cessé de s’occuper de Laure. Son amour même prit insensiblement une teinte d’amitié, quand il acquit la conviction que la femme d’Hugues de Sade ne serait jamais à lui, et que malgré lui, il renonça à l’espérance de satisfaire sa passion pour se contenter des joies plus pures, mais plus incomplètes, du platonisme.
Il y a dans le platonisme presque autant d'amitié que d’amour ; ce ne serait même qu’une des formes de l’amitié si dans l’attachement d’un homme pour une femme il n’entrait pas nécessairement quelque chose de plus tendre que dans l’affection d’un homme pour un autre homme. La facilité avec laquelle Pétrarque passa peu à peu, dans ses relation' avec Laure, du rôle d’amant à celui d’ami, au lieu de se laisser aller à la haine ou à l’indifférence comme l’eussent fait tant d’autres à sa place, confirme
» Senil., IX, 2.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 169 pleinement ce qu’il nous dit lui-même de son penchant pour l’amitié. Mais qu’entend-il par l’amitié? Il n’est pas inutile de s’expliquer sur ce point. Le monde abuse tant des grands mots et cache si souvent sous ces grands mots de petits sentiments que les termes les plus nobles de la langue humaine ont perdu quelque chose de leur valeur primitive à être profanés par tant de bouches vulgaires. Un ancien ne se serait pas trompé sur la signification du mot d’amitié. Un moderne, en voyant tous les jours tant de gens qui se connaissent à peine et qui s’aiment encore moins qu’ils ne se connaissent échanger le titre d’amis, peut se demander s’il n’y a pas plusieurs sortes d’amitiés : celle que les meilleurs esprits de tous les temps considèrent comme un lien sacré, et celle qui n’engage à rien qu’à un échange de politesses banales.
Pétrarque comprend l’amitié à la manière antique. C’est chez les Grecs, chez les Romains, dans une société où les femmes, où les enfants surtout, tenaient moins de place que dans la nôtre, où la vie de famille était moins exclusive de tout autre sentiment, où les hommes vivaient plus entre eux, qu’il va chercher ses exemples et ses leçons. Peu s’en faut qu’il ne se propose pour modèles les héros de la légende ou ceux de l’histoire, les Oreste et les Pylade, les Damon et les Pythias, les Scipion et les Lélius. Eu
tout cas, il adopte les principes que Cicéron déve-
loppe dans son dialogue de V Amitié. Il s’est fait de l’amitié une théorie absolument analogue à celle de l’orateur romain. On retrouverait, au besoin, dans sa correspondance, le commentaire des idées générales que Cicéron exprime en un si beau langage par la bouche de Lélius. Comme Cicéron, il établit qu’il ne peut y avoir d’amitié qu’entre les gens de bien. JSulla nisi inter bonos arnicitia. Comme lui encore, il dirait volontiers que ce sentiment n’est pas autre chose qu’un parfait accord sur toutes les questions divines et humaines, mêlé de bienveillance et d’affection. Pas plus que lui, il ne croit que l’intérêt soit le principe de l’amitié ; il en cherche au contraire la source dans un certain besoin d’aimer que tous les hommes portent au fond d’eux-mêmes, mais qui s’empare plus particulièrement des âmes tendres. Enfin il répète, en se les appropriant, les nobles paroles que Lélius prononce sur le charme de l’amitié : « Serait-ce une vie digne d’être vécue que celle « qui ne se reposerait pas sur la mutuelle bienveil- « lance d’un ami? Qu’y a-t-il de plus doux que « d'avoir quelqu’un avec qui tu oses parler comme «avec toi-même? Quel serait le grand fruit de « la prospérité si tu n’avais quelqu’un qui en «jouît comme toi-même? L’adversité serait difû- « cile à supporter sans quelqu’un qui la sentît « plus vivement même que toi... L’amitié rend la « prospérité plus magnifique, et plus légère l’ad-
« versité en la partageant, en la mettant en cornet mun *. »
Je trouve dans une lettre de Pétrarque adressée au Florentin François de Nello, prieur des Saints-Apôtres, plusieurs passages qu’on croirait tirés du dialogue de Cicéron. « La vertu, écrit-il à son ami, est « le fondement de l’amitié; pour la conserver il n’est « besoin de rien que d’une affection mutuelle. Elle «est simple, sans aucun fard; elle ne cherche rien « d’extérieur. Et si elle rencontre beaucoup d’avan- « tages sans les chercher (car qui pourrait énumérer « les profits et les charmes de l’amitié?), l’affection « n’a cependant pas besoin de stimulants ; elle est « contente d’elle-même, elle est pour elle-même un « éperon et une récompense*. » Plus loin, il s’indigne à la façon de Lélius et en reprenant même quelquesunes de ses expressions, contre l’homme qui cache sous les dehors de l’amitié des vues intéressées. « Celui-là, dit-il, je l’appellerai un habile vendeur de « fard et je dirai qu’il a employé heureusement le « mensonge. Pour ce qui regarde l’amitié, je lui at- « tribuerai le nom d’imposteur et non celui d’ami.
1 Cicéron, de amicitia, 6.
* Virtus estamicitiæ fundamentum, ad quam servandam nihil requirilurpræter mutuam charitalem. Ea simplex et nullis fucis illita est, nihil quærit exterius. Et si multa non quærenti obveniant (quis enim nmicitiarum commoda atque oblectationes enumeret ?) charitas tainen stimulos non requirit, sese contenta est, ipsa sibi calcar et præmium (Famil., XVIII, 8).
«Car dans l’amilié il n’y a rien de feint, ricn'dc « simulé, et tout ce qu’elle renferme est vrai et vo- « lontaire. En résumé, dans l’amitié, il ne faut cher- « cher que l’amitié. Le véritable ami ne pense qu’à « son ami *. »
Ces idées de l’antiquité, Pétrarque se les approprie, il les fait siennes, il les rajeunit par la force avec laquelle il les sent, par la sincérité avec laquelle il les exprime. Elles sont pour lui autre chose que des souvenirs classiques; elles ont passé par son âme avant de s’imposer à son esprit. Il ne se contente pas d’ailleurs de les reproduire. 11 les commente, il les développe, il y ajoute des nuances par où se révèle tout ce qu’il y a de personnel et de délicat dans sa manière de sentir. Les affections humaines entraînent presque toujours avec elles des souffrances inévitables. L’amitié, comme l’amour, est -exposée aux absences et aux longues séparations. Pétrarque le sait mieux que personne. Lui qui changeait si souvent de lieu, qui passait sa vie à essayer de nouvelles résidences sans se fixer dans aucune, qui habita successivement Avignon, Vaucluse, Parme, Vérone, Milan,
1 Fuci callidum venditorem et mendacio féliciter usum dicam; quod amicitiam speetat, impostori illi nomen attribuam, non amici. In amicitia enim, ut ait Lælius, nihil fictum est, nihil simulatum, et quidquid est, idem est verum et voluntarium. Hæc igitur summa est : in amicitia sola amicitia quærenda. Verus amicus nihil nisi amicum cogitât (Famil., VIII, 8).
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 175 Venise, Padoue, Arqua, il metlait constamment de grandes distances entre ses amis et lui. Il en souffrait, et il s’en plaint à plusieurs reprises. Mais il trouve en lui-même, dans une disposition naturelle de sa sensibilité, une puissante consolation. Il possède à un rare degré la faculté qu’ont quelquefois les âmes tendres et poétiques de se représenter l’image des absents, de les revoir par les yeux de la pensée, de revivre auprès d’eux , d’échanger même avec ces êtres chers une sorte de communication mystérieuse à travers l’espace. Son ardente imagination, affamée d’idéal, supprime le temps, l’éloignement, les obstacles et se donne à elle-même, pour se fortifier conl re la douleur des séparations, le spectacle intérieur des lieux et des êtres aimés, mais invisibles. Peu d’écrivains ont exprimé plus poétiquement que lui la joie profonde, le ravissement avec lequel une âme aimante se plonge dans la douceur du souvenir. Il jouit assurément de la présence et de la conversation de ses amis ; il ne se lasse pas de les voir, de les entendre, de leur communiquer ses pensées les plus secrètes. Il répète souvent qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que de les garder auprès de soi. 11 aime à les retenir à sa table et à prolonger avec eux l’entretien jusqu’au milieu de la nuit, quelquefois jusqu’au jour. Mais loin d’eux, il ne se sent pas pour cela séparé d’eux; s’il ne voit pas leur personne, il voit
leur cœur et, comme ce n’est pas leur visage qui finît)
174 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, léresse, mais le fond de leurs pensées, il se représente, ainsi qu’il le dit lui-même, « leur beauté inté- « rieure, les-traits et la figure de leur âme 1 2 3 * . »
Les morts mêmes ne disparaissent pas de sa mémoire; il les évoque du fond de leur tombe, il les rappelle à la vie. « Non-seulement, dit-il, ceux qui « sont loin, mais ceux qui sont partis tout à faite! « déjà changés en mince poussière, je les vois appa- « raître; ils revivent*.» « Tu m’es toujours présent, « écrit-il à Barbate de Sulmone qu’il a quitté depuis « des années. J’use du privilège de ceux qui aiment; « absent moi- même, je te vois et je t’entends, quoi- « que absent. L’Apennin peut séparer nos corps, mais « la distance ne sépare pas nos âmes... Mets entre o nous les Alpes et le Caucase et l’Atlas et l’Olympe, « plus élevé que les nuages, l’Océan lui-même, cela « ne nous empêchera pas de nous rencontrer, de « causer ensemble, d’être ensemble, de nous pro- « mener ensemble, de souper ensemble, de passer « la nuit ensemble 5 . »
1 Internam pulchritudincm, faciem ac lineamenta animæ conspicio (Seuil., XV, 4).
2 Nequc tantum eos qui procul absunt, sed eos quoque qui penitus abierunt jamque in exiguum cinerem versi sunt, vos adestis, vivunt illi (Senil., XV, 4).
3 Semper mihi fateor præsens es ; utor enim privilegio amantiun)
et absentem absens audio et video. Potest Apenninus corpora nostra
dirimere, animos ioci non dirimunt. Alpes ipsas intersere, et Caucasumel Atlanta et Olympnm nnbibus altiorein, ipsum deniqueOeeanuni
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 175 Pendant un pèlerinage qu’il faisait à la caverne où l’on dit que sainte Marie-Madeleine accomplit sa pénitence, ayant là trois jours et trois nuits à passer dans une grotte sombçe ou dans les bois, avec des compagnons qui ne lui plaisaient point, il raconte à l'évêque de Cavaillon qu’il eut recours, pour se désennuyer, à un remède qui lui réussissait toujours; c’était de se réfugier près de ses amis absents, de causer mentalement avec eux et d’oublier en leur compagnie l’heure et les personnes présentes. Ce don merveilleux de s’arracher à la réalité, de repousser du pied les soucis vulgaires et de s’envoler dans la région sereine des affections pures, nous ne serons pas étonnés de le trouver chez le plus idéaliste des poêles. Il a porté partout ses tendances idéales* il a imprégné tous ses sentiments de poésie et de mysticisme, et sa vive imagination se mêlait si étroitement à sa sensibilité qu’il a su aimer ses amis, sans jouir de leur présence, comme il a su aimer Laure, sans la posséder. Il y avait en lui une telle tendance au platonisme, c’est-à-dire une telle lutte de l’esprit contre la matière, de l’âme contre le corps, qu’il a trouvé moyen de spiritualiser son amitié, comme il avait spiritualisé son amour.
inlerpone, congrediemur tamen, confabulabimur, colloquemur, una erimus, simul cœnabimus, simul pernoctabimus (Var., xxn).
Je ne me dissimule pas qu’il y a de la rhétorique et de la déclamation dans ce passage ; mais le style seul est affecté. On ne peut douter de la sincérité du sentiment.
17*î LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE.
Mais l’amilié ne se borne pas d’ordinaire à un échange de sentiments affectueux. Elle doit se prouver quelquefois par des actes. Il y a des circonstances où l’on manque aux devoirs essentiels de l’amitié en n’agissant pas pour ses amis. Pétrarque nonseulement ne néglige aucune occasion de les servir activement sur leur demande, mais il va souvent audevant de leurs besoins. 11 prend à la lettre celte vieille maxime que tout doit*être commun entre les amis. En homme qui modère ses besoins, qui ne tient pas à être riche, qui d’ailleurs, n’a pas une famillenonibreuse à pourvoirai offre volontiersauxautres une part de ce qui lui appartient. Le jour où il possède pl us de bénéfices ecclésiastiquesqu’ilneluienfautpourassurcr son indépendance, il fait donner le surplus à des amis plus pauvres que lui. Les dignités qu’on le presse d’accepter et qu’il refuse pour rester libre, il les fait ' reporter sur des têtes qui lui sont chères. Lui qui ne voulait être ni secrétaire apostolique ni évêque, il a fait des secrétaires apostoliques et des évêques. Enfin, sa maison est à ses amis autant qu’à lui. Combien de fois ne proposa-t-il pas aux compagnons de son âge mùr de venir partager sa demeure, ses livres, son modeste bien-être, son aurea mediocritas !
Avec ce caractère aimant et affectueux, Pétrarque dût être aimé. Il lefut, en effet, comme peu d’hommes l’ont été. Il eut pour amis des personnes de toutes les conditions sociales, des écrivains, des soldats, desdi*
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PETRARQUE. 117 plomales, des ecclésiastiques, el son amitié fut recherchée par les plus grands personnages de son temps. Maisdansles relations qu’on entretient avec les grands il entre souvent plus de politique d’une part et de déférence de l’autre que de véritable affection. Aussi ne puis-je considérer commodes amis de Pétrarque tous les souverains, tous les princes, tous les personnages qui désirèrent le connaître et qui lui témoignèrent de la bienveillance. L’histoire de ses rapports avec les plus puissants de ses contemporains, forme d'ailleurs un chapitre particulier de sa biographie. En ce moment je ne m’occupe que des amis intimes du poêle, de ceux avec lesquels il mettait en pratique les doctrines du de Amicitia. Ils sont nombreux encore. C’est d’abord le plus ancien de tous, Gui Seltimo, fils d'un ami de son père, élève comme lui du vieux Convennole; puis Thomas Galoria de Messine, son compagnon d’études à l’université de Bologne, qui mourut en 1541 ; Lello, gentilhomme romain attaché àla famille des Colouna qu’il connut pendant son voyage à Lombez et qu’il appelait Lélius, en souvenir de l’ami de Scipion ; le Flamand Louis, né près de Bois-le-Duc entre le Rhin, la Hollande et le Brabant, avec lequel il se lia en même temps qu’avec Lello et qu’il surnommait Socrate, à cause de sa sagesse; Barbalede Sulmone et Jean Barrili, tous deux lettrés et aimables, que le poète rencontra à la cour du roi Robertet qui lui firent les honneurs de leur pays; Philippe de Cabas-
soles, évêque de Cavaillon, plus tard patriarche de Jérusalem et cardinal, auquel appartenait le château dont on voit encore les ruines dans la vallée de Vaucluse et qui allait quelquefois s'y installer pour jouir de la société de son ami ; Guillaume de Pastrengo juge et notaire de Vérone, plus d’une fois chargé des intérêts des Scaligers à la cour d’Avignon ; enfin quelques Florentins que la communauté d’origine rapprochait naturellement de Pétrarque, Denis de Borgo San Sepolcro, moine augustin, professeur de théologie à l’université de Paris, plus tard évêque deMonopoli, un moment directeur spirituel du poète; François de Nello, prieur de l’église des Saints-Apôtres à Florence, auquel il donna le surnom de Simonide, un de ses correspondants les plus assidus; François Bruni qu’il désigna lui-même, ainsi que le précédent, pour lu charge de secrétaire apostolique qu’on lui avail offerte; Mainard Accurse,de la famille du célèbre jurisconsulte, peu lettré mais plein de cœur; Zanobi de Slrada, maître d’école, que Pétrarque’ fit sortir de ses humbles fonctions en le recommandant à un autre de ses compatriotes et de ses amis, Nicolas Acciaioli, grand sénéchal du royaume de Naples; Sennuciodel Bene, établi à Avignon et confident des amours du poète; en dernier lieu Boccace, le plus grand et peutêtre le plus aimé de tous.
Ce sont là les correspondants habituels de Pétrarque, les hommes avec lesquels il s’ouvre tout entier,
les seuls qui nous permettent de surprendre ses pensées familières et de voir son génie en déshabillé. • Quand il écrit à d’autres, il s’occupe trop souvent d’orner son style et de ne point paraître au-dessous de sa grande réputation. Le souci de la forme, le désir de ne montrer au public que des œuvres achevées, qui lui font corriger ses vers italiens jusqu’à son dernier jour et qui l’empêchent de laisser voir à personne son poëme de l’Afrique, parce qu’il le trouve trop imparfait, les mille scrupules littéraires d’un esprit difficile pour lui- même et amoureux de la gloire, le poursuivent dans sa correspondance. Avec quelques amis seulement il s’épanche en liberté, il met ou plutôt il veut mettre de côté toute prétention et toute coquetterie. S’il n’y réussit pas toujours, s’il reste dans ses lettres familières trop de traces d’emphase et d’affectation, c’est qu’il est difficile à un bel esprit de renoncer, même lorsqu’il le désire, à une certaine recherche de langage. D’ailleurs quand on se sert comme le faisait Pétrarque d’une langue morte qu’on ne possède pointa fond, on est fréquemment exposé à ne pas trouver tout de suite l’expression la plus simple et à paraître prétentieux par pur embarras. Plus d’une fois les mots qu’il emploie trahissent un effort dont sa pensée était innocente. C’est que le terme juste lui a manqué en latin et qu’il l’a remplacé par une périphrase maladroite. En tout cas on ne peut douter de sa volonté bien arrêtée de causer avec scs
180 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, amis sans apprêt, sans art, uniquement pour leur ouvrir son cœur et non pour faire admirer son éloquence. Un jour qu’on lui reprochait d’attacher à ses letlres Irop d’importance littéraire, il s’en défend en ces termes : « Je fuis tout travail superflu; c’est assez « de suffire au nécessaire. Un grand amour n’a pas « besoin d’une éloquence artificieuse. Quel est l’amant « qui ne trouve pas son amie éloquente? Quel père n’est « pas charmé du bégayement de son enfant? Quel est « l’homme qui cherche l’ornement en se parlant à lui- « même? Il y a une vieille parole qui dit : Un ami est «un autre soi-même... Que personne donc n’exige « d’un ami ce qu’il n’exige pas de soi, autrement on « ne parlerait pas à son ami comme à soi-même'. »Je ne répondrais pas que Pétrarque se soit toujours tenu parole sur ce point, qu’il n’ait pas quelquefois encore travaillé son style, même en écrivant à ses amis. Je ne répondrais pas surtout qu’en réunissant lui-même sa correspondance pour l’adresser à Socrate, il n’ait pas retouché et corrigé bien des passages. Il avoue qu’il a supprimé les répétitions et retranché beaucoup de détails trop intimes *. En général il pense
1 Fugio ego supcrvacuum laborem : necessario si sufficiam satis crit. Profecto autem magnus amor artificiosa elequentia non eget. Cui non diserta visa est arnica? Quem non détectât, dumbalbutit infans filius? Postremo quis a se, dum secum ipse loquitur, ornatum quærit? At vêtus est verbuin : atnicus alter ego... Nemo igitur exigat ab amico quod a sa non exigit : alioquin non sic eut» amico loquitur ut secum (Famil., XVIII, 8).
a Famil. Præfutio ad Socratem.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 181 trop à ce qu’on dira de lui; derrière ses amis avec lesquels il n’a ni besoin ni envie de se gêner, il aperçoit de temps en temps ce grand public dont il se sait admiré, auprès duquel il ne veut pas déchoir et qu’il cherche encore à satisfaire, au moment où il prétend n’écrire que pour lui et pour un cercle restreint. Mais même retouchées et à certains moments plus ornées qu’il ne conviendrait, ses lettres ont encore un grand charme. Il s’y livre plus t que partout ailleurs, il s’y donne le plaisir de penser tout haut, comme Cicéron qu’il a pris pour modèle; il n’y craint pas plus la familiarité que l’orateur romain lui-même, il y mêle tous les tons, le sérieux et le plaisant, il y note ses impressions de chaque jour, et peu à peu en multipliant les confidences, il nous laisse voir le dedans de son âme.
Celle correspondance a été faite pour l’amitié. C’est aussi l'amitié qui en inspire les plus beaux passages. Les lettres les plus intéressantes du recueil sont celles où Pétrarque fait acte d’ami. Il écrit souvent pour se consoler de l’absence de ceux qu’il aime. Quand il possède ses amis auprès de lui, il ne peut pas les quitter. A Vaucluse il passait quelquefois des journées entières à se promener sous les arbres avec ses rares visiteurs, oubliant l’heure des repas 1 . D’autres fois, avec ceux qui partageaient son goût pour l’étude, il
'Senil. XIII, 11.
182 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, employait la nuit «à causer et à lire quelques beaux passages des anciens, sans s’apercevoir que le jour allait paraître. Quand il vit seul, ce qui est l’ordinaire, il lui reste encore un moyen de retrouver ses amis, c’est de causer de loin avec eux. Il leur écrit alors longuement, affectueusement, il leur ouvre sa pensée, il leur parle de lui avec abandon, mais il leur parle aussi d’eux-mêmes, et il ne paraît jamais assez occupé de ses propres affaires pour ne pas donner une grande part de sa vie à celles des autres. Ses lettres amicales ont généralement un double mérite. Le fond en est très-solide et la forme très-aimable. Il y exprimeà ses correspondants des sentiments très-sérieux dans un langage plein de grâce. Il ne se contente pas de leur laisser voir qu’il les aime, il le leur témoigne par toutes les nuances de son style. Il a unarl exquis de dire les choses, cet art qui vient du cœur et qui fait trouver sans efforts les expressions les plus délicates. Non qu’il flatte ses amis ou qu’il approuve complaisamment tous leurs actes. Il lui arrive quelquefois de leur reconnaître des torts, et quand il se sent en désaccord avec eux il n’hésile pas à le leur avouer. Mais il le fait d'une main si légère que ceux qu’il blâme ne peuvent lui en vouloir. Sous le reproche l’affection perce, on voit tout de suite que son mécontentement n’a d’autres causes que l’amitié, et jusque dans l’expression de sesgriefs on découvre une nouvelle preuve de son aUaclicmcnt pour ses amis.
Il ne craint pas au besoin de contredire énergiquement ceux qu'il aime le mieux. Sa correspondance n’a rien d’efféminé ni de banal. C’est l’œuvre d’un esprit viril. Mais s’il ne ménage pas les opinions, il ménage les personnes, et la sévérité du moraliste n’étouffe jamais en lui l’indulgence de l’ami. Quoique à force de délicatesse il se tire admirablement d’une des plus grandes difficultés de l’amitié, celle de savoir au besoin blâmer un ami sans l’aigrir et sans le blesser, il est cependant plus à l’aise quand aucun désaccord d’opinion ni aucun scrupule de conscience ne contrarie l’élan de ses sentiments affectueux. Il trouve alors en lui-même une tendresse et une chaleur d’expression qui auraient quelque analogie avec le langage et les caresses d’une femme pour sop amant, si la virilité de la pensée ne rappelait à propos que c’est un homme qui parle à des hommes. Il triomphe surtout lorsqu’il peut se donner à lui-même le plaisir d’obliger ses amis. Au moment où il rend un service,, il s’y prend de manière laisser croire que la joie est pour lui et qu’il n’a cherché que sa propre satisfaction dans la satisfaction d’autrui. Lorsqu’on voudrait lui exprimer de la reconnaissance, c’est lui au contraire, qui en témoigne, comme s’il était plus heureux d’obliger qu’on ne peut l’être de recevoir une marque de son obligeance.
Son grand désintéressement lui a procuré plus d’une jouissance de cette nature. Dès sa jeunesse, il
184 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, se croyait au-dessus des tentations d’argent. « S’il « plaît à Dieu, écrivait-il, je ne permettrai pas qu’une « àme née pour de plus grandes choses soit l’esclave « d’un métal *. » Il se tint parole, et il ne désira d’autre richesse que l’indépendance. Le jour où il sévit assuré du nécessaire et d’un peu de ce superflu qui égaye la vie, il limita sa fortune au prolit de ses amis. De quatre bénéfices ecclésiastiques d’une égale valeur qui lui avaient été conférés, il ne garda que la moitié, il donna les deux autres, et, lorsqu’il en reçut un cinquième à Modène, il écrivit aussitôt à Luc Chrétien pour le lui offrir*. Il refusa plusieurs fois des dignités qui l’auraient enrichi, mais qui eussent enchaîné son indépendance et, dès que ses besoins lurent satisfaits, il ne profita de la bonne volonté que lui témoignèrent quelques papes que pour servir ses amis. Il possédait, en réalité, de quoi suffire à ses goûts, sa maison de Vaucluse, celle de Parme, son Parnasse cisalpin et son Parnasse transalpin, autour de chacune d’elles un petit jardin; assez de revenus pour garder un ou deux chevaux, quelques domestiques; de quoi voyager, de quoi achever des livres, surtout de quoi offrir à ceux qu’il aimait une hospitalité simple. Il eût pu, au besoin, garder chez lui un ou deux de ses amis sans se gêner.
1 Non sinain, si Deo placet, metallis servire animum ad majora dispositum (Famil., III, 14).
* Famil , XIV, 4
Ce fut même là, pendant longtemps, un des l èves de sa vie. Avant que sa fille se fût mariée et lui eût créé un intérieur, il souhaitait ardemment qu’une ou deux personnes choisies vinssent vivre avec lui sous son loit. N’ayant pas voulu se marier, lui-même, par une sorte de dédain philosophique et poétique pour les liens du mariage, fort à la mode alors parmi les esprits chevaleresques, il était cependant par nature affamé d’affection et d’épanchements intimes. Un ami eût été pour lui ce qu’est une femme pour un homme moins prévenu en faveur du célibat, le dépositaire et le confident des plus secrètes pensées. Aussi, dès qu’il voit un de ses amis dans l’embarras, il lui propose de venir partager sa vie. Barbate de Sulmone parle-t-il de fuir devant la guerre qui menace sa patrie, Pétrarque lui offre la moitié de sa maison de Parme. « Elle est « petite, lui dit-il, mais aucune maison n’est petite «pour deux hommes qui n’ont qu’une âme'. Tu n’y « trouveras ni larichesseni la pauvreté, mais des livres « innombrables. » Une autre fois, c’est Socrate qu’il voudrait arracher à Avignon et attirer auprès de lui \
Il désire tant que ses invitations soient acceptées, et il apporte naturellement tant de bonne grâce dans ses relations amicales que, chaque fois qu’il offre sa maison à quelqu’un, il se met en, frais d’a-
1 Sed duobus unum animum habentibus nulla domus augusta est {Faillit. VU, 1).
* Famü . , IX, 2.
186 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, mabilité comme s’il demandait un service personnel. Entre beaucoup de lettres écrites sur ce sujet, j’en trouve une qui vaut la peine d’être citée, comme un exemple de ce qu’il y a de délicat dans les sentiments et dans la manière de dire de Pétrarque. Il ne s’agit pas tout à fait d’un ami, mais d’un homme pour lequel le poète éprouve une grande estime, Modius, grammairien de Parme, qu’il serait bien aise défaire venir chez lui, dont il a peut-être un peu besoin, mais qui doit tirer infiniment plus d’honneur et de profit de l’hospitalité qu’on lui offre que Pétrarque ne tirera d’avantages de sa présence. En l’invitant néanmoins, Pétrarque prend autant de ménagements et de précautions que s’il attendait de lui une faveur dont il ne peut lui offrir en échange l’équivalent. « Je te dé- « sire, lui dit-il, je n’ignore pas que les cours « d’hommes grands et puissants te sont ouvertes ; «înais je suis persuadé que tu t’accommoderas mieux « de notre pauvreléquedeleurs richesses, si je connais « bien ton cœur, car une honnête pauvreté est plus « douce avec un ami , que de grandes richesses sous « un maître, surtout pour un homme avide de repos, « de liberté et de sobriété, tel que tu le serais devenu « par l’étude, si tu ne l’étais pas naturellement. El « que le mot de pauvreté ne t’effarouche pas ! Sache « qu’il n’y a pas plus de place ici pour une triste et « sordide indigence que pour des richesses inquiètes « et pesantes... Ici tu trouveras deux choses exccl-
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 187 « lentes, une fortune modeste et la liberté. Je ne t’ap- « pelle pas à un esclavage, mais à l’amitié. Jamais « ni nulle part tu ne seras aussi libre que tu peux « l’être maintenant avec moi, si tu écoutes ma voix. « Si tu me demandes donc à quoi je t’appelle, je t’ai «répondu : à l’amitié, à la vie commune 1 . »
Et, comme s’il voulait prévenir toute susceptibilité de la part de son correspondant, comme s’il craignait que celui-ci ne fût offensé d’avance d’accepter un service sans pouvoir le rendre, il prend soin de le rassurer : « Ne crains pas que je t’ap- « pelle pour ne rien faire; je veux que tu fasses « quelque chose, de telle façon cependant que la me- « sure de ton activité dépende de loi-même*. » Il le prie alors, mais uniquement dans les limites où Modius le jugera convenable et agréable, de vouloir bien donner quelques conseils à son fils, à ce Jean
1 Cupio equidem te : non ignarus magnorum tibi ac præpotenlium hominum aulas patere, sed ita mihi persuasi, melius tibi futürum nostra cum paupertate, quum cum illorum divitiis, si bene animum tuum novi. Dulcior est enim honesta paupertas cum amico, quam sub domino divitiæ ingentes, præsertim libertatis, quietis etfrugalitalisavido, qualem te si natura non fecisset, ut auguror. studium fecit. Neve paupertatis nomen forte tibi suspectum sit, scito ut nullum sordidæ, nullum mæstæ indigentiæ locum esse, sic sollicitas et graves bine abesse divitias... Hic tibi reruin optimæ præsto sunt, mediocrilas et libertas. Non ego te ad servitium, sed ad amicitiam voco. Aut nunquam pariter ac nusquam, aut nunc mecum, si vocanti obsequeris, liber eris. Si quæris igiturad quid te vocem, jam respondi, ad amicitiam, ad convictum. (Famil., XIX, 5.)
Ac ne ad torporem vocari meluas, agere aliquid te volo, ita tamen ut aetionis rnodus ex arbitrio tuo pendeat (Ibid.).
Digitize
Pétrarque dont on a tant de peine à diriger l’éducation. Puis il lui propose, mais avec une réserve et une modestie charmante, de s’associer à ses travaux. Les bons copistes sont rares. Le poète ne peut pas toujours écrire de sa main tous les exemplaires de son œuvre. Modius sera son copiste, mais un copiste qui se mesurera lui-même sa tâche et qui y joindra l’autorité d’un critique. On ne peut pas faire plus galamment les honneurs de ses écrits que ne le fait Pétrarque, en invoquant l’assistance du grammairien. « Tu écriras quelques-unes de mes baga- « telles, mais seulement autant que cela le plaira et « si cela te plaît. Toi seul jugeras si elles sont dignes « de fatiguer une plume qui a des œuvres pcrson- « nelles à transcrire. Viens partager mes études. Mes « travaux me plairont davantage, s’ils sont écrits de «ta main. J’espérerai que, si quelque faute m’a « échappé par oubli ou par négligence, elle n’échap- « pera ni à tes mains, ni à ton esprit. En échange, «je ne t’offre pas des montagnes d’or... ni des pa- « lais de marbre, mais ce qui, je le crois, te sera « plus agréable, une vie non pas dénuée de tout, « mais modeste... et je te promets en outre le repos, « la solitude, la liberté 1 . »
En 1549, à une époque où la sensibilité de Pé-
1 Ad hæc et nugarumaliquid mearum, non nisi quantum libuerit, et si libuerit scribes : tuum erit judicium an dignæ sint quæ tuura, rebus propriis non otiosum, calamum fatigent. In sludii mei partem veni :
trarque était particulièrement excilée par les pertes qu’il venait de faire l’année précédente, par la mort de Laure, par celle du cardinal Jean Colonna, par le spectacle des ravages que la peste exerçait encore, il traversa une des crises d’amitié les plus douloursuses qu’il ait subies, et ce fut pour lui une occasion nouvelle de montrer à quel point il savait aimer ses amis. Les âmes vraiment sensibles doivent à l’intensité de leurs sentiments bien des jouissances , mais elles payent quelquefois chèrement les plaisirs que leur donne leur sensibilité par la faculté de souffrir qui en résulte. Souvent même certaines natures délicates sentent plus profondément leurs maux que leur bonheur. Leur délicatesse ne leur sert qu’à plus souffrir. Pétrarque était de ceux que le mal et le bien atteignent avec une égale force, qui jouissent beaucoup, mais qui peuvent aussi souffrir beaucoup de leurs sentiments. Autant l’amitié heureuse le rendait heureux, autant ce qui la troublait ou la détruisait le rendait malheureux. Il reçut précisément cette année le contre-coup d’une catastrophe qui frappait deux de ses amis.
Deux ecclésiastiques qui habitaient Plaisance, le
mea mihi magis probabuntur, si tuo scriptosint digito. Sperabosi quid mihi vel oblivione vel incuria sit elapsum, subterfugere inanus luas ingeniumque non posse. l'ro his tibi non montes auri...non marmorea palatin, sed quæ tibi gratioru conjicio, victum non inopemsed modestum... otiuin præterea, solitudinem, libertatemque polliceor. (Famil., xix, 5.) ■
Florentin Mainard Accurse et le Romain Lue Chrétien allèrent le visiter à Parme, au retour d’un voyage qu’ils venaient de faire en France. Le malheur voulut qu’à cer momenl-là Pétrarque, qui n’avait pas quitté sa maison de Parme depuis un an, fût allé passer quelques jours à Padoue et à Vérone. Ne le trouvant pas chez lui, ses deux amis se donnèrent au moins le plaisir de rester un jour sous son toit comme pour s’imprégner des souvenirs qu’il y avait laissés. Ils visitèrent en détail sa demeure et ses livres, ils se promenèrent dans son jardin, ilsdemandèrent à coucher dans sa chambre et dans son lit; puis ils partirent le lendemain en remettant entre les mains des domestiques une lettre où ils exprimaient leurs regrets. Au bout d’un mois Pétrarque revint, apprit qu’il avait manqué leur visite, et désespéré, envoya coup sur coup deux courriers pour les rappeler et les ramener. Les deux lettres successives qu’il leur écrit portent la trace du profond chagrin où l’avaient jeté les malheurs de l’année précédente. 11 est poursuivi par la pensée de la mort, il s’afflige du passé, il s’inquiète pour le présent, et il voit l’avenir à travers un nuage noir. 11 ne lui reste qu’un moyen de calmer ses inquiétudes et de ne plus trembler pour le sort de ses amis, c’est de les avoir désormais auprès de lui.
11 les appelle, il les réclame dans les termes les plus pressants. « De tout le troupeau des hommes,
LA FAMILLE ET LES» AMIS DE PÉTRARQUE. 191 « leur écrit-il , vous n’êtes plus qu’un très-petit « nombre avec lesquels je voudrais -vivre et mou»
« rir; non qu’il n’y ait plusieurs autres personnes « que je distingue de la foule ; mais le mariage,
« des occupations, l’âge ou d’autres obstacles les « séparent de moi et me forcent de les aimer de « loin. Mais nous, qui nous empêche de passer les « restes de cette vie, si courts qu’ils soient, dans la « tranquillité de l’âme, dans l’étude des belles-lettres « et si nous avons vécu sur la haute mer, comme dit «Sénèque, pourquoi ne pas mourir dans le port 1 ? «Est-il une vie plus heureuse ou plus agréable,
« ajoute-t-il pour les décider, que de passer son temps « avec ceux qui, par une amitié parfaite et une affec- « tion mutuelle, ne font qu’un avec toi, unis à loi « par un lien indissoluble et par un accord unanime « sur toutes choses*. » Pour obtenir enfin ce prix de sa vie, pour réaliser cet idéal — car c’est le rêve de l’amitié parfaite qu’il poursuit — il est prêt à tous
1 Pauci, fateor, ex omni grege hominura, pauei admodum super estis, cura quibus et vivere eligam et mori : non quod ego plures alios abhac acie secludam, nisi quos a nobis vel conjugium vel occupatio vel ætas vel difficultates aliæ disjungunt, amarique jubent a longinquo... Nos vero quid impedit, quominus has vitæ reliquias, quantulæcunque sunt, simul in pace aniini bonarumque artium studiis transigamus, et si in freto viximus, ut ait Seneca, moriamur in poilu? (Famil., VIII, 4.)
* Nam quæ, oro te, vita felicior aut lætior, quam cum illis degere * cum quibus te perfectus amor et mutua charitas unum fecerint, indissolubili quodam nodo, consensu unanimi omnium rcrum adhibilo? (Famil., VIH, 5.)
les sacrifices. Où ses amis veulent-ils aller? Quel séjour préfèrent-ils à tous les autres ? Il les y suivra. Mainard Accurse et Luc Chrétien le soupçonnaient de vouloir retourner à Vaucluse en compagnie de Socrate ; il s’en défend ; il a beaucoup aimé Vaucluse, il y a passé les années les plus laborieuses et peut-être les plus heureuses de sa vie; il lui reste encore au fond du cœur un faible secret pour un lieu qui lui rappelle tant de souvenirs ; mais il aimait alors, l’amour avait mis un voile sur ses yeux et lui faisait voir en beau celte sauvage solitude 1 . Maintenant qu’il connaît mieux l’Italie , qu’il en a visité les sites les plus pittoresques, maintenant surtout que l’amour n’enchante plus pour lui les bords de laSorgue, il n’y pourrait plus vivre. L’homme mûr a d’autres besoins que le jeune homme. C’est l’Italie qui est la terre de ses prédilections, son séjour préféré et définitif. Mais parmi les villes italiennes, que ses amis choisissent celle qui leur plaira plus ! Il leur laisse le choix du séjour. Quant à lui, il sera bien partout où il sera avec eux. Préfèrent-ils Bologne et cette vieille Université où ils ont fait ensemble leurs études? Aimentils mieux Plaisance, leur séjour actuel, ou Milan, ou Gênes, ou Padoue, ou Venise? Il ira où ils voudront. Un peu plus tard, il écrivait à Socrate avec la même abnégation, en essayant de l’attirer en Italie, mais en
* Je signale ce passage, enlre tant d’autres, à et ux qui doutent encore de la réalité de l'amour de Pétrarque.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 193 lui abandonnant le choix de la résidence, tant il était disposé en toutes choses à s’effacer devant ses amis, à mettre de côté toutes prétentions personnelles dès qu’il s’agissait d’un intérêt sérieux d’amitié.
Pétrarque attendait avec impatience les réponsesdc Mainard Accurse et deLuc Chrétien, lorsqu’il vit revenir, aubout de huit jours, un de ses messagers, dont la tristesse et l’air consterné lui annonçaient d’avance de mauvaises nouvelles. En traversant l’Apennin, ses deux amis étaient tombés dans une embuscade de brigands. Mainard Accurse avait été tué sur le coup. Luc Chrétien avait eu le temps de mettre l’épée à la main, il s’était défendu, et on le croyait sauvé, mais sans l'affirmer. Pétrarque passa de longues journées dans de véritables angoisses, faisant guetter par ses domestiques l’arrivée des voyageurs qui venaient de l’Apennin , interrogeant tous ceux dont il espérait quelque lumière sur le sort de son ami, jusqu'à ce qu’enfin il apprît avec certitude que Luc Chrétien s’était échappé. Mais Accurse était mort, mort peut-être parce qu’il avait trouvé la maison de Parme vide. Pétrarque se disait avec amertume que si ses deux amis l’avaient rencontréchez lui, comme ilss’y attendaient, ’l aurait peut-être réussi à les retenir et à éviter ce malheur. La crainte d’en avoir été la cause indirecte augmentait son chagrin. Il exhalait toute sa douleur en écrivant à Socrate, et il satisfaisait son ressentiment contre les assassins d’ Accurse, en adressant au
104 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, peuple de Florence une lettre éloquente, où il sc plaint qu’un si grand crime puisse se commettre contre un Florentin, presque sur le territoire de la République, et rester impuni.
Malheureusement l’absence, les longues séparations, la mort de nos amis ne sont pas les seuls chagrins qui nous puissent venir de l’amitié. Nous en recevons quelquefois des blessures plus profondes et plus douloureuses. Les amitiés les plus vieilles et les plus solides en apparence peuvent se briser. De faux rapports, des conflits d’ambition, des rivalités d’amour, de simples malentendus séparent quelquefois d’anciens amis, surtout quand ils sont loin l’un de l’autre, qu’ils ne se sont pas vus depuis longtemps et qu’ils ne s’expliquent qu’à distance. Les cœurs desséchés ou par l’âge ou par les luttes de la vie s’en consolent, mais il y a des âmes tendres qui pleurent les affections perdues, auxquelles un ami infidèle fait plus de mal qu’un ami qui meurt. L’àuie de Pérarque eût été de celles-là. Il ne fut pas mis pour son compte à cette cruelle épreuve. Mais on devine par le chagrin que lui causent les brouilles de ses amis ce qu’il aurait souffert si lui-même avait été condamné à une rupture. Deux fois il vit des personnes qui lui étaient chères se brouiller entre elles, et aussitôt, d’un premier élan, il intervint en négociateur. Rôle difficile, souvent ingrat, mais où il devait réussir parce qu’il y apportait avec une grande chaleur de
cœur une extrême délicatesse. Ingénieux en toutes choses, il l’est surtout dès que son esprit peut servir au triomphe d’un bon sentiment. Il apprit un jour . que Jean Barrili, homme d’État napolitain qu’il avait beaucoup vu, pendant ses deux séjours à Naples, qui avait même été chargé par le roi Robert d’assister au Capitole à son couronnement, et le Florentin Nicolas Àcciaioli, sénéchal et principal ministre de la reine Jeanne de Naples, venaient de se brouiller, probablement pour quelque rivalité d’ambition. L’un avait été le favori de l’ancien roi, l’autre l’était de la reine actuelle. 11 n’en faut pas davantage pour séparer les politiques. Pétrarque, qui les aimait tousdeux, eut l’heureuse idée de leur écrire une lettre collective qu’aucun des deux n’avait le droit d’ouvrir sans l’autre, et qu’ils ne devaient lire qu’en commun. Il leur rappelle les occasions nombreuses où ils ont vécu ensemble, leurs longs séjours à la campagne, leurs entretiens d’autrefois, les guerres qu’ils ont faites sous la même tente. Tous ces sacrifices peuvent-ils être effacés par des griefs d’un moment, par quelque dissentiment passager? Tout les rapproche. Usservent le même prince, ils habitent le même pays, ils aiment également le bien et la justice. N’ont-ils pas mille fois plus de motifs de s’aimer que de se haïr? La lettre de Pétrarque $e traîne ainsi à travers des développements un peu longs jusqu’à une péroraison à la fois très-touchante et très-piquante. Je vous ai re-
10G LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, tenus bien longtemps, dit-il à ses amis, j’ai peut-être abusé de votre patience. Mais c’est précisément ce que je voulais. Je tenais à vous mettre le plus de temps possible en présence l’un de l’autre, convaincu que vous ne pourriez pas vous voir sans vous réconcilier, et qu’une simple entrevue où vous vous regarderiez les yeux dans les yeux, vous rapprocherait mieux que toutes les lettres. Pensez à moi, ajoute-t-il en finissant, pendant que vous lisez ce que je vous écris ; songez que si mon corps est absent, je suis au milieu de vous par la pensée; ne me faites pas le chagrin de prolonger votre querelle et embrassez-vous pour l’amour de moi *. Comment résistera des instances si pressantes, à une amitié si tendre et en même temps si ingénieuse? Les deux rivaux s’embrassèrent et se quittèrent réconciliés.
Une autre brouille causa encore à Pétrarque un plus grand chagrin. Parmi ses plus vieux amis il comptait le Romain Lélius et le Flamand Socrate, qu’il avait connus, dans sa jeunesse, lorsqu’il accompagna jusqu’à Lombez l’évêque Jacques Colonna. Tous trois avaient vécu chez les Colonna dans une étroite intimité. Séparés depuis, Lélius habitant Rome, Socrate demeurant à Avignon, et Pétrarque dans le nord de l’Italie, ils ne cessaient de correspondre entre eux. 11 semblait qu’entre des hommes qui se
1 Famil., XIII, 10.
connaissaient si bien, qui s’aimaient depuis si longtemps, qui avaient cent fois échangé leurs plus secrètes pensées, aucun dissentiment ne pût survenir. Pétrarque eut cependant la douleur d’apprendre que Lélius venait de rompre avec Socrate, et que luimême était la cause indirecte de cette séparation, parce qu’une personne mal informée ou plutôt malveillante avait assuré à Lélius que Socrate, dans ses lettres, disait du mal de lui à Pétrarque. A cette nouvelle, le poète prit la plume et sous le coup de l’émotion soudaine qu’il ressentait, il écrivit à son défiant ami une des lettres les plus belles de toute sa correspondance. Les phrases n’y sont point ornées ni savamment cadencées comme cela arrive très-souvent ailleurs. On sentquec’est le cri du cœuret le premier jet de l’improvisation. Pourquoi ne m’as-tu pas demandé d’explications ? écrit-il à Lélius. Sans m’avoir interrogé, comment as-tu pu croire que Socrate me parlait mal de toi? Quel motif en aurait-il eu? Dans quelle espérance l’aurait-il fait? Penses-tu que j’aurais bien accueilli une confidence de ce genre? Aurait-il réussi à te noircir à mes yeux? Est-il vraisemblable qu’un homme qui n’a jamais reçu de toi et qui ne t’a jamais donné que des preuves d’affection, te calomnie auprès d’un ami commun, qui t’estime autant qu’il t’aime et qui l’aurait nécessairement défendu contre lui? En agissant ainsi, au lieu de te nuire, ne risquerait-ilpasdesenuircà lui-même dansmon esprit? D’ail-
108 LA FAMILLE ET LES AMIS l)E PÉTRARQUE, leurs la véritable amitié entraîneavecelle une confiance absolue. Non-seulement on ne doit pas se défier de son ami, mais on ne doit même pas écouter ceux qui nous donneraient le conseil de nous défier de lui. Quiconque prête l’oreille à des propos malveillants contre son ami est déjà coupable envers lui. Puis de cette théorie générale, si conforme à la doctrine de Cicéron et à la haute idée que Pétrarque se faisait lui-même de l’amitié, il redescend à des arguments personnels en adressant à Lélius ce pathétique appel: « Socrate t’a-t-ildonc aimé pendantplus de vingt-huit « ans — et personne, excepté toi, ne sait cela mieux « que moi — pour qu’un misérable en une heure et « par quelques paroles fausses l’arrachât à lui , et « non-seulement t’arrachât, mais fit d’un ami et du « frère le plus doux un ennemi très-dur. Pardonne- « moi, mon frère, il n’aurait pas du arriver, moi «vivant, que non-seulement sans cause, mais même « pour les causes les plus fortes, il se fit une si grande « séparation de deux âmes que je croyais unies par « leur propre affection et inséparables par l’attache « de mon souvenir l . »
1 Viginti oclo annis amplius amavit te, quod præter te unum nemo me meliusnovit, ut unus nebulo, una liora, paucis te sibi falsis verbis eriperet, nec eriperet modo, sed de amico et fratre dulcissimo durum hostem faceret? Da veniam, frater, non debuit accidere posse me vivo, ut non modo sine causa, sed quantalibet quoque cum causa, tanta distractio tierat animorum, quos et proprio amore conjunctos et visco mcæ recordationis inseparabiles arbitrabar. (Fumil., XX, 13. )
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 199 Ces belles paroles furent entendues, elles dissipèrent tous les nuages et, quelques jours plus tard, Pétrarque écrivait à Lélius pour le féliciter de s’être réconcilié avec Socrate.
L’histoire des amitiés de Pétrarque n’est guère autre chose, on le voit, que celle du bien qu’il fil à ses amis. Il nous reste à parler du plus illustre de tous ceux qu’il aima, de Jean Boccace, qui fut en même temps un de ceux auxquels il rendit le plus de services. Entre ces deux grands écrivains il y avait une inégalité d’âge qui les priva de l’intimité des premières années. Boccace, né à Paris en 1515, pendant un voyage qu’y faisait son père pour le compte de l’opulente maison des Bardi, plus jeune de neuf ans que Pétrarque, n’était encore qu’un jeune homme obscur lorsque déjà son futur ami, dont la gloire fut si précoce et si rapide, attirait sur lui l’attention de l’Europe lettrée, et recevait à Vaucluse l’offre d’une double couronne poétique. On a cru qu’ils s’étaient peut-être rencontrés à Paris, en 1555, à l’époque où Pétrarque y alla pour la première fois. Leur commune origine et des amis communs eussent pu, en effet, les meltre en relations. Tous deux connaissaient Denis de Borgo San Sepolcro, ce Florentin instruit qui professait àParis, qui y devint le directeur spirituel de Pétrarque et auprès duquel il semble que Boccace ait pris des
leçons de droit canonique, lorsqu’il abandonna le commerce, et que son père, ne pouvant faire de lui un négociant, voulut l’obliger du moins à embrasser une étude plus lucrative que celle des lettres. Les Italiens, et parliculièrement les Florentins, devaient d’ailleurs se réunir à Paris dans des lieux déterminés, où les nouveaux venus allaient chercher ceux de leurs compatriotes qui habitaient la grande ville. Boccace vit peut-être alors par hasard ou se fit montrer par curiosité le brillant voyageur qu’entourait déjà la célébrité. Ce serait une manière d’expliquer le passage d’une de ses lettres où il disait à François de Brossano, après la mort de Pétrarque : « il y avait quarante ans et même V / plus que je lui étaijr dévoué. » A moins qu’on n’entende par là, ce qui ne serait pas moins vraisemblable, que depuis quarante ans, il était dévoué à la gloire de Pétrarque. Boccace put, en effet, du fond de son obscurité, connaître et admirer Pétrarque, dès 1353, sans que celui-ci sût même le nom de son admirateur. Que de gens s’intéressent aux hommes illustres, sans que ceux-ci s’en doutent ! Ce fut encore en spectateur inconnu, en simple témoin de sa gloire, que Boccace revit Pétrarque en 1541, lorsque le poète, avant de recevoir, au Capitole, la couronne poétique, se rendit à Naples, pour subir un examen public devant le roi Robert. L’année même où le futur auteur du Dècaméron essayait son génie en rimant la Théséide, il entendit prononcer cet éloquent discours,
LA fAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 201 dans lequel, en présence du roi et d’une nombreuse assemblée, l’auteur du Canzoniere exposait les avantages et la grandeur de la poésie avec tant de force, que son royal contradicteur, converti par lui au culte des Muses, regrettait d’avoir dévoué tout son temps à l’étude des sciences, et de connaître si tard le mérite des poêles*. Le noble langage de Pétrarque excita dans Fàme du jeune Boccncc un enthousiasme qui lui inspira sans doute, dès ce moment-là, un vif désir d’obtenir un jour l’amitié de son glorieux concitoyen.
L’occasion ne s’en présenta que neuf ans après, en 1350, quand Pétrarque visita pour la première fois Florence, sa patrie, en se rendant à Rome au jubilé. Boccace qui, dans l’intervalle, avait déjà acquis la réputation d’un savant et d’un poète, lui souhaita la bienvenue, en lui adressant une pièce de vers latins, alla même au-devant de lui, malgré l’hiver^ et lui offrit l’hospitalité dans sa maison. Leur amitié date de celte époque ; depuis lors ils s’écrivirent fréquemment, sans tomber toujours d’accord sur toutes les questions, mais sans qu’un seul nuage troublât leurs rapports. Leur correspondance est telle qu’on devait l’attendre de deux hommes très-attachés l’un à l’autre, très-sensibles à l’amitié, mais en même temps très-sincères. Elle est à la fois très-affectueuse cl trèsvirile. Mille détails de leurs lettres prouvent qu’ils
1 Boccac, Geneal, Deor., lib. XIV, c. 22.
202 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, s’occupent beaucoup l’un de l’aulre, que les moindres incidents de la vie de chacun d’eux les intéressent tous deux et qu’ils ne laissent échapper aucune occasion de se témoigner qu’ils s’aiment. Mais leur affection ne va pas jusqu’à la complaisance. Ils traitent l'amitié comme un sentiment sérieux. Non-seulement ils ne s’adressent point de compliments exagérés ni de vaines protestations, mais ils ne craignent même pas de s’écrire quelques-unes de ces vérités que nous n’aurions pas toujours le courage de nous dire à nousmêmes, si nos amis ne nous les disaient pas. Dans leur opinion, celte franchise faisait partie des devoirs impérieux de l’amitié. Loin de s’eu offenser, ils y voyaient une preuve d’attachement. Du reste, leurs dissentiments étaient rares. Ce qui domine, au contraire, dans leur correspondance, c’est leur parfait accord. Ils rivalisent d’attentions et de soins délicats l’un pour l’autre.
Peu de temps après le voyage de Pétrarque à Florence, où le poète s’était plaint de ne pas avoir reçu un aussi bon accueil qu’à Arezzo , les Florentins résolurent de fonder une université. Aussitôt Boccace pensa que cette fondation offrait à sa patrie un moyen naturel de se réhabiliter auprès de Pétrarque; il fil décider qu’on lui proposerait une chaire, en lui laissant le choix de l’ouvrage qu’il voudrait commenter, et qu’en même temps, par un décret, on lui rendrait, aux .frais du trésor public, son
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 203 patrimoine confisque depuis près de cinquante ans. , Lui-même fut chargé d’aller porter cette nouvelle à son ami, et passa quelques jours à Padoue sous le toit de Pétrarque. Après avoir consacré la journée entière au travail, suivant l’usage de Pétrarque, celui-ci continuant ses travaux commencés, Boccace lisant ou copiant les œuvres de son hôte, les deux amis se réunissaient le soir dans un petit jardin, pour s’entretenir ensemble, au milieu des premières senteurs du printemps, des deux sujets qui les intéressaient le plus, la destinée des lettres et celle de la patrie italienne 1 . Lorsqu’ils se séparèrent, Pétrarque remit à ' Boccace, pour le sénat de Florence, une lettre de remercîments, conçue dans des termes emphatiques, mais probablement calculés pour faire valoir le négociateur et surtout pour éviter de répondre directement à l’offre des Florentins. Je ne crois pas que Pétrarque soit très-sérieux, quand il remercie ses compatriotes de l’avoir traité mieux que les Romains ne traitèrent Camille et Cicéron , mieux que les Grecs ne traitèrent Alcibiade, sous prétexte que les Romains et les Grecs n’ont rappelé ces illustres exilés que le jour où ils avaient besoin d’eux, tandis que lui, on le rappelle sans que sa patrie ait besoin de ses services 2 .
Au fond, Pétrarque n’aimait pas Florence, il ne lui
pardonnait ni l’exil de son père, ni la confiscation de
1 Baldelli, Vila di Boccaccio , lib. II, 27.
* Famil., XI, 5.
ses biens, ni sa longue hostilité contre les empereurs. D’ailleurs il n’avait aucun des préjugés ni des attachements du patriotisme local . Dante, malgré ses haines et ses griefs, Boccace, malgré ses longues absences, tiennent à la petite patrie qui a été le berceau de leur famille. Pétrarque s’cn détache absolument; parmi les villes où il propose à ses amis de vivre en commun, il ne désigne jamais Florence, et ce beau nom de patrie, ce nom qui le remplit de si généreuses émotions, il ne l’applique jamais à la cité de ses ancêtres, mais à l’Italie entière, au pays dont il parle la langue , dont il n’accepte pas les divisions et qu’il voudrait voir réuni en un seul et puissant État. Il n’est pas Florentin, il est Italien. Lors donc qu’il écrit aux Florentins une lettre si flatteuse, au moment où il est parfaitement décidé à ne pas profiter de leurs offres, tà n’accepter de chaire nulle part, mais chez eux moins qu’ailleurs, c’est dans sa pensée un simple artifice de rhétorique, une manière d’esquiver par des mots une réponse formelle et de paraître reconnaissant sans témoigner de reconnaissance. Il tenait aussi sans doute à ce que son ami fût bien accueilli, au retour de la négociation, et dans ses compliments le désir d’obliger Boccace entrait pour quelque chose. Mais, une fois Boccace parti , au lieu de prendre la roule de Florence et de la chaire qui l’attendait, il prit celle d’Avignon. Les Florentins, les plus fins diplomates du monde, se rendirent si bien
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 205 compte de ses sentiments, qu’après lui avoir restitué scs biens, pour obtenir qu’il résidât dans leur ville, ils les lui reprirent dès qu’ils le virent résider ailleurs.
Cet échec n’empêcha pas Boccace de chercher de nouvelles occasions d’être utile ou agréable à son ami. Il connaissait la passion de Pétrarque pour les manuscrits de l’antiquité, lui-même la partageait, il se ruinait en achats de livres, et il eut plusieurs fois le plaisir d’envoyer au poète des œuvres que celui-ci ne possédait pas. Il lui procura le commentaire de de saint Augustin sur les psaumes, que Pétrarque reçut avec reconnaissance, tout en prévoyant que la lecture d’un si grand ouvrage allait lui faire passer « bien « des jours sans manger et des nuits sans dormir l . » Une autre fois, il lui adressait des opuscules rares de Cicéron et de Varron, qu’il s’était donné la peine de copier de sa propre main, et, dans le premier mouvement de sa joie, Pétrarque répondait : « Je vais in- « scrire ton nom au milieu de ceux de ces deux grands « hommes*. » Boccace aida aussi puissamment Pétrarque dans les efforts que celui-ci faisait pour apprendre la langue grecque et pour en répandre le goût en Italie. Mais parler de leur amour commun pour le grec, ce serait entamer d’avance un sujet que nous traiterons plus lard en signalant l’influence que Pétrarque exerça sur la renaissance des éludes classiques en Italie.
' Fumil., XVIII, 3.
5 Famil., XVIII, 4.
Pétrarque ne donna pas à Boecace moins de marques d’affection qu’il n’en recevait de lui. Tantôt il s’informait avec sollicitude d’une santé que l’embonpoint et peut-être aussi l’abus du plaisir compromettaient quelquefois 1 , tantôt il arrachait son ami à des embarras d’argent, il n’attendait même pas pour lui offrir sa bourse qu’on l’en priât, et lorsque Boccace lui témoignait sa reconnaissance ou le désir de payer ses dettes, il lui répondait obligeamment : «Tu ne me dois « rien que ton amitié*.» Il essaya, à ce qu’il semble, de lui procurer des fonctions lucratives, que Boecace refusa par amour de l’indépendance . Mais surtout il ne cessa de mettre à sa disposition sa maison, ses livres, tout ce qui lui appartenait; à Padoue, à Milan, à Venise, il le reçut comme un frère et le garda pendant des mois entiers. Lorsqu’il maria sa fille et l’installa chez lui avec son gendre François de Brossano, il leur inspira à tous deux une telle amitié pour Boccace, que celui-ci , en l’absence de Pétrarque, était reçu par le jeune couple comme un second père. Françoise l’embrassait, la petite fille courait vers lui en souriant, et François de Brossano , dont la stature était énorme, le serrait dans ses grands bras, comme il le raconte lui-même plaisamment 3 , en lui glissant dans
* Senti., V, 2. — Famil., XXI, 15.
4 Seuil., I, 4.
3 De Sade, Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, pièces justificatives, t. III.
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 207 la poche une petite somme d’argent. Jusqu’à la fin de sa vie, Pétrarque espéra réaliser avec Boccace ce rêve de la vie commune qu’il avait tant poursuivi avec Socrate et Mainard Àccurse. « Je ne puis pas « l’enrichir, lui écrivait-il; si je le pouvais, ce n’est « pas par des paroles ni par la plume, mais par des « faits que je te répondrais. Mais j’ai de quoi suffire « abondamment à deux hommes qui n’auraient qu’un « cœur et qu’une maison. Tu me fais injure si tu défi daignes mes offres, encore plus si tu t’en défies 1 . »
La correspondance des deux amis ne se borne pas simplement à un échange de bons procédés et de marques d’affection. Quelquefois ils se trouvent en désaccord sur des choses importantes, et ils s’en expliquent avec la liberté affectueuse qu’autorise ou plutôt qu’exige l’amitié. Car ce n’est point aimer ses amis que de chercher à leur complaire en tout; on ne les aime véritablement que si on a le courage de les avertir ou de les blâmer, quand on croit qu’ils ont tort. Pétrarque et Boccace comptent trop bien l’un sur l’autre, ils sont trop sûrs de leur mutuelle affection pour s’offenser jamais d’une observation ou d’un conseil . D’ailleurs il y a une manière de faire des reproches qui est tout amicale , qui n’a rien que de
* Non sum qui ditare te hinc possim; quod si essem, non verbo^ non calamo, sed reipsa tecum loquerer. Sum vero cui in tantum suppetit, quantum abunde sufficiat duobus, unum cor habentibus atque unam domum. Injuriosus es mihi si fastidis, injuriosior si difiidis. ( Senil ., I, A.)
208 LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE, bienveillant, qui cmeut. sans blesser, et c’est la seule qu’ils emploient. Malgré sa déférence pour Pétrarque, Boccace ne peut s’empêcher en quelques occasions de se séparer de lui. Il s’étonne, par exemple, qu’un homme tel que lui ne possède pas dans sa bibliothèque un exemplaire de la Divine comédie, et il insinue doucement que c’est donner au monde la tentation de croire que le poète vivant est jaloux du poète mort. Pétrarque se justifie avec bonne grâce de ce reproche ; mais il avait besoin de le faire et Boccace lui a rendu service, dans l’intérêt de sa gloire, en le forçant une fois pour toutes à dire le bien qu’il pensait de Dante. La postérité n’eût pas manqué de remarquer sans cela, comme le remarquaient déjà les contemporains, non-seulement qu’il évite soigneusement de le louer, mais qu’il prononce à peine son nom.
Une autre fois, pour un motif plus grave, à propos d’un incident sur lequel nous serons obligés de revenir, Boccace se croit obligé par devoir de blâmerson ami. Il s’agit du séjour que celui-ci fit à Milan en 1553, au moment où il quittait Vaucluse et la France pour toujours. En traversant la Lombardie pour revenir à Parme, Pétrarque s’arrêta près de l’archevêque Visconti, un des hommes les plus ambitieux, les plus entreprenants, les plus artificieux du temps et, gagné par ses caresses, il se laissa persuader de se fixer dans sa capitale. Ce fut un chagrin pour la plupart des amis du poète qui méprisaient et craignaient les
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 209 Visconti, mais c’en fut un surtout pour Boccace qui, l’année d’avant, avait vu l’archevêque menacer Florence et qui, de sa personne, avait couru, au nom de ses compatriotes, lui chercher des ennemis jusqu’en Allemagne. 11 exprimait très-franchement sa surprise et sa douleur dans une lettre qu’il écrivait à Pétrarque. « Je voudrais me taire, lui disait-il, et je ne « le puis. Le respect me commande le silence et Pin- « dignalion me force à parler. Comment Silvain « (surnom poétique qu’il donnait à Pétrarque) a-t-il « fait pour oublier sa dignité, les entretiens que nous « avons eus sur l’état de l’Italie, sa haine pour l!ar- « chevêque, son amour pour la solitude et la liberté « si nécessaire aux lettres? Comment a-t-il pu se ré- « soudre à emprisonner les muses dans cette cour ? A « qui peut-on se fier désormais si Silvain, qui appe- « lait Visconti tantôt un homme très-cruel , tanlôl « Polyphème, tantôt Cyclope, s’est fait l’ami, s’est « soumis au joug de celui dont il condamnait avec « dégoût l’audace, l’orgueil, la tyrannie? Comment « Visconti a-t-il obtenu ce que ni le roi Robert, ni le « souverain Pontife , ni l’empereur, ni le roi de « France n’ont pu obtenir? Tu diras peut-être que « tu as accepté par indignation, parce que lu avais « été bafoué par tes concitoyens qui l’ont repris le pa- « trimoine qu’ils t’avaient restitué? Je ne désapprouve « pas une juste indignation pour un tel procédé. Mais
« me préserve le ciel de croire qu’avec raison et
« honnêteté qui que ce soit, pour une injure reçue, « puisse travailler contre sa patrie 1 * ! »
Ce dernier argument ne touchait guère Pétrarque, qui ne se considérait pas comme un citoyen de Florence, mais comme un citoyen de l’Italie, et (jui se croyait le compatriote de Yisconti tout aussi bien que celui des Florentins. D’ailleurs son parti était pris; il resta à Milan, quoique son ami dût en penser. Quand Boccace lui parlait de la perte de sa liberté, il répondait : « Ce n’est point à mon « âge qu’on apprend à servir; j’ai toujours été libre « jusqu’ici et je le suis encore. Je me crois même « plus libre que toi, car la tyrannie d’un seul, s’il « y a tyrannie, est plus supportable que celle d’un « peuple*. » Sur ce point les deux amis ne parvinrent jamais à s’entendre. Pétrarque réussit à faire venir Boccace à Milan pour le voir, mais il ne réussit pas à le réconcilier avec les Visconli. Même après son voyage, Boccace lui écrivait : Tu resteras donc toujours à Milan, et, quoiqu’il n’ajoulàt rien, Pétrarque comprenait si bien que ce silence impliquait un blâme que lui-même se croyait obligé d’aller au-devant des objections et de les combattre 3 . Malgré la vivacité que Boccace apporta dans cette question et la résistance
1 Baxdelli, Vita di Boccaccio, lib. II, 51.
4 Persuade tibi me hactenus liberrimum?emper hominum fuisse.... Nitortamen, et spero fore, ne discam servire senex.... pati hominero credo facilius quam tyrannum populum. (Senil., VI, 2.)
3 Var. xxv.
modérée, mais inébranlable, que Pétrarque lui opposa, il faut dire à l’honneur de tous deux qu’il n’en résulta entre eux aucun refroidissement.
Pétrarque, de son côté, ne ménageait pas les faiblesses de Boccace. Lui qui, vers l’ûge de quarante ans, malgré les révoltes de son tempérament, avait renoncé par raison et par piété aux plaisirs des sens, il s’étonnait que son ami vieillit en épicurien et ne se corrigeât pas de son penchant pour l’amour. Dans leurs entrevues, il l’exhortait à changer de vie, à se ranger enfin et à mériter par ses mœurs le nom de sage, dont sa science le rendait déjà si digne. Boccace reconnaissait l’heureuse influence qu’avaient sur lui les conseils de Pétrarque, il en consacrait même le souvenir dans une églogue où, après avoir discuté avec Pétrarque sous le nom de Philostropus, il s’écrie qu’une nouvelle lumière brille à ses yeux 1 . Mais peutêtre une forte secousse lui était-elle nécessaire pour I arracher à ses habitudes sensuelles. 11 lui vint un jour un avertissement qui ressemblait à un avertissement d’en haut, et aussitôt comme le font les natures faibles, il passa de l’indolence à la terreur et se porta tout d’un coup jusqu’à L extrême limite de l’austérité. Ce fut alors à Pétrarque à le retenir, à le modérer, à 1 empêcher de renoncer aux lettres, sous prétexte de se réformer.
1 Êglog., xiv.
Voici ce qui donna lieu à ces nouveaux rapports des deux amis. Un chartreux de Sienne, Pierre Petroni, renommé pour la pureté de ses mœurs et la sainteté de sa vie, fit appeler avant de mourir un des moines de son couvent et le chargea d’aller dire à Jean Boccace que Jésus-Christ, qui lui était apparu, ordonnait à l’auteur du Dècamèron de se repentir du scandale qu’avaient causé ses œuvres, de réparer par la pénitence le mal qu’il avait fait et de l’avertir qu’il ne lui restait que peu de temps pour se préparer cà bien mourir. Épouvanté, Boccace songea immédiatement .à vendre ses livres, à abandonner la poésie, à s’enfermer dans un couvent et il écrivit à Pétrarque une lettre lamentable. Celui-ci lui répondit avec beaucoup de fermeté et de raison, en le félicitant de vouloir se réformer, mais en le blâmant de pousser les choses si loin. Quoique le nom de Pétrarque ait été aussi prononcé par le chartreux, et que Pierre Petroni en mourant l’ait désigné comme un de ceux qui devaient être avertis, il ne partage pas l’épouvante de son ami. Il la partage d’autant moins que Boccace affirme qu’on lui interdit absolument l’élude de la poésie, et que Pétrarque a peine à croire qu’une telle prescription vienne de Dieu. Si Jésus- Christ a parlé, répond-il, assurément c’est une grande chose. Mais la question est précisément de savoir s'il a parlé. Il y a tant de gens qui croient avoir vu Jésus- Christ ou qui disent qu’ils l’ont vu, sans que cela soit
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 213 vrai. Pour ma part, je voudrais bien connaître ce moine dont tu m’annonces la visite. Je l’examinerais, je l’interrogerais, je le regarderais en face et je verrais bien alors s’il n’est, par hasard, ni un imposteur ni une dupe. En attendant, son message n’a aucun caractère divin. Que t’a-t-il annoncé? Ta mort prochaine. Mais ne savais-tu pas bien que tu devais mourir? Àvais-lu besoin de lui pour apprendre que tu devais tous les jours le préparer à la mort? Quant à l’élude des lettres, ne nous en laissons détourner ni par d’ignorants conseils, ni par l’approche de notre fin. En quoi sont-elles contraires à la foi? Elles excitent, au contraire, l’honnête homme à la vertu et le soutiennent dans les épreuves de la vie. « Je sais, di- « sait-il avec autant de force que de raison, je sais « que beaucoup d’hommes sont arrivés sans lettres à « une sainteté admirable, mais je sais aussi que per- « sonne n’a été exclu de la sainteté par les lettres. Je « crois plutôt, s’il est permis d’exprimer son propre « sentiment, que l’ignorance offre un chemin tout « uni, mais lâche, pour arriver à la vertu. Tous les « gens de bien n’ont qu'une fin, mais il y a bien des « routes pour l’atteindre et une grande variété parmi « ceux qui y tendent. L’un y va plus lentement, Eauci tre plus vite ; I’uq avec plus d’obscurité, l’autre « avec plus de lumière ; l’un s’avance par un sentier «plus bas, l'autre par un sentier plus élevé. Leur «voyage à tous est heureux, mais le plus glorieux
« est certainement celui qui se fait parla route la plus « lumineuse et la plus haute. D’où il suit que l’igno- « rance, toute dévote qu’elle soit, n’est en rien coin- « parable à la dévotion lettrée. Et dans ce troupeau « d’hommes illettrés tu ne me présenteras pasunseul « saint auquel je ne puisse opposer un homme plus « saint dans l’autre groupe 1 . »
Pétrarque terminait cette lettre si noble , si chrétienne et en même temps si exempte de superstition, cette lettre qu’auraient pu signer les grands Pères de l’Église, en priant son ami de ne pas se défaire de ses livres sans l’avertir. Il espère bien que Boccaee se rendra à des raisons si fortes, et Boccace s’y rendit en effet, mais dans le cas où l’auteur du Décaméron persisterait dans sa résolution , il réclame la faveur d’acquérir sa bibliothèque. Il ne voudrait pas que les livres d’un ami et d’un savant fussent dispersés ou tombassent entre des mains profanes. Il désirerait, au contraire, les réunir aux siens, pour les déposer, en mourant, dans un lieu où l’on conserverait leur
* Scio multos ad sanctitatem eximiain sine litleris pervenisse ; nullum litteris hinc exclusum scio. Quin potius, si de proprio loqui licet, ita sentio planum forsitan sed ignavum iter per ignorantiam ad virtutem. Unus est finis omnium bonorum, multipliées autem viæ eodemque tendentium multa varietas. Ule tardius, hic ocyus; ille obscunus, hic clarius ; ille depressius incedit, hic altius. Quorum quidem omnium peregrinatio est beata, sed ea certe gloriosor, quæ clarior, quæ altior ; unde fit ut litteratæ devotioni comparabilis non sit, quamvi» devota, rusticitas. Nec tu mihi tam sanctum aliquetn, ex illo grege litterarum inopem dabis, cui non ex hoc altero sanctiorem numéro objiciam. (Seuil., I, 4.)
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 215 mémoire. Et puis, ajoute-t-il avec une grâce exquise, tu réaliseras peut-être un jour la promesse que je t’ai demandée et que tu m’as faite si souvent de venir demeurer avec moi. Tu retrouverais alors chez moi les instruments de travail, qui n’auraient pas changé de maître, qui t’appartiendraient encore et qui seraient simplement augmentés des miens.
Telle est la correspondance de ces deux grands hommes, affectueuse et virile, pleine de sentiments tendres et de sentiments élevés, pleine de délicatesse littéraire et de vigueur morale. On n’y surprend aucune petitesse. Si chacun d’eux y pense à soi-même, il y pense encore plus à son ami. Tous les deux veillent avec un soin jaloux l’un sur loutre, sur leurs intérêts, sur leur gloire mutuelle. Ni l’envie ni la vanité qui divisent si souvent les écrivains, n’approchent de leurs âmes. Boccace, dans sa jeunesse, avait brûlé ses poésies en langue vulgaire, après avoir lu celles de Pétrarque, dans la crainte de ne pouvoir jamais les égaler, et c’est sans doute au sentiment de son infériorité poétique que nous devons le Dècaméron. Pétrarque lui reprochait de s’être ainsi défié de luimême. Qui te fait croire, lui disait-il, que je te sois supérieur? Pour moi, je n’ai aucune raison de le penser. Mais en admettant même que cela soit vrai, ce que je ne crois point, pourquoi rougirais-tu de me céder le pas? Je te déclare que pour mon compte, je n’éprouverais aucun chagrin de te voir placé avant moi.
Entre amis il n’y a pas de rang, il n’y a ni premier ni second, ni vainqueur, ni*vaincu. La victoire de l’un d’eux est la victoire de tous deux *. Quelle simplicité et quelle noblesse ! quelle véritable supériorité d’esprit! Nous voilà bien loin de ces explosions de vanité, qui font paraître si petits quelques-uns denos grands hommes. L’histoire des lettres n’offre pas beaucoup d’exemples d’une telle union entre des rivaux de gloire. Je ne leur comparerais guère que Racine et Boileau ou Goethe et Schiller. Lorsque je vois Pétrarque, à la fin de sa carrière, apprendre par cœur le dernier conte du Dècamèron , l’histoire de Grisélidis, le réciter tout ému à ses amis et se donner la peine de le traduire en latin, pour le faire connaître davantage et le faire goûter par les beaux esprits du temps, je ne puis m’empêcher de penser à la sollicitude avec laquelle Goethe suivait les progrès de la trilogie de Wallenstein , en préparait la représentation et travaillait à la couleur locale de Guillaume Tell , en mettant sous les yeux de Schiller, par ses notes de voyage, la grande poésie des paysages alpestres*.
La correspondance des deux amis dura vingt-qua-
‘ Seuil., V, 2.
s Lewes, The Life and Works of Gaslhe, B, VI, c. 3. Voyez aussi sur l’amitié de Gœlhe et de Schiller leur correspondance traduite par M. Saint-Réné Taillandier et les belles pages de Daniel Stem (Dante et Gœlhe. Paris, Didier, 1866).
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. ‘217 Ire ans, de 1550 à 1574. Boccacefut presque le dernier survivant de ce groupe d’hommes aimables et distingués, qui s’étaient attachés à Pétrarque. L’année 1563 avait emporté presque en même temps Lélius, François de Nello (Simonide) et Barbate de Sulmone. En 1572 mourait Philippe de Cabassoles. Des vieux amis, Boccace seul vivait encore. Aussi Pétrarque, frappé de ces coups multipliés, redoublel-il de tendresse pour ce cher et fidèle confident de ses plus secrètes pensées. Avant de mourir, lorsque déjà il n’écrit plus «à personne, il lui écrit encore longuement, affectueusement, il le rassure sur sa santé, il cherche à le consoler de la misère où la fortune le réduit, il lui offre comme toujours la moitié de ce qu’il possède, de son pain, de son lit, de ses livres, et comme Boccace le supplie de se soigner et de se conserver, de ne pas mourir avant lui qui a tant besoin de son amitié, il lui répond par ces touchantes paroles : « Je désire au contraire mourir « pendant que vous vivez, laisser après moi des amis « dans la mémoire et dans les paroles desquels je « vive, dont les prières me secourent, dont je « sois aimé et regretté. Car, excepté la pureté de « la conscience, je ne crois pas qu’il y ait pour un « mourant de plus douce consolation *. » Quelque
1 Opto ego vobis salvis inori et post me relinqucrc quorum in meinuiia et in verbis vivant, quorum prccibus adjuvor, a quitus amer
temps après que Pétrarque eut écrit cette lettre, la dernière qui soit sortie de sa plume, on le trouva étendu sans mouvement dans sa bibliothèque. Il était mort comme il avait vécu, en travaillant.- Et quand on ouvrit son testament, on trouva qu'il léguait à Boccace cinquante florins d’or, avec le regret- de laisser si peu de chose à un si grand homme.
Boccace apprit cette nouvelle par la voix publique d’abord, puis par une lettre de François de Brossano, qui lui envoyait le legs de son beau-père. Il répondit aussitôt qu’il aurait voulu courir à Arqua, pour rendre les derniers devoirs à son ami, mais qu’une maladie de langueur le retenait à Florence. Il était si ému qu’après la lecture de la lettre fatale, il avait passé toute la nuit à pleurer, et si faible qu’il lui fallut trois jours pour écrire sa réponse. Il lui restait encore néamoins assez de force pour s’intéresser aux œuvres de Pétrarque : il suppliait François de Brossano de ne pas les laisser tomber en des mains ignorantes, et il souhaitait ardemment que le poëme de V Afrique si longtemps caché par Pétrarque, si longtemps attendu par ses admirateurs, eftt échappé aux flammes, dont le poêle l’avait souvent menacé. Il ne demandait qu’à vivre assez pour voir et pour admirer
acdesiderer; præler rnim conscientiæ puritatem, nullum reor solnmeu line gratius inoricnti (Seuil , XVI, 2).
LA FAMILLE ET LES AMIS DE PÉTRARQUE. 219 le chef-d’œuvre inconnu. Mais cetle joie lui fut refusée. La main de la mort était déjà sur lui, et le 21 décembre 1375, il allait rejoindre son ami, emporté le 20 juillet 1374.