‹ Pétrarque étude d'après de nouveaux documentsChapitre 12 sur 15 · RAPPORTS DE PÉTRARQUE AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE PÉTRARQUE AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES

Sa sévérité pour les papes. — Jean XXII. — Benoit XII. — Clément VI. — Innocent VI. — Urbain V. — Églogues et lettres secrètes de Pétrarque. — Causes principales de son animosité contre les papes et les cardinaux français. — Son patriotisme italien. — Ce que Dante et Pétrarque pensent des Français. — I.a France jugée par les écrivains étrangers.

Pétrarque qui, comme Dante, veut réunir à Rome l’Empereur et pape, n’échoue pas seulement dans sa tentative de restauration impériale. Il ne réussit pas mieux avec avec les souverains pontifes qu’avec Charles IV. Né à l’époque même où un pape transportait le saint-siège à Avignon, il passe sa vie à souhaiter, à demander que les papes retournent dans la ville éternelle, leur séjour obligatoire, providentiel ; il voit pendant un demi-siècle, quatre souverains pontifes se succéder, sans qu’aucun d’eux réalise son rêve; un cinquième répond enfin à ses espérances, ramène à

' Famil., XXIII, 2.

Rome la cour pontificale, mais bientôt découragé par les obstacles, rentre en France pour y mourir et, quatre ans après, Pétrarque meurt lui-même sans emporter dans la tombe la consolation de penser que la capitale du christianisme a définitivement reconquis son chef spirituel.

Delà, l’irritation dePétrarque contre les souverains pontifes qui précèdent Urbain V. Jean XXII, Benoît XII, Clément YI et Innocent VI sont des hommes de caractères très-différents, plusieurs d’entre eux le traitent personnellement avec faveur et lui offrent ou lui fontoffrir, àleurcour même* un poste de confiance. Néanmoins il n’aime aucun d’eux et, dans ses églogues ou dans ses lettres secrètes, il parle de tous avec une extrême animosité, en style de pamphlétaire, dans les termes les plus violents et les plus injurieux.

Il les traite si mal qu’on est tenté de les défendre contre lui et que, l’histoire à la main, on trouve en leur faveur des arguments que le poète passe sous silence.

Sa passion l’aveugle. Dans son enthousiasme pour l’Italie et pour Rome, il ne pardonne aux papes de son temps ni d’être Français, ni de tenir à la France, ni d’y demeurer.

D’abord il déteste Avignon. Cette ville où son père a cherché un refuge, pendant l’exil ; où il a vécu enfant, où, jeune homme, il a été si bien accueilli, à son retour de l’université; où les Colonna lui ont ouvert leur maison hospitalière, où il a obtenu ses premiers

succès, où il a connu tant d’hommes de mérite ; celte ville où il a vu et aimé Laure, qui à tant de titres, devrait lui être chère, il la compare « à un égout dans « dans lequel viendraient se réunir toutes les immon- « dices de l’univers ou à un marais infect 1 . » « On y «méprise Dieu, on y adore l’argent, on y foule aux « pieds les lois divines et humaines, on s’y moque «des gens de bien*. Judas avec ses trente deniers y « serait le bienvenu ; mais le Christ pauvre en serait « repoussé 3 . Tout y respire le mensonge ; l’air, la terre, «les maisons et jusqu’aux chambres à coucher*. » Les mœurs de Babylone, l’orgueil de Nemrod et de Cambyse, les infâmes voluptés de Sémiramis, toutes les turpitudes de l’antiquité se reproduisent à Avignon \ Tout ce qu’on a entendu raconter, tout ce qu'on a lu, dans quelque livre que ce soit, sur la perfidie, sur la ruse, sur l’inhumanité, sur l’orgueil, sur l’impudicité, tout ce qu’il y a sur la terre ou tout ee qu’il y a eu çà et là d’impiété, de mœurs délestages, tout cela se retrouve accumulé et amoncelé sur les bords du Rhône®.

‘ Famil., XII, 2.

* Ubi Deus spernitur, adoratur munirais, caleantur leges, irridentur boni. Epist. sine titulo IX.

s Ubi et Judas, si triginta illos suos argenteos, pretium sanguinis attulerit admittetur, et pàuper a limine Christus arccbitur (Episl., sine titulo, XV).

4 Epist., sine titulo, XII.

5 Epist., sine titulo, VIII.

6 Epist., sine titulo, XV, 7.

Dans ce cadre sinistre, Pétrarque introduit successivement les figures des souverains pontifes en les chargeant des couleurs les plus sombres. S’ils ont quelques vertus, à peine en parle-t-il. Mais il prend plaisir à mettre en relief et à grossir leurs défauts. Au contemporain de sa jeunesse, à ce Jean XXII, qui après deux ans de débats entre les membres du conclave, succéda à Clément Y, il accorde le goût de l’étude et l’amour des livres ; mais il ajoute aussitôt que c’était un homme d’un esprit violent, engagé dans des luttes acharnées et inextricables avec l’empire Vomain 1 . Ailleurs il l’accuse d’avoir promené la guerre en Italie, et d’avoir traité cette noble contrée comme si c’était l’Égypte ou la Syrie. Il raconte même qu’un jour un cardinal dit au pape : Ton dessein est clair, tu veux ruiner l’Italie. Mais tu ne t’y prends pas comme il faudrait. Il y a pour cela un moyen bien simple, c’est de transporter la papauté à Cahors (patrie de Jean XXII), et l’empire en Gascogne. Insensé, répondit le pontife, ne vois-tu pas que dans ce cas, mes successeurs ne seraient plus que des évêques de Cahors et les Empereurs que des préfets de Gascogne? Le véritable pape demeurerait toujours l’évcque de

1 Vehementioris animi... Simullates acerbas et inextricabiles ageto cum imperio romano (Edit. Bas. f. 429).

Home, le véritable empereur celui qui régnerait à Rome. Au lieu de diminuer l’Italie, lu la grandirais encore. Arrangeons-nous au contraire pour rester les maîtres du pontificat romain, et lâchons qu’il ne tombe plus dans des mains italiennes 1 .

Nous nous figurons sans peine l’indignation que de telles paroles, vraies ou fausses, attribuées au souverain pontife, devaient exciter dans l'ame patriotique de Pétrarque. Peut-être cependant un lettré tel que Pétrarque, eut-il dû pardonner quelque chose à Jean XXII, en faveur des efforts que lit celui-ci pour ranimer partout les fortes éludes, en faveur des mesures qu’il prit pour que les dignités ecclésiastiques lussent conférées de préférence aux prêtres instruits, aux gradués des universités, en faveur de la protection qu’il accorda aux universités de Paris, d’Oxford cl de Cambridge. 11 eût été juste de la part du poêle de se souvenir que le pontife, dont il parlait si durement, fondait des écoles àCaliors, à Pérouse, et voulait établir dcscollégeslatinsjusqu’en Arménie. MaisJeanXXlI n’aimait pas l’Italie, et ce fut un crime irrémissible aux yeux des écrivains italiens. Dante qui, à la mort de Clément Y, écrivait aux cardinaux pour les supplier de nommer un pape italien, n’épargna pas plus que Pétrarque le Français qui venait de s’asseoir sur le siège de saint Pierre. « Sous le vêlement des pas-

1 Episl., sine titnlo, XV.

« leurs, dil-il au vingt-septième chant du Paradis, « on voit des loups rapaces dans tous les pâturages. 0 « protection de Dieu, pourquoi t’endors-tu ? Les gens « de Cahors (Jean XXII) et les Gascons (Clément V) « s’apprêtent à boire de notre sang 1 . »

Le successeur de Jean XXII, Benoît XII, moine cistercien, moins instruit, mais aussi moins dur et moins rapace que son prédécesseur, fit souvent preuve de bonté et d’humanité en réprimant les excès de l’inquisition dominicaine. C’était assez pour que les historiens ne dussent parler de lui qu’avec sympathie. Mais les Italiens, dont il faut se défier, chaque fois qu’il parlent des papes français, ne le ménagent pas davantage que les autres pontifes d’Avignon. Ils prétendent même qu’étonné de son élection à laquelle ni lui ni personne ne s’attendait, Benoît dit aux cardinaux ; « Vous avez élu un âne. » Injure qu’on ne se fait guère à soi-même et que méritait d’ailleurs moins que personne un théologien, un docteur de Paris, qui avait écrit sur les psaumes et sur l’évangile de saint Matthieu ! Pétrarque lui adressa une longue lettre en vers pour l’engager à reporter le saint-siège à

1 • Del sangue nostro Caorsini e GuasChi

S'apparechian di bere.

(Paradis., c. xxvn, v. 38.)

Rome. Le pape répondit à celte épître en faisant bâtir le grand palais pontifical d’Avignon, comme pour annoncer que le saint-siège n’en sortirait plus, et en permettant aux cardinaux de construire de magnifiques résidences au delà du Rhône. « Pendant que, dans la « nouvelle Babylone, disait Pétrarque, nous eonslrui- « sons des tours inutiles et absurdes, pour que notre « orgueil monte jusqu’au ciel, d’où il retombera en « ruines, il n’est personne qui protège et qui venge « la très-humble demeure du Christ. La capitale de « toutes les villes qui sont sous le ciel, ajoutait-il, est « parterre; les maisons des apôtres s’écroulent... et « ils (les cardinaux) bâtissent des palais dorés. » C’est sans doute pour se venger du chagrin que lui causaient ces constructions françaises que le poëte représente le souverain pontife sous les traits d’un vieillard appesanti par l’âge et par l’ivresse 1 . Les Italiens accusent, en effet, Benoît XII, de n’avoir pas été assez^ sobre et inventent pour lui le proverbe « bibere papa - Hier. » Un dominicain milanais, mécontent sans doute de la résistance que le pape oppose aux fureurs inquisitoriales, l’appelle un buveur d’élite, potalor, egragiux\ Pétrarque lui reproche surtout son mépris pour l’Italie, son ignorance des choses italiennes, et en

1 Vino madidus, ævo gravis afc soporifero rot’e pcrfusüs.

( Epist sine tilulo, 1.)

s Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. La

Ea PALlt.

cite comme preuve une piquante anecdote. On avait envoyé au pontife des anguilles du lac de Bolsena ; il en fit une ample distribution aux cardinaux, ne s’en réservant pourlui qu’une très-petite part. Mais, quand il en eut goûté, il regrettait naïvement d’avoir été si généreux, et disait : « Je ne croyais pas qu’il y eût « en Italie d’aussi bonnes choses. » A quoi le cardinal Colonna, aussi Italien que Pétrarque, répondait : « Je « m’étonne qu’un homme aussi instruit que Votre « Sainteté ne sache pas que l’Italie ne donne que « d’excellents produits 1 . »

Clément VI, en sa qualité de Français, ne trouva pas grâce non plus devant les Italiens. Les historiens de ce pays oublient, en parlant de lui, quelques beaux traits de sa vie : sa courageuse conduite pendant la peste d’Avignon, le dévouement avec lequel il portait des secours aux malades, le soin qu’il prit, dès le début de la maladie, d’appeler des médecins de toutes parts, d’acheter un champ où l’on ensevelissait les morts; la généreuse protection qu’il accordait aux juifs, que l’opinion populaire accusait de tout le mal, et l’énergie qu’il montrait, lui chef de l’Église, pour les arracher à l’inquisition. On oublie aussi qu’il fit de louables efforts pour délivrer Rome du brigan-

J Seuil, Vit, 1.

dage, et que, dans le premier moment, il s’associa franchement à l’entreprise réformatrice de Rienzi. Enfin on oublie sa bonté, sa constante bienveillance, son inépuisable charité et celte clémence qui répondait si bien à son nom, que Pétraquc lui-même ne pouvait s’empêcher de l’admirer \

Pour sa part, le poète eut à se reprocher de ne pas se souvenir assez, en jugeant Clément Vi, du bien que le souverain pontife lui avait fait et avait voulu lui faire. C’était Clément VI qui l’avait nommé prieur de Saint-Miliriano, dans le diocèse de Pise, puis chanoine de Pavie; qui l’avait envoyé en ambassade à Naples; qui avait légitimé et fait chanoine de Vérone, à quatorze ans, son lils Jean Pétrarque; qui lui avait offert, le premier, le poste si honorable et si lucratif de secrétaire apostolique. Ces souvenirs eussent dû défendre à Pétrarque d’écrire l’outrageante égloguèoù il livre le pape aux reproches cl aux anathèmes de saint Pierre. Clément VI, né dans une noble famille, élevé en gentilhomme, aimait plus la société des femmes qu’il ne convenait à un pape, recevait trop souvent dans ses appariements la belle vicomtesse de Turenne, et vivait peut-être avec trop de faste et de magnificence. Mais ce n’était ni à son obligé, ni cà l’amant de Laure, ni au chanoine, père d’un enfant, qu’il appartenait de juger si sévèrement ses mœurs.

1 Nulli major inest elementia.

On regrette que ce soit Pétrarque qui fasse tenir à Clément VI, répondant aux admonestations de saint Pierre, cet étrange langage : « Mon épouse (l’Église), « étincelle de pierreries; des colliers courent autour « de son cou, et tranquille elle repose avec moi dans « l’ombre brune. Elle n'est plus ni raidie par la « glace et la neige, ni brûlée par le soleil, comme « l’était autrefois ta honteuse vieille femme, pendant « que tu occupais la campagne (le trône pontifical)... « Çà et là jouent les chevreaux dans les vallées béret beuses et dans les beauges leur volupté native rasée semble et roule les pourceaux paresseux » (les cardinaux)... ee En chantant, j’ai trouvé une douce amie ce (Avignon), et je travaille à être beau. Je hais le soleil e< et je recherche les antres frais. Vous autres, vantezee vous de vos amies inconnues, pourvu que mon Épy ee (Avignon) me réchauffe de ses perpétuels embrasée sements 1 . » Et saint Pierre lui répond : ce Ton

1 Sponsa nitet gemmis collumque monitibus ambit,

Et mecum fusca secura reçu mbit in umbra;

Non glacie nivibusque rigens, nec solibus usta,

Qualis erat tua turpis anus, dum rura tenebas.

Tum passim herbosis ludunt in vallibus hœdi ;

Iuque volutabris segnes innala voluptas

Conglomérat versatque sues

. . . Dulcem cantando nactus amicatn,

Formosus fieri studeo, solemque perosus

Antra umbrosa colo

. . . Vos ignotas jactetis arnicas ;

Me mea perpetuis foveat complexibus Epy.

[Eglog., VI.)

« épouse erre depuis longtemps déjà, dans des collines « inconnues, elle est sortie de la maison paternelle « et de son lit pudique. Cette fameuse courtisane « (Avignon) lui succède triomphante, et entraîne avec « elle ses prétendants lascifs et les boucs à l’odeur « fétide (les cardinaux), auxquels plaît déjà l’herbe « d’un marais étranger*. »

Innocent VI, successeur de Clément VI, ignorant et crédule, n’avait aucun droit à la bienveillance de Pétrarque qu’il croyait sorcier, parce que Pétrarque, lisait Virgile, transformé lui-même en magicien par une légende fort répandue au moyen âge. Aussi le poète lémoigna-t-il toujours un grand éloignement pour un homme qui le connaissait si mal. Peu de temps après l’avénement du nouveau pape, appelé à Avignon par les cardinaux de Talleyrand et de Bologne, qui voulaient le présenter à Innocent VI, il apprit que son fermier de Vaucluse venait de mourir; il retourna aussitôt à sa maison de campagne et n’en voulut plus sortir, avant de partir pour l’Italie, où il se rendait sans aucune pensée de retour. Quand on le pressait de venir saluer le nouveau pape, il répondait : « J’aime mieux ne pas le voir. Je crain-

1 Uxor enim jampridem ignotis in vallibus errât,

Et patrium limen thalamumque egressa pudicum ;

Ilia sequetur ovans meretrix famosa, procosque Secum aget ardentes et olentes turpiter hircos, tlerba peregrina quibus est jam grata paludis.

(Eglog.,\ I.)

« cirais que ma magie ne lui fil du mal, ou que sa a crédulité ne m’en fit 1 . » Plus tard le pape, revenu de son erreur, lui faisait offrir auprès de sa personne le poste de secrétaire apostolique que Pétrarque refusait, comme il l’avait déjà refusé sous Clément VI.

Ce ne sont pas seulement les souverains pontifes que le poêle juge avec sévérité; il maltraité aussi leur entourage et particulièrement ce groupe de cardinaux français qui, formant la majorité dans le conclave, élisaient toujours un pape français et retenaient ainsi la papauté en France. 11 les appelle quelque part « des satrapes®. » Suivant lui, ce sont des gens qui, parce qu’ils portent un petit morceau de pourpre rouge, se croient supérieurs au reste des hommes et méprisent le genre humain tout entier*. Les successeurs des apôtres aiment le luxe, habitent des palais somptueux, se couvrent d’or, mettent des housses dorées sur le dos, des mors dorés à la bouche de leurs chevaux ; bientôt ils les feront ferrer en or. Ils sont avides comme les despotes de l’Asie ; il faut les aborder avec des présents. Ils ne reçoivent bien que

* Ne aut illi mea magia mit milii molesla sua » reiltilitas essrt

(Seuil., I, 3).

4 Seuil., XII, 2. » . 1

5 Seuil., XV, 4.

ceux les payent 1 . Ils se livrent à d’infàmes voluptés. Leur pourvoyeurs battent le pays pour leur découvrir et leur amener de belles jeunes tilles 2 . Ils mentent effrontément. Pétrarque raconte qu’un jour deux d’entre eux qui n’avaient pas pu voir le saint-père sortaient du palais pontifical. A la porte les attendait nue troupe de solliciteurs faméliques qui leur demanda aussitôt des nouvelles des intérêts qu’on leur avait -confiés. Sans hésitation et sans embarras, le plus habile des deux répondit sur-le-champ à ceux qui l’interrogeaient qu’il avait reçu de bonnes paroles du souverain pontife qu’en réalité il n’avait pas vu, et se mit à énumérer une liste fantastique de promesses dont aucune ne leur avait été faite. Resté seul avec son collègue, comme celui-ci s’étonnait de tant de mensonges : « Il faut que lu aies l’esprit bien lent, ré- « pondit-il, pour n’avoir pas encore appris le manège « de la cour. «Cette petite anecdote est un échantillon modéré des vices que Pétrarque attribue aux cardinaux de son temps. Mais si on veut se faire une idée du mépris avec lequel il les traite, il faut lire sa septième églogue, où il les passe en revue les uns après les autres, et où, sauf quelques exceptions, il les représente sous les traits les plus grossiers, comme des avares, des luxurieux et des gens d’un insupportable

* Episl. sine titulo, IV.

9 Voyez dans les lettres secrètes de Pétrarque l’histoire de ce cardinal qui se revêt de son costume de pourpre pour vaincre les scrupules d’une jeune fille.

orgueil. Tout ce qu’il dit d’eux dans cette étrange pièce de vers, ne pourrait guère se citer qu’en latin. L’abbé de Sade qui, grâce à sa connaissance des archives pontificales, aurait pu retrouver les noms de presque toutes ces victimes de Pétrarque, recula devant une telle entreprise dans la crainte du scandale 1 .

A l’avénement d’Urbain V, Pétrarque qui ne le connaissait pas personnellement, mais qui entendait parler de sa sainteté, conçut de grandes espérances, mêlées toutefois d’appréhension et d’inquiétude. Il supposait que le nouveau pape se déciderait enfin à reporter le saint-siège à Rome; mais il avait été si souvent trompé dans cet espoir, qu’il n’osait pas s’y abandonner avec confiance. Au milieu du trouble de son esprit, il prit le parti d’écrire à Urbain, comme il avait écrit déjà à Benoît XII et à Clément VI. Sa lettre, très-longue et un peu diffuse, renferme quelques morceaux d’une véritable éloquence. Il peinl au souverain pontife l’état de Rome veuve et désolée, presque dans les mêmes termes et avec la même force que Dante, lorsque celui-ci y appelait l’Empereur*.

1 Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, t. III, p. 276.

* Dante dit :

Vieni a veder la tua Roma che piange Vedova e sola... ( Purgat . c. vi.)

Pétrarque dit : « Ægra, inops, miserabilis, sola est. *

Puis, après un tableau poétique de la dévastation de la ville éternelle, il emploie les arguments les plus serrés et les plus propres à émouvoir un pape dont il entend louer la vertu. Urbain V admettra-t-il que les villes les plus humbles possèdent leur évêque et que la ville de saint Pierre ne possède pas le sien ?

Le successeur des apôtres pourrait-il vivre en paix dans son palais somptueux d’Avignon, sous ses lambris dorés, quand Saint-Jean de Latran tombe en ruines, quand les saintes demeures de Pierre et de Paul, quand les édifices consacrés par le sang des premiers martyrs du christianisme s’affaissent et s’en vont en poussière. Sans doute il comprend que le pape tienne à sa patrie. Mais bientôt viendra le moment où il n’y aura plus pour le chef de l’Eglise, comme pour tous les hommes, que deux patries : le séjour des bons et celui des méchants; que lui importera alors sa patrie terrestre?

Je ne résiste pas au plaisir de citer comme une nouvelle preuve de la hardiesse et de l’énergie de Pétrarque, quelques-unes des phrases de cette lettre.

On y verra de quel ton le poëte ose parler aux plus grands personnages ; on y verra aussi quelle liberté pouvait s’arroger un simple clerc, même vis-àvis du chef de l’Église, dans ce moyen âge que tant d’écrivains ignorants ou superficiels nous représentent tous les jours comme une époque de discipline et de soumission absolue à la volonté du saint-

siège. « Lorsque lu Seras arrivé devant le tribunal du « Christ, écrit-il au souverain pontife, là où tu ne « seras plus le maître et nous les serviteurs, mais où « lui seul sera le maître, où tous nous serons éga- « lement ses serviteurs, ne penses-tu pas qu’il te dira: « Tu étais pauvre, je t’ai pris à terre, je t’ai fait sor- « tir de ton humilité; non-seulement je t’ai placé à « côté des princes, mais au-dessus des princes; j’ai « voulu qu’ils fussent prosternés à tes genoux et à tes « pieds. Et loi, où as-tu laissé cette Église que je « t’avais confiée? Toi que j’ai orné de beaucoup de « présents particuliers, que m’as-tu donné en échange « de plus que les autres? Tu t’es assis sur la roche « d’Avignon et tu as oublié la roche Tarpéienne 1 . » Quand on lit, dansles œuvres complètes de Pétrarque, tant de lettres du même genre, toutes hardies et viriles, on n’est plus tenté de lui reprocher, comme le font encore ceux qui le connaissent mal, la mollesse et la fadeur de son style ; ou du moins si l’on maintient ce reproche pour quelques parties du Canzo -

1 Cum ad tribunal Christi igitur ventura erit, ubi non tu dominas et nos servi, sed unus ille dominus, nos conservi omnes erimus, nonne putas tibi diclurus sit? Ego le a terra inopem suscitans et de humi* litate tua erigens, nonsolum cum principibus sed super principes colloravi, eosque tibi ad genua pedesque procurabere volui. Tu Ecclcsiam mcam tibi creditnm, ubinam gentium reliquisti? Tu multis a me singnlaribusque insignitus donis, quid singularc raihi præter cæteros reddidisti ? Nisi quod sedisti in rupe Avinionensi, Tarpeiæ rupis oblilus. [Setiil., Vit, 1.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 501 nier e 9 on s’aperçoit que Pétrarque, bien loin de se révéler tout entier dans ses sonnets langoureux, sé nourrit, pendant une grande partie de sa vie, des pensées les plus fortes, des plus mâles desseins.

Le pape se décida enfin à partir pour Rome sur des galères vénitiennes. Pétrarque apprit à Venise, où il résidait alors, les détails du voyage et l’accueil qu’avait reçu le souverain pontife dans la ville éternelle. 11 écrivit aussitôt à Urbain V, pour le féliciter de son courage. 11 savait quels obstacles ce projet avait rencontrés. La France, dont la politique avait attiré le saint -siège à Avignon et l’y maintenait depuis soixante ans, ne pouvait voir avec plaisir le départ des papes : elle essaya de les retenir. Nous possédons encore le discours latin qu’adressa, sur ce sujet, le 24 décembre 1365, le savant Nicole Oresme, au nom de Charles le Sage, à Urbain V et au sacré collège Trois ans après, une aulre envoyé de la France prononça dans le même sens et devant les mêmes auditeurs , une harangue qui établissait un dialogue entre le roi de France et le pape, et qui commençait par cet énergique début : « Saint-Père, où vas-tu? « — A Reme. — Te faire crucifier de nouveau *. » Mais les principaux obstacles viennent des cardinaux. Pétrarque apprend tout ce qu’ils ont dit par les commandants des galères vénitiennes qui les trans-

1 Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. Papauté.

portaient. Il écrit au pape qu’il lui semble entendre de loin les plaintes et les supplications dont Sa Sainteté a du être assaillie, avant le départ. Il ne laisse pas échapper cette occasion de dire encore une fois, même au pape, ce qu’il pense de ces cardinaux français, auxquels il ne pardonne pas de s’opposer sans cesse au retour du saint-siège à Rome. Qu’est-ce donc qui les retient à Avignon? Leurs plaisirs, leurs palais somptueux, les vins de France, le Rhône qui leur apporte les productions recherchées de tous les pays. Voilà maintenant ce qui fait le prix d’une résidence aux yeux des successeurs des apôtres. La terre à habiter, ce n’est pas celle qui renferme le plus de gens de bien, mais celle où l’on récolte le vin de Beaune. Des chrétiens, des prêtres, des prélats, les plus hauts dignitaires del’Église, des hommes #

voués à la pauvreté et à l’abstinence, osent-ils bien regretter le sol de la France, parce qu’on y mange et qu’on y boit mieux qu’en Italie ? Le pape fera bien, pour les obliger à rentrer en eux-mêmes , pour les rappelerau sentiment de leurs devoirs les plus élémentaires, de les conduire au lieu où leurs ancêtres, saint Pierre et saint Paul, ont subi le martyre. Ils verront alors combien peu l’Eglise d’aujourd’hui ressemble à l’Église primitive 1 .

* Seuil., IX, 1.

D’où vient que Pétrarque parle avec tant d’amertume des souverains pontifes, excepté d’Urbain Y, de la cour pontificale et des membres du sacré collège? Sont-ce là des propos d’hérétique? Pétrarque seraitil un des précurseurs de la réforme, ainsi que l’ont pensé quelques esprits excessifs? Ses lettres secrètes et ses églogues exprimeraient-elles une pensée d’opposition à l’Église? Nous ne pouvons douter au contraire ni de sa foi ni de sa piété. S’il ne ménage pas le haut clergé de son temps, jamais dans ses plus violentes invectives il ne porte la moindre atteinte au dogme : même quand il dit le plus de mal des chefs de l’Église, il ne témoigne pour l’Église elle-même que du respect. Sa vie d’ailleurs est une vie religieuse ; à l’accomplissement des devoirs religieux il ajoute même des pratiques monacales, des jeûnes austères et des prières nocturnes. Il pense, il agit en- chrétien convaincu et fervent. Mais, comme beaucoup de chrétiens du moyen âge, il assiste à des scandales qui le blessent et qui l’irritent ; il éprouve le besoin de protester contre les richesses insolentes, contre les molles habitudes et les vices de certains prélats. Il n’entend pas pour cela, alors même qu’il s’indigne le plus, faire un acte hostile à l’Église. Il ne se plaint pas pour diminuer le respect qui est dû à la religion,

RAPPORTS DE PÉTRARQUE mais pour ramener, au contraire, à la pratique des devoirs de leur profession, les ecclésiastiques qui, en s’en écartant, compromettent la foi aux yeux des fidèles.

Pendant tout le moyen âge, il y a toujours eu, au sein même de l’Église, d’énergiques protestations contre le luxe ou la débauche de quelques prêtres, particulièrement contre la corruption des plus hauts dignitaires. Que de voix chrétiennes, orthodoxes, s’élèvent à toutes les époques pour demander que les successeurs des apôtres reviennent à la simplicité de la primitive Église! Que de fois on oppose, dans une intention pieuse, sans aucune pensée d’agression contre le dogme, à l’opulence, au faste, à l’orgueil du haut clergé, la pauvreté et l’humilité des premiers chrétiens! Sur ce point, Pétrarque n’en dit pas plus que les membres les plus autorisés de la communauté chrétienne, que les deux évêques qui présentent un mémoire au concile de Vienne, pour la réforme des mœurs ecclésiastiques ; ni qu’une religieuse que l’Église elle- même a canonisée, sainte Catherine de Sienne. Dante, le grand croyant, s’attaque dans plusieurs passages de son poème aux mêmes vices que Pétrarque. N’exige-t-il pas des souverains pontifes, des prélats, des cardinaux, le sacrifice de leurs richesses et de leur magnificence? Ne leur rappelle- t-il pas, avec une amère ironie, que saint Pierre et saint Paul « ne s’engraissaient pas « dans l’opulence, qu’ils ne couvraient pas leurs

« palefrois de riches manteaux, mais que tous deux, « inaigres et pieds nus, prenaient leur nourriture « dans n’importe quelle hôtellerie? » L’Église ne doit rien posséder, leur dit-il dans son hardi langage; tout ce qu’elle garde, tout l’argent dont elle n’est que la dépositaire, appartient aux-pauvres ou, pour employer sa belle expression « à ceux qui demandent « au nom de Dieu. » Aux prêtres enrichis, « aux « moines dont les capuchons sont des sacs pleins de « mauvaise farine, » il cite tantôt la vie austère de saint Benoît, qui a fondé son ordre par la prière et par le jeûne, tantôt la pauvreté sublime de saint François d’Assise. C’est avec un sentiment analogue et tout chrétien que Pétrarque compare les prélats de son temps, si opulents et si magnifiques, aux apôtres de la Galilée et à ces humbles pêcheurs du lac de Génésarelh qui tendaient leurs filets la nuit, sans savoir s’ils en retireraient même la nourriture du jour. Ne nous méprenons pas sur la pensée du poêle; il ne songe ni à modifier ni à réformer la religion établie. C’est au contraire au nom du christianisme, en sa qualité de chrétien zélé et pratiquant, qu’il s’indigne des abus qui compromettent la foi et qui obscurcissent dans les imaginations populaires les divins souvenirs de la vie du Christ.

* Magri e scalzi,

Prendendo il cibo di qualunque ostello.

(Paradis. t c. xxi, v. 128 et 129.)

Nous savons d’ailleurs quel est le sentiment particulier, qui rend Pétrarque plus sévère encore pour les papes d’Avignon, pour les cardinaux français, que ne l’exigeaient ses scrupules religieux. Son amour pour sa chère Italie, son patriotisme exclusif et intolérant, lui font voir avec douleur la puissance pontificale, les traditions de l’Église, la vieille grandeur romaine tombées dans des mains françaises. 11 sent tout ce que le prestige de la cour pontificale ajoute à la gloire et à la force réelle de la France. Chez lui aussi bien que chez Dante, on voit percer la jalousie, je dirais presque la terreur que lui inspire l’ascendant que nous exerçons dans le monde. Tous deux veulent que l’Italie reste à la tête des nations, et tous deux s’aperçoivent qu'il s’élève, à côté de leur patrie, un peuple plus uni et plus énergique, qui la dépossède déjà de sa suprématie par le grand mouvement intellectuel dont sa capitale est le centre, par la diffusion européenne de sa langue, par l’habileté politique de ses rois et par le brillant courage de ses soldats. A leurs yeux, la France est une menace pour l’Italie; elle a déjà fait invasion dans la péninsule par la langue d’oc et par la langue d’oïl ; elle a confisqué la papauté, elle a envoyé des armées à Florence et à Naples : que ne doit-on pas craindre de l’ambi-

tion et de l’audace d’une telle puissance? C’est là qu’est l’ennemi, c’est de là que viendront les dangers dans l’avenir, et c’est pour cela que les deux premiers grands poètes de l’Italie parlent de nous avec la môme animosité. ■*

Indépendamment des ombrages qu’inspire à son patriotisme la puissance de la France, Dante a contre nous un grief particulier. C’est un prince français, Charles de Valois, qui, envoyé à Florence par Boniface VIII, avec le titre de pacificateur, au lieu de pacifier la ville, l’a livrée pendant six jours aux vengeances des Guelfes Noirs, au pillage, à l’incendie, a ruiné le parti des Blancs auquel appartenait Alighieri et fait prononcer contre plus de six cents personnes, parmi lesquelles le pocte figure au premier rang, une sentence d’exil. Dante exilé par Charles de Valois, ne pardonne pas à la nation française d’avoir produit l’ennemi, le destructeur de son parti. Il parle sans ménagements de notre vanité, quoiqu’il nous trouve encore moins vaniteux que les Siennois 1 . Il prend plaisir à nous rappeler nos revers, la bataillé de Roncevaux, les Vêpres siciliennes, le siège deForli. Mais il en veut plus à la maison royale de France, qu’à la nation française elle-même. Il est dur surtout pour nos rois. Il représente leur race sous la figure du lion,

1 Or fu giaminai gente si vana corne la Sanese?

Certo non la Francesca si d’assai.

(Inferno, c. xxix.)

d’un des trois animaux qu’il rencontre au sortir de la forêt du désordre, et qui font obstacle au bonheur du inonde encore plus qu’à son propre bonheur. Il appelle le fondateur de notre troisième dynastie, Hugues Capet, « le fils d’un bouclier de Paris, » en répétant avec une malveillance évidente, quelquemensonge inventé et répandu dans le peuple par les grands vassaux. 11 dit qu’après le mariage de la fille du comte de Toulouse avec Alphonse, père de saint Louis, la maison de France « commence ses rapines .par la force et parle mensonge 1 ,» prend lePonthieu, puis la Normandie, puis la Gascogne. 11 accuse Charles d’Anjou, l’autre frère de saint Louis, d’avoir été en Italie, « d’avoir fait de Conradin une victime et d’a- « voir renvoyé au ciel saint Thomas d’Aquin*, » c’està-dire d’avoir empoisonné ce dernier, ce qui est absolument contraire à la vérité historique. Puis il voit sortir de France un autre Charles (Charles de Valois son ennemi personnel) « qui se fera encore mieux « connaître, lui et les siens. Celui-ci sort sans autres a armes que la lance avec laquelle combattit Judas « (la trahison), et la pointe de telle façon qu’il crève

' Li cominciô con forza e con menzogna La sua rapina.

[Purgnl., c. xx., v. 64.)

- Vittima fe de Curradino ; e poi Ripinse al ciel Tommaso.

(Puryat., c. xx, v. 68.)

« le ventre de Florence 1 * * * 5 . » Ailleurs il reproche à Philippe le Hardi d’être mort, après son désastre d’Espagne, en fuyant et en déshonorant les fleurs de lis*. Ce même Philippe le Hardi se confesse un instant après d’êlrc le père du mal de la France. Et quel peut être ce mal, sinon Philippe le Bel, la principale cause des malheurs de l’Italie et de Florence, Philippe le Bel que Dante déteste autant que Boniface VIII, et qu’il prend plaisir, à deux reprises différentes, à mettre en regard du souverain pontife autrefois son allié, maintenant sa victime? « Je vois, « dit-il, dans Anagni entrer les fleurs de lis et dans « son vicaire le Christ être captif ; je le vois une au- « tre fois livré à la dérision, je vois se renouveler pour « lui le vinaigre et le fiel, je le vois mourir entre de « nouveaux larrons. Je vois le nouveau Pilate (Phi- « lippe le Bel), si cruel que cela ne le rassasie pas cn- « corc et que, sans droit, il porte dans le Temple « (destruction de l’ordre des Templiers) ses voiles « avides*. » Au trente-deuxième chant du Purgatoire,

1 Seiu arme n’ esce, c solo con la lancia

Con la quai giosirô Giuda ; e quella ponta Si, ch' a Fiorenza fa scoppiar la panda.

(Purgat., c. xx, v. 75.)

• Mori fuggendo e disfiorando il giglio.

{Purgat., vu, 105.)

5 Vcggio in Alagna entrar lo fiordaliso,

E ne) vicario suo Crislo esser catto.

Veggiolo un, allra voila esser deriso ;

Dante peint encore la cour de Rome sous la forme d’une courtisane que le roi de France, sous la forme d’un géant, fouette des pieds à la tête pour l’empêcher de jeter autour d’elle des regards lascifs.

Et cependant, malgré sa haine et ses griefs contre nos rois, Alighieri qui vint en France au moins deux fois, peut-être trois, qui la seconde fois y séjourna au moinsdeux ans (1308-1311), qui remplit le Purgatoire de souvenirs français, est un esprit trop élevé pour ne pas reconnaître ce qu’il y a de grand dans notre pays. Si je voulais rechercher nos titres de gloire à cette époque, je ne choisirais pas d’autre juge, d’autre témoin que cet ennemi de la France. La Divine comédie, toute pleine qu’elle soit d’invectives contre les princes français, suffirait à rappeler au monde ce qu’ont eu de glorieux au moyen âge les lettres françaises et les armes françaises. L’illustre exilé avait entendu, pendant plusieurs années, dans nos écoles, l’enseignement de ces maîtres qui attiraient alors toute la jeunesse studieuse de l’Europe et que tant d’autres Italiens, comme lui avides de science, entendirent à leur tour avant et après lui. On

Veggio rinnoVellar l’acclo e il fcle,

E tra nudvi ladroni essere anciso.

Veggio il nuovo Pilato si crudele,

Che ciô nol sazia, ma senza décréta,

Porta net teinpio le cupide vele.

(Purgat.i c. xx, v. 86.)

dit même qu’il prit des grades à l’Université de Paris, qu’il y fut reçu bachelier, puis maître, et qu’il ne lui manqua qu’un peu d’argent pour s’y faire recevoir docteur. En tout cas, il gardait un profond souvenir des libres discussions, des leçons éloquentes auxquelles il assista, et dans son Paradis , il réservait une place d’honneur à un professeur parisien, « à la « lumière éternelle de Siger qui, en professant dans « la rueduFouarre, mit en syllogismes d’importunes «- vérités *. » Dans ce même Paradis , comment pcuplc- 1-il la planète de Mars, dont il fait le séjour des preux et des héros? N’y place-t-il pas en première ligne les paladins et les chevaliers de la France, Charlemagne, Roland, Guillaume d’Orange, Rainouart*? Là où sont les braves, la justice l’oblige à placer des Français. Nons n’avons donc point à redouter pour notre pays, le jugement de ceux mêmes qui lui sont le moins favorables ; à travers leurs témoignages notre grandeur perce, comme celle d’Annibal éclate sous les récits des Romains, ses ennemis.

4 Essa è la lUce eterna di Sigieri,

Che leggendo net vico degli Stratni,

Syllogizzô invidiosi veri.

(Paradis., c. x, v. 136.)

Voir à propos de Siger, les belles recherches qu’a faites sur Ce maître de nos écoles le regretté M. Victor Le Clerc, Hist. lilt. de Id France, t. XXI, p. 96.

1 Paradis., c. xviii.

Pétrarque a contre nous les mêmes griefs généraux et particuliers que Dante. Comme Alighieri, son père Petracco a clé exilé par l’intervention de Charles de Valois dans les affaires de Florence ; comme Âlighieri, lui-même redoute pour son pays l’influence politique et l’humeur conquérante des Français; l'éclat et la popularité de notre littérature, l’inquiètent également pour sa chère Italie, en même temps que le séjour prolongé des papes à Avignon l’indigne comme un outrage qui serait fait à la péninsule. Néanmoins c’est un trop grand et trop noble esprit, pour ne pas nous rendre justice, dans les occasions où celte justice ne coûte rien à son patriotisme. Au milieu de quelques contradictions apparentes, il n’est pas difficile de démêler les vrais sentiments que nous lui inspirons. 11 necraint pas dediredu bien de nous, chaque fois qu’il ne voit pas en nous les rivaux de l’Italie. Mais disputons-nous à l’Italie la suprématie qu’il lui attribue, prenons-nous dans le monde une plus grande place qu’il ne convient aux intérêts italiens, aussitôt le poète se tourne contre nous. Dès qu’il y a débat entre sa patrie et nous, il nous traite en ennemis. Quand le débat cesse, il redevient juste. Le roi de F rance envoie-t-il le comte d’Armagnac et des chevaliers français, pour aider Jean de Luxembourg à fonder un établissement en Italie, Pétrarque nous rappelle violemment que nos pères, les Gaulois, ont été vaincus par Camille au Capitole, par César en

Gaule, et nous prédit le même sort 1 . Les papes français s’obstinent-ils, malgré ses instances, à retenir la papauté sur les bords du Rhône; les cardinaux français encouragent-ils cette tendance française et s’opposent-ils, de tous leurs efforts, au retour des souverains pontifes en Italie, Pétrarque écrit contre les uns et les autres ses églogues latines et ses lettres secrètes.

Apprend-il qu’un savant français, Nicole Oresme, vient d’ètre envoyé par le roi de France à la cour d’Urbain V, pour essayer de retenir celui-ci à Avignon, en démontrant la supériorité de la France sur l’Italie, il s’irrite et il vante l’Italie avec d’autant plus de vivacité qu’il croit qu’on l’a injustement rabaissée. Dès qu’on le pousse à établir un parallèle entre les deux pays rivaux, il le fait à nos dépens. Dans quel pays les lettres ont-elles jamais été plus cultivées qu’en Italie? Quel pays a produit plus de poètes, plus d’orateurs, plus d’historiens que l’Italie? La langue latine, celle latinité dont la Gaule est si Hère, ne vient-elle pas de l’Italie? Aux Virgile, aux Horace, aux Cicéron, aux Tile Live qu’oppose la France? Rien autre chose que «le fracas de la rue du Fouarre *. » Il va jusqu’à 'nous contester tout mérite littéraire, jusqu’àdire contre toute évidence, qu’il n’y a pas « un seul Français savant, pas

* Epistol. ad Æneam Senensem. Édit. Rossetli, 1. 1, p. 30. 8 Fragosus straminum vicus. Senil., IX, I.

514 RAPPORTS DK PÉTRARQUE

« un seul savant en France l * * .» Puis il faitde nous un portrait ironique. Il nous accorde que nous sommes « des « gens gais®, » de gestes et de paroles légères, que nous jouons volontiers, que nous chantons joyeusemeni, que nous aimons le bon vin et la table. Mais« la vraie « gravité, la vraie moralité, » ne se trouvent qu’en Italie 5 . Sans doute on dira que l’Église de France est noble et opulente. Mais où siège la véritable Église, si ce n’est en Italie et à Rome? De quel titre les prêtres français sont-ils le plus fiers ? N’est-ce pas du litre de prélats romains?

Cette lettre de Pétrarque à Urbain V, colportée sans doute, ainsi que le furent beaucoup d’autres pièces de sa correspondance, comme un modèle d’art oratoire et de latinité, lui attira, de la part d’un Français, resté anonyme, une réponse plus passionnée qu’éloquente. Notre défenseur, dont le talent n’cgalc pas la bonne volonté, s’indigne surtout qu’on se permette de traiter les Français de barbares. Qu’est-ce que la barbarie, sinon l’ignorance, la rudesse, la grossièreté? Rien de plus poli, au contraire, de plus aimable et de plus civilisé que les Français. C’est leur adversaire qui parle en barbare. Ne montre-t-il pfc sa barbarie en disant du mal du vin de Beaune, et le plus doux, le plus salutaire, le plus agréable des

1 Nullus est Gallicus, nullus doctus in Rallia. (Senil., si, 1)

3 Facetos hommes. (Ibid.)

5 Vera gravitas, realis moralilas. (Ibid.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 51 h

« vins 1 ?» Quelle injustice encore que de comparer Avignon à un marais ! Avignon qui fait partie de la Province Romaine par excellence, qui appartient A un pays où Grecs et La lins ont fondé «à l’envi de si grands établissements! Pétrarque accuse la France de ne produire aucun savant. Le Français lui répond en citant la liste des docteurs célèbres de l’Université de Paris. Pétrarque parle avec dédain du fracas de la rue du Fouarre. On n’entend pas dans toute l’Italie un bruit semblable, répond avec fierté l’avocat de la France qui termine son plaidoyer en invoquant le témoignage d’un ennemi, de Jean l’Anglais, auquel Paris semble si admirable qu’il l’appelle « la rose du monde, le « baume de l’univers*. »

Le factum de notre défenseur anonyme ne parut que quatre ans après la lettre de Pétrarque. Celui-ci # y répondit sur-le-champ, et mit les rieurs de son côté par son incisive ironie. Son vif esprit s’anime en discutant, et, dans la chaleur de la lutte, il trouve des mouvements et des expressions qui rappellent la vervcdes pamphlétaires les plus mordants. Quand on lit ses œuvres de polémique, on ne se douterait guère qu’elles sortent de la même plume que ses sonnets.

Toute trace de langueur et de fadeur disparaît. Ce n’est plus une Ame tendre et délicate qui raffine sur les sentiments les plus doux; c’est une âme passionnée

1 Super caetera vina dulce, salutiferum et jucundum.

4 Rosa mundi, baba mu s orhis.

qui exprime avec véhémence les sentiments les plus violents. L’extrême* sensibilité amène chez le même homme de ces contrastes imprévus. Quiconque sent vivement peut passer tout à coup, sous l’impression de la colère, de la tendresse la plus caressante aux emportements les plus redoutables. Aussi rien n’est-il plus piquant pour ceux qui connaissenlbien Pétrarque que de lui entendre reprocher la monotonie de scs peintures, comme s’il n’était pas au contraire un exemple frappant de la diversité des aptitudes du génie. Le poète qui se rapproche d’Ovide dans le Canzoniere , et de Juvénal dans ses églogues, méritet-il qu’on l’accuse de se trop répéter lui-même? Il est fâcheux pour notre amour-propre que sa verve de polémiste s’exerce à nos dépens : mais aucun de ses pamphlets n’a plus de saveur que celui qu’il écrit contre nous. Il ne nous y traite pas comme nous voudrions être traités. Et cependant tout n’est pas inexact ni exagéré dans le mal qu’il dit de nous. A travers ses épigrammes, nous démêlons plus d’un trait du caractère national, et, tout en nous irritant delà blessure que nous recevons, nous sommes quelquefois obligés de convenir que le coup a porté juste. Il nous accuse, par exemple, et non sans raison, « d’être habite tués à nous réjouir de peu de chose, pour des motifs « frivoles*. » Heureuse nation, dit-il, en parlant de

1 Parvis et frivolis ex causis solili gauderc. Il nous appelle aussi

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 517 nous, qui a toujours la meilleure opinion d’elle-même et la plus mauvaise des autres ! C’est encore lui qui dit, avec malice, que Paris ressemble à une corbeille où l’on réunirait les plus beaux fruits de tous les pays; que les Parisiens ne comptent pas un seul écrivain vraiment illustre, et que les meilleurs élèves de leur école sont des étrangers. Là-dessus, il cite des Italiens qui ont fait leur études en France, Pierre Lombard, Thomas’ d’Aquin, Bonaventure, Gilles de Rome. « 1) « lui eut été facile d’en citer bien davantage, dit à « ce propos avec autant d’esprit que de patriotisme, « M. Victor Le Clerc, s’il n’avait craint peut-être de « laisser voir tout ce que l’Italie devait à la France 1 .» Le passage le plus vigoureux et le plus heureux de sa réplique, est celui où il répond à son adversaire qui insiste sur la déchéance de Rome : « Oui, sans doute, « Rome est déchue, mais il n’y a que les grandes « choses qui peuvent déchoir. Avignon, elle, ne tom- « bera pas. De quelle hauteur tomberait et comment « décroîtrait ce qui n’est rien en soi 2 ? »

Voilà comment Pétrarque nous juge, quand on échauffe sa bile en mettant la France au-dessus de l’Italie. Toute idée de comparaison à notre avantage

« gens argutula, promplula, facetula... grato saltem semper læla « mendacio. AmicumCallis est mendacium, » dit-il encore en forçant la note qui, sans celle exagération, restait juste.

1 Hist. litt. delà France au quatorzième siècle, t. II, p. 81.

- Unde enim caderel aut quomodo decresreret quai est nihil?

entre les deux pays l’irrite et le rend injuste pour nous. 11 sait mieux que personne ce que valent les fictions de nos trouvères, lui qui les imite quelquefois. Mais il ne peut supporter l’idée qu’on les compare aux belles œuvres des écrivains latins. Quand il envoie à Gui de Gonzague le roman de la Rose avec une épître en vers que j’ai déjà citée, il a soin de prévenir son ami que le poète français n’est qu’un rêveur et qu’il faut bien se garder de le mettre sur la même ligne qu’Horace et que Virgile, comme le faisaient sans doute, même en Italie, les partisans trop zélés de la F rance. Après qu’il a quitté notre pays vers l’àge de cinquante ans, qu’on n’essaye pas non plus de l’y rappeler. Il déclare qu’il ne sait plus vivre hors de l’Italie, et lorsqu’il traverse les Alpes, en quittant Avignon pour la dernière lois, il salue la terre italienne avec un enthousiasme qui n’a rien de flatteur pour la terre qu’il abandonne, mais que nous devons lui pardonner en faveur de la beauté de ses vers. « Salut, dit-il alors, terre très-sainte, chère à Dieu, « salut, terre de refuge pour les bons, terre redon- « table aux orgueilleux... demeure des Muses, riche « en or et en hommes, sur laquelle l’art et la nature « se sont penchées en même temps pour la combler « des plus rares faveurs et qu’elles ont donnée pour « maîtresse au monde!... Maintenant, après un long « temps, je retourne avidement vers loi pour t’habiter « toujours. Tu donneras un agréable repos, à ma vie

« faligyée. Tu me fourniras autant de terre qu’il en « faudra un jour pour couvrir mes membres refroi- « dis. O Italie, joyeux je te vois du sommet verdoyant «du mont Genèvre... Les nuages (c’est-à-dire la « France) restent derrière mon dos, un souffle calme « frappe mon visage, et l’air en mouvement me reçoit « avec de douces caresses. Je reconnais ma patrie et je « la salue avec joie. Salut, noble mère, gloire de la « terre, salut 1 ! »

Qu’un Français, Philippe de Vitry, ait l'imprudence de plaindre un cardinal envoyé de France en Italie et que sa lettre tombe entre les mains d’un admirateur de l’Italie tel que Pétrarque, on comprend sans peine le sentiment qu’éprouve celui-ci et la vivacité avec laquelle il prend le parti de son pays contre ce détracteur. Il prend plaisir à énumérer les villes belles ou célèbres que verra le voyageur, Pa-

1 Salve, cara Deo tellus sanctissima, salve,

Tellus tula bonis, tellus inetuenda superbis

Cujus ad exiinios ars et natura favores Incubere simul mundoque dedere magistram.

Ad te nunc cupide post tempora longa revertor. Incola perpetuus. Tudiversoria vitæ Grata dabis fessæ. Tu quantam pallida tandem Membra tegant, præstabis humum. Te lætus ab alto Italiam video fronde n lis colle Gebennæ.

Nubila post tergum rémanent ; ferit ora serenus Spiritus, et blandis assurgens motibus aer Excipit. Agnosco patriam, gaudensque saluto.

Salve, pulchra parens, terrarum gloria, salve *.

* Epis!., t. I. p. 26C. Édition Hoseiii.

doue et Venise, Ravenne et Pérouse, Rome et Florence, Pologne, Milan et Gènes. Puis, quand il a passé en revue les merveilles de la péninsule, il s’arrête pour dire ironiquement à ce Français dédaigneux, à ce Parisien qui ne peut pas s’arracher aux délices du Petit-Pont et au murmure de la Seine : «Toi pendant ce temps-là, chaque fois que lu « contempleras les prés Saint-Germain et la mon- « tagne Sainte-Geneviève, il te semblera que tu as « parcouru l’Orient et l’Occident 1 . »

Mais, dès qu’il ne s’agit pl us- d’établir une comparaison entre la France et lltalie, au préjudice de l’Italie, Pétrarque ne demande pas mieux que de reconnaître les mérites de la France. Il ne cache pas la joie qu’il ressent lorsque le chancelier de Notre- Dame, son compatriote Robert de’ Bardi, l’invite à venir recevoir à Paris la couronne poétique. Il nous fait l’honneur d’hésiter entre Paris et Rome qui lui offre, le môme jour, la meme faveur. Et quand, par patriotisme, il s’est décidé pour le Capitole, il sent néanmoins tout ce qu’il nous doit. «Rome, dit-il, est « la capitale du monde, mais Paris est la nourrice dos « études de notre temps 2 . » 11 craint même, en acceptant l’invitation des Romains, que Paris ne soit blessé

* Tu vero quotiens prata Germani et Genovefæ collem contemplabere, ortum solis tibi lustrasse videberiset occasum. (Famil., IX, 13 )

* Altéra muudi caput, nulrix altéra nostri temporis sliulionim (Famil., t. V, fi.)

et que « cette grande Université,» comme il l’appelle, «juge qu’il n’a point assez fait pour elle 1 . » Il est aussi singulièrement flatté des efforts que fait pour l’attirer à sa cour le roi Jean le Bon, qu’il appelle « tantôt le fils généreux de Philippe, tantôt le plus « doux des rois 2 . »

Il témoigne également pour nos malheurs une sympathie dont nousdcvons lui savoir gré. Le jouroù nous ne sommes plus à craindre, où d’effroyables revers nous ont écrasés, il exprime en termes sincères et émus, la pitié que nous lui inspirons. Son premier voyage a Paris, en 1353, avait été un voyage d’observation, presque de défiance. Il regardait partout autour de lui, avec curiosité, peut-être avec jalousie, cherchant surtout à savoir, comme il le confesse luimême, si Paris méritait sa grande réputation et ce qu’il y avait de vrai dans ce qu’on en disait*. Son second voyage s’accomplit au contraire dans de tout autres conditions, sous l’inspiration d’un autre sentiment. Il ne va plus en France cette fois, avec l’inquiétude d’un homme qui craint de trouver la France trop grande et supérieure à l’Italie. Il y va, dans un moment de grande humiliation pour nos armes, à une époque de notre histoire où nos ennemis

1 Sed ilia quoque ingens universitas factum sibi salis existimet (Famil., IV, 5.)

* Croies generosa Philippi, mitissimus omnium regum.

5 Famil., I; 3.

mêmes doivent être désarmés par nos malheurs. En 1561, il apporte au roi Jean le Bon, qui vient Je sortir de captivité, les compliments de Galéas Yisconti, seigneur de Milan, et un anneau précieux perdu par le roi à la bataille de Poitiers, racheté depuis par Visconti. Chef d’ambassade, escorté de quatre chevaliers et d’un maître ès arts, Pétrarque fut reçu à la cour de France avec beaucoup d'égards et d’honneurs. Il représentait un prince auquel le roi avait les plus grandes obligations, puisque c’était Galéas qui, par vanité, pour obtenir qu’une alliance se fil entre son fils et une fille de France, venait de payer la plus grande partie de l’énorme rançon exigée de Jean le Bon par l’Angleterre. Lui-même d’ailleurs était personnellement fort admiré du monarque français qui, dès \ 353, essayait de l’attirer à sa cour. En présence du roi, du dauphin et de la plus belle assemblée, Pétrarque prononça une harangue latine trèspédantesque où il parle beaucoup trop des vicissitudes de la fortune, où il mêle trop arbitrairement les citations de la Bible à celles d’IIorace, mais où il exprime, pour la France, un sentiment de sympathie plus vif que ne l’exigeait un simple compliment de circonstance, où il montre qu’il ressent pour nous une pitié respectueuse et sincère, confirmée d’ailleurs par plusieurs passages de sa correspondance*.

’ ta linranïue de Pétrarque, conservée parmi les manuscrits de

En nous voyant humiliés et abattus, en jugeant par ses propres. yeux de nos malheurs, le poëte oublia complètement les préjugés de son patriotisme, il ne songea plus qu’à nos souffrances. Le changement qu’il remarqua dans l’état de la France, lorsqu’il la comparait à ce que lui rappelaient ses souvenirs de jeunesse, le frappa et l’affligea tellement qu’il en parle à plusieurs reprises dans ses lettres. « Etant retourné en mission à Paris, dit-il, je n’ai « plus rien reconnu de cet opulent royaume de « France. Toutes les maisons qui ne sont pas proté- « gées par des enceintes de murailles sont renver- « sées... Maintenant où est Paris? 11 était à la vérité « au-dessous de sa répulation, il devait beaucoup aux « mensonges de ses habitants; mais pourtant c’était « une grande chose. Où sont à présent ces armées « d’écoliers, cette chaleur pour l’étude, ces richesses « des citoyens, ces joies universelles?... Au lieu « de syllogismes, au lieu de discours, partout des « gardes, partout des béliers qui résonnent en frap- « panl les murailles. Le voyageur, inquiet pour sa « sûreté, chemine en silence. Les remparts frémis- « sent, les forets se taisent, à peine est-on en sûreté « dans les villes... Qui eût pu prévoir que le roi « des Français* le plus invincible des hommes, quant

Vienne, a été publiée en 1854* par M. Barbeu du Rocher, Académie des inscriptions. Mémoires des savants étrangers, t. III. 2* partie, p. 172.

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« à lui seul, serait vaincu, emprisonné et racheté « pour un prix énorme*. » Ailleurs il écrit à Pierre de Poitiers : « Quand j ’étais jeune, les Bretons que l’on « nomme Angles ou Anglais, passaient pour les plus « timides des barbares; maintenant c’est une nation « très-belliqueuse. Elle a accablé les Français, long- « temps florissants par la gloire des armes, de revers « si nombreux et si inespérés, que ceux qui autrefois « étaient inférieurs aux vils Ecossais, outre la ca- « tastrophe misérable et indigne d’un très-grand « roi que je ne puis me rappeler sans soupirs, ont « tellement écrasé le royaume tout entier par le « fer et par le feu, que moi, qui récemment le tract versais pour affaires, je pouvais à peine me per- « suader que c’était là le royaume que j’avais vu «autrefois; tant régnaient partout une solitude « malheureuse, la tristesse, la dévastation; tant les « campagnes étaient affreuses et incultes, les mai-

1 Quo cum nuper ex negotio rediissem, vix aliquid omnium recognovi, opulentissimum in cineres Versum regnum videns, et nullara pæne domum stantem, nisi urbium mœnibus cincta esset... ubi est enim itla Pariseos, quæ licet semper lama inferior, et multa suoruiu inendaciis debens, magna tamen liaud dubie rcs fuit, ubi scholasticorum agmina? Ubi sludii fervor, ubi civium diviliæ, ubi cunctoruffl gaudia?... Non syllogismi, non sermones, sed excubiæ atque arietes mûris impacti résonant, cessât clamor ac sedulitas vialorum, strejiunt mœnia, silent sylvæ, vixque ipsis in urbibus tuti sunt... quis hoc unquam, quæso, divinasset, quod Francorum rex, quamvis quodadse unum attinet, invictissimus liominum, vinccrelur, et in carceremduceretur etingenli pretio redimeretur? [Senil, X, 2.)

« sons désertes ou détruites... tant en tous lieux « restaient de tristes vestiges des Anglais, et de ré- « centes et horribles cicatrices des blessures que « leurs épées avaient faites 1 . »

Ces passages de la correspondance de Pétrarque, d’autres encore qu’il serait trop long de citer prouvent que la défaite de la chevalerie française et la victoire des Anglais, avaient étonné toute l’Europe, tant on se faisait partout une haute idée de notre puissance. Pétrarque répète souvent que c’est là un des événements les plus surprenants, les plus inattendus de son temps. Nos malheurs du reste n’ébranlent pas l’opinion que se font les étrangers, de la vitalité de de notre pays. « Vous avez supporté vos malheurs, « dit au roi l’ambassadeur de Yisconti, d’un cœur si « invincible et si royal, que la fortune en a rougi. » Et il ajoute ces paroles significatives qui renferment quelque chose de plus qu’un compliment banal, qui

1 Adolescentulo me, Britanni, quos Anglos sive Anglicos voeanl, omnium barbarorum timidissimi habebantur:nunc bellicosissima gens Gallos diu bellica gloria florentes slravil tam crebris insperatisque successibus, ut qui modo vilibus Scotis impares fuerant, præter miserabilem et indignum summi regis casum, quem sine suspirio meminisse non possum, sic regnum omne igné ferroque contriverinl, ut mihi nuper illuc iter ex jiegotioagenti vix persuaderi posset regnum illud esse quod videram. Sic ubique solitudo infelix et rnœror et vastitas ; sic ubique liorrida et inculla arva, sic dirulæ désertique domus, nisi qûæ cinctæ arcium mœnibus aut urbium evasissent, sic. demum omnibus locis Anglonim mœsta vestigia et récentes fædæqne cicatrices gladioruni exla!>ant (Fumil., XXII, H).

ressemblent à l’expression d’une confiance sympathique dans les ressources et dans les destinées de la France. « Il n’y a, dit-il, du moins je le crois, per- « sonnequi soit assez peu intelligent pour ne pas cornet prendre que vous occupez encore le rang le plus « élevé, et que votre royaume, quoique fatigué, est « sorti du naufrage le premier , le plus grand de tous 1 .» Nous surprenons ici notre ennemi en flagrant délit d’admiration . Celte fois ce n’est plus la passion patriotique qui le fait parler. Il n’a plus peur de nous. 11 nous rend d’autant mieux justice qu’il nous craint moins. C’est la vérité que la force des choses et une sincérité naturelle arrachent à une âme honnête. 11 sent, sous nos malheurs, sous notre abaissement passager, la persistance de notre grandeur politique et, comme il n’a plus de raison patriotique pour la contester, il la confesse. C’est ainsi que le témoignage de nos adversaires nous fait souvent paraître plus grands que celui de nos historiens eux-mêmes. Quelle curieuse histoire de notre pays n’écrirait-on pas, en puisant avec suite aux sources étrangères! que de litres de notre gloire nationale nous conservent non-seulement les historiens, mais les poètes , les lettrés de toute l’Europe! Que de fois en lisant ou. Machiavel ou le Tasse, ou Chaucer,.ou Milton, on trouve des

1 Proinde neminem lam obtusi pecloris esse reor, qui non iutelligat vos adhuc summum obtinere locum, regnumque omnium priraum el maximum, lirct fessum, c tanto naufratrio enatasse.

preuves irrécusables, des marques de sympathie ou de haine qui attestent l’influence intellectuelle et politique que nous avons exercée de tout temps en Europe! Quelle lumière admirable jette un simple récit de Goethe sur l’enthousiasme qui saisit la France en 1 792, en face de l’étranger! Quel commentaire des idées généreuses de la révolution française que les drames de Schiller! La France n’a rien à perdre à être jugée par ses ennemis. Le bien que nous disons de nous-mêmes paraît toujours un peu suspect. Mais, qui pourrait nous contester les mérites que nous ne revendiquerions que sur la foi des étrangers?

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